Cinq-Mars; ou, Une conjuration sous Louis XIII (Tome 2 of 2)
Part 15
--Grand Dieu! répéta-t-il, si celui-ci et son maître sont des hommes, suis-je un homme aussi? Contemple, contemple deux ambitions réunies, l'une égoïste et sanglante, l'autre dévouée et sans tache; la leur soufflée par la haine, la nôtre inspirée par l'amour. Regarde, Seigneur, regarde, juge et pardonne. Pardonne, car nous fûmes bien criminels de marcher un seul jour dans la même voie à laquelle on ne donne qu'un nom sur la terre, quel que soit le but où elle conduise.
Joseph l'interrompit durement en frappant du pied.
--Quand vous aurez fini votre prière, dit-il, vous m'apprendrez si vous voulez m'aider, et je vous sauverai à l'instant.
--Jamais, scélérat impur, jamais, dit Henri d'Effiat, je ne m'associerai à toi et à un assassinat! Je l'ai refusé quand j'étais puissant, et sur toi-même.
--Vous avez eu tort: vous seriez maître à présent.
--Eh! quel bonheur aurais-je de mon pouvoir, partagé qu'il serait avec une femme qui ne me comprit pas, m'aima faiblement et me préféra une couronne? Après son abandon je n'ai pas voulu devoir ce qu'on nomme l'Autorité à la victoire; juge si je la recevrai du crime!
--Inconcevable folie! dit le capucin en riant.
--Tout avec elle, rien sans elle: c'était là toute mon âme.
--C'est par entêtement et par vanité que vous persistez; c'est impossible! reprit Joseph: ce n'est pas dans la nature.
--Toi qui veux nier le dévouement, reprit Cinq-Mars, comprends-tu du moins celui de mon ami?
--Il n'existe pas davantage; il a voulu vous suivre parce que...
Ici le capucin, un peu embarrassé, chercha un instant.
--Parce que... parce que... il vous a formé, vous êtes son oeuvre... il tient à vous par amour-propre d'auteur... Il était habitué à vous sermonner, et il sent qu'il ne trouverait plus d'élève si docile à l'écouter et à l'applaudir... La coutume constante lui a persuadé que sa vie tenait à la vôtre... c'est quelque chose comme cela... il vous accompagne par routine... D'ailleurs ce n'est pas fini... nous verrons la suite et l'interrogatoire; il niera sûrement qu'il ait su la conjuration.
--Il ne le niera pas! s'écria impétueusement Cinq-Mars.
--Il la savait donc? vous l'avouez, dit Joseph triomphant; vous n'en aviez pas encore dit si long.
--O ciel! qu'ai-je fait? soupira Cinq-Mars en se cachant la tête.
--Calmez-vous: il est sauvé malgré cet aveu, si vous acceptez mon offre.
D'Effiat fut quelque temps sans répondre... le capucin poursuivit:
--Sauvez votre ami... la faveur du Roi vous attend, et peut-être l'amour égaré un moment...
--Homme, ou qui que tu sois, si tu as quelque chose en toi de semblable à un coeur, répondit le prisonnier, sauve-le; c'est le plus pur des êtres créés. Mais fais le emporter loin d'ici pendant son sommeil, car, s'il s'éveille, tu ne le pourras pas.
--A quoi cela me serait-il bon? dit en riant le capucin; c'est vous et votre faveur qu'il me faut.
L'impétueux Cinq-Mars se leva, et, saisissant le bras de Joseph, qu'il regardait d'un air terrible:
--Je l'abaissais en te priant pour lui: viens, scélérat! dit-il en soulevant une tapisserie qui séparait l'appartement de son ami du sien; viens et doute du dévouement et de l'immortalité des âmes... Compare l'inquiétude de ton triomphe au calme de notre défaite, la bassesse de ton règne à la grandeur de notre captivité, et ta veille sanglante au sommeil du juste.
Une lampe solitaire éclairait de Thou. Ce jeune homme était à genoux encore devant un prie-Dieu surmonté d'un vaste crucifix d'ébène; il semblait s'être endormi en priant; sa tête, penchée en arrière, était élevée encore vers la croix; ses lèvres souriaient d'un sourire calme et divin, et son corps affaissé reposait sur les tapis et le coussin du siège.
--Jésus! comme il dort! dit le capucin stupéfait, mêlant par oubli à ses affreux propos le nom céleste qu'il prononçait habituellement chaque jour.
Puis tout à coup il se retira brusquement, en portant la main à ses yeux, comme ébloui par une vision du ciel...
--Brou... brr... brr... dit-il en secouant la tête et se passant la main sur le visage... Tout cela est un enfantillage: cela me gagnerait si j'y pensais... Ces idées-là peuvent être bonnes, comme l'opium pour calmer...
Mais il ne s'agit pas de cela: dites oui ou non.
--Non, dit Cinq-Mars, le jetant à la porte par l'épaule; je ne veux point de la vie et ne me repens pas d'avoir perdu une seconde fois de Thou, car il n'en aurait pas voulu au prix d'un assassinat: et quand il s'est livré à Narbonne, ce n'était pas pour reculer à Lyon.
--Réveillez-le donc car voici les juges, dit d'une voix aigre et riante le capucin furieux.
En ce moment entrèrent, à la lueur des flambeaux et précédés par un détachement de Gardes écossaises, quatorze juges vêtus de leurs longues robes, et dont on distinguait mal les traits. Ils se rangèrent et s'assirent en silence à droite et à gauche de la vaste chambre; c'étaient les commissaires délégués par le Cardinal-Duc pour cette sombre et solennelle affaire.--Tous hommes sûrs et de _confiance_ pour le Cardinal de Richelieu, qui, de Tarascon, les avait choisis et inscrits. Il avait voulu que le chancelier Séguier vînt à Lyon lui-même, _pour éviter_, dit-il dans les instructions ou ordres qu'il envoie au Roi Louis XIII par Chavigny, «_pour éviter toutes les accroches qui arriveront s'il n'y est point. M. Marillac_, ajoutait-il, _fut à Nantes au procès de Chalais_. M. de Château-Neuf, à Toulouse, à la mort de M. de Montmorency; et M. de Bellièvre, à Paris, au procès de M. de Biron. L'autorité et l'intelligence qu'ont ces messieurs des formes de justice est tout à fait nécessaire.»
Le chancelier Séguier vint donc à la hâte; mais en ce moment on annonça qu'il avait ordre de ne point paraître, de peur d'être influencé par le souvenir de son ancienne amitié pour le prisonnier, qu'il ne vit que seul à seul. Les commissaires et lui avaient d'abord, et rapidement, reçu les lâches dépositions du duc d'Orléans, à Villefranche, en Beaujolais, puis à _Vivey_[33], à deux lieues de Lyon, où ce triste prince avait eu ordre de se rendre, tout suppliant et tremblant au milieu de ses gens, qu'on lui laissait par pitié, bien surveillé par les Gardes françaises et suisses. Le Cardinal avait fait dicter à Gaston son rôle et ses réponses mot pour mot; et, moyennant cette docilité, on l'avait exempté en forme des confrontations trop pénibles avec MM. de Cinq-Mars et de Thou. Ensuite le chancelier et les commissaires avaient préparé M. de Bouillon, et, forts de leur travail préliminaire, venaient tomber de tout leur poids sur les jeunes coupables que l'on ne voulait pas sauver.--L'histoire ne nous a conservé que les noms des conseillers d'État qui accompagnèrent Pierre Séguier, mais non ceux des autres commissaires, dont il est seulement dit qu'ils étaient six du Parlement de Grenoble et deux présidents. Le rapporteur conseiller d'État Laubardemont, qui les avait dirigés en tout, était à leur tête. Joseph leur parla souvent à l'oreille avec une politesse révérencieuse, tout en regardant en dessous Laubardemont avec une ironie féroce.
[33] Maison qui appartenait à un abbé d'Esnay, frère de M. de Villeroy, dit Montrésor.
Il fut convenu que le fauteuil servirait de sellette, et l'on se tut pour écouter la réponse du prisonnier.
Il parla d'une voix douce et calme.
--Dites à M. le chancelier que j'aurais le droit d'en appeler au Parlement de Paris et de récuser mes juges, parce qu'il y a parmi eux deux de mes ennemis, et à leur tête un de mes amis, M. Séguier lui-même, que j'ai conservé dans sa charge; mais je vous épargnerai bien des peines, Messieurs, en me reconnaissant coupable de toute la conjuration, par moi seul conçue et ordonnée. Ma volonté est de mourir. Je n'ai donc rien à ajouter pour moi; mais, si vous voulez être justes, vous laisserez la vie à celui que le Roi même a nommé le plus honnête homme de France, et qui ne meurt que pour moi.
--Qu'on l'introduise, dit Laubardemont.
Deux gardes entrèrent chez M. de Thou, et l'amenèrent.
Il entra et salua gravement avec un sourire angélique sur les lèvres, et embrassant Cinq-Mars:
--Voici donc enfin le jour de notre gloire! dit-il; nous allons gagner le ciel et le bonheur éternel.
--Nous apprenons, monsieur, dit Laubardemont, nous apprenons par la bouche même de M. de Cinq-Mars, que vous avez su la conjuration.
De Thou répondit à l'instant et sans aucun trouble, toujours avec un demi-sourire et les yeux baissés:
--Messieurs, j'ai passé ma vie à étudier les lois humaines, et je sais que le témoignage d'un accusé ne peut condamner l'autre. Je pourrais répéter aussi ce que j'ai déjà dit, que l'on ne m'aurait pas cru si j'avais dénoncé sans preuve le frère du Roi. Vous voyez donc que ma vie et ma mort sont entre vos mains. Pourtant, lorsque j'ai bien envisagé l'une et l'autre, j'ai connu clairement que, de quelque vie que je puisse jamais jouir, elle ne pourrait être que malheureuse après la perte de M. de Cinq-Mars; j'avoue donc et confesse que j'ai su sa conspiration; j'ai fait mon possible pour l'en détourner.--Il m'a cru son ami unique et fidèle, et je ne l'ai pas voulu trahir; c'est pourquoi je me condamne par les lois qu'a rapportées mon père lui-même, qui me pardonne, j'espère.
A ces mots, les deux amis se jetèrent dans les bras l'un de l'autre.
Cinq-Mars s'écriait:
--Ami! ami! que je regrette ta mort que j'ai causée! Je t'ai trahi deux fois, mais tu sauras comment.
Mais de Thou l'embrassant et le consolant, répondait en levant les yeux en haut:
--Ah! que nous sommes heureux de finir de la sorte! Humainement parlant je pourrais me plaindre de vous, monsieur, mais Dieu sait combien je vous aime! Qu'avons-nous fait qui nous mérite la grâce du martyre et le bonheur de mourir ensemble?
Les juges n'étaient pas préparés à cette douceur, et se regardaient avec surprise.
--Ah! si l'on me donnait seulement une pertuisane, dit une voix enrouée (c'était le vieux Grandchamp, qui s'était glissé dans la chambre, et dont les yeux étaient rouges de fureur), je déferais bien monseigneur de tous ces hommes noirs! disait-il.
Deux hallebardiers vinrent se mettre auprès de lui en silence; il se tut, et, pour se consoler, se mit à une fenêtre du côté de la rivière où le soleil ne se montrait pas encore, et il sembla ne plus faire attention à ce qui se passait dans la chambre.
Cependant Laubardemont, craignant que les juges ne vinssent à s'attendrir, dit à haute voix:
--Actuellement, d'après l'ordre de monseigneur le Cardinal, on va mettre ces deux messieurs à la gêne, c'est-à-dire la question ordinaire et extraordinaire.
Cinq-Mars rentra dans son caractère par indignation, et, croisant les bras, fit, vers Laubardemont et Joseph, deux pas qui les épouvantèrent. Le premier porta involontairement la main à son front.
--Sommes-nous ici à Loudun? s'écria le prisonnier.
Mais de Thou, s'approchant, lui prit la main et la serra; il se tut, et reprit d'un ton calme en regardant les juges:
--Messieurs, cela me semble bien rude; un homme de mon âge et de ma condition ne devrait pas être sujet à toutes ces formalités. J'ai tout dit et je dirai tout encore. Je prends la mort à gré et de grand coeur: la question n'est donc point nécessaire. Ce n'est point à des âmes comme les nôtres que l'on peut arracher des secrets par les souffrances du corps. Nous sommes devenus prisonniers par notre volonté et à l'heure marquée par nous-mêmes; nous avons dit seulement ce qu'il fallait pour nous faire mourir, vous ne sauriez rien de plus; nous avons ce que nous voulons.
--Que faites-vous, ami? interrompit de Thou?... Il se trompe, messieurs; nous ne refusons pas le martyre que Dieu nous offre, nous le demandons.
--Mais, disait Cinq-Mars, qu'avez-vous besoin de ces tortures infâmes pour conquérir le ciel? vous, martyr déjà, martyr volontaire de l'amitié! Messieurs moi seul je puis avoir d'importants secrets: mettez-moi seul à la question, si nous devons être traités comme les plus vils malfaiteurs.
--Par charité, messieurs, reprenait de Thou, ne me privez pas des mêmes douleurs que lui; je ne l'ai pas suivi si loin pour l'abandonner à cette heure précieuse, et ne pas faire tous mes efforts pour l'accompagner jusque dans le ciel.
Pendant ce débat, il s'en était engagé un autre entre Laubardemont et Joseph; celui-ci, craignant que la douleur n'arrachât le récit de son entretien, n'était pas d'avis de donner la question; l'autre ne trouvant pas son triomphe complété par la mort, l'exigeait impérieusement. Les juges entouraient et écoutaient ces deux ministres secrets du grand ministre; cependant, plusieurs choses leur ayant fait soupçonner que le crédit du capucin était plus puissant que celui du juge, ils penchaient pour lui, et se décidèrent à l'humanité quand il finit par ces paroles prononcées à voix basse:
--Je connais leurs secrets; nous n'avons pas besoin de les savoir, parce qu'ils sont inutiles et qu'ils visent trop haut. M. le Grand n'a à dénoncer que le Roi, et l'autre la Reine; c'est ce qu'il vaut mieux ignorer. D'ailleurs, ils ne parleraient pas; je les connais, ils se tairaient, l'un par orgueil, l'autre par piété. Laissons-les: la torture les blessera; ils seront défigurés et ne pourront plus marcher; cela gâtera toute la cérémonie; il faut les conserver pour paraître.
Cette dernière considération prévalut; les juges se séparèrent pour aller délibérer avec le chancelier. En sortant, Joseph dit à Laubardemont:
--Je vous ai laissé assez de plaisir ici: maintenant vous allez encore avoir celui de délibérer, et vous irez interroger trois prévenus dans la tour du Nord.
C'étaient les trois juges d'Urbain Grandier.
Il dit, rit aux éclats, et sortit le dernier, poussant devant lui le maître des requêtes ébahi.
A peine le sombre tribunal eut-il défilé, que Grandchamp, délivré de ses deux estafiers, se précipita vers son maître, et, lui saisissant la main, lui dit:
--Au nom du ciel, venez sur la terrasse, monseigneur, je vous montrerai quelque chose; au nom de votre mère, venez...
Mais la porte s'ouvrit au vieil abbé Quillet presque dans le même instant.
--Mes enfants! mes pauvres enfants! criait le vieillard en pleurant; hélas! pourquoi ne m'a-t-on permis d'entrer qu'aujourd'hui? Cher Henri, votre mère, votre frère, votre soeur, sont ici cachés...
--Taisez-vous, monsieur l'abbé, disait Grandchamp; venez sur la terrasse, monseigneur.
Mais le vieux prêtre retenait son élève en l'embrassant.
--Nous espérons, nous espérons beaucoup la grâce.
--Je la refuserais, dit Cinq-Mars.
--Nous n'espérons que les grâces de Dieu, reprit de Thou.
--Taisez-vous, interrompit encore Grandchamp, les juges viennent.
En effet, la porte s'ouvrit encore à la sinistre procession, où Joseph et Laubardemont manquaient.
--Messieurs, s'écria le bon abbé s'adressant aux commissaires, je suis heureux de vous dire que je viens de Paris, que personne ne doute de la grâce de tous les conjurés. J'ai vu chez Sa Majesté, MONSIEUR lui-même. Et quant au duc de Bouillon, son interrogatoire n'est pas défav...
--Silence! dit M. de Ceton, lieutenant des Gardes écossaises.
Et les quatorze commissaires rentrèrent et se rangèrent de nouveau dans la chambre.
M. de Thou, entendant que l'on appelait le greffier criminel du présidial de Lyon pour prononcer l'arrêt, laissa éclater involontairement un de ces transports de joie religieuse qui ne se virent jamais que dans les martyrs et les saints aux approches de la mort; et s'avançant au devant de cet homme, il s'écria:
--_Quam speciosi pedes evangelizantium pacem, evangelizantium bona!_
Puis, prenant la main de Cinq-Mars il se mit à genoux et tête nue pour entendre l'arrêt, ainsi qu'il était ordonné. D'Effiat demeura debout, mais on n'osa le contraindre.
L'arrêt leur fut prononcé en ces mots:
«Entre le procureur général du Roi demandeur en cas de crime de lèse-majesté, d'une part;
«Et messire Henri d'Effiat de Cinq-Mars, Grand-Écuyer de France, âgé de vingt-deux ans; et François-Auguste de Thou, âgé de trente-cinq ans, conseiller du Roi en ses conseils; prisonniers au château de Pierre-Encise de Lyon, défendeurs et accusés, d'autre part;
«Vu le procès extraordinairement fait à la requête dudit procureur général du Roi, à l'encontre desdits d'Effiat et de Thou, informations, interrogation, confessions, dénégations et confrontations, et copies reconnues du traité fait avec l'Espagne; considérant, la chambre déléguée:
«1º Que celui qui attente à la personne des ministres, des princes, est regardé par les lois anciennes et constitutions des Empereurs comme criminel de lèse-majesté;
«2º Que la troisième ordonnance du roi Louis XI porte peine de mort contre quiconque ne révèle pas une conjuration contre l'État;
«Les commissaires députés par Sa Majesté ont déclaré lesdits d'Effiat et de Thou atteints et convaincus de crime de lèse-majesté, savoir:
«Ledit d'Effiat de Cinq-Mars pour les conspirations et entreprises, ligues et traités faits par lui avec les étrangers contre l'Etat;
«Et ledit de Thou, pour avoir eu connaissance desdites entreprises;
«Pour réparation desquels crimes, les ont privés de tous honneurs et dignités, et les ont condamnés et condamnent à avoir la tête tranchée sur un échafaud, qui, pour cet effet, sera dressé en la place des Terreaux de cette ville;
«Ont déclaré et déclarent tous et un chacun de leur biens, meubles et immeubles, acquis et confisqués au Roi; et iceux par eux tenus immédiatement de la couronne, réunis au domaine d'icelle; sur iceux préalablement prise la somme de 60,000 livres applicables à oeuvres pies.»
Après la prononciation de l'arrêt, M. de Thou dit à haute voix:
--Dieu soit béni! Dieu soit loué!
--La mort ne m'a jamais fait peur, dit froidement Cinq-Mars.
Ce fut alors que, suivant les formes, M. de Ceton, le lieutenant des Gardes écossaises, vieillard de soixante-six ans, déclara avec émotion qu'il remettait les prisonniers entre les mains du sieur Thomé, prévôt des marchands du Lyonnais, prit congé d'eux, et ensuite tous les gardes du corps, silencieux et les larmes aux yeux.
--Ne pleurez point, leur disait Cinq-Mars, les larmes sont inutiles; mais plutôt priez Dieu pour nous, et assurez-vous que je ne crains pas la mort.
Il leur serrait la main, et de Thou les embrassait. Après quoi ces gentilshommes sortirent les yeux humides de larmes et se couvrant le visage de leurs manteaux.
--Les cruels! dit l'abbé Quillet, pour trouver des armes contre eux, il leur a fallu fouiller dans l'arsenal des tyrans. Pourquoi me laisser entrer en ce moment?...
--Comme confesseur, monsieur, dit à voix basse un commissaire; car, depuis deux mois, aucun étranger n'a eu permission d'entrer ici...
* * * * *
Dès que les grandes portes furent refermées et les portières abaissées:
--Sur la terrasse, au nom du ciel! s'écria encore Grandchamp. Et il y entraîna son maître et de Thou. Le vieux gouverneur les suivit en boitant.
--Que nous veux-tu dans un moment semblable? dit Cinq-Mars avec une gravité pleine d'indulgence.
--Regardez les chaînes de la ville, dit le fidèle domestique.
Le soleil naissant colorait le ciel depuis un instant à peine. Il paraissait à l'horizon une ligne éclatante et jaune, sur laquelle les montagnes découpaient durement leurs formes d'un bleu foncé; les vagues de la Saône et les chaînes de la ville, tendues d'un bord à l'autre, étaient encore voilées par une légère vapeur qui s'élevait aussi de Lyon et dérobait à l'oeil le toit des maisons. Les premiers jets de la lumière matinale ne coloraient encore que les points les plus élevés du magnifique paysage. Dans la cité, les clochers de l'hôtel de ville et de Saint-Nizier, sur les collines environnantes, les monastères des Carmes et de Sainte-Marie, et la forteresse entière de Pierre-Encise, étaient dorés de tous les feux de l'aurore. On entendait le bruit des carillons joyeux des villages. Les murs seuls de la prison étaient silencieux.
--Eh bien, dit Cinq-Mars, que nous faut-il voir? est-ce la beauté des plaines ou la richesse des villes? est-ce la paix de ces villages? Ah! mes amis, il y a partout là des passions et des douleurs comme celles qui nous ont amenés ici!
Le vieil abbé et Grandchamp se penchèrent sur le parapet de la terrasse pour regarder du côté de la rivière.
--Le brouillard est trop épais: on ne voit rien encore, dit l'abbé.
--Que notre dernier soleil est lent à paraître! disait de Thou.
--N'apercevez-vous pas en bas, au pied des rochers, sur l'autre rive, une petite maison blanche entre la porte d'Halincourt et le boulevard Saint-Jean? dit l'abbé.
--Je ne vois rien, répondit Cinq-Mars, qu'un amas de murailles grisâtres.
--Ce maudit brouillard est épais! reprenait Grandchamp toujours penché en avant, comme un marin qui s'appuie sur la dernière planche d'une jetée pour apercevoir une voile à l'horizon.
--Chut! dit l'abbé, on parle près de nous.
En effet, un murmure confus, sourd et inexplicable, se faisait entendre dans une petite tourelle adossée à la plate-forme de la terrasse. Comme elle n'était guère plus grande qu'un colombier, les prisonniers l'avaient à peine remarquée jusque-là.
--Vient-on déjà nous chercher? dit Cinq-Mars.
--Bah! bah! répondit Grandchamp, ne vous occupez pas de cela; c'est la tour des oubliettes. Il y a deux mois que je rôde autour du fort, et j'ai vu tomber du monde de là dans l'eau, au moins une fois par semaine. Pensons à notre affaire: je vois une lumière à la fenêtre là-bas.
Une invincible curiosité entraîna cependant les deux prisonniers à jeter un regard sur la tourelle, malgré l'horreur de leur situation. Elle s'avançait, en effet, en dehors du rocher à pic et au-dessus d'un gouffre rempli d'une eau verte bouillonnante, sorte de source inutile, qu'un bras égaré de la Saône formait entre les rocs à une profondeur effrayante. On y voyait tourner rapidement la roue d'un moulin abandonné depuis longtemps. On entendit trois fois un craquement semblable à celui d'un pont-levis qui s'abaisserait et se relèverait tout à coup comme par ressort en frappant contre la pierre des murs: et trois fois on vit quelque chose de noir tomber dans l'eau et la faire rejaillir en écume à une grande hauteur.
--Miséricorde! seraient-ce des hommes? s'écria l'abbé en se signant.
--J'ai cru voir des robes brunes qui tourbillonnaient en l'air, dit Grandchamp; ce sont des amis du Cardinal.
Un cri terrible partit de la tour avec un jurement impie.
La lourde trappe gémit une quatrième fois. L'eau verte reçut avec bruit un fardeau qui fit crier l'énorme roue du moulin, un de ses larges rayons fut brisé et un homme embarrassé dans les poutres vermoulues parut hors de l'écume, qu'il colorait d'un sang noir, tourna deux fois en criant, et s'engloutit. C'était Laubardemont.
Pénétré d'une profonde horreur, Cinq-Mars recula.
--Il y a une Providence, dit Grandchamp: Urbain Grandier l'avait ajourné à trois ans. Allons, allons, le temps est précieux; messieurs, ne restez pas là immobiles. Que ce soit lui ou non, je n'en serais pas étonné, car ces coquins-là se mangent eux-mêmes comme les rats. Mais tâchons de leur enlever leur meilleur morceau. Vive Dieu! je vois le signal! nous sommes sauvés; tout est prêt; accourez de ce côté-ci, monsieur l'abbé. Voilà le mouchoir blanc à la fenêtre; nos amis sont préparés.
L'abbé saisit aussitôt la main de chacun des deux amis, et les entraîna du côté de la terrasse où ils avaient d'abord attaché leurs regards.
--Ecoutez-moi tous deux, leur dit-il: apprenez qu'aucun des conjurés n'a voulu de la retraite que vous leur assuriez; ils sont tous accourus à Lyon, travestis en grand nombre; ils ont versé dans la ville assez d'or pour n'être pas trahis; ils veulent tenter un coup de main pour vous délivrer. Le moment choisi est celui où l'on vous conduira au supplice; le signal sera votre chapeau que vous mettrez sur votre tête quand il faudra commencer.