Cinq-Mars; ou, Une conjuration sous Louis XIII (Tome 2 of 2)
Part 3
--Faut-il vous encourager à parler? reprit la Reine; faut-il vous rappeler que je vous ai presque adoptée comme ma fille aînée; qu'après avoir cherché à vous faire épouser le frère du Roi je vous préparais le trône de Pologne? faut-il plus, Marie? Oui, il faut plus; je le ferai pour toi: si ensuite tu ne me fais pas connaître tout ton coeur, je t'ai mal jugée. Ouvre de ta main cette cassette d'or: voici la clef; ouvre-la hardiment, ne tremble pas comme moi.
La duchesse de Mantoue obéit en hésitant, et vit dans ce petit coffre ciselé un couteau d'une forme grossière dont la poignée était de fer et la lame très rouillée; il était posé sur quelques lettres ployées avec soin sur lesquelles était le nom de Buckingham. Elle voulut les soulever, Anne d'Autriche l'arrêta.
--Ne cherche pas autre chose, lui dit-elle; c'est là tout le trésor de la Reine... C'en est un, car c'est le sang d'un homme qui ne vit plus, mais qui a vécu pour moi: il était le plus beau, le plus brave, le plus illustre des grands de l'Europe; il se couvrit des diamants de la couronne d'Angleterre pour me plaire; il fit naître une guerre sanglante et arma des flottes, qu'il commanda lui-même, pour le bonheur de combattre une fois celui qui était mon mari; il traversa les mers pour cueillir une fleur sur laquelle j'avais marché, et courut le risque de la mort pour baiser et tremper de larmes les pieds de ce lit, en présence de deux femmes de ma cour. Dirai-je plus? oui, je te le dis à toi, je l'ai aimé, je l'aime encore dans le passé plus qu'on ne peut aimer d'amour. Eh bien! il ne l'a jamais su, jamais deviné: ce visage, ces yeux, ont été de marbre pour lui, tandis que mon coeur brûlait et se brisait de douleur; mais j'étais Reine de France...
Ici Anne d'Autriche serra fortement le bras de Marie.
--Ose te plaindre à présent, continua-t-elle, si tu n'as pas pu me parler d'amour; et ose te taire quand je viens de te dire de telles choses!
--Ah! oui, madame, j'oserai vous confier ma douleur, puisque vous êtes pour moi...
--Une amie, une femme, interrompit la Reine; j'ai été femme par mon effroi, qui t'a fait savoir un secret inconnu au monde entier; j'ai été femme, tu le vois, par un amour qui survit à l'homme que j'aimais... Parle, parle-moi, il est temps...
--Il n'est plus temps, au contraire, reprit Marie avec un sourire forcé; M. de Cinq-Mars et moi nous sommes unis pour toujours.
--Pour toujours! s'écria la Reine; y pensez-vous? et votre rang, votre nom, votre avenir, tout est-il perdu? Réserveriez-vous ce désespoir à votre frère le duc de Rethel et à tous les Gonzague?
--Depuis plus de quatre ans j'y pense et j'y suis résolue; et depuis dix jours nous sommes fiancés...
--Fiancés! s'écria la Reine en frappant ses mains; on vous a trompée, Marie. Qui l'eût osé sans l'ordre du Roi? C'est une intrigue que je veux savoir; je suis sûre qu'on vous a entraînée et trompée.
Marie se recueillit un moment et dit:
--Rien ne fut plus simple, madame, que notre attachement. J'habitais, vous le savez, le vieux château de Chaumont, chez la maréchale d'Effiat, mère de M. de Cinq-Mars. Je m'y étais retirée pour pleurer mon père, et bientôt il arriva qu'il eut lui-même à regretter le sien. Dans cette nombreuse famille affligée, je ne vis que sa douleur qui fut aussi profonde que la mienne: tout ce qu'il disait je l'avais déjà pensé, et lorsque nous vînmes à nous parler de nos peines, nous les trouvâmes toutes semblables. Comme j'avais été la première malheureuse, je me connaissais mieux en tristesse, et j'essayais de le consoler en lui disant ce que j'avais souffert, de sorte qu'en me plaignant il s'oubliait. Ce fut le commencement de notre amour, qui, vous le voyez, naquit presque entre deux tombeaux.
--Dieu veuille, ma chère, qu'il ait une fin heureuse! dit la Reine.
--Je l'espère, madame, puisque vous priez pour moi, poursuivit Marie; d'ailleurs, tout me sourit à présent; mais alors j'étais bien malheureuse! La nouvelle arriva un jour au château que le Cardinal appelait M. de Cinq-Mars à l'armée; il me sembla que l'on m'enlevait encore une fois l'un des miens, et pourtant nous étions étrangers. Mais M. de Bassompierre ne cessait de parler de batailles et de mort; je me retirais chaque soir toute troublée, et je pleurais dans la nuit. Je crus d'abord que mes larmes coulaient encore pour le passé; mais je m'aperçus que c'était pour l'avenir, et je sentis bien que ce ne pouvait plus être les mêmes pleurs, puisque je désirais les cacher.
Quelque temps se passa dans l'attente de ce départ; je le voyais tous les jours, et je le plaignais de partir, parce qu'il me disait à chaque instant qu'il aurait voulu vivre éternellement, comme dans ce temps-là, dans son pays et avec nous. Il fut ainsi sans ambition jusqu'au jour de son départ, parce qu'il ne savait pas s'il était... je n'ose dire à Votre Majesté...
Marie, rougissant, baissait des yeux humides en souriant...
--Allons, dit la Reine, s'il était aimé, n'est-ce pas?
--Et le soir, madame, il partit ambitieux.
--On s'en est aperçu, en effet. Mais enfin il partit, dit Anne d'Autriche soulagée d'un peu d'inquiétude; mais il est revenu depuis deux ans et vous l'avez vu?
--Rarement, madame, dit la jeune duchesse avec un peu de fierté, et toujours dans une église et en présence d'un prêtre, devant qui j'ai promis de n'être qu'à M. de Cinq-Mars.
--Est-ce bien là un mariage? a-t-on bien osé le faire? je m'en informerai. Mais, bon Dieu! que de fautes, que de fautes, mon enfant, dans le peu de mots que j'entends! Laissez-moi y rêver.
Et, se parlant tout haut à elle-même, la Reine poursuivit, les yeux et la tête baissés, dans l'attitude de la réflexion:
--Les reproches sont inutiles et cruels si le mal est fait: le passé n'est plus à nous, pensons au reste du temps. Cinq-Mars est bien par lui-même, brave, spirituel, profond même dans ses idées; je l'ai observé, il a fait en deux ans bien du chemin, et je vois que c'était pour Marie... Il se conduit bien; il est digne, oui, il est digne d'elle à mes yeux; mais, à ceux de l'Europe, non. Il faut qu'il s'élève davantage encore: la princesse de Mantoue ne peut pas avoir épousé moins qu'un prince. Il faudrait qu'il le fût. Pour moi, je n'y peux rien; je ne suis point la Reine, je suis la femme négligée du Roi. Il n'y a que le Cardinal, l'éternel Cardinal... et il est son ennemi, et peut-être cette émeute...
--Hélas! c'est le commencement de la guerre entre eux, je l'ai trop vu tout à l'heure.
--Il est donc perdu! s'écria la Reine en embrassant Marie. Pardon, mon enfant, je te déchire le coeur; mais nous devons tout voir et tout dire aujourd'hui; oui, il est perdu s'il ne renverse lui-même ce méchant homme, car le Roi n'y renoncera pas; la force seule...
--Il le renversera, madame; il le fera si vous l'aidez. Vous êtes comme la divinité de la France; oh! je vous en conjure! protégez l'ange contre le démon; c'est votre cause, celle de votre royale famille, celle de toute votre nation...
La Reine sourit.
--C'est ta cause surtout, ma fille, n'est-il pas vrai? et c'est comme telle que je l'embrasserai de tout mon pouvoir; il n'est pas grand, je te l'ai dit; mais, tel qu'il est, je te le prête tout entier: pourvu cependant que cet _ange_ ne descende pas jusqu'à des péchés mortels, ajouta-t-elle avec un regard plein de finesse; j'ai entendu prononcer son nom cette nuit par des voix bien indignes de lui.
--Oh! madame, je jurerais qu'il n'en savait rien!
--Ah! mon enfant, ne parlons pas d'affaires d'Etat, tu n'es pas bien savante encore; laisse-moi dormir un peu, si je le puis, avant l'heure de ma toilette; j'ai les yeux bien brûlants, et toi aussi peut-être.
En disant ces mots, l'aimable Reine pencha sa tête sur son oreiller qui couvrait la cassette, et bientôt Marie la vit s'endormir à force de fatigue. Elle se leva alors, et, s'asseyant sur un grand fauteuil de tapisserie à bras et de forme carrée, joignit les mains sur ses genoux et se mit à rêver à sa situation douloureuse: consolée par l'aspect de sa douce protectrice, elle reportait souvent ses yeux sur elle pour surveiller son sommeil, et lui envoyait, en secret, toutes les bénédictions que l'amour prodigue toujours à ceux qui le protègent; baisant quelquefois les boucles de ses cheveux blonds, comme si, par ce baiser, elle eût dû lui glisser dans l'âme toutes les pensées favorables à sa pensée continuelle.
Le sommeil de la Reine se prolongeait, et Marie pensait et pleurait. Cependant elle se souvint qu'à dix heures elle devait paraître à la toilette royale devant toute la cour; elle voulut cesser de réfléchir pour arrêter ses larmes, et prit un gros volume in-folio placé sur une table marquetée d'émail et de médaillons: c'était l'_Astrée_, de M. _d'Urfé_, ouvrage _de belle galanterie_, adoré des belles prudes de la cour. L'esprit naïf, mais juste, de Marie ne put entrer dans ces amours pastorales; elle était trop simple pour comprendre les bergers du Lignon, trop spirituelle pour se plaire à leurs discours, et trop passionnée pour sentir leur tendresse. Cependant la grande vogue de ce roman lui en imposait tellement qu'elle voulut se forcer à y prendre intérêt, et, s'accusant intérieurement chaque fois qu'elle éprouvait l'ennui qu'exhalaient les pages de son livre, elle le parcourut avec impatience pour trouver ce qui devait lui plaire et la transporter: une gravure l'arrêta; elle représentait la bergère Astrée avec des talons hauts, un corset et un immense vertugadin, s'élevant sur la pointe du pied pour regarder passer dans le fleuve le tendre Céladon, qui se noyait du désespoir d'avoir été reçu un peu froidement dans la matinée. Sans se rendre compte des motifs de son dégoût et des faussetés accumulées de ce tableau, elle chercha, en faisant rouler les pages sous son pouce, un mot qui fixât son attention; elle vit celui de _druide_. --Ah! voilà un grand caractère, se dit-elle; je vais voir sans doute un de ces mystérieux sacrificateurs dont la Bretagne, m'a-t-on dit, conserve encore les pierres levées; mais je le verrai sacrifiant des hommes: ce sera un spectacle d'horreur; cependant lisons.
En se disant cela, Marie lut avec répugnance, en fronçant le sourcil et presque en tremblant ce qui suit:
«[5]Le druide Adamas appela délicatement les bergers Pimandre, Ligdamon et Clidamant, arrivés tout nouvellement de Calais: Cette aventure ne peut finir, leur dit-il, que par extrémité d'amour. L'esprit, lorsqu'il aime, se transforme en l'objet aimé; c'est pour figurer ceci que mes enchantements agréables vous font voir, dans cette fontaine, la nymphe Sylvie, que vous aimez tous trois. Le grand prêtre Amazis va venir de Montbrison, et vous expliquera la délicatesse de cette idée. Allez donc, gentils bergers; si vos désirs sont bien réglés, ils ne vous causeront point de tourments; et, s'ils ne le sont pas, vous en serez punis par des évanouissements semblables à ceux de Céladon et de la bergère Galatée, que le volage Hercule abandonna dans les montagnes d'Auvergne et qui donna son nom au tendre pays des Gaules; ou bien encore vous serez lapidés par les bergères du Lignon, comme le fut le farouche Amidor. La grande nymphe de cet antre a fait un enchantement...»
[5] Lisez l'_Astrée_ (s'il est possible).
L'enchantement de la _grande nymphe_ fut complet sur la princesse, qui eut à peine assez de force pour chercher d'une main défaillante, vers la fin du livre, que le druide Adamas était une _ingénieuse allégorie_, figurant le lieutenant général de _Montbrison, de la famille des Papon_; ses yeux fatigués se fermèrent, et le gros livre glissa sur sa robe jusqu'au coussin de velours où s'appuyaient ses pieds, et où reposèrent mollement la belle Astrée et le galant Céladon, moins immobiles que Marie de Mantoue, vaincue par eux et profondément endormie.
CHAPITRE XVI
LA CONFUSION
Il faut, en France, beaucoup de fermeté et une grande étendue d'esprit pour se passer des charges et des emplois, et consentir ainsi à demeurer chez soi à ne rien faire. Personne, presque, n'a assez de mérite pour jouer ce rôle avec dignité, ni assez de fonds pour remplir le rôle du temps, sans ce que le vulgaire appelle les _affaires_.
Il ne manque cependant à l'oisiveté du sage qu'un meilleur nom, et que méditer, parler, lire et être tranquille, s'appelât travailler.
LA BRUYÈRE.
Pendant cette même matinée dont nous avons vu les effets divers chez Gaston d'Orléans et chez la Reine, le calme et le silence de l'étude régnaient dans un cabinet modeste d'une grande maison voisine du Palais de Justice. Une lampe de cuivre d'une forme gothique y luttait avec le jour naissant, et jetait sa lumière rougeâtre sur un amas de papiers et de livres qui couvraient une grande table; elle éclairait le buste de L'Hospital, celui de Montaigne, du président de Thou l'historien, et du roi Louis XIII; une cheminée assez haute pour qu'un homme pût y entrer et même s'y asseoir, était remplie par un grand feu brûlant sur d'énormes chenets de fer. Sur l'un de ces chenets était appuyé le pied du studieux de Thou, qui, déjà levé, examinait avec attention les oeuvres nouvelles de Descartes et de Grotius; il écrivait, sur son genou, ses notes sur ces livres de philosophie et de politique qui faisaient alors le sujet de toutes les conversations; mais en ce moment les _Méditations métaphysiques_ absorbaient toute son attention; le philosophe de la Touraine enchantait le jeune conseiller. Souvent, dans son enthousiasme, il frappait sur le livre en jetant des cris d'admiration; quelquefois il prenait une sphère placée près de lui, et, la tournant longtemps sous ses doigts, s'enfonçait dans les plus profondes rêveries de la science; puis, conduit par leur profondeur à une élévation plus grande, se jetait à genoux tout à coup devant le crucifix placé sur la cheminée, parce qu'aux bornes de l'esprit humain il avait rencontré Dieu. En d'autres instants, il s'enfonçait dans les bras de son grand fauteuil de manière à être presque assis sur le dos, et, mettant ses deux mains sur ses yeux, suivait dans sa tête la trace des raisonnements de René Descartes, depuis cette idée de la première méditation:
«Supposons que nous sommes endormis, et que toutes ces particularités, savoir: que nous ouvrons les yeux, remuons la tête, étendons les bras, ne sont que de fausses illusions...»
Jusqu'à cette sublime conclusion de la troisième:
«Il ne reste à dire qu'une chose: c'est que, semblable à l'idée de moi-même, celle de Dieu est née et produite avec moi dès lors que j'ai été créé. Et, certes, on ne doit pas trouver étrange que Dieu, en me créant, ait mis en moi cette idée pour être comme la marque de l'ouvrier empreinte sur son ouvrage.»
Ces pensées occupaient entièrement l'âme du jeune conseiller, lorsqu'un grand bruit se fit entendre sous ses fenêtres; il crut que le feu d'une maison excitait ces cris prolongés, et se hâta de regarder vers l'aile du bâtiment occupée par sa mère et ses soeurs; mais tout y paraissait dormir, et les cheminées ne laissaient même échapper aucune fumée qui attestât le réveil des habitants: il en bénit le ciel; et, courant à une autre fenêtre, il vit le peuple dont nous connaissons les exploits se presser vers les rues étroites qui mènent au quai. Après avoir examiné cette cohue de femmes et d'enfants, l'enseigne ridicule qui les guidait, et les grossiers travestissements des hommes: «C'est quelque fête populaire ou quelque comédie de carnaval», se dit-il; et s'étant placé de nouveau au coin de son feu, il prit un grand almanach sur la table et se mit à chercher avec beaucoup de soin quel saint on fêtait ce jour-là. Il regarda la colonne du mois de décembre, et, trouvant au quatrième jour de ce mois le nom de _sainte Barbe_, il se rappela qu'il venait de voir passer des espèces de petits canons et caissons, et parfaitement satisfait de l'explication qu'il se donnait à lui-même, se hâta de chasser l'idée qui venait de le distraire, et se renfonça dans sa douce étude, se levant seulement quelquefois pour aller prendre un livre aux rayons de sa bibliothèque, et, après y avoir lu une phrase, une ligne ou seulement un mot, le jetait près de lui sur sa table ou sur le parquet, encombré ainsi de papiers qu'il se gardait bien de mettre à leur place, de crainte de rompre le fil de ses rêveries.
Tout à coup on annonça, en ouvrant brusquement la porte, un nom qu'il avait distingué parmi tous ceux du barreau, et un homme que ses relations dans la magistrature lui avaient fait connaître particulièrement.
--Eh! par quel hasard, à cinq heures du matin, vois-je entrer M. Fournier? s'écria-t-il; y a-t-il quelques malheureux à défendre, quelques familles à nourrir des fruits de son talent? a-t-il quelque erreur à détruire parmi nous, quelques vertus à réveiller dans nos coeurs? car ce sont là de ses oeuvres accoutumées. Vous venez peut-être m'apprendre quelque nouvelle humiliation de notre parlement; hélas! les chambres secrètes de l'Arsenal sont plus puissantes que l'antique magistrature contemporaine de Clovis; le parlement s'est mis à genoux, tout est perdu, à moins qu'il ne se remplisse tout à coup d'hommes semblables à vous.
--Monsieur, je ne mérite pas vos éloges, dit l'avocat en entrant accompagné d'un homme âgé, enveloppé comme lui d'un grand manteau: je mérite au contraire tout votre blâme, et j'en suis presque au repentir, ainsi que M. le comte du Lude, que voici. Nous venons vous demander asile pour la journée.
--Asile! et contre qui? dit de Thou en les faisant asseoir.
--Contre le plus bas peuple de Paris qui nous veut pour chefs, et que nous fuyons; il est odieux: la vue, l'odeur, l'ouïe et le contact surtout sont par trop blessés, dit M. du Lude avec une gravité comique: c'est trop fort.
--Ah! ah! vous dites donc que c'est trop fort? dit de Thou très étonné, mais ne voulant pas en faire semblant.
--Oui, reprit l'avocat; vraiment, entre nous, M. le Grand va trop loin.
--Oui, il pousse trop vite les choses; il fera avorter nos projets, ajouta son compagnon.
--Ah! ah! vous dites donc qu'il va trop loin? répondit, en se frottant le menton, de Thou toujours plus surpris.
Il y avait trois mois que son ami Cinq-Mars ne l'était venu voir, et lui, sans s'inquiéter beaucoup, le sachant à Saint-Germain, fort en faveur et ne quittant pas le Roi, était très reculé pour les nouvelles de la cour. Livré à ses graves études, il ne savait jamais les événements publics que lorsqu'on l'y obligeait à force de bruit; il n'était au courant de la vie qu'à la dernière extrémité, et donnait souvent un spectacle assez divertissant à ses amis intimes par ses étonnements naïfs, d'autant plus que, par un petit amour-propre mondain, il voulait avoir l'air de s'entendre aux choses publiques, et tentait de cacher la surprise qu'il éprouvait à chaque nouvelle. Cette fois il était encore dans ce cas, et à cet amour-propre se joignait celui de l'amitié; il ne voulait pas laisser croire que Cinq-Mars y eût manqué à son égard, et, pour l'honneur même de son ami, voulait paraître instruit de ses projets.
--Vous savez bien où nous en sommes? continua l'avocat.
--Oui, sans doute; poursuivez.
--Lié comme vous l'êtes avec lui, vous n'ignorez pas que tout s'organise depuis un an...
--Certainement... tout s'organise... mais allez toujours...
--Vous conviendrez avec nous, monsieur, que M. le Grand est dans son tort...
--Ah! ah! c'est selon; mais expliquez-vous, je verrai...
--Eh bien, vous savez de quoi on était convenu à la dernière conférence dont il vous a rendu compte?
--Ah! c'est-à-dire... pardonnez-moi, je vois bien à peu près; mais remettez-moi sur la voie...
--C'est inutile; vous n'avez pas oublié sans doute ce que lui-même nous recommanda chez Marion de Lorme?
--De n'ajouter personne à notre liste, dit M. du Lude.
--Ah! oui, oui, j'entends, dit de Thou, cela me semble raisonnable, fort raisonnable, en vérité.
--Eh bien, poursuivit Fournier, c'est lui-même qui a enfreint cette convention; car, ce matin, outre les drôles que ce furet de Gondi nous a amenés, on a vu je ne sais quel vagabond _capitan_ qui, pendant la nuit, frappait à coups d'épée et de poignard des gentilshommes des deux partis en criant à tue-tête. «A moi, d'Aubijoux! tu m'as gagné trois mille ducats, voilà trois coups d'épée. A moi, La Chapelle! j'aurai dix gouttes de ton sang en échange de mes dix pistoles»; et je l'ai vu de mes yeux attaquer ces messieurs et plusieurs autres encore des deux partis, assez loyalement, il est vrai, car il ne les frappait qu'en face et bien en garde, mais avec beaucoup de bonheur et une impartialité révoltante.
--Oui, monsieur, et j'allais lui en dire mon avis, reprit du Lude, quand je l'ai vu s'évader dans la foule comme un écureuil; et riant beaucoup avec quelques inconnus à figures basanées. Je ne doute pas cependant que M. de Cinq-Mars ne l'ait envoyé, car il donnait des ordres à cet Ambrosio, que vous devez connaître, ce prisonnier espagnol, ce vaurien qu'il a pris pour domestique. Ma foi, je suis dégoûté de cela, et je ne suis point fait pour être confondu avec cette canaille.
--Ceci, monsieur, reprit Fournier, est fort différent de l'affaire de Loudun. Le peuple ne fit que se soulever, sans se révolter réellement: dans ce pays, c'était la partie saine et estimable de la population, indignée d'un assassinat, et non animée par le vin et l'argent. C'était un cri jeté contre un bourreau, cri dont on pouvait être l'organe honorablement, et non pas ces hurlements de l'hypocrisie factieuse et d'un amas de gens sans aveu, sortis de la boue de Paris et vomis par ses égouts. J'avoue que je suis très las de ce que je vois, et je suis venu aussi pour vous prier d'en parler à M. le Grand.
De Thou était fort embarrassé pendant ces deux discours, et cherchait en vain à comprendre ce que Cinq-Mars pouvait avoir à démêler avec le peuple, qui lui avait semblé se réjouir: d'un autre côté, il persistait à ne pas vouloir faire l'aveu de son ignorance; elle était totale cependant, car, la dernière fois qu'il avait vu son ami, il ne parlait que des chevaux et des écuries du Roi, de la chasse au faucon et de l'importance du grand veneur dans les affaires de l'État, ce qui ne semblait pas annoncer de vastes projets où le peuple pût entrer. Enfin il se hasarda timidement à leur dire:
--Messieurs, je vous promets de faire votre commission; en attendant, je vous offre ma table et des lits pour le temps que vous voudrez. Mais pour vous dire mon avis dans cette occasion, cela m'est difficile. Ah çà, dites-moi un peu, on n'a donc pas fêté la Sainte-Barbe?
--La Sainte-Barbe! dit Fournier.
--La Sainte-Barbe! dit du Lude.
--Oui, oui, on a brûlé de la poudre; c'est ce que veut dire M. de Thou, reprit le premier en riant. Ah! c'est fort drôle! fort drôle! Oui, effectivement, je crois que c'est aujourd'hui la Sainte-Barbe.
Cette fois de Thou fut confondu de leur étonnement et réduit au silence; pour eux, voyant qu'ils ne s'entendaient pas avec lui, ils prirent le parti de se taire de même.
Ils se taisaient encore, lorsque la porte s'ouvrit à l'ancien gouverneur de Cinq-Mars, l'abbé Quillet, qui entra en boitant un peu. Il avait l'air soucieux, et n'avait rien conservé de son ancienne gaieté dans son air et ses propos; seulement son regard était vif et sa parole très brusque.
--Pardon, pardon, mon cher de Thou, si je vous trouble si tôt dans vos occupations; c'est étonnant, n'est-ce pas, de la part d'un goutteux? Ah! c'est que le temps s'avance; il y a deux ans je ne boitais pas; j'étais, au contraire, fort ingambe lors de mon voyage en Italie; il est vrai que la peur donne des jambes.
En disant cela, il se jeta au fond d'une croisée, et, faisant signe à de Thou d'y venir lui parler, il continua tout bas:
--Que je vous dise, mon ami, à vous qui êtes dans leurs secrets; je les ai fiancés il y a quinze jours, comme ils vous l'ont raconté.
--Oui, vraiment! dit le pauvre de Thou, tombant de Charybde en Scylla dans un autre étonnement.