Cinq-Mars; ou, Une conjuration sous Louis XIII (Tome 2 of 2)

Part 13

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--Il en est temps, monseigneur, dit Joseph, qui souvent frémissait involontairement en parlant: savez-vous que de Perpignan à Narbonne le trajet est court? savez-vous que, si vous avez ici une forte armée, vos troupes du camp sont faibles et incertaines? que cette jeune noblesse est furieuse, et que le Roi n'est pas sûr?

Le Cardinal regarda l'horloge.

--Il n'est encore que huit heures et demie, mons Joseph; je vous ai déjà dit que je ne m'occuperais de cette affaire qu'à neuf heures. En attendant, comme il faut que justice se fasse, vous allez écrire ce que j'ai à vous dicter, car j'ai la mémoire fort bonne. Il reste encore au monde, je le vois sur mes notes, quatre des juges d'Urbain Grandier; c'était un homme d'un vrai génie que cet Urbain Grandier, ajouta-t-il avec méchanceté (Joseph mordit ses lèvres); tous ses autres juges sont morts misérablement; il reste Houmain, qui sera pendu comme contrebandier; nous pouvons le laisser tranquille: mais voici cet horrible Lactance, qui vit en paix avec Barré et Mignon. Prenez une plume et écrivez à M. l'évêque de Poitiers:

«MONSEIGNEUR,

«Le bon plaisir de Sa Majesté est que les pères Barré et Mignon soient remplacés dans leurs cures, et envoyés dans le plus court délai dans la ville de Lyon, ainsi que le père Lactance, capucin, pour y être traduits devant un tribunal spécial, comme prévenus de quelques criminelles intentions envers l'Etat.»

Joseph écrivait aussi froidement qu'un Turc fait tomber une tête au geste de son maître.

Le Cardinal lui dit en signant la lettre:

--Je vous ferai savoir comment je veux qu'ils disparaissent; car il est important d'effacer toutes les traces de cet ancien procès. La Providence m'a bien servi en enlevant tous ces hommes; j'achève son ouvrage. Voici tout ce qu'en saura la postérité.

Et il lut au capucin cette page de ses Mémoires où il raconte la possession et les sortilèges du magicien[23].

[23] Voyez les Mémoires de Richelieu, _Collection des Mémoires_, t. XXVIII. p. 139.

Pendant sa lente lecture, Joseph ne pouvait s'empêcher de regarder l'horloge.

--Il te tarde d'en venir à M. le Grand, dit enfin le Cardinal; eh bien, pour te faire plaisir, passons-y. Tu crois donc que je n'ai pas mes raisons pour être tranquille? Tu crois que j'ai laissé aller ces pauvres conspirateurs trop loin? Non. Voici de petits papiers qui te rassureraient si tu les connaissais. D'abord, dans ce rouleau de bois creux, est le traité avec l'Espagne, saisi à Oloron. Je suis très satisfait de Laubardemont: c'est un habile homme!

Le feu d'une féroce jalousie brilla sous les épais sourcils de Joseph.

--Ah! monseigneur, dit-il, ignore à quel homme il l'a arraché; il est vrai qu'il l'a laissé mourir, et sous ce rapport on n'a pas à se plaindre; mais enfin il était l'agent de la conjuration: c'était son fils.

--Dites-vous la vérité? dit le Cardinal d'un air sévère; oui, car vous n'oseriez pas mentir avec moi. Comment l'avez-vous su?

--Par les gens de sa suite, monseigneur: voici leurs rapports; ils comparaîtront.

Le Cardinal examina ces papiers nouveaux et ajouta:

--Donc nous allons l'employer encore à juger nos conjurés, et ensuite vous en ferez ce que vous voudrez; je vous le donne.

Joseph, joyeux, reprit ses précieuses dénonciations et continua:

--Son Éminence parle de juger des hommes encore armés et à cheval?

--Ils n'y sont pas tous. Lis cette lettre de MONSIEUR à Chavigny; il demande grâce, il en a assez. Il n'osait même pas s'adresser à moi le premier jour, et n'élevait pas sa prière plus haut que les genoux d'un de mes serviteurs[24].

[24] COPIE TEXTUELLE DE LA CORRESPONDANCE DE MONSIEUR ET DU CARDINAL DE RICHELIEU.

_A Monsieur de Chavigny._

«Monsieur de Chavigny,

«Encore que je croie que vous n'êtes pas satisfait de moy, et que véritablement vous en ayez sujet, je ne laisse pas de vous prier de travailler à mon accommodement avec Son Eminence, et d'attendre cet effet de la véritable affection que vous avez pour moy, qui, je crois, sera encore plus grande que votre colère. Vous sçavez le besoin que j'ai que vous me tiriez de la peine où je suis. Vous l'avez déjà fait deux fois auprès de Son Eminence. Je vous jure que ce sera la dernière fois que je vous donnerai de pareils employs.

«GASTON D'ORLÉANS.»

Mais le lendemain il a repris courage et m'a envoyé celle-ci à moi-même[25], et une troisième pour le Roi.

[25] _A Son Excellence le Cardinal-Duc._

«Mon Cousin,

«Ce mesconnoissant M. le Grand est homme du monde le plus coupable de vous avoir dépleu; les grâces qu'il recevoit de Sa Majesté m'ont toujours fait garder de lui et de tous ses artifices; mais c'est pour vous, mon Cousin, que je conserve mon estime et mon amitié tout entière... Je suis touché d'un véritable repentir d'avoir encore manqué à la fidélité que je dois au Roy, mon seigneur, et je prends Dieu à témoin de la sincérité avec laquelle je serai toute ma vie le plus fidèle de vos amis, et avec la mesme passion que je suis,

«Mon Cousin,

«Votre affectionné Cousin,

«GASTON.»

Son projet l'étouffait, il n'a pas pu le garder. Mais on ne m'apaise pas à si peu de frais, il me faut une confession détaillée, ou bien je le chasserai du royaume. Je lui ai fait écrire ce matin[26].

[26] _Réponse du Cardinal._

«Monsieur,

«Puisque Dieu veut que les hommes aient recours à une ingénue et entière confession pour être absous de leurs fautes en ce monde, je vous enseigne le chemin que vous devez tenir pour vous tirer de peine. Votre Altesse a bien commencé, c'est à elle d'achever. C'est tout ce que je puis vous dire.

Quant au magnifique et puissant duc de Bouillon, seigneur souverain de Sedan et général en chef des armées d'Italie, il vient d'être saisi par ses officiers au milieu de ses soldats, et s'était caché dans une botte de paille. Il reste donc encore seulement mes deux jeunes voisins. Ils s'imaginèrent avoir le camp tout entier à leurs ordres, et il ne leur demeure attaché que les Compagnies rouges; tout le reste, étant à MONSIEUR, n'agira pas, et mes régiments les arrêteront. Cependant j'ai permis qu'on eût l'air de leur obéir. S'ils donnent le signal à onze heures et demie, ils seront arrêtés aux premiers pas, sinon le Roi me les livrera ce soir... N'ouvre pas tes yeux étonnés; il va me les livrer, te dis-je, entre minuit et une heure. Vous voyez que tout s'est fait sans vous, Joseph; nous nous en passons fort bien, et, pendant ce temps-là, je ne vois pas que nous ayons reçu de grands services de vous; vous vous négligez.

--Ah! monseigneur, si vous saviez ce qu'il m'a fallu de peines pour découvrir le chemin des messagers du traité! Je ne l'ai su qu'en risquant ma vie entre ces deux jeunes gens...

Ici le Cardinal se mit à rire d'un air moqueur du fond de son fauteuil.

--Tu devais être bien ridicule et avoir bien peur dans cette boîte, Joseph, et je pense que c'est la première fois de ta vie que tu aies entendu parler d'amour. Aimes-tu ce langage-là, père Joseph? et, dis-moi, le comprends-tu bien clairement? Je ne crois pas que tu t'en fasses une idée très belle.

Richelieu, les bras croisés, regardait avec plaisir son capucin interdit, et poursuivit du ton persifleur d'un grand seigneur qu'il prenait quelquefois, se plaisant à faire passer les plus nobles expressions par les lèvres les plus impures:

--Voyons, Joseph, fais-moi une définition de l'amour selon tes idées. Qu'est-ce que cela peut être? car enfin, tu vois que cela existe ailleurs que dans les romans. Ce bon jeune homme n'a fait toutes ces petites conjurations que par amour. Tu l'as entendu toi-même de tes oreilles indignes. Voyons, qu'est-ce que l'amour? Moi, d'abord, je n'en sais rien.

Cet homme fut anéanti et regarda le parquet avec l'oeil stupide de quelque animal ignoble. Après avoir cherché longtemps, il répondit enfin d'une voix traînante et nasillarde:

--Ce doit être quelque fièvre maligne qui égare le cerveau; mais, en vérité, monseigneur, je vous avoue que je n'y avais jamais réfléchi jusqu'ici, et j'ai toujours été embarrassé pour parler à une femme; je voudrais qu'on pût les retrancher de la société, car je ne vois pas à quoi elles servent, si ce n'est à faire découvrir des secrets, comme la petite duchesse ou comme Marion de Lorme, que je ne puis trop recommander à Votre Éminence. Elle a pensé à tout, et a jeté avec beaucoup d'adresse notre petite prophétie au milieu de ces conspirateurs. Nous n'avons pas manqué le _merveilleux_[27], cette fois, comme pour le siège d'Hesdin; il ne s'agira plus que de trouver une fenêtre par laquelle vous passerez le jour de l'exécution.

[27] En 1638, le prince Thomas ayant fait lever le siége d'Hesdin, le Cardinal en fut très peiné. Une religieuse du couvent du Mont-Calvaire avait dit que la victoire seroit au Roy, et le père Joseph vouloit ainsi que l'on crût que le Ciel protégeoit le ministre.

(_Mémoires pour l'histoire du Cardinal de Richelieu._)

--Voilà encore de vos sottises, monsieur! dit le Cardinal; vous me rendrez aussi ridicule que vous, si vous continuez. Je suis trop fort pour me servir du ciel, que cela ne vous arrive plus. Ne vous occupez que des gens que je vous donne: je vous ai fait votre part tout à l'heure. Quand le Grand-Écuyer sera pris, vous le ferez juger et exécuter à Lyon. Je ne veux plus m'en mêler, cette affaire est trop petite pour moi: c'est un caillou sous mes pieds, auquel je n'aurais pas dû penser si longtemps.

Joseph se tut. Il ne pouvait comprendre cet homme qui, entouré d'ennemis armés, parlait de l'avenir comme d'un présent à sa disposition, et du présent comme d'un passé qu'il ne craignait plus. Il ne savait s'il devait le croire fou ou prophète, inférieur ou supérieur à l'humanité.

Sa surprise redoubla lorsque Chavigny entra précipitamment, et, heurtant ses bottes fortes contre le tabouret du Cardinal, de manière à courir les risques de tomber, s'écria d'un air fort troublé:

--Monseigneur, un de vos domestiques arrive de Perpignan, et il a vu le camp en rumeur et vos ennemis à cheval...

--Ils mettront pied à terre, monsieur, répondit Richelieu en replaçant son tabouret; vous me paraissez manquer de calme.

--Mais... mais... monseigneur, ne faut-il pas avertir M. de Fabert?

--Laissez-le dormir, et allez vous coucher vous-même, ainsi que Joseph.

--Monseigneur, une autre chose extraordinaire: le Roi vient.

--En effet, c'est extraordinaire, dit le ministre en regardant l'horloge; je ne l'attendais que dans deux heures. Sortez tous deux.

Bientôt on entendit un bruit de bottes et d'armes qui annonçait l'arrivée du prince. On ouvrit les deux battants; les gardes du Cardinal frappèrent trois fois leurs piques sur le parquet, et le Roi parut.

Il marchait en s'appuyant sur une canne de jonc d'un côté, et de l'autre sur l'épaule de son confesseur, le père Sirmond, qui se retira et le laissa avec le Cardinal. Celui-ci s'était levé avec la plus grande peine et ne put faire un pas au devant du Roi, parce que ses jambes malades étaient enveloppées. Il fit le geste d'aider le prince à s'asseoir près du feu, en face de lui. Louis XIII tomba dans un grand fauteuil garni d'oreillers, demanda et but un verre d'élixir préparé pour le fortifier contre les évanouissements fréquents que lui causait sa maladie de langueur, fit un geste pour éloigner tout le monde, et seul avec Richelieu, lui parla d'une voix languissante:

--Je m'en vais, mon cher Cardinal; je sens que je m'en vais à Dieu: je m'affaiblis de jour en jour; ni l'été ni l'air du Midi ne m'ont rendu mes forces.

--Je précèderai Votre Majesté, répondit le ministre; la mort a déjà conquis mes jambes, vous le voyez; mais tant qu'il me restera la tête pour penser et la main pour écrire, je serai bon pour votre service.

--Et je suis sûr que votre intention était d'ajouter: le coeur pour m'aimer, dit le Roi.

--Votre Majesté en peut-elle douter? répondit le Cardinal en fronçant le sourcil et se mordant les lèvres par l'impatience que lui donnait ce début.

--Quelquefois j'en doute, répondit le prince; tenez, j'ai besoin de vous parler à coeur ouvert, et de me plaindre de vous à vous-même. Il y a deux choses que j'ai sur la conscience depuis trois ans: jamais je ne vous en ai parlé, mais je vous en voulais en secret, et même, si quelque chose eût été capable de me faire consentir à des propositions contraires à vos intérêts, c'eût été ce souvenir.

C'était là de cette sorte de franchise propre aux caractères faibles, qui se dédommagent ainsi, en inquiétant leur dominateur, du mal qu'ils n'osent pas lui faire complètement, et se vengent de la sujétion par une controverse puérile. Richelieu reconnut à ces paroles qu'il avait couru un grand danger; mais il vit en même temps le besoin de confesser, pour ainsi dire, toute sa rancune; et, pour faciliter l'explosion de ces importants aveux, il accumula les protestations qu'il croyait les plus propres à impatienter le Roi.

--Non, non, s'écria enfin celui-ci, je ne croirai rien tant que vous ne m'aurez pas expliqué ces deux choses qui me reviennent toujours à l'esprit, et dont on me parlait dernièrement encore, et que je ne puis justifier par aucun raisonnement: je veux dire le procès d'Urbain Grandier, dont je ne fus jamais bien instruit, et les motifs de votre haine pour ma malheureuse mère et même contre sa cendre.

--N'est-ce que cela, Sire? dit Richelieu. Sont-ce là mes seules fautes? Elles sont faciles à expliquer. La première affaire devait être soustraite aux regards de Votre Majesté par ses détails horribles et dégoûtants de scandale. Il y eut, certes, un art, qui ne peut être regardé comme coupable, à nommer _magie_ des crimes dont le nom révolte la pudeur, dont le récit eût révélé à l'innocence de dangereux mystères; ce fut une sainte ruse, pour dérober aux yeux des peuples ces impuretés...

--Assez, c'en est assez, Cardinal, dit Louis XIII, détournant la tête et baissant les yeux en rougissant; je ne puis en entendre davantage; je vous conçois, ces tableaux m'offenseraient; j'approuve vos motifs, c'est bon. On ne m'avait pas dit cela; on m'avait caché ces vices affreux. Vous êtes-vous assuré des preuves de ces crimes?

--Je les eus toutes entre les mains, Sire; et quant à la glorieuse Reine Marie de Médicis, je suis étonné que Votre Majesté oublie combien je lui fus attaché. Oui, je ne crains pas de l'avouer, c'est à elle que je dus toute mon élévation; elle daigna la première jeter les yeux sur l'évêque de Luçon, qui n'avait alors que vingt-deux ans, pour l'approcher d'elle. Combien j'ai souffert lorsqu'elle me força de la combattre dans l'intérêt de Votre Majesté! Mais, comme ce sacrifice fut fait pour vous, je n'en eus et n'en aurai jamais aucun scrupule.

--Vous, à la bonne heure; mais moi! dit le prince avec amertume.

--Eh! Sire, s'écria le Cardinal, le Fils de Dieu[28] lui-même vous en donna l'exemple; c'est sur le modèle de toutes les perfections que nous réglâmes nos avis; et si les monuments dus aux précieux restes de votre mère ne sont pas encore élevés, Dieu m'est témoin que ce fut dans la crainte d'affliger votre coeur et de vous rappeler sa mort, que nous en retardâmes les travaux. Mais béni soit ce jour où il m'est permis de vous en parler! je dirai moi-même la première messe à Saint-Denis, quand nous l'y verrons déposée, si la Providence m'en laisse la force.

[28] En 1639, le Roi consulta son conseil sur la supplique de sa mère exilée pour rentrer en France; Richelieu répondit:

«Qui peut douter qu'il ne soit permis à un prince de se séparer d'une mère pour des considérations importantes?... Le Fils de Dieu n'a point fait difficulté de se séparer un temps de sa mère et de la laisser en peine quelques jours. La réponse qu'il fit à sa mère, lorsqu'elle s'en plaignoit, apprend aux Roys que ceux à qui Dieu a commis le soin du bien général d'un royaume doivent toujours le préférer à toutes les obligations particulières.»

(_Relation de M. de Fontrailles._)

Ici le Roi prit un visage un peu plus affable, mais toujours froid, et le Cardinal, jugeant qu'il n'irait pas plus loin pour ce soir dans la persuasion, se résolut tout à coup à faire la plus puissante des diversions et à attaquer l'ennemi en face. Continuant donc à regarder fixement le Roi, il dit froidement:

--Est-ce donc pour cela que vous avez permis ma mort?

--Moi? dit le Roi: on vous a trompé; j'ai bien entendu parler de conjuration, et je voulais vous en dire quelque chose; mais je n'ai rien ordonné contre vous.

--Ce n'est pas ce que disent les conjurés, Sire; cependant j'en dois croire Votre Majesté, et je suis bien aise pour elle que l'on se soit trompé. Mais quel avis daignez-vous me donner?

--Je... voulais vous dire franchement entre nous que vous feriez bien de prendre garde à MONSIEUR...

--Ah! Sire, je ne puis le croire à présent, car voici une lettre qu'il vient de m'envoyer pour vous, et il semblerait avoir été coupable envers Votre Majesté même.

Le Roi, étonné, lut:

«MONSEIGNEUR,

«Je suis au désespoir d'avoir encore manqué à la fidélité que je dois à Votre Majesté; je la supplie très humblement d'agréer que je lui en demande un million de pardons, avec un compliment de soumission et de repentance.

«Votre très humble sujet,

«GASTON.»

--Qu'est-ce que cela veut dire? s'écria Louis; osaient-ils s'armer contre moi-même aussi?

--_Aussi!_ dit tout bas le Cardinal, se mordant les lèvres; puis il reprit:--Oui, Sire, aussi; c'est ce que me ferait croire jusqu'à un certain point ce petit rouleau de papiers.

Et il tirait, en parlant, un parchemin roulé d'un morceau de bois de sureau creux, et le déployait sous les yeux du Roi.

--C'est tout simplement un traité avec l'Espagne, auquel, par exemple, je ne crois pas que Votre Majesté ait souscrit. Vous pouvez en voir les vingt articles bien en règle[29]. Tout est prévu, la place de sûreté, le nombre des troupes, les secours d'hommes et d'argent.

[29] Les articles de ce traité sont rapportés en détail dans la _Relation de Fontrailles_. V. les notes.

--Les traîtres! s'écria Louis agité. Il faut les faire saisir: mon frère renonce et se repent; mais faites arrêter le duc de Bouillon...

--Oui, Sire.

--Ce sera difficile au milieu de son armée d'Italie.

--Je réponds de son arrestation sur ma tête, Sire: mais ne reste-t-il pas un autre nom?

--Lequel?... quoi?... Cinq-Mars! dit le Roi en balbutiant.

--Précisément, Sire, dit le Cardinal.

--Je le vois bien... Mais je crois que l'on pourrait...

--Écoutez-moi, dit tout à coup Richelieu d'une voix tonnante, il faut que tout finisse aujourd'hui. Votre favori est à cheval à la tête de son parti; choisissez entre lui et moi. Livrez l'enfant à l'homme ou l'homme à l'enfant, il n'y a pas de milieu.

--Eh! que voulez-vous donc si je vous favorise? dit le Roi.

--Sa tête et celle de son confident.

--Jamais... c'est impossible! reprit le Roi avec horreur et tombant dans la même irrésolution où il était avec Cinq-Mars contre Richelieu. Il est mon ami aussi bien que vous; mon coeur souffre de l'idée de sa mort. Pourquoi aussi n'étiez-vous pas d'accord tous les deux? pourquoi cette division? C'est ce qui l'a amené jusque-là. Vous avez fait mon désespoir: vous et lui, vous me rendez le plus malheureux des hommes!

Louis cachait sa tête dans ses deux mains en parlant et peut-être versait-il des larmes; mais l'inflexible ministre le suivait des yeux comme on regarde sa proie, et sans pitié, sans lui accorder un moment pour respirer, profita au contraire de ce trouble pour parler plus longtemps.

--Est-ce ainsi, disait-il, avec une parole dure et froide, que vous vous rappelez les commandements que Dieu même vous a faits par la bouche de votre confesseur? Vous me dites un jour que l'Église vous ordonnait expressément de révéler à votre premier ministre tout ce que vous entendriez contre lui, et je n'ai jamais rien su par vous de ma mort prochaine. Il a fallu que des amis plus fidèles vinssent m'apprendre la conjuration, que les coupables eux-mêmes, par un coup de la Providence, se livrassent à moi pour me faire l'aveu de leurs fautes. Un seul, le plus endurci, le moindre de tous, résiste encore; et c'est lui qui a tout conduit, c'est lui qui livre la France à l'étranger, qui renverse en un jour l'ouvrage de mes vingt années, soulève les Huguenots du Midi, appelle aux armes tous les ordres de l'État, ressuscite des prétentions écrasées, et rallume enfin la Ligue éteinte par votre père; car c'est elle, ne vous y trompez pas, c'est elle qui relève toutes ses têtes contre vous. Êtes-vous prêt au combat? où donc est votre massue?

Le Roi, anéanti, ne répondait pas et cachait toujours sa tête dans ses mains. Le Cardinal, inexorable, croisa les bras et poursuivit:

--Je crains qu'il ne vous vienne à l'esprit que c'est pour moi que je parle. Croyez-vous vraiment que je ne me juge pas, et qu'un tel adversaire m'importe beaucoup? En vérité, je ne sais à quoi il tient que je vous laisse faire, et mettre cet immense fardeau de l'État dans la main de ce jouvenceau. Vous pensez bien que depuis vingt ans que je connais votre cour je ne suis pas sans m'être assuré quelque retraite où, malgré vous-même, je pourrais aller, de ce pas, achever les six mois peut-être qu'il me reste de vie. Ce serait un curieux spectacle pour moi que celui d'un tel règne! Que répondrez-vous, par exemple, lorsque tous ces petits potentats, se relevant dès que je ne pèserai plus sur eux, viendront à la suite de votre frère vous dire, comme ils l'osèrent à Henri IV sur son trône: «Partagez-nous tous les grands gouvernements à titres héréditaires et de souveraineté, nous serons contents[30]!» Vous le ferez, je n'en doute pas, et c'est la moindre chose que vous puissiez accorder à ceux qui vous auront délivré de Richelieu; et ce sera plus heureux peut-être, car pour gouverner l'Ile-de-France, qu'ils vous laisseront sans doute comme domaine originaire, votre nouveau ministre n'aura pas besoin de tant de papiers.

[30] _Mémoires de Sully_, 1595.

En parlant, il poussa avec colère la vaste table qui remplissait presque la chambre, et que surchargeaient des papiers et des portefeuilles sans nombre.

Louis fut tiré de son apathique méditation par l'excès d'audace de ce discours; il leva la tête et sembla un instant avoir pris une résolution par crainte d'en prendre une autre.

--Eh bien, monsieur, dit-il, je répondrai que je veux régner par moi seul.

--A la bonne heure, dit Richelieu, mais je dois vous prévenir que les affaires du moment sont difficiles. Voici l'heure où l'on m'apporte mon travail ordinaire.

--Je m'en charge, reprit Louis, j'ouvrirai les portefeuilles, je donnerai mes ordres.

--Essayez donc, dit Richelieu, je me retire, et, si quelque chose vous arrête, vous m'appellerez.

Il sonna: à l'instant même et comme s'ils eussent attendu le signal, quatre vigoureux valets de pied entrèrent et emportèrent son fauteuil et sa personne dans un autre appartement; car, nous l'avons dit, il ne pouvait plus marcher. En passant dans la chambre où travaillaient les secrétaires, il dit à haute voix:

--Qu'on prenne les ordres de Sa Majesté.