Cinq-Mars; ou, Une conjuration sous Louis XIII (Tome 2 of 2)
Part 16
Le bon abbé, moitié pleurant, moitié souriant par espoir, raconta que, lors de l'arrestation de son élève, il était accouru à Paris; qu'un tel secret enveloppait toutes les actions du Cardinal, que personne n'y savait le lieu de la détention du Grand-Ecuyer; beaucoup le disaient exilé; et, lorsque l'on avait su l'accommodement de MONSIEUR et du duc de Bouillon avec le Roi, on n'avait plus douté que la vie des autres ne fût assurée, et l'on avait cessé de parler de cette affaire, qui compromettait peu de personnes, n'ayant pas eu d'exécution. On s'était même en quelque sorte réjoui dans Paris de voir la ville de Sedan et son territoire ajoutés au royaume, en échange des lettres d'_abolition_ accordées à M. de Bouillon reconnu innocent, comme MONSIEUR; que le résultat de tous les arrangements avait fait admirer l'habileté du Cardinal et sa clémence envers les conspirateurs, qui, disait-on, avaient voulu sa mort. On faisait même courir le bruit qu'il avait fait évader Cinq-Mars et de Thou, s'occupant généreusement de leur retraite en pays étranger, après les avoir fait arrêter courageusement au milieu du camp de Perpignan.
A cet endroit du récit, Cinq-Mars ne put s'empêcher d'oublier sa résignation; et, serrant la main de son ami:
--_Arrêter!_ s'écria-t-il; faut-il renoncer même à l'honneur de nous être livrés volontairement? Faut-il tout sacrifier, jusqu'à l'opinion de la postérité?
--C'était encore là une vanité, reprit de Thou en mettant le doigt sur sa bouche; mais chut! écoutons l'abbé jusqu'au bout.
Le gouverneur, ne doutant pas que le calme des deux jeunes gens ne vînt de la joie qu'ils ressentaient de leur fuite assurée, et voyant que le soleil avait à peine encore dissipé les vapeurs du matin, se livra sans contrainte à ce plaisir involontaire qu'éprouvent les vieillards en racontant des événements nouveaux, ceux mêmes qui doivent affliger. Il leur dit toutes ses peines infructueuses pour découvrir la retraite de son élève, ignorée de la cour et de la ville, où l'on n'osait pas même prononcer son nom dans les asiles les plus secrets. Il n'avait appris l'emprisonnement à Pierre-Encise que par la Reine elle-même, qui avait daigné le faire venir et le charger d'en avertir la maréchale d'Effiat et tous les conjurés, afin qu'ils tentassent un effort désespéré pour délivrer leur jeune chef. Anne d'Autriche avait même osé envoyer beaucoup de gentilshommes d'Auvergne et de la Touraine à Lyon pour aider à ce dernier coup.
--La bonne Reine! dit-il, elle pleurait beaucoup lorsque je la vis, et disait qu'elle donnerait tout ce qu'elle possède pour vous sauver; elle se faisait beaucoup de reproches d'une lettre, je ne sais quelle lettre. Elle parlait du salut de la France, mais ne s'expliquait pas. Elle me dit qu'elle vous admirait et vous conjurait de vous sauver, ne fût-ce que par pitié pour elle, à qui vous laisseriez des remords éternels.
--N'a-t-elle rien dit de plus? interrompit de Thou, qui soutenait Cinq-Mars pâlissant.
--Rien de plus, dit le vieillard.
--Et personne ne vous a parlé de moi? répondit le Grand-Écuyer.
--Personne, dit l'abbé.
--Encore, si elle m'eût écrit! dit Henri à demi-voix.
--Souvenez-vous donc, mon père, que vous êtes envoyé ici comme confesseur, reprit de Thou.
Cependant le vieux Grandchamp, aux genoux de Cinq-Mars et le tirant par ses habits de l'autre côté de la terrasse, lui criait d'une voix entrecoupée:
--Monseigneur... mon maître... mon bon maître... les voyez-vous? les voilà... ce sont eux, ce sont elles... elles toutes...
--Eh! qui donc, mon vieil ami? disait son maître.
--Qui? grand Dieu! Regardez cette fenêtre, ne les reconnaissez-vous pas? Votre mère, vos soeurs, votre frère.
En effet, le jour entièrement venu lui fit voir dans l'éloignement des femmes qui agitaient des mouchoirs blancs: l'une d'elles, vêtue de noir, étendait ses bras vers la prison, se retirait de la fenêtre comme pour reprendre des forces, puis, soutenue par les autres, reparaissait et ouvrait les bras, ou posait sa main sur son coeur.
Cinq-Mars reconnut sa mère et sa famille, et ses forces le quittèrent un moment. Il pencha la tête sur le sein de son ami, et pleura.
--Combien de fois me faudra-t-il donc mourir? dit-il.
Puis, répondant du haut de la tour par un geste de sa main à ceux de sa famille:
--Descendons vite, mon père, répondit-il au vieil abbé; vous allez me dire au tribunal de la pénitence, et devant Dieu, si le reste de ma vie vaut encore que je fasse verser du sang pour la conquérir.
Ce fut alors que Cinq-Mars dit à Dieu ce que lui seul et Marie de Mantoue ont connu de leurs secrètes et malheureuses amours. «Il remit à son confesseur, dit le P. Daniel, un portrait d'une grande dame tout entouré de diamants, lesquels durent être vendus, pour l'argent être employé en oeuvres pieuses.»
Pour M. de Thou, après s'être aussi confessé, il écrivit une lettre[34]. «Après quoi (selon le récit de son confesseur) il me dit: «_Voilà la dernière pensée que je veux avoir pour ce monde: partons en paradis._» Et, se promenant dans la chambre à grands pas, il récitoit à haute voix le psaume _Miserere mei, Deus_, etc., avec une ardeur d'esprit incroyable, et des tressaillements de tout son corps si violents qu'on eust dit qu'il ne touchoit pas la terre et qu'il alloit sortir de luy-mesme. Les gardes étoient muets à ce spectacle, qui les faisoit tous frémir de respect et d'horreur.»
[34] Voir la copie de cette lettre à Mme la princesse de Guéménée, dans les notes à la fin du volume.
* * * * *
Cependant tout était calme le 12 du même mois de septembre 1642 dans la ville de Lyon, lorsque, au grand étonnement de ses habitants, on vit arriver dès le point du jour, par toutes ses portes, des troupes d'infanterie et de cavalerie que l'on savait campées et cantonnées fort loin de là. Les Gardes françaises et suisses, les régiments de Pompadour, les Gens d'armes de Maurevert et les Carabins de La Roque, tous défilèrent en silence; la cavalerie, portant le mousquet appuyé sur le pommeau de la selle, vint se ranger autour du château de Pierre-Encise; l'infanterie forma la haie sur les bords de la Saône, depuis la porte du fort jusqu'à la place des Terreaux. C'était le lieu ordinaire des exécutions.
Quatre compagnies des bourgeois de Lyon, que l'on appelle _Pennonnage_, faisant environ onze ou douze cents hommes, «furent rangées, dit le journal de Montrésor, au milieu de la place des Terreaux, en sorte qu'elles enfermoient un espace d'environ quatre-vingts pas de chaque côté, dans lequel on ne laissoit entrer personne, sinon ceux qui étoient nécessaires.
«Au milieu de cet espace fut dressé un échafaud de sept pieds de haut et environ neuf pieds en quarré, au milieu duquel, un peu plus sur le devant, s'élevoit un poteau de la hauteur de trois pieds ou environ, devant lequel on coucha un bloc de la hauteur d'un demi-pied, si que la principale façade ou le devant de l'échafaud regardoit vers la boucherie des Terreaux, du côté de la Saône; contre lequel échafaud on dressa une petite échelle de huit échelons du côté des Dames de Saint-Pierre.»
Rien n'avait transpiré dans la ville sur le nom des prisonniers, les murs inaccessibles de la forteresse ne laissaient rien sortir ni rien pénétrer que dans la nuit, et les cachots profonds avaient quelquefois renfermé le père et le fils durant des années entières, à quatre pieds l'un de l'autre, sans qu'ils s'en doutassent. La surprise fut extrême à cet appareil éclatant, et la foule accourut, ne sachant s'il s'agissait d'une fête ou d'un supplice.
Ce même secret qu'avaient gardé les agents du ministre avait été aussi soigneusement caché par les conjurés, car leur tête en répondait.
Montrésor, Fontrailles, le baron de Beauvau, Olivier d'Entraigues, Gondi, le comte du Lude et l'avocat Fournier, déguisés en soldats, en ouvriers et en baladins, armés de poignards sous leurs habits, avaient jeté et partagé dans la foule plus de cinq cents gentilshommes et domestiques déguisés comme eux; des chevaux étaient préparés sur la route d'Italie, et des barques sur le Rhône avaient été payées d'avance. Le jeune marquis d'Effiat, frère aîné de Cinq-Mars, habillé en chartreux, parcourait la foule, allait et venait sans cesse de la place des Terreaux à la petite maison où sa mère et sa soeur étaient enfermées avec la présidente de Pontac, soeur du malheureux de Thou. Il les rassurait, leur donnait un peu d'espérance, et revenait trouver les conjurés et s'assurer que chacun d'eux était disposé à l'action.
Chaque soldat formant la haie avait à ses côtés un homme prêt à le poignarder.
La foule innombrable entassée derrière la ligne des gardes les poussait en avant, débordait leur alignement, et leur faisait perdre du terrain. Ambrosio, domestique espagnol, qu'avait conservé Cinq-Mars, s'était chargé du capitaine des piquiers, et déguisé en musicien catalan, avait entamé une dispute avec lui, feignant de ne pas vouloir cesser de jouer de la vielle. Chacun était à son poste.
L'abbé de Gondi, Olivier d'Entraigues et le marquis d'Effiat étaient au milieu d'un groupe de poissardes et d'écaillères qui se disputaient et jetaient de grands cris. Elles disaient des injures à l'une d'elles, plus jeune et plus timide que ses mâles compagnes. Le frère de Cinq-Mars approcha pour écouter leur querelle.
--Eh! pourquoi, disait-elle aux autres, voulez-vous que Jean Le Roux, qui est un honnête homme, aille couper la tête à deux chrétiens, parce qu'il est boucher de son état? Tant que je serai sa femme, je ne le souffrirai pas, j'aimerais mieux...
--Eh bien! tu as tort, répondaient ses compagnes; qu'est-ce que cela te fait que la viande qu'il coupe se mange ou ne se mange pas? Il n'en est pas moins vrai que tu aurais cent écus pour faire habiller tes trois enfants à neuf. T'es trop heureuse d'être _l'épouse_ d'un boucher. Profite donc, ma mignonne, de ce que Dieu t'envoie par la grâce de Son Éminence.
--Laissez-moi tranquille, reprenait la première, je ne veux pas accepter. J'ai vu ces beaux jeunes gens à la fenêtre, ils ont l'air doux comme des agneaux.
--Eh bien, est-ce qu'on ne tue pas tes agneaux et tes veaux? reprenait la femme Le Bon. Qu'il arrive donc du bonheur à une petite femme comme ça! Quelle pitié! quand c'est de la part du révérend capucin, encore!
--Que la gaieté du peuple est horrible! s'écria Olivier d'Entraigues étourdiment.
Toutes ces femmes l'entendirent et commencèrent à murmurer contre lui.
--_Du peuple!_ disaient-elles; et d'où est donc ce petit maçon avec ce plâtre sur ses habits?
--Ah! interrompit une autre, tu ne vois pas que c'est quelque gentilhomme déguisé? Regarde ses mains blanches: ça n'a jamais travaillé.
--Oui, oui, c'est quelque petit conspirateur dameret; j'ai bien envie d'aller chercher M. le Chevalier du Guet pour le faire arrêter.
L'abbé Gondi sentit tout le danger de cette situation, et, se jetant d'un air de colère sur Olivier, avec toutes les manières d'un menuisier dont il avait pris le costume et le tablier, il s'écria en le saisissant au collet:
--Vous avez raison: c'est un petit drôle qui ne travaille jamais. Depuis deux ans que mon père l'a mis en apprentissage, il n'a fait que peigner ses cheveux blonds pour plaire aux petites filles. Allons, rentre à la maison!
Et, lui donnant des coups de latte, il lui fit percer la foule et revint se placer sur un autre point de la haie. Après avoir tancé le page étourdi il lui demanda la lettre qu'il disait avoir à remettre à M. de Cinq-Mars quand il serait évadé. Olivier l'avait depuis deux mois dans sa poche, et la lui donna.
--C'est d'un prisonnier à un autre, dit-il; car le chevalier de Jars, en sortant de la Bastille, me l'a envoyée de la part d'un de ses compagnons de captivité.
--Ma foi, dit Gondi, il peut y avoir quelque secret important pour notre ami; je la décachette, vous auriez dû y penser plus tôt.
--Ah! bah! c'est du vieux Bassompierre. Lisons.
«MON CHER ENFANT,
«J'apprends du fond de la Bastille, où je suis encore, que vous voulez conspirer contre ce tyran de Richelieu, qui ne cesse d'humilier notre bonne vieille Noblesse et les Parlements, et de saper dans ses fondements l'édifice sur lequel reposait l'Etat. J'apprends que les Nobles sont mis à la taille, et condamnés par de petits juges contre les privilèges de leur condition, forcés à l'arrière-ban contre les pratiques anciennes...»
--Ah! le vieux radoteur! interrompit le page en riant aux éclats.
--Pas si sot que vous croyez; seulement il est un peu reculé pour notre affaire.
«Je ne puis qu'approuver ce généreux projet, et je vous prie de me bailler advis de tout...»
--Ah! le vieux langage du dernier règne! dit Olivier; il ne savait pas écrire: _me faire expert de toutes choses_, comme on dit à présent.
--Laissez-moi lire, pour Dieu, dit l'abbé; dans cent ans on se moquera ainsi de nos phrases.
Il poursuivit:
«Je puis bien vous conseiller nonobstant mon grand âge, en vous racontant ce qui m'advint en 1560.»
--Ah! ma foi, je n'ai pas le temps de m'ennuyer à lire tout. Voyons la fin.
«Quand je me rappelle mon dîner chez madame la maréchale d'Effiat, votre mère, et que je me demande ce que sont devenus tous les convives, je m'afflige véritablement. Mon pauvre Puy-Laurens est mort à Vincennes, de chagrin d'être oublié par MONSIEUR dans cette prison; de Launay tué en duel, et j'en suis marri; car, malgré que je fusse mal satisfait de mon arrestation, il y mit de la courtoisie, et je l'ai toujours tenu pour un galant homme. Pour moi, me voilà sous clef jusqu'à la fin de la vie de M. le Cardinal; aussi, mon enfant nous étions treize à table: il ne faut pas se moquer des vieilles croyances. Remerciez Dieu de ce que vous êtes le seul auquel il ne soit pas arrivé malencontre...»
--Encore un à-propos! dit Olivier en riant de tout son coeur; et, cette fois, l'abbé de Gondi ne put tenir son sérieux malgré ses efforts.
Ils déchirèrent la lettre inutile, pour ne pas prolonger encore la détention du pauvre maréchal si elle était trouvée, et se rapprochèrent de la place des Terreaux et de la haie des gardes qu'ils devaient attaquer lorsque le signal du chapeau serait donné par le jeune prisonnier.
Ils virent avec satisfaction tous leurs amis à leur poste, et prêts à jouer des couteaux, selon leur propre expression. Le peuple, en se pressant autour d'eux, les favorisait sans le vouloir. Il survint près de l'abbé une troupe de jeunes demoiselles vêtues de blanc et voilées; elles allaient à l'église pour communier, et les religieuses qui les conduisaient, croyant comme tout le peuple que ce cortège était destiné à rendre les honneurs à quelque grand personnage, leur permirent de monter sur de larges pierres de taille accumulées derrière les soldats. Là elles se groupèrent avec la grâce de cet âge, comme vingt belles statues sur un seul piédestal. On eût dit ces vestales que l'antiquité conviait aux sanglants spectacles des gladiateurs. Elles se parlaient à l'oreille en regardant autour d'elles, riaient et rougissaient ensemble, comme font les enfants.
L'abbé de Gondi vit avec humeur qu'Olivier allait encore oublier son rôle de conspirateur et son costume de maçon pour leur lancer des oeillades et prendre un maintien trop élégant et des gestes trop civilisés pour l'état qu'on devait lui supposer: il commençait déjà à s'approcher d'elles en bouclant ses cheveux avec ses doigts, lorsque Fontrailles et Montrésor survinrent par bonheur sous un habit de soldats suisses; un groupe de gentilshommes, déguisés en mariniers, les suivait avec des bâtons ferrés à la main; ils avaient sur le visage une pâleur qui n'annonçait rien de bon. On entendit une marche sonnée par des trompettes.
--Restons ici, dit l'un d'eux à sa suite; c'est ici.
L'air sombre et le silence de ces spectateurs contrastaient singulièrement avec les regards enjoués et curieux des jeunes filles et leurs propos enfantins.
--Ah! le beau cortège! criaient-elles: voilà au moins cinq cents hommes avec des cuirasses et des habits rouges, sur de beaux chevaux; ils ont des plumes jaunes sur leurs grands chapeaux.--Ce sont des étrangers, des Catalans, dit un garde-française.--Qui conduisent-ils donc?--Ah! voici un beau carrosse doré! mais il n'y a personne dedans.
--Ah! je vois trois hommes à pied: où vont-ils?
--A la mort! dit Fontrailles d'une voix sinistre qui fit taire toutes les voix. On n'entendit plus que les pas lents des chevaux qui s'arrêtèrent tout à coup par un de ces retards qui arrivent dans la marche de tout cortège. On vit alors un douloureux et singulier spectacle. Un vieillard à la tête tonsurée marchait avec peine en sanglotant, soutenu par deux jeunes gens d'une figure intéressante et charmante, qui se donnaient une main derrière ses épaules voûtées, tandis que de l'autre chacun d'eux tenait l'un de ses bras. Celui qui marchait à sa gauche était vêtu de noir; il était grave et baissait les yeux. L'autre beaucoup plus jeune, était revêtu d'une parure éclatante[35]: un pourpoint de drap de Hollande, couvert de larges dentelles d'or et portant des manches bouffantes et brodées, le couvrait du cou à la ceinture, habillement assez semblable au corset des femmes; le reste de ses vêtements en velours noir brodé de palmes d'argent, des bottines grisâtres à talons rouges, où s'attachaient des éperons d'or; un manteau d'écarlate chargé de boutons d'or, tout rehaussait la grâce de sa taille élégante et souple. Il saluait à droite et à gauche de la haie avec un sourire mélancolique.
[35] Le portrait en pied de M. de Cinq-Mars est conservé dans le musée de Versailles.
Un vieux domestique, avec des moustaches et une barbe blanches, suivait, le front baissé, tenant en main deux chevaux de bataille caparaçonnés.
Les jeunes demoiselles se taisaient; mais elles ne purent retenir leurs sanglots en les voyant.
--C'est donc ce pauvre vieillard qu'on mène à la mort? s'écrièrent-elles; ses enfants le soutiennent.
--A genoux! mesdames, dit une religieuse, et priez pour lui.
--A genoux! cria Gondi, et prions que Dieu les sauve.
Tous les conjurés répétèrent:--A genoux! à genoux! et donnèrent l'exemple au peuple qui les imita en silence.
--Nous pouvons mieux voir ses mouvements à présent, dit tout bas Gondi à Montrésor: levez-vous; que fait-il?
--Il est arrêté et parle de notre côté en nous saluant; je crois qu'il nous reconnaît.
Toutes les maisons, les fenêtres, les murailles, les toits, les échafauds dressés, tout ce qui avait vue sur la place était chargé de personnes de toute condition et de tout âge.
Le silence le plus profond régnait sur la foule immense; on eût entendu les ailes du moucheron des fleuves, le souffle du moindre vent, le passage des grains de poussière qu'il soulève; mais l'air était calme, le soleil brillant, le ciel bleu. Tout le peuple écoutait. On était proche de la place des Terreaux; on entendit des coups de marteau sur les planches, puis la voix de Cinq-Mars.
Un jeune chartreux avança sa tête pâle entre deux gardes; tous les conjurés se levèrent au-dessus du peuple à genoux, chacun d'eux portant la main à sa ceinture ou dans son sein et serrant de près le soldat qu'il devait poignarder.
--Que fait-il? dit le chartreux; a-t-il son chapeau sur la tête?
--Il jette son chapeau à terre loin de lui, dit paisiblement l'arquebusier qu'il interrogeait.
CHAPITRE XXVI
LA FÊTE
Mon Dieu! qu'est-ce que ce monde?
(_Dernières paroles de M. de Cinq-Mars._)
Le jour même du cortège sinistre de Lyon, et durant les scènes que nous venons de voir, une fête magnifique se donnait à Paris, avec tout le luxe et le mauvais goût du temps. Le puissant Cardinal avait voulu remplir à la fois de ses pompes les deux premières villes de France.
Sous le nom d'ouverture du Palais-Cardinal, on annonça cette fête donnée au Roi et à toute la cour. Maître de l'empire par la force, il voulut encore l'être des esprits par la séduction, et, las de dominer, il espéra plaire. La tragédie de _Mirame_ allait être représentée dans une salle construite exprès pour ce grand jour: ce qui éleva les frais de cette soirée, dit Pélisson, à trois cent mille écus.
La garde entière du premier ministre[36] était sous les armes; ses quatre compagnies de Mousquetaires et de Gens d'armes étaient rangées en haie sur les vastes escaliers et à l'entrée des longues galeries du Palais-Cardinal[37]. Ce brillant _Pandemonium_, où les péchés mortels ont un temple à chaque étage, n'appartint ce jour-là qu'à l'orgueil, qui l'occupait de haut en bas. Sur chaque marche était posté l'un des arquebusiers de la garde du Cardinal, tenant une torche à la main et une longue carabine dans l'autre; la foule de ses gentilshommes circulait entre ces candélabres vivants, tandis que dans le grand jardin, entouré d'épais marronniers, remplacés aujourd'hui par les arcades, deux compagnies de Chevau-légers à cheval, le mousquet au poing, se tenaient prêtes au premier ordre et à la première crainte de leur maître.
[36] Le Roi donna au Cardinal, en 1626, une garde de deux cents Arquebusiers; en 1632, quatre cents Mousquetaires à pied; en 1638, deux compagnies de Gens d'armes et de Chevau-légers furent formées par lui.
[37] Il avait donné au Roi, sous réserve d'usufruit durant sa vie, ce palais avec ses dépendances, comme aussi sa magnifique chapelle de diamants, avec son grand buffet d'argent ciselé, pesant trois mille marcs, et son grand diamant en forme de coeur, pesant plus de vingt carats; M. de Chavigny accepta cette donation pour le Roi.
(_Histoire du père Joseph._)