Cinq-Mars; ou, Une conjuration sous Louis XIII (Tome 2 of 2)
Part 7
--Eh bien, Sire, dit Cinq-Mars avec confiance, MONSIEUR et lui vous expliqueront, pendant la chasse, comment tout est préparé, quels sont les hommes que l'on pourra mettre à la place de ses créatures, quels sont les mestres-de-camp et les colonels sur lesquels on peut compter contre Fabert et tous les Cardinalistes de Perpignan. Vous verrez que le ministre a bien peu de monde à lui. La Reine, MONSIEUR, la Noblesse et les Parlements sont de notre parti, et c'est une affaire faite dès que Votre Majesté ne s'oppose plus. On a proposé de faire disparaître Richelieu comme le maréchal d'Ancre, qui le méritait moins que lui.
--Comme Concini! dit le Roi. Oh! non, il ne le faut pas.. je ne le veux vraiment pas... Il est prêtre et cardinal, nous serions excommuniés. Mais, s'il y a une autre manière, je le veux bien: tu peux en parler à tes amis, j'y songerai de mon côté.
Une fois ce mot jeté, Louis s'abandonna à son ressentiment, comme s'il venait de le satisfaire et comme si le coup eût déjà été porté. Cinq-Mars en fut fâché, parce qu'il craignait que sa colère, se répandant ainsi, ne fût pas de longue durée. Cependant il crut à ses dernières paroles, surtout lorsque après des plaintes interminables Louis ajouta:
--Enfin, croirais-tu que depuis deux ans que je pleure ma mère, depuis ce jour où il me joua si cruellement devant toute ma cour en me demandant son rappel quand il savait sa mort, depuis ce jour, je ne puis obtenir qu'on la fasse inhumer en France avec mes pères? Il a exilé jusqu'à sa cendre.
En ce moment Cinq-Mars crut entendre du bruit sur l'escalier: le Roi rougit un peu.
--Va-t-en, dit-il, va vite te préparer pour la chasse; tu seras à cheval près de mon carrosse; va vite, je le veux, va.
Et il poussa lui-même Cinq-Mars vers l'escalier et vers l'entrée qui l'avait introduit.
Le favori sortit; mais le trouble de son maître ne lui était point échappé.
Il descendait lentement et en cherchait la cause en lui-même, lorsqu'il crut entendre le bruit de deux pieds qui montaient la double partie de l'escalier à vis, tandis qu'il descendait l'autre; il s'arrêta, on s'arrêta; il remonta, il lui semblait qu'on descendait; il savait qu'on ne pouvait rien voir entre les jours de l'architecture, et se décida à sortir, impatienté de ce jeu, mais très inquiet. Il eût voulu pouvoir se tenir à la porte d'entrée pour voir qui paraîtrait. Mais à peine eut-il soulevé la tapisserie qui donnait sur la salle des gardes, qu'une foule de courtisans qui l'attendait l'entoura, et l'obligea de s'éloigner pour donner les ordres de sa charge, ou de recevoir des respects, des confidences, des sollicitations, des présentations, des recommandations, des embrassades, et ce torrent de relations graduelles qui entourent un favori, et pour lesquelles il faut une attention présente et toujours soutenue, car une distraction peut causer de grands malheurs. Il oublia ainsi à peu près cette petite circonstance qui pouvait n'être qu'imaginaire, et, se livrant aux douceurs d'une sorte d'apothéose continuelle, monta à cheval dans la grande cour, servi par de nobles pages, et entouré des plus brillants gentilshommes.
Bientôt MONSIEUR arriva suivi des siens, et une heure ne s'était pas écoulée, que le Roi parut, pâle, languissant et appuyé sur quatre hommes. Cinq-Mars, mettant pied à terre, l'aida à monter dans une sorte de petite voiture fort basse, que l'on appelait _brouette_, et dont Louis XIII conduisait lui-même les chevaux très dociles et très paisibles. Les piqueurs à pied, aux portières, tenaient les chiens en laisse; au bruit du cor, des centaines de jeunes gens montèrent à cheval, et tout partit pour le rendez-vous de la chasse.
C'était à une ferme nommée l'Ormage que le Roi l'avait fixé, et toute la cour, accoutumée à ses usages, se répandit dans les allées du parc, tandis que le Roi suivait lentement un sentier isolé ayant à sa portière le Grand-Écuyer et quatre personnages auxquels il avait fait signe de s'approcher.
L'aspect de cette partie de plaisir était sinistre: l'approche de l'hiver avait fait tomber presque toutes les feuilles des grands chênes du parc, et les branches noires se détachaient sur un ciel gris comme les branches de candélabres funèbres; un léger brouillard semblait annoncer une pluie prochaine; à travers le bois éclairci et les tristes rameaux, on voyait passer lentement les pesants carrosses de la cour, remplis de femmes vêtues de noir uniformément[6], et condamnées à attendre le résultat d'une chasse qu'elles ne voyaient pas; les meutes donnaient des _voix_ éloignées, et le cor se faisait entendre quelquefois comme un soupir; un vent froid et piquant obligeait chacun à se couvrir; et quelques femmes, mettant sur leur visage un voile ou un masque de velours noir pour se préserver de l'air que n'arrêtaient pas les rideaux de leurs carrosses (car ils n'avaient point de glaces encore), semblaient porter le costume que nous appelons _domino_.
[6] Un édit de 1639 avait déterminé le costume de la cour. Il était simple et noir.
Tout était languissant et triste. Seulement quelques groupes de jeunes gens, emportés par la chasse, traversaient comme le vent l'extrémité d'une allée en jetant des cris ou donnant du cor; puis tout retombait dans le silence, comme, après la fusée du feu d'artifice, le ciel paraît plus sombre.
Dans un sentier parallèle à celui que suivait lentement le Roi, s'étaient réunis quelques courtisans enveloppés dans leur manteau. Paraissant s'occuper fort peu du chevreuil, ils marchaient à cheval à la hauteur de la brouette du Roi, et ne la perdaient pas de vue. Ils parlaient à demi-voix.
--C'est bien, Fontrailles, c'est bien; victoire! Le Roi lui prend le bras à tout moment. Voyez-vous comme il lui sourit? Voilà M. le Grand qui descend de cheval et monte sur le siége à côté de lui. Allons, allons, le vieux matois est perdu cette fois!
--Ah! ce n'est rien encore que cela! n'avez-vous pas vu comme le Roi a touché la main à MONSIEUR? Il vous a fait signe, Montrésor; Gondi, regardez donc.
--Eh! regardez! c'est bien aisé à dire; mais je n'y vois pas avec mes yeux, moi; je n'ai que ceux de la foi et les vôtres. Eh bien, qu'est-ce qu'ils font? Je voudrais bien ne pas avoir la vue si basse. Racontez-moi cela, qu'est-ce qu'ils font?
Montrésor reprit:
--Voici le Roi qui se penche à l'oreille du duc de Bouillon et qui lui parle... Il parle encore; il gesticule, il ne cesse pas. Oh! il va être ministre.
--Il sera ministre, dit Fontrailles.
--Il sera ministre, dit le comte du Lude.
--Ah! ce n'est pas douteux, reprit Montrésor.
--J'espère que celui-là me donnera un régiment, et j'épouserai ma cousine! s'écria Olivier d'Entraigues d'un ton de page.
L'abbé de Gondi, en ricanant et regardant au ciel, se mit à chanter un air de chasse:
Les étourneaux ont le vent bon, Ton ton, ton ton, ton taine, ton ton.
... Je crois, messieurs, que vous y voyez plus trouble que moi, ou qu'il se fait des miracles dans l'an de grâce 1642; car M. de Bouillon n'est pas plus près d'être premier ministre que moi, quand le Roi l'embrasserait. Il a de grandes qualités, mais il ne parviendra pas, parce qu'il est tout d'une pièce; cependant j'en fais grand cas pour sa vaste et sotte ville de Sedan; c'est un foyer, c'est un bon foyer pour nous.
Montrésor et les autres étaient trop attentifs à tous les gestes du prince pour répondre, et ils continuèrent:
--Voilà M. le Grand qui prend les rênes des chevaux et qui conduit.
L'abbé reprit sur le même air:
Si vous conduisez ma brouette, Ne versez pas, beau postillon, Ton ton, ton ton, ton taine, ton ton.
--Ah! l'abbé, vos chansons me rendront fou! dit Fontrailles; vous avez donc des airs pour tous les événements de la vie?
--Je vous fournirai aussi des événements qui iront sur tous les airs, reprit Gondi.
--Ma foi, l'air de ceux-ci me plaît, répondit Fontrailles plus bas; je ne serai pas obligé par MONSIEUR de porter à Madrid son diable de traité, et je n'en suis point fâché; c'est une commission assez scabreuse: les Pyrénées ne se passent point si facilement qu'il le croit, et le Cardinal est sur la route.
--Ah! ah! ah! s'écria Montrésor.
--Ah! ah! dit Olivier.
--Eh bien, quoi? ah! ah! dit Gondi; qu'avez-vous donc découvert de si beau?
--Ma foi, pour le coup, le Roi a touché la main de MONSIEUR; Dieu soit loué, messieurs! Nous voilà défaits du Cardinal: le vieux sanglier est forcé. Qui se chargera de l'expédier? Il faut le jeter dans la mer.
--C'est trop beau pour lui, dit Olivier; il faut le juger.
--Certainement, dit l'abbé; comment donc! nous ne manquerons pas de chefs d'accusation contre un insolent qui a osé congédier un page; n'est-il pas vrai?
Puis, arrêtant son cheval et laissant marcher Olivier et Montrésor, il se pencha du côté de M. du Lude, qui parlait à deux personnages plus sérieux, et dit:
--En vérité, je suis tenté de mettre mon valet de chambre aussi dans le secret; on n'a jamais vu traiter une conjuration aussi légèrement. Les grandes entreprises veulent du mystère; celle-ci serait admirable si l'on s'en donnait la peine. Notre partie est plus belle qu'aucune que j'aie lue dans l'histoire; il y aurait là de quoi renverser trois royaumes si l'on voulait, et les étourderies gâteront tout. C'est vraiment dommage; j'en aurais un regret mortel. Par goût, je suis porté à ces sortes d'affaires, et je suis attaché de coeur à celle-ci, qui a de la grandeur; vraiment, on ne peut pas le nier. N'est-ce pas, d'Aubijoux? n'est-il pas vrai, Montmort?
Pendant ces discours, plusieurs grands et pesants carrosses, à six et quatre chevaux, suivaient la même allée à deux cents pas de ces messieurs; les rideaux étaient ouverts du côté gauche pour voir le Roi. Dans le premier était la Reine: elle était seule dans le fond, vêtue de noir et voilée. Sur le devant était la maréchale d'Effiat, et aux pieds de la Reine était placée la princesse Marie. Assise de côté, sur un tabouret, sa robe et ses pieds sortaient de la voiture et étaient appuyés sur un marchepied doré, car il n'y avait point de portières, comme nous l'avons déjà dit; elle cherchait à voir aussi, à travers les arbres, les gestes du Roi, et se penchait souvent, importunée du passage continuel des chevaux du prince Palatin et de sa suite.
Ce prince du Nord était envoyé par le roi de Pologne pour négocier de grandes affaires en apparence, mais, au fond, pour préparer la duchesse de Mantoue à épouser le vieux roi Uladislas VI, et il déployait à la cour de France tout le luxe de la sienne, appelée alors _barbare_ et _scythe_ à Paris, et justifiait ces noms par des costumes étranges et orientaux. Le Palatin de Posnanie était fort beau, et portait, ainsi que les gens de sa suite, une barbe longue, épaisse, la tête rasée à la turque, et couverte d'un bonnet fourré, une veste courte et enrichie de diamants et de rubis; son cheval était peint en rouge et chargé de plumes. Il avait à sa suite une compagnie de gardes polonais habillés de rouge et de jaune, portant de grands manteaux à manches longues qu'ils laissaient pendre négligemment sur l'épaule. Les seigneurs polonais qui l'escortaient étaient vêtus de brocart d'or et d'argent, et l'on voyait flotter derrière leur tête rasée une seule mèche de cheveux qui leur donnait un aspect asiatique et tartare aussi inconnu de la cour de Louis XIII que celui des Moscovites. Les femmes trouvaient tout cela un peu sauvage et assez effrayant.
Marie de Gonzague était importunée des saluts profonds et des grâces orientales de cet étranger et de sa suite. Toutes les fois qu'il passait devant elle, il se croyait obligé de lui adresser un compliment à moitié français, où il mêlait gauchement quelques mots d'espérance et de royauté. Elle ne trouva d'autre moyen de s'en défaire que de porter plusieurs fois son mouchoir à son nez en disant assez haut à la Reine:
--En vérité, madame, ces messieurs ont une odeur sur eux qui fait mal au coeur.
--Il faudra bien raffermir votre coeur, cependant, et vous accoutumer à eux, répondit Anne d'Autriche, un peu sèchement.
Puis tout à coup, craignant de l'avoir affligée:
--Vous vous y accoutumerez comme nous, continua-t-elle avec gaieté; et vous savez qu'en fait d'odeurs je suis fort difficile. M. Mazarin m'a dit l'autre jour que ma punition en purgatoire serait d'en respirer de mauvaises et de coucher dans des draps de toile de Hollande.
Malgré quelques mots enjoués, la Reine fut cependant fort grave, et retomba dans le silence. S'enfonçant dans son carrosse, enveloppée de sa mante, et ne prenant en apparence aucun intérêt à tout ce qui se passait autour d'elle, elle se laissait aller au balancement de la voiture. Marie, toujours occupée du Roi, parlait à demi-voix à la maréchale d'Effiat; toutes deux cherchaient à se donner des espérances qu'elles n'avaient pas, et se trompaient par amitié.
--Madame, je vous félicite; M. le Grand est assis près du Roi; jamais on n'a été si loin, disait Marie.
Puis elle se taisait longtemps, et la voiture roulait tristement sur des feuilles mortes et desséchées.
--Oui, je le vois avec une grande joie; Le Roi est si bon! répondait la maréchale.
Et elle soupirait profondément.
Un long et morne silence succéda encore; toutes deux se regardèrent et se trouvèrent mutuellement les yeux en larmes. Elles n'osèrent plus se parler, et Marie, baissant la tête, ne vit plus que la terre brune et humide qui fuyait sous les roues. Une triste rêverie occupait son âme; et, quoiqu'elle eût sous les yeux le spectacle de la première cour de l'Europe aux pieds de celui qu'elle aimait, tout lui faisait peur, et de noirs pressentiments la troublaient involontairement.
Tout à coup un cheval passa devant elle comme le vent; elle leva les yeux, et eut le temps de voir le visage de Cinq-Mars. Il ne la regardait pas; il était pâle comme un cadavre, et ses yeux se cachaient sous ses sourcils froncés et l'ombre de son chapeau abaissé. Elle le suivit du regard en tremblant; elle le vit s'arrêter au milieu du groupe des cavaliers qui précédaient les voitures, et qui le reçurent le chapeau bas. Un moment après, il s'enfonça dans un taillis avec l'un d'entre eux, la regarda de loin, et la suivit des yeux jusqu'à ce que la voiture fût passée; puis il lui sembla qu'il donnait à cet homme un rouleau de papiers en disparaissant dans le bois. Le brouillard qui tombait l'empêcha de le voir plus loin. C'était une de ces brumes si fréquentes aux bords de la Loire. Le soleil parut d'abord comme une petite lune sanglante, enveloppée dans un linceul déchiré, et se cacha en une demi-heure sous un voile si épais, que Marie distinguait à peine les premiers chevaux du carrosse, et que les hommes qui passaient à quelques pas de lui semblaient des ombres grisâtres. Cette vapeur glacée devint une pluie pénétrante et en même temps un nuage d'une odeur fétide. La Reine fit asseoir la belle princesse près d'elle et voulut rentrer; on retourna vers Chambord en silence et au pas. Bientôt on entendit les cors qui sonnaient le retour et rappelaient les meutes égarées; des chasseurs passèrent rapidement près de la voiture, cherchant leur chemin dans le brouillard et s'appelant à haute voix. Marie ne voyait souvent que la tête d'un cheval ou un corps sombre sortant de la triste vapeur des bois, et cherchait en vain à distinguer quelques paroles. Cependant son coeur battit; on appelait M. de Cinq-Mars. _Le Roi demande M. le Grand_, répétait-on; _où peut être allé M. le Grand-Écuyer?_ Une voix dit en passant près d'elle: _Il s'est perdu tout à l'heure_. Et ces paroles bien simples la firent frissonner, car son esprit affligé leur donnait un sens terrible. Cette pensée la suivit jusqu'au château et dans ses appartements, où elle courut s'enfermer. Bientôt elle entendit le bruit de la rentrée du Roi et de MONSIEUR, puis, dans la forêt, quelques coups de fusil dont on ne voyait pas la lumière. Elle regardait en vain aux étroits vitraux; ils semblaient tendus au dehors d'un drap blanc qui ôtait le jour.
Cependant à l'extrémité de la forêt, vers Montfrault, s'étaient égarés deux cavaliers; fatigués de chercher la route du château dans la monotone similitude des arbres et des sentiers, ils allaient s'arrêter près d'un étang, lorsque huit ou dix hommes environ, sortant des taillis, se jetèrent sur eux, et, avant qu'ils eussent le temps de s'armer, se pendirent à leurs jambes, à leurs bras et à la bride de leurs chevaux, de manière à les tenir immobiles. En même temps une voix rauque, partant du brouillard, s'écria:
--Etes-vous Royalistes ou Cardinalistes? Criez: Vive le Grand! ou vous êtes morts.
--Vils coquins! répondit le premier cavalier en cherchant à ouvrir les fontes de ses pistolets, je vous ferai pendre pour abuser de mon nom!
--_Dios el Senor!_ cria la même voix.
Aussitôt tous ces hommes lâchèrent leur proie et s'enfuirent dans les bois; un éclat de rire sauvage retentit, et un homme seul s'approcha de Cinq-Mars.
--_Amigo_, ne me reconnaissez-vous pas? C'est une plaisanterie de Jacques, le capitaine espagnol.
Fontrailles se rapprocha et dit tout bas au Grand-Écuyer:
--Monsieur, voilà un gaillard entreprenant; je vous conseille de l'employer; il ne faut rien négliger.
--Ecoutez-moi, reprit Jacques de Laubardemont, et parlons vite. Je ne suis pas un faiseur de phrases comme mon père, moi. Je me souviens que vous m'avez rendu quelques bons offices, et dernièrement encore vous m'avez été utile, comme vous l'êtes toujours, sans le savoir; car j'ai un peu réparé ma fortune dans vos petites émeutes. Si vous voulez, je puis vous rendre un important service: je commande quelques braves.
--Quel service? dit Cinq-Mars; nous verrons.
--Je commence par un avis. Ce matin, pendant que vous descendiez de chez le Roi par un côté de l'escalier, le père Joseph y montait par l'autre.
--O ciel! voilà donc le secret de son changement subit et inexplicable! Se peut-il? un Roi de France! et il nous a laissés lui confier tous nos projets!
--Eh bien! voilà tout! vous ne me dites rien? Vous savez que j'ai une vieille affaire à démêler avec le capucin.
--Que m'importe?
Et il baissa la tête, absorbé dans une rêverie profonde.
--Cela vous importe beaucoup, puisque, si vous dites un mot, je vous déferai de lui avant trente-six heures d'ici, quoiqu'il soit à présent bien près de Paris. Nous pourrions y ajouter le Cardinal, si l'on voulait.
--Laissez-moi: je ne veux point de poignards, dit Cinq-Mars.
--Ah! oui, je vous comprends, reprit Jacques, vous avez raison: vous aimez mieux qu'on le dépêche à coups d'épée. C'est juste, il en vaut la peine, on doit cela au rang. Il convient mieux que ce soient des grands seigneurs qui s'en chargent, et que celui qui l'expédiera soit en passe d'être maréchal. Moi je suis sans prétention; il ne faut pas avoir trop d'orgueil, quelque mérite qu'on puisse avoir dans sa profession: je ne dois pas toucher au Cardinal, c'est un morceau de Roi.
--Ni à d'autres, dit le Grand-Écuyer.
--Ah! laissez-nous le capucin, reprit en insistant le capitaine Jacques.
--Si vous refusez cette offre, vous avez tort, dit Fontrailles; on n'en fait pas d'autres tous les jours. Vitry a commencé sur Concini, et on l'a fait maréchal. Nous voyons des gens fort bien en cour qui ont tué leurs ennemis de leur propre main dans les rues de Paris, et vous hésitez à vous défaire d'un misérable? Richelieu a bien ses coquins, il faut que vous ayez les vôtres; je ne conçois pas vos scrupules.
--Ne le tourmentez pas, lui dit Jacques brusquement; je connais cela, j'ai pensé comme lui étant enfant, avant de raisonner. Je n'aurais pas tué seulement un moine; mais je vais lui parler, moi.
Puis, se tournant du côté de Cinq-Mars:
--Écoutez: quand on conspire, c'est qu'on veut la mort ou tout au moins la perte de quelqu'un... Hein?
Et il fit une pause.
--Or, dans ce cas-là, on est brouillé avec le bon Dieu et d'accord avec le diable... Hein?
«_Secundo_, comme on dit à la Sorbonne, il n'en coûte pas plus, quand on est damné, de l'être pour beaucoup que pour peu... Hein?
«_Ergo_, il est indifférent d'en tuer mille ou d'en tuer un. Je vous défie de répondre à cela.
--On ne peut pas mieux dire, docteur en estoc, répondit Fontrailles en riant à demi, et je vois que vous serez un bon compagnon de voyage. Je vous mène avec moi en Espagne, si vous voulez.
--Je sais bien que vous y allez porter le traité, reprit Jacques, et je vous conduirai dans les Pyrénées par des chemins inconnus aux hommes; mais je n'en aurai pas moins un chagrin mortel de n'avoir pas tordu le cou, avant de partir, à ce vieux bouc que nous laissons en arrière, comme un cavalier au milieu d'un jeu d'échecs. Encore une fois, monseigneur, continua t-il d'un air de componction en s'adressant de nouveau à Cinq-Mars, si vous avez de la religion, ne vous y refusez plus; et souvenez-vous des paroles de nos pères théologiens, Hurtado de Mendoza et Sanchez, qui ont prouvé qu'on peut tuer en cachette son ennemi, puisque l'on évite par ce moyen deux péchés: celui d'exposer sa vie, et celui de se battre en duel. C'est d'après ce grand principe consolateur que j'ai toujours agi.
--Laissez-moi, laissez-moi, dit encore Cinq-Mars d'une voix étouffée par la fureur; je pense à d'autres choses.
--A quoi de plus important? dit Fontrailles; cela peut être d'un grand poids dans la balance de nos destins.
--Je cherche combien y pèse le coeur d'un Roi, reprit Cinq-Mars.
--Vous m'épouvantez moi-même, répondit le gentilhomme; nous n'en demandons pas tant.
--Je n'en dis pas tant non plus que vous croyez, monsieur, continua d'Effiat d'une voix sévère; ils se plaignent quand un sujet les trahit: c'est à quoi je songe. Eh bien, la guerre! la guerre! Guerres civiles, guerres étrangères, que vos fureurs s'allument! puisque je tiens la flamme, je vais l'attacher aux mines. Périsse l'État, périssent vingt royaumes s'il le faut! il ne doit pas arriver des malheurs ordinaires lorsque le Roi trahit le sujet. Écoutez-moi.
Et il emmena Fontrailles à quelques pas.
--Je ne vous avais chargé que de préparer notre retraite et nos secours en cas d'abandon de la part du Roi. Tout à l'heure je l'avais pressenti à cause de ses amitiés forcées, et je m'étais décidé à vous faire partir, parce qu'il a fini sa conversation par nous annoncer son départ pour Perpignan. Je craignais Narbonne; je vois à présent qu'il y va se rendre comme prisonnier au Cardinal. Partez, et partez sur-le-champ. J'ajoute aux lettres que je vous ai données le traité que voici; il est sous des noms supposés, mais voici la contre-lettre; elle est signée de MONSIEUR, du duc de Bouillon et de moi. Le comte-duc d'Olivarès ne désire que cela. Voici encore des _blancs_ du duc d'Orléans que vous remplirez comme vous le voudrez. Partez, dans un mois je vous attends à Perpignan, et je ferai ouvrir Sedan aux dix-sept mille Espagnols sortis de Flandre.
Puis marchant vers l'aventurier qui l'attendait:
--Pour vous, mon brave, puisque vous voulez faire le _capitan_, je vous charge d'escorter ce gentilhomme jusqu'à Madrid; vous en serez récompensé largement.
Jacques, frisant sa moustache, lui répondit: