Cinq-Mars; ou, Une conjuration sous Louis XIII (Tome 2 of 2)
Part 14
Le Roi resta seul. Fort de sa nouvelle résolution et fier d'avoir une fois résisté, il voulut sur-le-champ se mettre à l'ouvrage politique. Il fit le tour de l'immense table, et vit autant de portefeuilles que l'on comptait alors d'Empires, de Royaumes et de Cercles dans l'Europe; il en ouvrit un et le trouva divisé en cases dont le nombre égalait celui des subdivisions de tout le pays auquel il était destiné. Tout était en ordre, mais dans un ordre effrayant pour lui, parce que chaque note ne renfermait que la quintessence de chaque affaire, si l'on peut parler ainsi, et ne touchait que le point juste des relations du moment avec la France. Ce laconisme était à peu près aussi énigmatique pour Louis que les lettres en chiffres qui couvraient la table. Là, tout était confusion: sur des édits de bannissements et d'expropriation des Huguenots de la Rochelle se trouvaient jetés les traités avec Gustave-Adolphe et les Huguenots du Nord contre l'Empire; des notes sur le général Bannier, sur Walstein, le duc de Weimar et Jean de Wert, étaient roulées pêle-mêle avec le détail des lettres trouvées dans la cassette de la Reine, la liste de ses colliers et des bijoux qu'ils renfermaient et la double interprétation qu'on eût pu donner à chaque phrase de ses billets. Sur la marge de l'un d'eux étaient ces mots: «_Sur quatre lignes de l'écriture d'un homme, on peut lui faire un procès criminel_». Plus loin étaient entassés les dénonciations contre les Huguenots, les plans de république qu'ils avaient arrêtés; la division de la France en Cercles, sous la dictature annuelle d'un chef; le sceau de cet Etat projeté y était joint représentant un ange appuyé sur une croix, et tenant à la main la Bible, qu'il élevait sur son front. A côté était une liste des cardinaux que le Pape avait nommés autrefois le même jour que l'évêque de Luçon (Richelieu). Parmi eux se trouvait le marquis de Bédémar, ambassadeur et conspirateur à Venise.
Louis XIII épuisait en vain ses forces sur des détails d'une autre époque, cherchant inutilement les papiers relatifs à la conjuration, et propres à lui montrer son véritable noeud et ce que l'on avait tenté contre lui-même, lorsqu'un petit homme d'une figure olivâtre, d'une taille courbée, d'une démarche contrainte et dévote, entra dans le cabinet: c'était un secrétaire d'Etat, nommé Desnoyers; il s'avança en saluant:
--Puis-je parler à Sa Majesté des affaires du Portugal? dit-il.
--D'Espagne, par conséquent, dit Louis; le Portugal est une province d'Espagne.
--De Portugal, insista Desnoyers. Voici le manifeste que nous recevons à l'instant. Et il lut:
«Don Juan, par la grâce de Dieu, roi de Portugal, des Algarves, royaumes deçà d'Afrique, seigneur de la Guinée, conqueste, navigation et commerce de l'Esthiopie, Arabie, Perse et des Indes...»
--Qu'est-ce que tout cela? dit le Roi; qui parle donc ainsi?
--Le duc de Bragance, roi de Portugal, couronné il y a déjà une... il y a quelque temps, Sire, par un homme appelé Pinto. A peine remonté sur le trône, il tend la main à la Catalogne révoltée.
--La Catalogne se révolte aussi? Le roi Philippe IV n'a donc plus pour premier ministre le Comte-Duc?
--Au contraire, Sire, c'est parce qu'il l'a encore. Voici la déclaration des Etats-généraux catalans à Sa Majesté Catholique, contenant que tout le pays prend les armes contre ses troupes _sacrilèges_ et _excommuniées_. Le roi de Portugal...
--Dites le duc de Bragance, reprit Louis; je ne reconnais pas un révolté.
--Le duc de Bragance donc, Sire, dit froidement le conseiller d'Etat, envoie à la PRINCIPAUTÉ de Catalogne son neveu, D. Ignace de Mascarenas, pour s'emparer de la protection de ce pays (et de sa souveraineté peut-être, qu'il voudrait ajouter à celle qu'il vient de reconquérir). Or, les troupes de Votre Majesté sont devant Perpignan.
--Eh bien, qu'importe? dit Louis.
--Les Catalans ont le coeur plus français que portugais, Sire, et il est encore temps d'enlever cette tutelle au roi de... au duc de Portugal.
--Moi, soutenir des rebelles! vous osez!
--C'était le projet de Son Eminence, poursuivit le secrétaire d'Etat; l'Espagne et la France sont en pleine guerre d'ailleurs, et M. d'Olivarès n'a pas hésité à tendre la main de Sa Majesté Catholique à nos Huguenots.
--C'est bon; j'y penserai, dit le Roi; laissez-moi.
--Sire, les Etats-généraux de Catalogne sont pressés, les troupes d'Aragon marchent contre eux...
--Nous verrons... Je me déciderai dans un quart d'heure, répondit Louis XIII.
Le petit secrétaire d'Etat sortit avec un air mécontent et découragé. A sa place, Chavigny se présenta, tenant un portefeuille aux armes britanniques.
--Sire, dit-il, je demande à Votre Majesté des ordres pour les affaires d'Angleterre. Les parlementaires, sous le commandement du comte d'Essex, viennent de faire lever le siège de Glocester; le prince Rupert a livré à Newbury une bataille désastreuse et peu profitable à Sa Majesté Britannique. Le Parlement se prolonge, et il a pour lui les grandes villes, les ports et toute la population presbytérienne. Le roi Charles Ier demande des secours que la Reine ne trouve plus en Hollande.
--Il faut envoyer des troupes à mon frère d'Angleterre, dit Louis. Mais il voulut voir les papiers précédents, et, en parcourant les notes du Cardinal, il trouva que, sur une première demande du Roi d'Angleterre, il avait écrit de sa main:
«Faut réfléchir longtemps et attendre:--les Communes sont fortes;--le Roi Charles compte sur les Ecossais; ils le vendront.
«Faut prendre garde. Il y a là un homme de guerre qui est venu voir Vincennes, et a dit qu'on «_ne devrait jamais frapper les princes qu'à la tête_. REMARQUABLE», ajoutait le Cardinal. Puis il avait rayé ce mot, y substituant: «REDOUTABLE».
Et plus bas:
«Cet homme domine Fairfax;--il fait l'inspiré; ce sera un grand homme.--Secours refusé;--argent perdu.»
Le Roi dit alors:--Non, non, ne précipitez rien, j'attendrai.
--Mais, Sire, dit Chavigny, les événements sont rapides; si le courrier retarde d'une heure, la perte du roi d'Angleterre peut s'avancer d'un an.
--En sont-ils là? demanda Louis.
--Dans le camp des Indépendants, on prêche la République la Bible à la main; dans celui des Royalistes, on se dispute le pas, et l'on rit.
--Mais un moment de bonheur peut tout sauver!
--Les Stuarts ne sont pas heureux, Sire, reprit Chavigny respectueusement, mais sur un ton qui laissait beaucoup à penser.
--Laissez-moi, dit le Roi d'un ton d'humeur.
Le secrétaire d'Etat sortit lentement.
Ce fut alors que Louis XIII se vit tout entier, et s'effraya du néant qu'il trouvait en lui-même. Il promena d'abord sa vue sur l'amas de papiers qui l'entourait, passant de l'un à l'autre, trouvant partout des dangers et ne les trouvant jamais plus grands que dans les ressources mêmes qu'il inventait. Il se leva et, changeant de place, se courba ou plutôt se jeta sur une carte géographique de l'Europe; il y trouva toutes ses terreurs ensemble, au nord, au midi, au centre de son royaume; les révolutions lui apparaissaient comme des Euménides; sous chaque contrée, il crut voir fumer un volcan; il lui semblait entendre les cris de détresse des rois qui l'appelaient, et les cris de fureur des peuples; il crut sentir la terre de France craquer et se fendre sous ses pieds; sa vue faible et fatiguée se troubla, sa tête malade fut saisie d'un vertige qui refoula le sang vers son coeur.
--Richelieu! cria-t-il d'une voix étouffée en agitant une sonnette; qu'on appelle le Cardinal!
Et il tomba évanoui dans un fauteuil.
Lorsque le Roi rouvrit les yeux, ranimé par les odeurs fortes et les sels qu'on lui avait mis sur les lèvres et les tempes, il vit un instant des pages, qui se retirèrent sitôt qu'il eut entr'ouvert ses paupières, et se retrouva seul avec le Cardinal. L'impassible ministre avait fait poser sa chaise longue contre le fauteuil du Roi, comme le siège d'un médecin près du lit de son malade, et fixait ses yeux étincelants et scrutateurs sur le visage pâle de Louis. Sitôt qu'il put l'entendre, il reprit d'une voix sombre son terrible dialogue:
--Vous m'avez rappelé, dit-il, que me voulez-vous?
Louis, renversé sur l'oreiller, entr'ouvrit les yeux et le regarda, puis se hâta de les refermer. Cette tête décharnée, armée de deux yeux flamboyants et terminée par une barbe aiguë et blanchâtre; cette calotte et ces vêtements de la couleur du sang et des flammes, tout lui représentait un esprit infernal.
--Régnez, dit-il d'une voix faible.
--Mais me livrez-vous Cinq-Mars et de Thou? poursuivit l'implacable ministre en s'approchant pour lire dans les yeux éteints du prince, comme un avide héritier poursuit jusque dans la tombe les dernières lueurs de la volonté d'un mourant.
--Régnez, répéta le Roi en détournant la tête.
--Signez donc, reprit Richelieu, ce papier porte: «Ceci est ma volonté, de les prendre morts ou vifs».
Louis, toujours la tête renversée sur le dossier du fauteuil, laissa tomber sa main sur le papier fatal, et signa.
--Laissez-moi, par pitié! je meurs! dit-il.
--Ce n'est pas tout encore, continua celui qu'on appelle le grand politique; je ne suis pas sûr de vous; il me faut dorénavant des garanties et des gages. Signez encore ceci, et je vous quitte.
«Quand le Roi ira voir le Cardinal, les gardes de celui-ci ne quitteront pas les armes; et quand le Cardinal ira chez le Roi, ses gardes partageront le poste avec ceux de Sa Majesté[31].»
[31] _Manuscrit de Pointis_, 1642, no 183.
De plus:
«Sa Majesté s'engage à remettre les deux Princes ses fils en otage entre les mains du Cardinal, comme garantie de la bonne foi de son attachement[32].»
[32] _Mémoires d'Anne d'Autriche_, 1642.
--Mes enfants! s'écria Louis relevant sa tête, vous osez...
--Aimez-vous mieux que je me retire? dit Richelieu.
Le roi signa.
--Est-ce donc fini? dit-il avec un profond gémissement.
Ce n'était pas fini: une autre douleur lui était réservée.
La porte s'ouvrit brusquement et l'on vit entrer Cinq-Mars. Ce fut, cette fois, le Cardinal qui trembla.
--Que voulez-vous, monsieur? dit-il en saisissant la sonnette pour appeler.
Le Grand-Écuyer était d'une pâleur égale à celle du Roi; et, sans daigner répondre à Richelieu, il s'avança d'un air calme vers Louis XIII. Celui-ci le regarda comme regarde un homme qui vient de recevoir sa sentence de mort.
--Vous devez trouver, Sire, quelque difficulté à me faire arrêter, car j'ai vingt mille hommes à moi, dit Henri d'Effiat avec la voix la plus douce.
--Hélas! Cinq-Mars, dit Louis douloureusement, est-ce toi qui as fait de telles choses?
--Oui, Sire, et c'est moi aussi qui vous apporte mon épée, car vous venez sans doute de me livrer, dit-il en la détachant et la posant aux pieds du Roi, qui baissa les yeux sans répondre.
Cinq-Mars sourit avec tristesse et sans amertume, parce qu'il n'appartenait déjà plus à la terre. Ensuite, regardant Richelieu avec mépris:
--Je me rends parce que je veux mourir, dit-il; mais je ne suis pas vaincu.
Le Cardinal serra les poings par fureur; mais il se contraignit.
--Et quels sont vos complices? dit-il.
Cinq-Mars regarda Louis XIII fixement et entr'ouvrit les lèvres pour parler... Le Roi baissa la tête et souffrit en cet instant un supplice inconnu à tous les hommes.
--Je n'en ai point, dit enfin Cinq-Mars, ayant pitié du prince.
Et il sortit de l'appartement.
Il s'arrêta dès la première galerie, où tous les gentilshommes et Fabert se levèrent en le voyant. Il marcha à celui-ci et lui dit:
--Monsieur, donnez ordre à ces gentilshommes de m'arrêter.
Tous se regardèrent sans oser l'approcher.
--Oui, monsieur, je suis votre prisonnier... oui, messieurs, je suis sans épée, et, je vous le répète, prisonnier du Roi.
--Je ne sais ce que je vois, dit le général; vous êtes deux qui venez vous rendre, et je n'ai l'ordre d'arrêter personne.
--Deux? dit Cinq-Mars, ce ne peut être que M. de Thou; hélas! à ce dévouement je le devine.
--Eh! ne t'avais-je pas aussi deviné? s'écria celui-ci en se montrant et se jetant dans ses bras.
CHAPITRE XXV
LES PRISONNIERS
J'ai trouvé dans mon coeur le dessein de mon frère.
PICHALD, _Léonidas_.
Mourir sans vider mon carquois! Sans percer, sans fouler, sans pétrir dans leur fange Ces bourreaux barbouilleurs de lois!
ANDRÉ CHÉNIER.
Parmi ces vieux châteaux dont la France se dépouille à regret chaque année, comme des fleurons de sa couronne, il y en avait un d'un aspect sombre et sauvage sur la rive gauche de la Saône. Il semblait une sentinelle formidable placée à l'une des portes de Lyon, et tenait son nom de l'énorme rocher de Pierre-Encise, qui s'élève à pic comme une sorte de pyramide naturelle, et dont la cime, recourbée sur la route et penchée jusque sur le fleuve, se réunissait jadis, dit-on, à d'autres roches que l'on voit sur la rive opposée, formant comme l'arche naturelle d'un pont; mais le temps, les eaux et la main des hommes n'ont laissé debout que le vieux amas de granit qui servait de piédestal à la forteresse, détruite aujourd'hui. Les archevêques de Lyon l'avaient élevée autrefois, comme seigneurs temporels de la ville, et y faisaient leur résidence; depuis, elle devint place de guerre, et, sous Louis XIII, une prison d'État. Une seule tour colossale, où le jour ne pouvait pénétrer que par trois longues meurtrières, dominait l'édifice; et quelques bâtiments irréguliers l'entouraient de leurs épaisses murailles, dont les lignes et les angles suivaient les formes de la roche immense et perpendiculaire.
Ce fut là que le Cardinal de Richelieu, avare de sa proie, voulut bientôt incarcérer et conduire lui-même ses jeunes ennemis. Laissant Louis le précéder à Paris, il les enleva de Narbonne, les traînant à sa suite pour orner son dernier triomphe, et venant prendre le Rhône à Tarascon, presque à son embouchure, comme pour prolonger ce plaisir de la vengeance que les hommes ont osé nommer celui des dieux; étalant aux yeux des deux rives le luxe de sa haine, il remonta le fleuve avec lenteur sur des barques à rames dorées et pavoisées de ses armoiries et de ses couleurs, couché dans la première et remorquant ses deux victimes dans la seconde, au bout d'une longue chaîne.
Souvent le soir, lorsque la chaleur était passée, les deux nacelles étaient dépouillées de leur tente, et l'on voyait dans l'une Richelieu, pâle et décharné, assis sur la poupe; dans celle qui suivait, les deux jeunes prisonniers, debout, le front calme, appuyés l'un sur l'autre, et regardant s'écouler les flots rapides du fleuve. Jadis les soldats de César, qui campèrent sur ces mêmes bords, eussent cru voir l'inflexible batelier des enfers conduisant les ombres amies de Castor et Pollux: des chrétiens n'eurent pas même l'audace de réfléchir et d'y voir un prêtre menant ses deux ennemis au bourreau: c'était le premier ministre qui passait.
En effet, il passa, les laissant en garde à cette ville même où les conjurés avaient proposé de le faire périr. Il aimait à se jouer ainsi, en face, de la destinée, et à planter un trophée où elle avait voulu mettre sa tombe.
«Il se faisait tirer, dit un journal manuscrit de cette année, contre-mont la rivière du Rhône, dans un bateau où l'on avait bâti une chambre de bois, tapissée de velours rouge cramoisi à feuillages, le fond étant d'or. Dans le bateau, il y avait une antichambre de même façon; à la proue et à l'arrière du bateau, il y avait quantité de soldats de ses gardes portant la casaque écarlate, en broderie d'or, d'argent et de soie, ainsi que beaucoup de seigneurs de marque. Son Éminence était dans un lit garni de taffetas de pourpre. Monseigneur le cardinal Bigny et messeigneurs les évêques de Nantes et de Chartres y étaient avec quantité d'abbés et de gentilshommes en d'autres bateaux. Au-devant du sien, une frégate faisait la découverte des passagers, et après montait un autre bateau chargé d'arquebusiers et d'officiers pour les commander. Lorsqu'on abordait en quelque île, on mettait des soldats en icelle, pour voir s'il y avait des gens suspects; et n'y en rencontrant point, ils en gardaient les bords, jusques à ce que deux bateaux qui suivaient eussent passé; ils étaient remplis de noblesse et de soldats bien armés.
«Et après venait le bateau de Son Eminence, à la queue duquel était attaché un petit bateau dans lequel étaient MM. de Thou et Cinq-Mars, gardés par un exempt des gardes du Roi et douze gardes de Son Eminence. Après les bateaux venaient trois barques où étaient les hardes et la vaisselle d'argent de Son Eminence, avec plusieurs gentilshommes et soldats.
«Sur le bord du Rhône, en Dauphiné, marchaient deux compagnies de chevau-légers, et autant sur le bord du côté du Languedoc et Vivarais; il y avait un très beau régiment de gens de pied qui entrait dans les villes où Son Eminence devait entrer ou coucher. Il y avait plaisir d'ouïr les trompettes qui jouaient en Dauphiné avec les réponses de celles du Vivarais, et les redits des échos de nos rochers; on eût dit que tout jouait à mieux faire.»
* * * * *
Au milieu d'une nuit du mois de septembre 1642, tandis que tout semblait sommeiller dans l'inexpugnable tour des prisonniers, la porte de leur première chambre tourna sans bruit sur ses gonds, et sur le seuil parut un homme vêtu d'une robe brune ceinte d'une corde, ses pieds chaussés de sandales, et un paquet de grosses clefs à la main: c'était Joseph. Il regarda avec précaution sans avancer, et contempla en silence l'appartement du Grand-Ecuyer. D'épais tapis, de larges et splendides tentures voilaient les murs de la prison; un lit de damas rouge était préparé, mais le captif n'y était pas; assis près d'une haute cheminée, dans un grand fauteuil, vêtu d'une longue robe grise de la forme de celle des prêtres, la tête baissée, les yeux fixés sur une petite croix d'or, à la lueur tremblante d'une lampe, il était absorbé par une méditation si profonde, que le capucin eut le loisir d'approcher jusqu'à lui et de se placer debout face à face du prisonnier avant qu'il s'en aperçût. Enfin il leva la tête et s'écria:
--Que viens-tu faire ici, misérable?
--Jeune homme, vous êtes emporté, répondit d'une voix très basse le mystérieux visiteur; deux mois de prison auraient pu vous calmer. Je viens pour vous dire d'importantes choses: écoutez-moi; j'ai beaucoup pensé à vous, et je ne vous hais pas tant que vous croyez. Les moments sont précieux: je vous dirai tout en peu de mots. Dans deux heures on va venir vous interroger, vous juger et vous mettre à mort avec votre ami: cela ne peut manquer parce qu'il faut que tout se termine le même jour.
--Je le sais, dit Cinq-Mars, et j'y compte.
--Eh bien! je puis encore vous tirer d'affaire, car j'ai beaucoup réfléchi, comme je vous l'ai dit, et je viens vous proposer des choses qui vous seront agréables. Le Cardinal n'a pas six mois à vivre; ne faisons pas les mystérieux, entre nous il faut être francs: vous voyez où je vous ai amené pour lui, et vous pouvez juger par là du point où je le conduirai pour vous si vous voulez; nous pouvons lui retrancher ces six mois qui lui restent. Le Roi vous aime et vous rappellera près de lui avec transport quand il vous saura vivant; vous êtes jeune, vous serez longtemps heureux et puissant; vous me protégerez, vous me ferez cardinal.
L'étonnement rendit muet le jeune prisonnier, qui ne pouvait comprendre un tel langage et semblait avoir de la peine à y descendre de la hauteur de ses méditations. Tout ce qu'il put dire fut:
--Votre bienfaiteur! Richelieu!
Le capucin sourit et poursuivit tout bas en se rapprochant de lui:
--Il n'y a point de bienfaits en politique, il y a des intérêts, voilà tout. Un homme employé par un ministre ne doit pas être plus reconnaissant qu'un cheval monté par un écuyer ne l'est d'être préféré aux autres. Mon allure lui a convenu, j'en suis bien aise. A présent il me convient de le jeter à terre.
«Oui, cet homme n'aime que lui-même; il m'a trompé, je le vois bien, en reculant toujours mon élévation; mais encore une fois, j'ai des moyens sûrs de vous faire évader sans bruit; je peux tout ici. Je ferai mettre à la place des hommes sur lesquels il compte, d'autres hommes qu'il destinait à la mort, et qui sont ici près, dans la tour du Nord, la tour des oubliettes, qui s'avance là-bas au-dessus de l'eau. Ses créatures iront remplacer ces gens-là. J'envoie un médecin, un empirique qui m'appartient, au glorieux Cardinal, que les plus savants de Paris ont abandonné; si vous vous entendez avec moi, il lui portera un remède universel et éternel.
--Retire-toi, dit Cinq-Mars, retire-toi, religieux infernal! aucun homme n'est semblable à toi; tu n'es pas un homme! tu marches d'un pas furtif et silencieux dans les ténèbres, tu traverses les murailles pour présider à des crimes secrets; tu te places entre les coeurs des amants pour les séparer éternellement. Qui es-tu? tu ressembles à l'âme tourmentée d'un damné.
--Romanesque enfant! dit Joseph; vous auriez eu de grandes qualités sans vos idées fausses. Il n'y a peut-être ni damnation ni âme. Si celles des morts revenaient se plaindre, j'en aurais mille autour de moi, et je n'en ai jamais vu, même en songe.
--Monstre! dit Cinq-Mars à demi-voix.
--Voilà encore des mots, reprit Joseph; il n'y a point de monstre ni d'homme vertueux. Vous et M. de Thou, qui vous piquez de ce que vous nommez vertu, vous avez manqué de causer la mort de cent mille hommes peut-être, en masse et au grand jour, pour rien, tandis que Richelieu et moi nous en avons fait périr beaucoup moins, en détail, et la nuit, pour fonder un grand pouvoir. Quand on veut rester pur, il ne faut point se mêler d'agir sur les hommes, ou plutôt ce qu'il y a de plus raisonnable est de voir ce qui est, et de se dire comme moi: Il est possible que l'âme n'existe pas: nous sommes les fils du hasard; mais, relativement aux autres hommes, nous avons des passions qu'il faut satisfaire.
--Je respire! s'écria Cinq-Mars, il ne croit pas en Dieu!
Joseph poursuivit:
--Or, Richelieu, vous et moi, sommes nés ambitieux; il fallait donc tout sacrifier à cette idée!
--Malheureux! ne me confondez pas avec vous!
--C'est la vérité pure cependant, reprit le capucin; et seulement vous voyez à présent que notre système valait mieux que le vôtre.
--Misérable! c'était par amour...
--Non! non! non! non!... Ce n'est point cela. Voici encore des mots; vous l'avez cru peut-être vous-même, mais c'était pour vous; je vous ai entendu parler à cette jeune fille, vous ne pensiez qu'à vous-mêmes tous les deux; vous ne vous aimiez ni l'un ni l'autre: elle ne songeait qu'à son rang, et vous à votre ambition. C'est pour s'entendre dire qu'on est parfait et se voir adorer qu'on veut être aimé, c'est encore et toujours là le saint égoïsme qui est mon Dieu.
--Cruel serpent! dit Cinq-Mars, n'était-ce pas assez de nous faire mourir? pourquoi viens-tu jeter tes venins sur la vie que tu nous ôtes; quel démon t'a enseigné ton horrible analyse des coeurs?
--La haine de tout ce qui m'est supérieur, dit Joseph avec un rire bas et faux, et le désir de fouler aux pieds tous ceux que je hais, m'ont rendu ambitieux et ingénieux à trouver le côté faible de vos rêves. Il y a un ver qui rampe au coeur de tous ces beaux fruits.
--Grand Dieu! l'entends-tu? s'écria Cinq-Mars, se levant et étendant ses bras vers le ciel.
La solitude de sa prison, les pieuses conversations de son ami, et surtout la présence de la mort, qui vient comme la lumière d'un astre inconnu donner d'autres couleurs à tous les objets accoutumés de nos regards; les méditations de l'éternité, et (le dirons-nous?) de grands efforts pour changer ses regrets déchirants en espérances immortelles et pour diriger vers Dieu toute cette force d'aimer qui l'avait égaré sur la terre; tout avait fait en lui-même une étrange révolution; et, semblable à ces épis que mûrit subitement un seul coup de soleil, son âme acquit de plus vives lumières, exaltée par l'influence mystérieuse de la mort.