Cinq-Mars; ou, Une conjuration sous Louis XIII (Tome 2 of 2)

Part 18

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«...... C'est par une de ces imprévoyances qui empêchent l'accomplissement des plus généreuses entreprises que nous n'avons pu sauver MM. de Cinq-Mars et de Thou. Nous eussions dû penser que, préparés à la mort par de longues méditations, ils refuseraient nos secours; mais cette idée ne vint à aucun de nous; dans la précipitation de nos mesures, nous fîmes encore la faute de nous trop disséminer dans la foule, ce qui nous ôta le moyen de prendre une résolution subite. J'étais placé, pour mon malheur, près de l'échafaud, et je vis s'avancer jusqu'au pied nos malheureux amis, qui soutenaient le pauvre abbé Quillet, destiné à voir mourir son élève, qu'il avait vu naître. Il sanglotait et n'avait que la force de baiser les mains des deux amis. Nous nous avançâmes tous, prêts à nous élancer sur les gardes au signal convenu; mais je vis avec douleur M. de Cinq-Mars jeter son chapeau loin de lui d'un air de dédain. On avait remarqué notre mouvement, et la garde catalane fut doublée autour de l'échafaud. Je ne pouvais plus voir; mais j'entendais pleurer. Après les trois coups de trompette ordinaires, le greffier criminel de Lyon, étant à cheval assez près de l'échafaud, lut l'arrêt de mort que ni l'un ni l'autre n'écoutèrent. M. de Thou dit à M. de Cinq-Mars:

--«Eh bien! cher ami, qui mourra le premier? Vous souvient-il de saint Gervais et de saint Protais?

--«Ce sera celui que vous jugerez à propos, répondit Cinq-Mars.»

«Le second confesseur, prenant la parole, dit à M. de Thou:

--«Vous êtes le plus âgé.

--«Il est vrai, dit M. de Thou, qui, s'adressant à M. le Grand, lui dit:--Vous êtes le plus généreux, vous voulez bien me montrer le chemin de la gloire du ciel?

--«Hélas! dit Cinq-Mars, je vous ai ouvert celui du précipice; mais précipitons-nous dans la mort généreusement, et nous surgirons dans la gloire et le bonheur du ciel.»

«Après quoi il l'embrassa et monta l'échafaud avec une adresse et une légèreté merveilleuses. Il fit un tour sur l'échafaud, et considéra haut et bas toute cette grande assemblée, d'un visage assuré et qui ne témoignait aucune peur, et d'un maintien grave et gracieux; puis il fit un autre tour, saluant le peuple de tous côtés, sans paraître reconnaître aucun de nous, mais avec une face majestueuse et charmante; puis il se mit à genoux, levant les yeux au ciel, adorant Dieu et lui recommandant sa fin: comme il baisait le crucifix, le père cria au peuple de prier Dieu pour lui, et M. le Grand, ouvrant les bras, joignant les mains, tenant toujours son crucifix, fit la même demande au peuple. Puis il s'alla jeter de bonne grâce à genoux devant le bloc, embrassa le poteau, mit le cou dessus, leva les yeux au ciel, et demanda au confesseur: «Mon père, serai-je bien ainsi?» Puis, tandis que l'on coupait ses cheveux, il éleva les yeux au ciel et dit en soupirant: «Mon Dieu, qu'est-ce que ce monde? mon Dieu, je vous offre mon supplice en satisfaction de mes péchés.»

--«Qu'attends-tu? que fais-tu là? dit-il ensuite à l'exécuteur qui était là et n'avait pas encore tiré son couperet d'un méchant sac qu'il avait apporté. Son confesseur, s'étant approché, lui donna une médaille; et lui, d'une tranquillité d'esprit incroyable, pria le père de tenir le crucifix devant ses yeux, qu'il ne voulut point avoir bandés. J'aperçus les deux mains tremblantes du vieil abbé Quillet, qui élevait le crucifix. En ce moment, une voix claire et pure comme celle d'un ange entonna l'_Ave, maris stella_. Dans le silence universel, je reconnus la voix de M. de Thou, qui attendait au pied de l'échafaud; le peuple répéta le chant sacré, M. de Cinq-Mars embrassa plus étroitement le poteau, et je vis s'élever une hache faite à la façon des haches d'Angleterre. Un cri effroyable du peuple, jeté de la place, des fenêtres et des tours, m'avertit qu'elle était retombée et que la tête avait roulé jusqu'à terre; j'eus encore la force, heureusement, de penser à son âme et de commencer une prière pour lui: je la mêlai avec celle que j'entendais prononcer à haute voix par notre malheureux et pieux ami de Thou. Je me relevai, et le vis s'élancer sur l'échafaud avec tant de promptitude, qu'on eût dit qu'il volait. Le père et lui récitèrent les psaumes; il les disait avec une ardeur de séraphin, comme si son âme eût emporté son corps vers le ciel; puis, s'agenouillant, il baisa le sang de Cinq-Mars, comme celui d'un martyr, et devint plus martyr lui-même. Je ne sais si Dieu voulut lui accorder cette grâce; mais je vis avec horreur le bourreau, effrayé sans doute du premier coup qu'il avait porté, le frapper sur le haut de la tête, où le malheureux jeune homme porta la main; le peuple poussa un long gémissement, et s'avança contre le bourreau: ce misérable, tout troublé, lui porta un second coup, qui ne fit encore que l'écorcher et l'abattre sur le théâtre, où l'exécuteur se roula sur lui pour l'achever. Un événement étrange effrayait le peuple autant que l'horrible spectacle. Le vieux domestique de M. de Cinq-Mars, tenant son cheval comme à un convoi funèbre, s'était arrêté au pied de l'échafaud, et, semblable à un homme paralysé, regarda son maître jusqu'à la fin, puis tout à coup, comme frappé de la même hache, tomba mort sous le coup qui avait fait tomber la tête.

«Je vous écris à la hâte ces tristes détails à bord d'une galère de Gênes, où Fontrailles, Gondi, d'Entraigues, Beauvau, du Lude, moi et tous les conjurés, sommes retirés. Nous allons en Angleterre attendre que le temps ait délivré la France du tyran que nous n'avons pu détruire. J'abandonne pour toujours le service du lâche prince qui nous a trahis.

«MONTRÉSOR.»

Telle vient d'être, poursuivit Corneille, la fin de ces deux jeunes gens que vous vîtes naguère si puissants. Leur dernier soupir a été celui de l'ancienne monarchie; il ne peut plus régner ici qu'une cour dorénavant; les Grands et les Sénats sont anéantis[40].

[40] On appelait le Parlement _Sénat_. Il existe des lettres adressées à _Monseigneur de Harlay_, prince du Sénat de Paris et premier juge du royaume.

--Et voilà donc ce prétendu grand homme! reprit Milton. Qu'a-t-il voulu faire? Il veut donc créer des républiques dans l'avenir, puisqu'il détruit les bases de votre monarchie?

--Ne le cherchez pas si loin, dit Corneille; il n'a voulu que régner jusqu'à la fin de sa vie. Il a travaillé pour le moment, et non pour l'avenir; il a continué l'oeuvre de Louis XI, et ni l'un ni l'autre n'ont su ce qu'ils faisaient.

L'Anglais se prit à rire.

--Je croyais, dit-il, je croyais que le vrai génie avait une autre marche. Cet homme a ébranlé ce qu'il devait soutenir, et on l'admire! Je plains votre nation.

--Ne la plaignez pas! s'écria vivement Corneille; un homme passe, mais un peuple se renouvelle. Celui-ci, monsieur, est doué d'une immortelle énergie que rien ne peut éteindre: souvent son imagination l'égarera, mais une raison supérieure finira toujours par dominer ses désordres.

Les deux jeunes et déjà grands hommes se promenaient en parlant ainsi sur cet emplacement qui sépare la statue de Henri IV de la place Dauphine, au milieu de laquelle ils s'arrêtèrent un moment.

--Oui, monsieur, poursuivit Corneille, je vois tous les soirs avec quelle vitesse une pensée généreuse retentit dans les coeurs français, et tous les soirs je me retire heureux de l'avoir vu. La reconnaissance prosterne les pauvres devant cette statue d'un bon roi; qui sait quel autre monument élèverait une autre passion auprès de celui-ci? qui sait jusqu'où l'amour de la gloire conduirait notre peuple? qui sait si, au lieu même où nous sommes, ne s'élèvera pas une pyramide arrachée à l'Orient?

--Ce sont les secrets de l'avenir, dit Milton; j'admire, comme vous, votre peuple passionné; mais je le crains pour lui-même; je le comprends mal aussi, et je ne reconnais pas son esprit, quand je le vois prodiguer son admiration à des hommes tels que celui qui vous gouverne. L'amour du pouvoir est bien puéril, et cet homme en est dévoré sans avoir la force de le saisir tout entier. Chose risible! il est tyran sous un maître. Ce colosse, toujours sans équilibre, vient d'être presque renversé sous le doigt d'un enfant. Est-ce là le génie? non, non! Lorsqu'il daigne quitter ses hautes régions pour une passion humaine du moins doit-il l'envahir. Puisque ce Richelieu ne voulait que le pouvoir, que ne l'a-t-il donc pris par le sommet au lieu de l'emprunter à une faible tête de Roi qui tourne et qui fléchit? Je vais trouver un homme qui n'a pas encore paru, et que je vois dominé par cette misérable ambition; mais je crois qu'il ira plus loin. Il se nomme Cromwell.

Écrit en 1826.

FIN DE CINQ-MARS

NOTES

ET

DOCUMENTS HISTORIQUES

PAGE 342.

Il se faisait tirer, dit un journal manuscrit, etc., etc.

Son bateau prit terre contre la balme de Bonneri. En cette ville, où quantité de noblesse l'attendoit, entre autres M. le comte de Suze, Monseigneur de Viviers le salua à la sortie de son bateau; mais il fallut attendre de lui parler jusques à ce qu'il fust au logis qu'on lui avoit préparé dans la ville. Quand son bateau abordoit la terre, il y avoit un pont de bois qui du bateau alloit au bord de la rivière; après qu'on avoit vu s'il s'estoit bien assuré, on sortoit le lit dans lequel ledit seigneur estoit couché, car il estoit malade d'une douleur ou ulcère au bras. Il y avoit six puissants hommes qui portoient le lit avec deux barres; et les liens où les hommes mettoient les mains estoient rembourrés et garnis de buffleteries. Ils portoient sur les épaules et autour du cou certaines trapointes garnies en dedans de coton, et la main couverte de buffle; si bien que les sangles ou surfaix qu'ils mettoient au cou estoient comme une étole qui descendoit jusques aux barres dans lesquelles elles estoient passées. Ainsi ces hommes portoient le lit et ledit seigneur dans les villes ou aux maisons auxquelles il devoit loger. Mais ce dont tout le monde estoit étonné, c'est qu'il entroit dans les maisons par les fenêtres; car auparavant qu'il arrivât, les maçons qu'il menoit abattoient les croisées des maisons, ou faisoient des ouvertures aux murailles des chambres où il devoit loger, et en après on faisait un pont de bois qui venoit de la rue jusqu'aux fenêtres ou ouvertures de son logis: ainsi estant dans son lit portatif, il passoit par les rues, et on le passoit sur le pont jusque dans un autre lit qui lui estoit préparé dans sa chambre, que ses officiers avoient tapissée de damas incarnat et violet, avec des ameublements très-riches. Il logea à Viviers dans la maison de Montarguy, qui est à présent à l'université de notre église. On abattit la croisée de la chambre, qui a sa vue sur la place, et le pont de bois pour y monter venoit depuis la boutique de Noël de Viel, sous la maison d'Ales, du côté nord, jusques à l'ouverture des fenêtres, où le seigneur Cardinal fut porté de la manière expliquée. Sa chambre estoit gardée de tous côtés, tant sous les voûtes qu'ès côtés et sur le dessus des logements où il couchoit.

Sa cour ou suite était composée de gens d'importance; la civilité, affabilité et courtoisie estoient avec eux. La dévotion y estoit très-grande; car les soldats, qui sont ordinairement indévôts et impies, firent de grandes dévotions. Le lendemain de son arrivée, qui estoit un dimanche, plusieurs d'iceux se confessèrent et communièrent avec démonstration de grande piété; ils ne firent aucune insolence dans la ville, vivant quasi comme des pucelles. La noblesse aussi fit de grandes dévotions. Quand on estoit sur le Rhône, quoiqu'il y eust quantité de bateliers, tant dans les barques qu'après les chevaux, on n'osait jamais blasphémer, qu'est quasi un miracle que de telles gens demeurassent dans une telle rétention; on ne leur voyait proférer que les mots qui leur estoient nécessaires pour la conduite de leurs barques, mais si modestement, que tout le monde en estoit ravi.

Monseigneur le cardinal Bigni logea à l'archidiaconé. On avoit préparé la maison de M. Panisse pour monseigneur le cardinal Mazarin; mais au partir du bourg Saint-Andéol, il prit la poste pour aller trouver le Roy. Le dimanche 25, ledit seigneur fut reporté dans son bateau avec le même ordre. (_Extrait du journal manuscrit de J. de Banne._)

_Sur les derniers moments de MM. de Cinq-Mars et de Thou, et leurs actes de dévotion._

La bravoure de M. de Cinq-Mars était froide, noble et élégante. Il n'y en a pas de mieux attestée. Si, après tant de détails historiques résumés dans le livre, il en fallait de nouvelles preuves, j'ajouterais, pour les confirmer, cette lettre de M. de Marca, et des fragments du rapport qui les suit, où l'on pourra remarquer ce passage:

«C'est une merveille incroyable qu'il ne témoigna jamais aucune peur, ni trouble, ni aucune émotion, etc.»

Le recueil intitulé: _Journal de M. le Cardinal-Duc de Richelieu, qu'il a faict durant le grand orage de la court, en l'an 1642, tirés de ses Mémoires qu'il a écrits de sa main_, porte ces paroles à la relation de l'instruction du procès:

M. de Cinq-Mars ne changea jamais de visage, ny de parole; toujours les mêmes douceur, modération et assurance.

Tallemant des Réaux dit dans ses _Mémoires_, tome I, page 418, etc., etc.:

M. le Grand fut ferme, et le combat qu'il souffroit en luy-même ne parut point au dehors.--Il mourut avec une grandeur de courage étonnante, et ne s'amusa point à haranguer. Il ne voulut point de bandeau. Il avoit les yeux ouverts quand on le frappa, et tenoit le billot si ferme, qu'on eut de la peine à en retirer ses bras. Il estoit plein de coeur et mourut en galant homme. Quoiqu'on eût résolu de ne point lui donner la question, comme portoit la sentence, on ne laissa pas de la lui présenter; cela le toucha, mais ne lui fit rien faire qui le démentît, et il défaisoit déjà son pourpoint quand on lui fit lever la main seul.

Plusieurs rapports ajoutent que, conduit à la chambre de la torture, il s'écria:--_Où me menez-vous?_--_Qu'il sent mauvais ici!_ en portant son mouchoir à son nez. Ce dédain me semble un de ces traits de _bravoure moqueuse_ dont notre histoire fourmille.

Il rappelle le mot d'un gentilhomme qui, conduit à l'échafaud de 1793, dit au charretier du tombereau: «Postillon, mène-nous bien, tu auras _pour boire_.» Les Français se vengent de la mort en se moquant d'elle.

_Fragment d'une lettre de Monsieur de Marca, conseiller d'Estat, à Monsieur de Brienne, secrétaire d'Estat, laquelle fait mention de tout ce qui s'est passé à l'instruction du procez de Messieurs de Cinq-Mars et de Thou._

MONSIEUR,

J'ay creu que vous auriez pour agréable d'estre informé des choses principales qui se sont passées au jugement qui a esté rendu contre Messieurs le Grand et de Thou; c'est pourquoi j'ay pris la liberté de vous en donner connoissance par celle-cy. Monsieur le Chancelier commença par la déposition de Monsieur le duc d'Orléans, laquelle il receut en forme judiciaire à Ville-Franche en Beau-Jolois, ou estoit lors Monsieur, dont lecture luy fut faite en présence de sept commissaires qui assistoient Monsieur le Chancelier. En cette action il déclara que Monsieur le Grand l'avoit sollicité de faire une liaison avec luy et avec Monsieur de Bouillon, et de traiter avec l'Espagne; ce qu'ils auroient résolu eux trois dans l'hostel de Venise, au faubourg Saint-Germain, environ la feste des Rois dernière.

Fontrailles fut choisi pour aller à Madrid, où il arresta le traité avec le Comte-Duc, par lequel le Roy d'Espagne promettoit de fournir douze mille hommes de pied et cinq mille chevaux de vieilles troupes, quarante mille escus à Monsieur pour faire nouvelles levées, etc., etc. . . . . .

La confession du traité, sans l'avoir révélé, jointe aux preuves qui sont au procez, des entremises pour la liaison des complices, et le temps de six semaines ou plus que M. de Thou avoit demeuré près de M. le Grand, logeant dans sa maison près de Perpignan, le conseillant en ses affaires, après avoir eu connoissance que ledit sieur le Grand avoit traité avec l'Espagne, et partant qu'il estoit criminel de lèze-majesté; tout cela joint ensemble porta les juges à le condamner, suivant les lois et l'ordonnance qui sont expressément contre ceux qui ont sceu une conspiration contre l'Estat et ne l'ont pas révélée, encore que leur silence ne soit point accompagné de tant d'autres circonstances qu'estoient en l'affaire dudit sieur de Thou. _Il est mort en vray chrestien, en homme de courage_, cela mérite un grand discours particulier. Monsieur le Grand a aussi témoigné _une fermeté toujours égale, et fort résolue à la mort, avec une froideur admirable, une constance et une dévotion chrestienne_. Je vous supplie que je quitte ce discours funeste, pour vous asseurer que je continue dans les respects que je dois, et le désir de paroistre par les effets que je suis,

MONSIEUR,

Votre-très humble et obéissant serviteur,

MARCA.

De Lyon, ce 16 septembre 1642.

A la suite de cette lettre de M. de Marca fut imprimé, en M. DC. LXV, un journal qui, depuis peu, a été attribué légèrement à un greffier de la ville de Lyon. Ce rapport fut très répandu et publié, comme on voit, _il y a cent soixante-douze ans_. Une partie des détails a été reproduite, en 1826, par moi, en le citant, et ses traits principaux sont épars, et, pour ainsi dire, semés dans le cours de la composition. Cependant quelques-uns de ces traits, qui ne pouvaient y trouver place, furent à dessein laissés de côté, et ont été omis dans les réimpressions qui ont été faites de ce rapport. Il ne sera pas inutile de les reproduire ici. Ils complètent la peinture des caractères de ce livre, et montrent que j'ai été religieusement fidèle à l'histoire, et n'ai pas permis à l'imagination de se jouer hors du cercle tracé par la vérité:

«Nous avons vu le favori du plus grand et du plus juste des rois laisser sa tête sur l'échafaud, à l'âge de vingt-deux ans, mais avec une constance qui trouvera à peine sa pareille dans nos histoires. Nous avons vu un conseiller d'Estat mourir comme un saint, après un crime que les hommes ne peuvent pardonner avec justice.--Il n'y a personne au monde qui, sçachant leur conspiration contre l'Estat, ne les juge dignes de mort, et il y aura peu de gens qui, ayant connoissance de leur condition et de leurs belles qualités naturelles, ne plaignent leur malheur.

«Monsieur de Cinq-Mars arriva à Lyon le quatriesme septembre de la présente année 1642, sur les deux heures après midy, dans un carrosse traisné par quatre chevaux, dans lequel il y avoit quatre Gardes du corps, ayant le mousquet sur le bras, et entouré de gardes à pied au nombre de cent qui estoient à Monsieur le Cardinal-Duc. Devant marchoient deux cents cavaliers, la pluspart Catalans, et estoient suivis de trois cents autres bien montez.

«M. le Grand estoit vêtu de drap de Hollande, couleur de musc, tout couvert de dentelle d'or, avec un manteau d'écarlate à gros boutons d'argent à queue, lequel estant sur le pont du Rosne, avant que d'entrer dans la ville, demanda à Monsieur de Ceton, lieutenant des gardes écossoises, s'il agréoit qu'on fermast le carrosse; ce qui luy fut refusé, et fut conduit par le pont Saint-Jean; de là au Change; et puis par la rue de Flandre jusqu'au pied du chasteau de Pierre-Encise, se montrant par les rues incessamment par l'une et l'autre portière, saluant tout le monde avec une face riante, sortant demi corps du carrosse, et mesme recogneut beaucoup de personnes qu'il salua, les appelant par leurs noms.

«Estant arrivé à Pierre-Encise, il fut assez surpris quand on luy dit qu'il falloit descendre, et monter à cheval par le dehors de la ville, pour atteindre le chasteau: Voicy donc la dernière que je feray, dit-il, s'estant imaginé qu'on avoit donné l'ordre de le conduire au bois de Vincennes. Il avoit souvent demandé aux gardes si on ne luy permettroit pas d'aller à la chasse quand il y seroit.

«Sa prison estoit au pied de la grande tour du chasteau, qui n'avoit pas d'autre vue que deux petites fenestres qui tomboient dans un petit jardin, au bas desquelles il y avoit corps de garde, dans la chambre aussi, où Monsieur de Ceton couchoit avec quatre gardes dans l'arrière-chambre, et à toutes les portes il en estoit de mesme.

«Monsieur le cardinal Bichy le fut visiter le lendemain cinquiesme, et lui demanda s'il luy agréoit qu'on luy envoyast quelqu'un avec qui il se pust divertir dans sa prison. Il respondit qu'il en seroit très aise, mais qu'il ne méritoit pas que personne prist cette peine.

«En suite de quoi Monsieur le Cardinal de Lyon fit appeler le Père Malavalete, jésuite, auquel il donna commission de l'aller voir puisqu'il le désiroit; lequel y fut le 6 dès les cinq heures du matin, où il demeura jusques à huit heures. Il le trouva dans un lit de damas incarnat, incommodé, ce qui le rendoit fort pasle et débile. Le bon Père sceut si bien entrer dans son esprit, qu'il le demanda encore sur le soir, puis continua à le voir soir et matin pendant tous les jours de sa prison: lequel rendit compte puis après à Messieurs les Cardinaux-Ducs et de Lyon, et à Monsieur le Chancelier, de tout ce qu'il avait dit, et demeura ce mesme père longtemps en conférence avec Son Eminence Ducale, encore qu'elle ne se laissoit voir pour lors à personne.

«Le septiesme, Monsieur le Chancelier fut visiter Monsieur de Cinq-Mars, et le traita fort civilement, lui disant qu'il n'avoit point sujet d'appréhender, mais bien d'espérer toute chose à son advantage, qu'il sçavoit bien qu'il avoit affaire à un bon juge, qui n'avoit garde d'estre mesconnoissant des faveurs qu'il avoit receues _de son bienfaiteur_; qu'il sçavoit très-bien que c'estoit par bontez et son pouvoir que le Roy ne l'avoit pas dépossédé de sa charge; que cette faveur estoit si grande qu'elle ne méritoit pas seulement un souvenir immortel, mais des reconnoissances infinies: et que c'estoit dans les occasions qu'il les y feroit paroistre. Le sujet de ce compliment estoit pris sur ce que Monsieur le Grand avoit adoucy une fois le Roy, qui estoit en grande colère contre Monsieur le Chancelier; mais la véritable raison de ces civilitez estoit la crainte qu'il avoit qu'il ne le refusast pour juge, et qu'il n'appelast au Parlement de Paris pour _estre délivré par le peuple qui l'aymoit passionnément_.

«Monsieur le Grand luy respondit que cette civilité le remplissoit de honte et de confusion; mais pourtant, dit-il, je voy bien que de la façon que l'on procède à mon affaire l'on en veut à ma vie; _c'est fait de moy, monsieur, le Roy m'a abandonné. Je ne me considère que comme une victime qu'on va immoler à la passion de mes ennemis et à la facilité du Roy._ A quoy Monsieur le Chancelier repartit que ses sentiments n'estoient pas justes, et qu'il en avoit des expériences toutes contraires.--Dieu le veuille, dit Monsieur le Grand, mais je ne le puis croire.

«Le 8, Monsieur le Chancelier l'alla voyr, accompagné de six maistres des requestes, de deux Présidents et de six Conseillers de Grenoble, duquel après l'avoir interrogé depuis les sept heures du matin jusques à deux heures de l'après midy, ils ne purent jamais rien tirer des cas à lui imposez.»

Ce rapport qui, ainsi que je l'ai dit, fut imprimé à la suite de la lettre de M. de Marca, donne encore ce trait curieux, qui atteste la présence d'esprit incroyable de M. de Thou: