Cinq-Mars; ou, Une conjuration sous Louis XIII (Tome 2 of 2)
Part 12
--Mais sans bénédiction, reprit Anne d'Autriche, sans mariage enfin: aucun prêtre ne l'eût osé; le vôtre même ne l'a pas fait, et me l'a dit. Taisez-vous, ajouta-t-elle en posant ses deux belles mains sur la bouche de Marie, taisez-vous! Vous allez me dire que Dieu a entendu vos serments, que vous ne pouvez vivre sans lui, que vos destinées sont inséparables, que la mort seule peut briser votre union: propos de votre âge, délicieuses chimères d'un moment dont vous sourirez un jour, heureuse de ne pas avoir à les pleurer toute votre vie. De toutes ces jeunes femmes si brillantes que vous voyez autour de moi, à la cour, il n'en est pas une qui n'ait eu, à votre âge, quelque beau songe d'amour comme le vôtre, qui n'ait formé de ces liens que l'on croit indissolubles, et n'ait fait en secret d'éternels serments. Eh bien, ces songes sont évanouis, ces noeuds rompus, ces serments oubliés; et pourtant vous les voyez femmes et mères heureuses, entourées des honneurs de leur rang; elles viennent rire et danser tous les soirs... Je devine encore ce que vous voulez me dire... Elles n'aimaient pas autant que vous, n'est-ce pas? Eh bien, vous vous trompez, ma chère enfant; elles aimaient autant et ne pleuraient pas moins. Mais c'est ici que je dois vous apprendre à connaître ce grand mystère qui fait votre désespoir, parce que vous ignorez le mal qui vous dévore. Notre existence est double, mon amie: notre vie intérieure, celle de nos sentiments, nous travaille avec violence, tandis que la vie extérieure nous domine malgré nous. On n'est jamais indépendante des hommes, et surtout dans une condition élevée. Seule, on se croit maîtresse de sa destinée; mais la vue de trois personnes qui surviennent nous rend toutes nos chaînes en nous rappelant notre rang et notre entourage. Que dis-je? soyez enfermée et livrée à tout ce que les passions vous feront naître de résolutions courageuses et extraordinaires, vous suggèreront de sacrifices merveilleux, il suffira d'un laquais qui viendra vous demander vos ordres pour rompre le charme et vous rappeler votre existence réelle. C'est ce combat entre vos projets et votre position qui vous tue; vous vous en voulez intérieurement, vous vous faites d'amers reproches.
Marie détourna la tête.
--Oui, vous vous croyez bien criminelle. Pardonnez-vous, Marie: tous les hommes sont des êtres tellement relatifs et dépendants les uns des autres, que je ne sais si les grandes retraites du monde, que nous voyons quelquefois, ne sont pas faites pour le monde même: le désespoir a sa recherche et la solitude sa coquetterie. On prétend que les plus sombres ermites n'ont pu se retenir de s'informer de ce qu'on disait d'eux. Ce besoin de l'opinion générale est un bien, en ce qu'il combat presque toujours victorieusement ce qu'il y a de déréglé dans notre imagination, et vient à l'aide des devoirs que l'on oublie trop aisément. On éprouve, vous le sentirez, j'espère, en reprenant son sort tel qu'il doit être, après le sacrifice de ce qui détournait de la raison, la satisfaction d'un exilé qui rentre dans sa famille, d'un malade qui revoit le jour et le soleil après une nuit troublée par le cauchemar. C'est ce sentiment d'un être revenu, pour ainsi dire, à son état naturel, qui donne le calme que vous voyez dans bien des yeux qui ont eu leurs larmes aussi; car il est peu de femmes qui n'aient connu les vôtres. Vous vous trouveriez parjure en renonçant à Cinq-Mars? Mais rien ne vous lie; vous vous êtes plus qu'acquittée envers lui en refusant, durant plus de deux années, les mains royales qui vous étaient présentées. Eh! qu'a-t-il fait, après tout, cet amant si passionné? Il s'est élevé pour vous atteindre; mais l'ambition, qui vous semble ici avoir aidé l'amour, ne pourrait-elle pas s'être aidée de lui? Ce jeune homme me semble être bien profond, bien calme dans ses ruses politiques, bien indépendant dans ses vastes résolutions, dans ses monstrueuses entreprises, pour que je le croie uniquement occupé de sa tendresse. Si vous n'aviez été qu'un moyen au lieu d'un but, que diriez-vous?
--Je l'aimerais encore, répondit Marie. Tant qu'il vivra, je lui appartiendrai, madame.
--Mais tant que je vivrai, moi, dit la Reine avec fermeté, je m'y opposerai.
A ces derniers mots, la pluie et la grêle tombèrent sur le balcon avec violence; la Reine en profita pour quitter brusquement la porte et rentrer dans les appartements, où la duchesse de Chevreuse, Mazarin, Mme de Guémenée et le prince Palatin attendaient depuis un moment. La Reine marcha au-devant d'eux. Marie se plaça dans l'ombre près d'un rideau, afin qu'on ne vît pas la rougeur de ses yeux. Elle ne voulut point d'abord se mêler à la conversation trop enjouée; cependant quelques mots attirèrent son attention. La Reine montrait à la princesse de Guémenée des diamants qu'elle venait de recevoir de Paris.
--Quant à cette couronne, elle ne m'appartient pas, le Roi a voulu la faire préparer pour la future Reine de Pologne; on ne sait qui ce sera.
Puis, se tournant vers le prince Palatin:
--Nous vous avons vu passer, prince; chez qui donc alliez-vous?
--Chez Mlle la duchesse de Rohan, répondit le Polonais.
L'insinuant Mazarin, qui profitait de tout pour chercher à deviner les secrets et à se rendre nécessaire par des confidences arrachées, dit en s'approchant de la Reine:
--Cela vient à propos quand nous parlions de la couronne de Pologne.
Marie, qui écoutait, ne put soutenir ce mot devant elle, et dit à Mme de Guémenée, qui était à ses côtés:
--Est-ce que M. de Chabot est roi de Pologne!
La Reine entendit ce mot, et se réjouit de ce léger mouvement d'orgueil. Pour en développer le germe, elle affecta une attention approbative pour la conversation qui suivit et qu'elle encourageait.
La princesse de Guémenée se récriait:
--Conçoit-on un semblable mariage? on ne peut le lui ôter de la tête. Enfin, cette même Mlle de Rohan, que nous vîmes toutes si fière, après avoir refusé le comte de Soissons, le duc de Weymar et le duc de Nemours, n'épouser qu'un gentilhomme! cela fait pitié, en vérité! Où allons-nous? on ne sait ce que cela deviendra.
Mazarin ajoutait d'un ton équivoque:
--Eh quoi! est-ce bien vrai? aimer! à la cour! un amour véritable, profond! cela peut-il se croire?
Pendant ceci, la Reine continuait à fermer et rouvrir, en jouant, la nouvelle couronne.
--Les diamants ne vont bien qu'aux cheveux noirs, dit-elle; voyons, donnez votre front, Marie...
Mais elle va à ravir, continua-t-elle.
--On la croirait faite pour madame la princesse, dit le Cardinal.
--Je donnerais tout mon sang pour qu'elle demeurât sur ce front, dit le prince Palatin.
Marie laissa voir, à travers les larmes qu'elle avait encore sur les joues, un sourire enfantin et involontaire, comme un rayon de soleil à travers la pluie; puis, tout à coup, devenant d'une excessive rougeur, elle se sauva en courant dans les appartements.
On riait. La Reine la suivit des yeux, sourit, donna sa main à baiser à l'ambassadeur polonais, et se retira pour écrire une lettre.
CHAPITRE XXIV
LE TRAVAIL
Peu d'espérance doiuent auoir les pauures et menues gens au fait de ce monde, puisque si grand Roy a tant souffert et tant trauaillé.
PHILIPPE DE COMINES.
Un soir, devant Perpignan, il se passa une chose inaccoutumée. Il était dix heures et tout dormait. Les opérations lentes et presque suspendues du siège avaient engourdi le camp et la ville. Chez les Espagnols on s'occupait peu des Français, toutes les communications étant libres vers la Catalogne, comme en temps de paix; et dans l'armée française tous les esprits étaient travaillés par cette secrète inquiétude qui annonce les grands événements. Cependant tout était calme en apparence; on n'entendait que le bruit des pas mesurés des sentinelles. On ne voyait, dans la nuit sombre, que la petite lumière rouge de la mèche toujours fumante de leurs fusils, lorsque tout à coup les trompettes des Mousquetaires, des Chevau-légers et des Gens d'armes sonnèrent presque en même temps le _boute selle_ et _à cheval_. Tous les factionnaires crièrent aux armes, et on vit les sergents de bataille, portant des flambeaux, aller de tente en tente, une longue pique à la main, pour réveiller les soldats, les ranger en ligne et les compter. De longs pelotons marchaient dans un sombre silence, circulaient dans les rues du camp et venaient prendre leur place de bataille; on entendait le choc des bottes pesantes et le bruit du trot des escadrons, annonçant que la cavalerie faisait les mêmes dispositions. Après une demi-heure de mouvements, les bruits cessèrent, les flambeaux s'éteignirent et tout rentra dans le calme; seulement l'armée était debout.
Des flambeaux intérieurs faisaient briller comme une étoile l'une des dernières tentes du camp; on distinguait, en approchant, cette petite pyramide blanche et transparente; sur sa toile se dessinaient deux ombres qui allaient et venaient. Dehors plusieurs hommes à cheval attendaient; dedans étaient de Thou et Cinq-Mars.
A voir ainsi levé et armé à cette heure le pieux et sage de Thou, on l'aurait pris pour un des chefs de la révolte. Mais en examinant de plus près sa contenance sévère et ses regards mornes, on aurait compris bientôt qu'il la blâmait et s'y laissait conduire et compromettre par une résolution extraordinaire qui l'aidait à surmonter l'horreur qu'il avait de l'entreprise en elle-même. Depuis le jour où Henri d'Effiat lui avait ouvert son coeur et confié tout son secret, il avait vu clairement que toute remontrance était inutile auprès d'un jeune homme aussi fortement résolu. Il avait même compris plus que M. de Cinq-Mars ne lui avait dit, il avait vu dans l'union secrète de son ami avec la princesse Marie un de ces liens d'amour dont les fautes mystérieuses et fréquentes, les abandons voluptueux et involontaires, ne peuvent être trop tôt épurés par les publiques bénédictions. Il avait compris ce supplice impossible à supporter plus longtemps d'un amant, maître adoré de cette jeune personne, et qui chaque jour était condamné à paraître devant elle en étranger et à recevoir les confidences politiques des mariages que l'on préparait pour elle. Le jour où il avait reçu son entière confession, il avait tout tenté pour empêcher Cinq-Mars d'aller dans ses projets jusqu'à l'alliance étrangère. Il avait évoqué les plus graves souvenirs et les meilleurs sentiments, sans autre résultat que de rendre plus rude vis-à-vis de lui la résolution invincible de son ami. Cinq-Mars, on s'en souvient, lui avait dit durement: «_Eh! vous ai-je prié de prendre part à la conjuration?_» et lui, il n'avait voulu promettre que de ne pas le dénoncer, et il avait rassemblé toutes ses forces contre l'amitié pour dire: «_N'attendez rien de plus de ma part si vous signez ce traité._» Cependant Cinq-Mars avait signé le traité, et de Thou était encore là, près de lui.
L'habitude de discuter familièrement les projets de son ami les lui avait peut-être rendus moins odieux; son mépris pour les vices du Cardinal-Duc, son indignation de l'asservissement des Parlements, auxquels tenait sa famille, et de la corruption de la justice; les noms puissants et surtout les nobles caractères des personnages qui dirigeaient l'entreprise, tout avait contribué à adoucir sa première et douloureuse impression. Ayant une fois promis le secret à M. de Cinq-Mars, il se considérait comme pouvant accepter en détail toutes les confidences secondaires; et, depuis l'événement fortuit qui l'avait compromis chez Marion de Lorme parmi les conjurés, il se regardait comme lié par l'honneur avec eux, et engagé à un silence inviolable. Depuis ce temps il avait vu Monsieur, le duc de Bouillon et Fontrailles; ils s'étaient accoutumés à parler devant lui sans crainte, et lui à les entendre sans colère. A présent les dangers de son ami l'entraînaient dans leur tourbillon comme un aimant invincible. Il souffrait dans sa conscience; mais il suivait Cinq-Mars partout où il allait, sans vouloir, par délicatesse excessive, hasarder désormais une seule réflexion qui eût pu ressembler à une crainte personnelle. Il avait donné sa vie tacitement, et eût jugé indigne de tous deux de faire signe de la vouloir reprendre.
Le Grand-Écuyer était couvert de sa cuirasse, armé, et chaussé de larges bottes. Un énorme pistolet était posé sur sa table, entre deux flambeaux, avec sa mèche allumée; une montre pesante dans sa boîte de cuivre devant le pistolet. De Thou, couvert d'un manteau noir, se tenait immobile, les bras croisés; Cinq-Mars se promenait, les bras derrière le dos, regardant de temps à autre l'aiguille trop lente à son gré; il entr'ouvrit sa tente et regarda le ciel, puis revint:
--Je ne vois pas mon étoile en haut, dit-il, mais n'importe! elle est là, dans mon coeur.
--Le temps est sombre, dit de Thou.
--Dites que le temps s'avance. Il marche, mon ami, il marche; encore vingt minutes, et tout sera fait. L'armée attend le coup de pistolet pour commencer.
De Thou tenait à la main un crucifix d'ivoire, et portait ses regards tantôt sur la croix, tantôt au ciel.
--Voici l'heure, disait-il, d'accomplir le sacrifice; je ne me repens pas, mais que la coupe du péché a d'amertume pour mes lèvres! J'avais voué mes jours à l'innocence et aux travaux de l'esprit, et me voici prêt à commettre le crime et à saisir l'épée.
Mais, prenant avec force la main de Cinq-Mars:
--C'est pour vous, c'est pour vous, ajouta-t-il avec l'élan d'un coeur aveuglément dévoué; je m'applaudis de mes erreurs si elles tournent à votre gloire, je ne vois que votre bonheur dans ma faute. Pardonnez-moi un moment de retour vers les idées habituelles de toute ma vie.
Cinq-Mars le regardait fixement, et une larme coulait lentement sur sa joue.
--Vertueux ami, dit-il, puisse votre faute ne retomber que sur ma tête! Mais espérons que Dieu, qui pardonne à ceux qui aiment, sera pour nous; car nous sommes criminels: moi par amour, et vous par amitié.
Mais tout à coup, regardant la montre, il prit le long pistolet dans ses mains, et considéra la mèche fumante d'un air farouche. Ses longs cheveux tombaient sur son visage comme la crinière d'un jeune lion.
--Ne te consume pas, s'écria-t-il, brûle lentement! Tu vas allumer un incendie que toutes les vagues de l'Océan ne sauraient éteindre; la flamme va bientôt éclairer la moitié d'un monde, et il se peut qu'on aille jusqu'au bois des trônes. Brûle lentement, flamme précieuse, les vents qui t'agiteront sont violents et redoutables: l'amour et la haine. Conserve-toi, ton explosion va retentir au loin, et trouvera des échos dans la chaumière du pauvre et dans le palais du Roi. Brûle, brûle, flamme chétive, tu es pour moi le sceptre et la foudre.
De Thou, tenant toujours la petite croix d'ivoire, disait à voix basse:
--Seigneur, pardonnez-nous le sang qui sera versé; nous combattrons le méchant et l'impie!
Puis, élevant la voix:
--Mon ami, la cause de la vertu triomphera, dit-il, elle triomphera seule. C'est Dieu qui a permis que le traité coupable ne nous parvînt pas: ce qui faisait le crime est anéanti, sans doute; nous combattrons sans l'étranger, et peut-être même ne combattrons-nous pas; Dieu changera le coeur du roi.
--Voici l'heure, voici l'heure! dit Cinq-Mars les yeux attachés sur la montre avec une sorte de rage joyeuse: encore quelques minutes, et les Cardinalistes du camp seront écrasés; nous marcherons sur Narbonne, il est là... Donnez ce pistolet.
A ces mots, il ouvrit brusquement sa tente et prit la mèche du pistolet.
--Courrier de Paris! courrier de la cour! cria une voix au dehors.
Et un homme couvert de sueur, haletant de fatigue, se jeta en bas de son cheval, entra, et remit une petite lettre à Cinq-Mars.
--De la Reine, monseigneur, dit-il.
Cinq-Mars pâlit, et lut:
«MONSIEUR LE MARQUIS DE CINQ-MARS,
«Je vous fais cette lettre pour vous conjurer et prier de rendre à ses devoirs notre bien-aimée fille adoptive et amie, la princesse Marie de Gonzague, que votre affection détourne seule du royaume de Pologne à elle offert. J'ai sondé son âme; elle est bien jeune encore, et _j'ai lieu de croire_ qu'elle accepterait la couronne avec _moins d'efforts et de douleur que vous ne le pensez peut-être_.
«C'est pour elle que vous avez entrepris une guerre qui va mettre à feu et à sang mon beau et cher pays de France; je vous conjure et supplie d'agir en gentilhomme, et de délier noblement la duchesse de Mantoue des promesses qu'elle aura pu vous faire. Rendez ainsi le repos à son âme et la paix à notre cher pays.
«La Reine, qui se jette à vos pieds, s'il le faut.
«ANNE.»
Cinq-Mars remit avec calme le pistolet sur la table; son premier mouvement avait fait tourner le canon contre lui-même; cependant il le remit, et, saisissant vite un crayon, il écrivit sur le revers de la même lettre:
«MADAME,
«Marie de Gonzague étant ma femme, ne peut être reine de Pologne qu'après ma mort; je meurs.
«CINQ-MARS.»
Et comme s'il n'eût pas voulu se donner un instant de réflexion, la mettant de force dans la main du courrier:
--A cheval! à cheval! lui dit-il d'un ton furieux: si tu demeures un instant de plus, tu es mort.
Il le vit partir et rentra.
Seul avec son ami, il resta un instant debout mais pâle, mais l'oeil fixe et regardant la terre comme un insensé. Il se sentit chanceler.
--De Thou! s'écria-t-il.
--Que voulez-vous, ami, cher ami? je suis près de vous. Vous venez d'être grand, bien grand! sublime!
--De Thou! cria-t-il encore d'une voix étouffée.
Et il tomba la face contre terre, comme tombe un arbre déraciné.
Les vastes tempêtes prennent différents aspects, selon les climats où elles passent; celles qui avaient une étendue terrible dans les pays du nord se rassemblent, dit-on, en un seul nuage sous la zone torride, d'autant plus redoutables qu'elles laissent à l'horizon toute sa pureté, et que les vagues en fureur réfléchissent encore l'azur du ciel en se teignant du sang de l'homme. Il en est de même des grandes passions: elles prennent d'étranges aspects, selon nos caractères; mais qu'elles sont terribles dans les coeurs vigoureux qui ont conservé leur force sous le voile des formes sociales! Quand la jeunesse et le désespoir viennent à se réunir, on ne peut dire à quelles fureurs ils se porteront, ou quelle sera leur résignation subite; on ne sait si le volcan va faire éclater la montagne, ou s'il s'éteindra tout à coup dans ses entrailles.
De Thou épouvanté releva son ami, le sang ruisselait par ses narines et ses oreilles; il l'aurait cru mort si des torrents de larmes n'eussent coulé de ses yeux; c'était le seul signe de sa vie: mais tout à coup il rouvrit ses paupières, regarda autour de lui, et, avec une force de tête extraordinaire, reprit toutes ses pensées et la puissance de sa volonté.
--Je suis en présence des hommes, dit-il, il faut en finir avec eux. Mon ami, il est onze heures et demie; l'heure du signal est passée; donnez pour moi l'ordre de rentrer dans les quartiers; c'était une fausse alerte que j'expliquerai ce soir même.
De Thou avait déjà senti l'importance de cet ordre: il sortit et revint sur-le-champ; il retrouva Cinq-Mars assis, calme, et cherchant à faire disparaître le sang de son visage.
--De Thou, dit-il en le regardant fixement, retirez-vous, vous me gênez.
--Je ne vous quitte pas, répondit celui-ci.
--Fuyez, vous dis-je, les Pyrénées ne sont pas loin. Je ne sais plus parler longtemps, même pour vous; mais si vous restez avec moi vous mourrez, je vous en avertis.
--Je reste, dit encore de Thou.
--Que Dieu vous préserve donc! reprit Cinq-Mars, car je n'y pourrai rien, ce moment passé. Je vous laisse ici. Appelez Fontrailles et tous les conjurés, distribuez-leur ces passeports, qu'ils s'enfuient sur-le-champ; dites-leur que tout est manqué et que je les remercie. Pour vous, encore une fois, partez avec eux, je vous le demande; mais, quoi que vous fassiez, sur votre vie, ne me suivez pas. Je vous jure de ne point me frapper moi-même.
A ces mots, serrant la main de son ami sans le regarder, il s'élança brusquement hors de sa tente.
Cependant à quelques lieues de là se tenaient d'autres discours. A Narbonne, dans le même cabinet où nous vîmes autrefois Richelieu régler avec Joseph les intérêts de l'État, étaient encore assis ces deux hommes, à peu près les mêmes; le ministre, cependant fort vieilli par trois ans de souffrances, et le capucin aussi effrayé du résultat de ses voyages que son maître était tranquille.
Le Cardinal, assis dans sa chaise longue et les jambes liées et entourées d'étoffes chaudes et fourrées, tenait sur ses genoux trois jeunes chats qui se roulaient et se culbutaient sur sa robe rouge; de temps en temps il en prenait un, et le plaçait sur les autres pour perpétuer leurs jeux; il riait en les regardant; sur ses pieds était couchée leur mère, comme un énorme manchon et une fourrure vivante.
Joseph, assis près de lui, renouvelait le récit de tout ce qu'il avait entendu dans le confessionnal; pâlissant encore du danger qu'il avait couru d'être découvert ou tué par Jacques, il finit par ces paroles:
--Enfin, monseigneur, je ne puis m'empêcher d'être troublé jusqu'au fond du coeur lorsque je me rappelle les périls qui menaçaient et menacent encore Votre Eminence. Des spadassins s'offraient pour vous poignarder; je vois en France toute la cour soulevée contre vous, la moitié de l'armée et deux provinces; à l'étranger, l'Espagne et l'Autriche prêtes à fournir des troupes; partout des pièges ou des combats, des poignards ou des canons!...
Le Cardinal bâilla trois fois sans cesser son jeu, et dit:
--C'est un bien joli animal qu'un chat! c'est un tigre de salon: quelle souplesse! quelle finesse extraordinaire! Voyez ce petit jaune qui fait semblant de dormir pour que l'autre rayé ne prenne pas garde à lui, et tombe sur son frère; et celui-là, comme il le déchire! voyez comme il lui enfonce ses griffes dans le côté! Il le tuerait, je crois, il le mangerait, s'il était plus fort! C'est très plaisant! quels jolis animaux!
Il toussa, éternua assez longtemps, puis reprit:
--Messire Joseph, je vous ai fait dire de ne me parler d'affaires qu'après mon souper; j'ai faim maintenant et ce n'est pas mon heure; mon médecin Chicot m'a recommandé la régularité, et j'ai ma douleur au côté. Voici quelle sera ma soirée, ajouta-t-il en regardant l'horloge: à neuf heures, nous règlerons les affaires de M. le Grand; à dix, je me ferai porter autour du jardin pour prendre l'air au clair de la lune; ensuite je dormirai une heure ou deux; à minuit, le Roi viendra, et à quatre heures vous pourrez repasser pour prendre les divers ordres d'arrestations, condamnations ou autres que j'aurai à vous donner pour les provinces, Paris ou les armées de Sa Majesté.
Richelieu dit tout ceci avec le même son de voix et une prononciation uniforme, altérée seulement par l'affaiblissement de sa poitrine et la perte de plusieurs dents.
Il était sept heures du soir; le capucin se retira. Le Cardinal soupa avec la plus grande tranquillité, et quand l'horloge frappa huit heures et demie, il fit appeler Joseph, et lui dit lorsqu'il fut assis près de la table:
--Voilà donc tout ce qu'ils ont pu faire contre moi pendant plus de deux années! Ce sont de pauvres gens, en vérité! Le duc de Bouillon même, que je croyais assez capable, se perd tout à fait dans mon esprit par ce trait; je l'ai suivi des yeux, et, je te le demande, a-t-il fait un pas digne d'un véritable homme d'Etat? Le Roi, MONSIEUR, et tous les autres, n'ont fait que se monter la tête ensemble contre moi, et ne m'ont seulement pas enlevé un homme. Il n'y a que ce petit Cinq-Mars qui ait de la suite dans les idées; tout ce qu'il a fait était conduit d'une manière surprenante: il faut lui rendre justice, il avait des dispositions; j'en aurais fait mon élève sans la roideur de son caractère; mais il m'a rompu en visière, j'en suis bien fâché pour lui. Je les ai tous laissés nager plus de deux ans en pleine eau; à présent tirons le filet.