Cinq-Mars; ou, Une conjuration sous Louis XIII (Tome 2 of 2)
Part 5
--Ah! madame, ce serait pourtant plus sage, et MONSIEUR a raison, dit le duc de Bouillon; car le comte-duc de San-Lucar nous offre dix-sept mille hommes de vieilles troupes et cinq cent mille écus comptant.
--Quoi! dit la Reine étonnée, on a osé aller jusque-là sans mon consentement! déjà des accords avec l'étranger!
--L'étranger, ma soeur! devions-nous supposer qu'une princesse d'Espagne se servirait de ce mot? répondit Gaston.
Anne d'Autriche se leva en prenant le Dauphin par la main, et, s'appuyant sur Marie:
--Oui, MONSIEUR, dit-elle, je suis Espagnole; mais je suis petite-fille de Charles-Quint, et je sais que la patrie d'une reine est autour de son trône. Je vous quitte, messieurs; poursuivez sans moi; je ne sais plus rien désormais.
Elle fit quelques pas pour sortir, et, voyant Marie tremblante et inondée de larmes, elle revint.
--Je vous promets cependant solennellement un inviolable secret, mais rien de plus.
Tous furent un peu déconcertés, hormis le duc de Bouillon, qui, ne voulant rien perdre de ses avantages, lui dit en s'inclinant avec respect:
--Nous sommes reconnaissants de cette promesse, madame, et nous n'en voulons pas plus, persuadés qu'après le succès vous serez tout à fait des nôtres.
Ne voulant plus s'engager dans une guerre de mots, la Reine salua un peu sèchement, et sortit avec Marie, qui laissa tomber sur Cinq-Mars un de ces regards qui renferment à la fois toutes les émotions de l'âme. Il crut lire dans ses beaux yeux le dévouement éternel et malheureux d'une femme donnée pour toujours, et il sentit que, s'il avait jamais eu la pensée de reculer dans son entreprise, il se serait regardé comme le dernier des hommes. Sitôt qu'on quitta les deux princesses:
--Là, là, là, je vous l'avais bien dit, Bouillon, vous fâchez la Reine, dit MONSIEUR; vous avez été trop loin aussi. On ne m'accusera pas certainement d'avoir faibli ce matin; j'ai montré, au contraire, plus de résolution que je n'aurais dû.
--Je suis plein de joie et de reconnaissance pour Sa Majesté, répondit M. de Bouillon d'un air triomphant; nous voilà sûrs de l'avenir. Qu'allez vous faire à présent, monsieur de Cinq-Mars?
--Je vous l'ai dit, monsieur, je ne recule jamais; quelles qu'en puissent être les suites pour moi, je verrai le Roi; je m'exposerai à tout pour arracher ses ordres.
--Et le traité d'Espagne!
--Oui, je le...
De Thou saisit le bras de Cinq-Mars, et, s'avançant tout à coup, dit d'un air solennel:
--Nous avons décidé que ce serait après l'entrevue avec le Roi qu'on le signerait; car, si la juste sévérité de Sa Majesté envers le Cardinal vous en dispense, il vaut mieux, avons-nous pensé, ne pas s'exposer à la découverte d'un si dangereux traité.
M. de Bouillon fronça le sourcil.
--Si je ne connaissais M. de Thou, dit-il, je prendrais ceci pour une défaite; mais de sa part...
--Monsieur, reprit le conseiller, je crois pouvoir m'engager sur l'honneur à faire ce que fera M. le Grand; nous sommes inséparables.
Cinq-Mars regarda son ami, et s'étonna de voir sur sa figure douce l'expression d'un sombre désespoir; il en fut si frappé qu'il n'eut pas la force de le contredire.
--Il a raison, messieurs, dit-il seulement avec un sourire froid, mais gracieux, le Roi nous épargnera peut-être bien des choses; on est très fort avec lui. Du reste, monseigneur, et vous, monsieur le duc, ajouta-t-il avec une inébranlable fermeté, ne craignez pas que jamais je recule; j'ai brûlé tous les ponts derrière moi: il faut que je marche en avant; la puissance du Cardinal tombera ou ce sera ma tête.
--C'est singulier! fort singulier! dit MONSIEUR; je remarque que tout le monde ici est plus avancé que je ne le croyais dans la conjuration.
--Point du tout, MONSIEUR, dit le duc de Bouillon; on n'a préparé que ce que vous voudrez accepter. Remarquez qu'il n'y a rien d'écrit, et que vous n'avez qu'à parler pour que rien n'existe et n'ait existé; selon votre ordre, tout ceci sera un rêve ou un volcan.
--Allons, allons, je suis content, puisqu'il en est ainsi, dit Gaston; occupons-nous de choses plus agréables. Grâce à Dieu, nous avons un peu de temps devant nous: moi j'avoue que je voudrais que tout fût déjà fini; je ne suis point né pour les émotions violentes, cela prend sur ma santé, ajouta-t-il, s'emparant du bras de M. de Beauvau: dites-nous plutôt si les Espagnoles sont toujours jolies, jeune homme. On vous dit fort galant. Tudieu! je suis sûr qu'on a parlé de vous là-bas. On dit que les femmes portent des vertugadins énormes! Eh bien, je n'en suis pas ennemi du tout. En vérité cela fait paraître le pied plus petit et plus joli; je suis sûr que la femme de don Louis de Haro n'est pas plus belle que Mme de Guéménée, n'est-il pas vrai? Allons, soyez franc, on m'a dit qu'elle avait l'air d'une religieuse. Ah!... vous ne répondez pas, vous êtes embarrassé... elle vous a donné dans l'oeil... ou bien vous craignez d'offenser notre ami M. de Thou en la comparant à la belle Guéménée. Eh bien, parlons des usages: le roi a un nain charmant, n'est-ce pas? on le met dans un pâté. Qu'il est heureux, le roi d'Espagne! je n'en ai jamais pu trouver un comme cela. Et la Reine, on la sert à genoux toujours, n'est-il pas vrai? oh! c'est un bon usage; nous l'avons perdu; c'est malheureux, plus malheureux qu'on ne croit.
Gaston d'Orléans eut le courage de parler sur ce ton près d'une demi-heure de suite à ce jeune homme, dont le caractère sérieux ne s'accommodait point de cette conversation, et qui, tout rempli encore de l'importance de la scène dont il venait d'être témoin et des grands intérêts qu'on avait traités, ne répondit rien à ce flux de paroles oiseuses: il regardait le duc de Bouillon d'un air étonné, comme pour lui demander si c'était bien là cet homme que l'on allait mettre à la tête de la plus audacieuse entreprise conçue depuis longtemps, tandis que le prince, sans vouloir s'apercevoir qu'il restait sans réponses, les faisait lui-même souvent, et parlait avec volubilité en se promenant et l'entraînant avec lui dans la chambre. Il craignait que l'un des assistants ne s'avisât de renouer la conversation terrible du traité; mais aucun n'en était tenté, sinon le duc de Bouillon qui, cependant, garda le silence de la mauvaise humeur. Pour Cinq-Mars il fut entraîné par de Thou, qui lui fit faire sa retraite à l'abri de ce bavardage, sans que MONSIEUR eût l'air de l'avoir vu sortir.
CHAPITRE XVIII
LE SECRET
Et prononcés ensemble, à l'amitié fidèle Nos deux noms fraternels serviront de modèle.
A. SOUMET, _Clytemnestre_.
De Thou était chez lui avec son ami, les portes de sa chambre refermées avec soin, et l'ordre donné de ne recevoir personne et de l'excuser auprès des deux réfugiés s'il les laissait partir sans les revoir; et les deux amis ne s'étaient encore adressé aucune parole.
Le conseiller était tombé dans son fauteuil et méditait profondément. Cinq-Mars, assis dans la cheminée haute, attendait d'un air sérieux et triste la fin de ce silence, lorsque de Thou, le regardant fixement et croisant les bras, lui dit d'une voix sombre:
--Voilà donc où vous en êtes venu! voilà donc les conséquences de votre ambition! Vous allez faire exiler, peut-être tuer un homme, et introduire en France une armée étrangère; je vais donc vous voir assassin et traître à votre patrie! Par quel chemin êtes-vous arrivé jusque-là? par quels degrés êtes-vous descendu si bas?
--Un autre que vous ne me parlerait pas ainsi deux fois, dit froidement Cinq-Mars; mais je vous connais, et j'aime cette explication; je la voulais et je l'ai provoquée. Vous verrez aujourd'hui mon âme tout entière, je le veux. J'avais eu d'abord une autre pensée, une pensée meilleure peut-être, plus digne de notre amitié, plus digne de l'amitié, l'amitié, qui est la seconde chose de la terre.
Il élevait les yeux au ciel en parlant, comme s'il y eût cherché cette divinité.
--Oui, cela eût mieux valu. Je ne voulais rien dire; c'était une tâche pénible, mais jusqu'ici j'y avais réussi. Je voulais tout conduire sans vous, et ne vous montrer cette oeuvre qu'achevée; je voulais toujours vous tenir hors du cercle de mes dangers; mais, vous avouerai-je ma faiblesse? J'ai craint de mourir mal jugé par vous, si j'ai à mourir: à présent je supporte bien l'idée de la malédiction du monde, mais non celle de la vôtre: c'est ce qui m'a décidé à vous avouer tout.
--Quoi! et sans cette pensée vous auriez eu le courage de vous cacher toujours de moi! Ah! cher Henri, que vous ai-je fait pour prendre ce soin de mes jours? Par quelle faute avais-je mérité de vous survivre, si vous mouriez? Vous avez eu la force de me tromper durant deux années entières; vous ne m'avez présenté de votre vie que ses fleurs; vous n'êtes entré dans ma solitude qu'avec un visage riant, et chaque fois paré d'une faveur nouvelle? ah! il fallait que ce fût bien coupable ou bien vertueux!
--Ne voyez dans mon âme que ce qu'elle renferme. Oui, je vous ai trompé; mais c'était la seule joie paisible que j'eusse au monde. Pardonnez-moi d'avoir dérobé ces moments à ma destinée, hélas! si brillante. J'étais heureux du bonheur que vous me supposiez; je faisais le vôtre avec ce songe; et je ne suis coupable qu'aujourd'hui en venant le détruire et me montrer tel que j'étais. Écoutez-moi, je ne serai pas long: c'est toujours une histoire bien simple que celle d'un coeur passionné. Autrefois, je m'en souviens, c'était sous la tente, lorsque je fus blessé: mon secret fut près de m'échapper; c'eût été un bonheur peut-être. Cependant que m'auraient servi des conseils? je ne les aurais pas suivis; enfin, c'est Marie de Gonzague que j'aime.
--Quoi! celle qui va être reine de Pologne?
--Si elle est reine, ce ne peut être qu'après ma mort. Mais écoutez: pour elle je fus courtisan; pour elle j'ai presque régné en France, et c'est pour elle que je vais succomber et peut-être mourir.
--Mourir! succomber! quand je vous reprochais votre triomphe! quand je pleurais sur la tristesse de votre victoire!
--Ah! que vous me connaissez mal si vous croyez que je sois dupe de la Fortune quand elle me sourit; si vous croyez que je n'aie pas vu jusqu'au fond de mon destin! Je lutte contre lui, mais il est le plus fort, je le sens; j'ai entrepris une tâche au-dessus des forces humaines, je succomberai.
--Eh! ne pouvez-vous vous arrêter? A quoi sert l'esprit dans les affaires du monde?
--A rien, si ce n'est pourtant à se perdre avec connaissance de cause, à tomber au jour qu'on avait prévu. Je ne puis reculer enfin. Lorsqu'on a en face un ennemi tel que ce Richelieu, il faut le renverser ou en être écrasé. Je vais frapper demain le dernier coup; ne m'y suis-je pas engagé devant vous tout à l'heure?
--Et c'est cet engagement même que je voulais combattre. Quelle confiance avez-vous dans ceux à qui vous livrez ainsi votre vie? N'avez-vous pas lu leurs pensées secrètes?
--Je les connais toutes; j'ai lu leur espérance à travers leur feinte colère; je sais qu'ils tremblent en menaçant: je sais qu'ils sont déjà prêts à faire leur paix en me livrant comme gage; mais c'est à moi de les soutenir et de décider le Roi: il le faut, car Marie est ma fiancée, et ma mort est écrite à Narbonne.
C'est volontairement, c'est avec connaissance de tout mon sort que je me suis placé ainsi entre l'échafaud et le bonheur suprême. Il me faut l'arracher des mains de la Fortune, ou mourir. Je goûte en ce moment le plaisir d'avoir rompu toute incertitude. Eh quoi! vous ne rougissez pas de m'avoir cru ambitieux par un vil égoïsme comme ce Cardinal? ambitieux par le puéril désir d'un pouvoir qui n'est jamais satisfait? Je le suis, ambitieux, mais parce que j'aime. Oui, j'aime, et tout est dans ce mot. Mais je vous accuse à tort; vous avez embelli mes intentions secrètes, vous m'avez prêté de nobles desseins (je m'en souviens), de hautes conceptions politiques; elles sont belles, elles sont vastes, peut-être; mais, vous le dirai-je? ces vagues projets du perfectionnement des sociétés corrompues me semblent ramper encore bien loin au-dessous du dévouement de l'amour. Quand l'âme vibre tout entière, pleine de cette unique pensée, elle n'a plus de place à donner aux plus beaux calculs des intérêts généraux; car les hauteurs mêmes de la terre sont au-dessous du ciel.
De Thou baissa la tête.
--Que vous répondre? dit-il. Je ne vous comprends pas; vous raisonnez le désordre, vous pesez la flamme, vous calculez l'erreur.
--Oui, reprit Cinq-Mars, loin de détruire mes forces, ce feu intérieur les a développées; vous l'avez dit, j'ai tout calculé; une marche lente m'a conduit au but que je suis prêt d'atteindre. Marie me tenait par la main, aurais-je reculé? Devant un monde je ne l'aurais pas fait. Tout était bien jusqu'ici: mais une barrière invisible m'arrête: il faut la rompre, cette barrière; c'est Richelieu. Je l'ai entrepris tout à l'heure devant vous, mais peut-être me suis-je trop hâté: je le crois à présent. Qu'il se réjouisse; il m'attendait. Sans doute il a prévu que ce serait le plus jeune qui manquerait de patience; s'il en est ainsi, il a bien joué. Cependant, sans l'amour qui m'a précipité, j'aurais été plus fort que lui, quoique vertueux.
Ici, un changement presque subit se fît sur les traits de Cinq-Mars; il rougit et pâlit deux fois, et les veines de son front s'élevaient comme des lignes bleues tracées par une main invisible.
--Oui, ajouta-t-il en se levant et tordant ses mains avec une force qui annonçait un violent désespoir concentré dans son coeur, tous les supplices dont l'amour peut torturer ses victimes, je les porte dans mon sein. Cette jeune enfant timide, pour qui je remuerais des empires, pour qui j'ai tout subi, jusqu'à la faveur d'un prince (et qui peut-être n'a pas senti tout ce que j'ai fait pour elle), ne peut encore être à moi. Elle m'appartient devant Dieu, et je lui parais étranger; que dis-je? il faut que j'entende discuter chaque jour, devant moi, lequel des trônes de l'Europe lui conviendra le mieux, dans des conversations où je ne peux même élever la voix pour avoir une opinion, tant on est loin de me mettre sur les rangs, et dans lesquels on dédaigne pour elle les princes de sang royal qui marchent encore devant moi. Il faut que je me cache comme un coupable pour entendre à travers les grilles la voix de celle qui est ma femme; il faut qu'en public je m'incline devant elle! son amant et son mari dans l'ombre, son serviteur au grand jour! C'en est trop; je ne puis vivre ainsi; il faut faire le dernier pas, qu'il m'élève ou me précipite.
--Et, pour votre bonheur personnel, vous voulez renverser un État!
--Le bonheur de l'État s'accorde avec le mien. Je le fais en passant, si je détruis le tyran du Roi. L'horreur que m'inspire cet homme est passée dans mon sang. Autrefois, en venant le trouver, je rencontrai sur mes pas son plus grand crime, l'assassinat et la torture d'Urbain Grandier; il est le génie du mal pour le malheureux Roi, je le conjurerai: j'aurais pu devenir celui du bien pour Louis XIII; c'était une des pensées de Marie, sa pensée la plus chère. Mais je crois que je ne triompherai pas dans l'âme tourmentée du Roi.
--Sur quoi comptez-vous donc? dit de Thou.
--Sur un coup de dés. Si sa volonté peut cette fois durer quelques heures, j'ai gagné; c'est un dernier calcul auquel est suspendue ma destinée.
--Et celle de votre Marie!
--L'avez-vous cru! dit impétueusement Cinq-Mars. Non, non! s'il m'abandonne, je signe le traité d'Espagne et la guerre.
--Ah! quelle horreur! dit le conseiller; quelle guerre! une guerre civile! et l'alliance avec l'étranger!
--Oui, un crime, reprit froidement Cinq-Mars; eh! vous ai-je prié d'y prendre part?
--Cruel! ingrat! reprit son ami, pouvez-vous me parler ainsi? ne savez-vous pas, ne vous ai-je pas prouvé que l'amitié tenait dans mon coeur la place de toutes les passions? Puis-je survivre non seulement à votre mort? mais même au moindre de vos malheurs! Cependant laissez-moi vous fléchir et vous empêcher de frapper la France. O mon ami! mon seul ami! je vous en conjure à genoux, ne soyons pas ainsi parricides, n'assassinons pas notre patrie! Je dis nous, car jamais je ne me séparerai de vos actions; conservez-moi l'estime de moi-même, pour laquelle j'ai tant travaillé; ne souillez pas ma vie et ma mort que je vous ai vouées.
De Thou était tombé aux genoux de son ami, et celui-ci, n'ayant plus la force de conserver sa froideur affectée, se jeta dans ses bras en le relevant, et, le serrant contre sa poitrine, lui dit d'une voix étouffée:
--Eh! pourquoi m'aimer autant, aussi? Qu'avez-vous fait, ami? Pourquoi m'aimer? vous qui êtes sage, pur et vertueux; vous que n'égarent pas une passion insensée et le désir de la vengeance; vous dont l'âme est nourrie seulement de religion et de science, pourquoi m'aimer? Que vous a donné mon amitié? que des inquiétudes et des peines. Faut-il à présent qu'elle fasse peser des dangers sur vous? Séparez-vous de moi, nous ne sommes plus de la même nature; vous le voyez, les cours m'ont corrompu: je n'ai plus de candeur, je n'ai plus de bonté: je médite le malheur d'un homme, je sais tromper un ami. Oubliez-moi, dédaignez-moi; je ne vaux plus une de vos pensées, comment serai-je digne de vos périls?
--En me jurant de ne pas trahir le Roi et la France, reprit de Thou. Savez-vous qu'il y va de partager votre patrie? savez-vous que si vous livrez nos places fortes, on ne vous les rendra jamais? savez-vous que votre nom sera l'horreur de la postérité? savez-vous que les mères françaises le maudiront, quand elles seront forcées d'enseigner à leurs enfants une langue étrangère? le savez-vous? Venez.
Et il l'entraîna devant le buste de Louis XIII.
--Jurez devant lui (et il est votre ami aussi!), jurez de ne jamais signer cet infâme traité.
Cinq-Mars ferma les yeux, et, avec une inébranlable ténacité, répondit, quoique en rougissant:
--Je vous l'ai dit: si l'on m'y force, je signerai.
De Thou pâlit et quitta sa main; il fit deux tours dans sa chambre, les bras croisés, dans une inexprimable angoisse. Enfin il s'avança solennellement vers le buste de son père, et ouvrit un grand livre placé au pied; il chercha une page déjà marquée, et lut tout haut:
_Je pense donc que M. de Ligneboeuf fut justement condamné à mort par le parlement de Rouen pour n'avoir pas révélé la conjuration de Catteville contre l'Etat._
Puis, gardant le livre avec respect ouvert dans sa main et contemplant l'image du président de Thou, dont il tenait les Mémoires:
--Oui, mon père, continua-t-il, vous aviez bien pensé, je vais être criminel, je vais mériter la mort; mais puis-je faire autrement? Je ne dénoncerai pas le traître, parce que ce serait aussi trahir, et qu'il est mon ami, et qu'il est malheureux.
Puis, s'avançant vers Cinq-Mars en lui prenant de nouveau la main:
--Je fais beaucoup pour vous en cela, lui dit-il; mais n'attendez rien de plus de ma part, monsieur, si vous signez ce traité.
Cinq-Mars était ému jusqu'au fond du coeur de cette scène, parce qu'il sentait tout ce que devait souffrir son ami en le repoussant. Il prit cependant encore sur lui d'arrêter une larme qui s'échappait de ses yeux, et répondit en l'embrassant:
--Ah! de Thou, je vous trouve toujours aussi parfait; oui, vous me rendez service en vous éloignant de moi, car si votre sort eût été lié au mien, je n'aurais pas osé disposer de ma vie, et j'aurais hésité à la sacrifier s'il le faut; mais je le ferai assurément à présent; et, je vous le répète, si l'on m'y force, je signerai le traité avec l'Espagne.
CHAPITRE XIX
LA PARTIE DE CHASSE
On a bien des grâces à rendre à son étoile quand on peut quitter les hommes sans être obligé de leur faire du mal et de se déclarer leur ennemi.
CH. NODIER, _Jean Sbogar_.
Cependant la maladie du Roi jetait la France dans un trouble que ressentent toujours les Etats mal affermis aux approches de la mort des princes. Quoique Richelieu fût le centre de la monarchie, il ne régnait pourtant qu'au nom de Louis XIII, et comme enveloppé de l'éclat de ce nom qu'il avait agrandi. Tout absolu qu'il était sur son maître, il le craignait néanmoins; et cette crainte rassurait la nation contre ses désirs ambitieux, dont le Roi même était l'immuable barrière. Mais, ce prince mort, que ferait l'impérieux ministre? où s'arrêterait cet homme qui avait tant osé? Accoutumé à manier le sceptre, qui l'empêcherait de le porter toujours, et d'inscrire son nom seul au bas des lois que seul il avait dictées? Ces terreurs agitaient tous les esprits. Le peuple cherchait en vain sur toute la surface du royaume ces colosses de la Noblesse aux pieds desquels il avait coutume de se mettre à l'abri dans les orages politiques, il ne voyait plus que leurs tombeaux récents; les Parlements étaient muets, et l'on sentait que rien ne s'opposerait au monstrueux accroissement de ce pouvoir usurpateur. Personne n'était déçu complétement par les souffrances affectées du ministre: nul n'était touché de cette hypocrite agonie, qui avait trop souvent trompé l'espoir public, et l'éloignement n'empêchait pas de sentir partout le doigt de l'effrayant parvenu.
L'amour du peuple se réveillait aussi pour le fils d'Henri IV; on courait dans les églises, on priait, et même on pleurait beaucoup. Les princes malheureux sont toujours aimés. La mélancolie de Louis et sa douleur mystérieuse intéressaient toute la France, et, vivant encore, on le regrettait déjà, comme si chacun eût désiré de recevoir la confidence de ses peines avant qu'il n'emportât avec lui le grand secret de ce que souffrent ces hommes placés si haut, qu'ils ne voient dans leur avenir que leur tombe.
Le Roi, voulant rassurer la nation entière, fit annoncer le rétablissement momentané de sa santé, et voulut que la cour se préparât à une grande partie de chasse donnée à Chambord, domaine royal où son frère, le duc d'Orléans, le priait de revenir.