Cinq-Mars; ou, Une conjuration sous Louis XIII (Tome 2 of 2)
Part 11
--Oui; on l'appelle le _roi du Roi_. Tu sais? Cependant il y a un petit jeune homme qui est à peu près aussi fort que lui, et qu'on appelle M. le Grand. Ce petit bonhomme commande presque toute l'armée de Perpignan dans ce moment-ci, et il est arrivé il y a un mois; mais le vieux est toujours à Narbonne, et il est bien fin. Pour le Roi, il est tantôt comme ci, tantôt comme çà (en parlant, Houmain retournait sa main sur le dos et du côté de la paume); oui, entre le zist et le zest. Mais en attendant qu'il se décide, moi je suis pour le zist, c'est à dire Cardinaliste, et j'ai toujours fait les affaires de monseigneur, depuis la première qu'il me donna il y a bientôt trois ans. Je vais te la conter.
Il avait besoin de gens de caractère et d'esprit pour une petite expédition, et me fit chercher pour être lieutenant criminel.
--Ah! ah! c'est un joli poste, on me l'a dit.
--Oui, c'est un trafic comme le nôtre, où l'on vend la corde au lieu du fil; c'est moins honnête, car on tue plus souvent, mais aussi c'est plus solide: chaque chose a son prix.
--C'est juste, dit Jacques.
--Me voilà donc en robe rouge; je servis à en donner une jaune en soufre à un grand beau garçon qui était curé à Loudun, et qui était dans un couvent de nonnes comme un loup dans la bergerie: aussi il lui en cuisit.
--Ah! ah! ah! c'est fort drôle! s'écria Jacques en riant.
--Bois toujours, continua Houmain. Oui, je t'assure, Jago, que je l'ai vu, après l'affaire, réduit en petits tas noirs comme ce charbon, tiens, ce charbon-là au bout de mon poignard. Ce que c'est que de nous! voilà comme nous serons chez le diable.
--Oh! pas de ces plaisanteries-là! dit l'autre très gravement; vous savez bien que moi j'ai de la religion.
--Ah! je ne dis pas non: cela peut être, reprit Houmain du même ton. Richelieu est bien cardinal! mais, enfin, n'importe. Tu sauras que, comme j'étais rapporteur, cela me rapporta...
--Ah! de l'esprit, coquin!
--Oui, toujours un peu! Je dis donc que cela me rapporta cinq cents piastres; car Armand Duplessis paye bien son monde; il n'y a rien à dire, si ce n'est que l'argent n'est pas à lui; mais nous faisons tous comme cela. Alors, ma foi, j'ai voulu placer cet argent dans notre ancien négoce; je suis revenu ici. Le métier va bien, heureusement: il y a peine de mort contre nous, et la marchandise renchérit.
--Qu'est-ce que je vois là? s'écria Jacques; un éclair dans ce mois-ci!
--Oui, les orages vont commencer: il y en a déjà eu deux. Nous sommes dans le nuage; entends-tu les roulements? Mais ce n'est rien; va, bois toujours. Il est une heure du matin à peu près, nous achèverons l'outre et la nuit ensemble. Je te disais donc que je fis connaissance avec notre président, un grand drôle nommé Laubardemont. Je ne sais pas si tu le connais.
--Oui, oui, un peu, dit Jacques; c'est un fier avare; mais c'est égal, parle.
--Eh bien, comme nous n'avions rien de caché l'un pour l'autre, je lui dis mes petits projets de commerce, et lui recommandai, quand l'occasion des bonnes affaires se présenterait, de penser à son camarade du tribunal. Il n'y a pas manqué, je n'ai pas à me plaindre.
--Ah! ah! dit Jacques. Et qu'a-t-il fait?
--D'abord il y a deux ans qu'il m'a amené lui-même, en croupe, sa nièce, que tu as vue à la porte.
--Sa nièce! dit Jacques en se levant, et tu la traites comme une esclave! _Demonio!_
--Bois toujours, continua Houmain en attisant doucement la braise avec son poignard; c'est lui-même qui l'a désiré. Rassieds-toi.
Jacques se rassit.
--Je crois, poursuivit le contrebandier, qu'il n'aurait pas même été fâché de la savoir... tu m'entends. Il aurait mieux aimé la savoir sous la neige que dessus, mais il ne voulait pas l'y mettre lui-même, parce qu'il est bon parent, comme il le dit.
--Et comme je le sais, dit le nouveau venu, mais va...
--On conçoit qu'un homme comme lui, qui vit à la cour, n'aime pas avoir une nièce folle chez lui. C'est tout simple. Si j'avais continué aussi mon rôle d'homme de robe, j'en aurais fait autant en pareil cas. Mais ici nous ne représentons pas, comme tu vois, et je l'ai prise pour _criada_[18]: elle a montré plus de bon sens que je n'aurais cru, quoiqu'elle n'ait presque jamais dit qu'un seul mot, et qu'elle ait fait la délicate d'abord. A présent, elle brosse un mulet comme un garçon. Elle a un peu de fièvre depuis quelques jours cependant; mais ça finira de manière ou d'autre. Ah ça! ne va pas dire à Laubardemont qu'elle vit encore: il croirait que c'est par économie que je l'ai gardée pour servante.
[18] Servante.
--Comment! est-ce qu'il est ici? s'écria Jacques.
--Bois toujours, reprit le flegmatique Houmain, qui donnait lui-même un grand exemple de cette leçon, sa phrase favorite, et commençait à fermer à demi les yeux d'un air tendre. C'est, vois-tu, la seconde affaire que j'ai avec ce petit bon Lombard dimon, démon, des monts, comme tu voudras. Je l'aime comme mes yeux, et je veux que nous buvions à sa santé ce petit vin de Jurançon que voici; c'est le vin d'un luron, du feu roi Henri. Que nous sommes heureux ici! L'Espagne dans la main droite, la France dans la gauche, entre l'outre et la bouteille! La bouteille! j'ai quitté tout pour elle!
Et il fit sauter le goulot d'une bouteille de vin blanc. Après en avoir pris des longues gorgées, il continua, tandis que l'étranger le dévorait des yeux:
--Oui, il est ici, et il doit avoir froid aux pieds, car il court la montagne depuis la fin du jour avec des gardes à lui et nos camarades, tu sais, nos _bandoleros_, les vrais _contrabandistas_.
--Et pourquoi courent-ils? dit Jacques.
--Ah! voilà le plaisant de l'affaire! dit l'ivrogne. C'est pour arrêter deux coquins qui veulent apporter ici soixante mille soldats espagnols en papier dans leur poche. Tu ne comprends pas peut-être à demi-mot, croquant! hein! eh bien, c'est pourtant comme je te dis, dans leur propre poche!
--Si, si, je comprends! dit Jacques en tâtant son poignard dans sa ceinture et regardant la porte.
--Eh bien, enfant du diable, chantons la Tirana; prends ta bouteille, jette ton cigare, et chante.
A ces mots l'hôte, chancelant, se mit à chanter en espagnol, entrecoupant ses chants de rasades qu'il jetait dans son gosier en se renversant, tandis que Jacques, toujours assis, le regardait d'un oeil sombre à la lueur du brasier, et méditait ce qu'il allait faire.
Moi qui suis contrebandier et qui n'ai peur de rien, me voilà. Je les défie tous, je veille sur moi-même, et on me respecte[19].
_Ai, ai, ai, jaleo!_ Jeunes filles, jeunes filles, qui veut m'acheter du fil noir?
[19] Aucune expression française ne peut représenter la précision énergique de cette romance espagnole. Il faut l'entendre chanter par la voix nasillarde et éclatante, dure et molle, vive et nonchalante tour à tour de quelque Andalous qui caresse de l'extrémité des doigts les cordes d'une petite guitare. Le mouvement est celui d'une danse, et les pensées celles d'un chant de guerre.
Yo que soy contrabandista Y campo por mi respecto, A todos los désafio Pues a nadie tengo miedo.
Ay, jaleo! Muchachas. Quien me marca un hilo negro? Mi caballo esta cansado, Y yo me marcho corriendo.
La lueur d'un éclair entra par une petite lucarne, et remplit la chambre d'une odeur de soufre; une effroyable détonation le suivit de près: la cabane trembla, et une poutre tomba en dehors.
--Oh! eh! la maison! s'écria le buveur; le diable est chez nous! les amis ne viennent donc pas?
--Chantons, dit Jacques en rapprochant le bât sur lequel il était assis de celui de Houmain.
Celui-ci but pour se raffermir, et reprit:
_Jaleo! jaleo!_ mon cheval est fatigué! et moi je marche en courant près de lui. Aï! aï! aï! la ronde vient et la fusillade s'élève dans la montagne. Aï! aï! aï! mon petit cheval, tire-moi de ce danger. Vive! vive mon cheval! mon cheval qui a le chanfrein blanc! Jeunes filles, _jaleo!_ jeunes filles, achetez-moi du fil noir[20]!
[20] Ay! ay! que viene la ronda, Y se mueve el tiroteo; Ay! ay! cavallito mio, Ay! saca me deste aprieto.
Viva, viva mi cavallo, Cavallo mio carreto: Ay! jaleo! Muchachas, ay! jaleo...
En achevant, il sentit son siège vaciller, et tomba à la renverse; Jacques, après s'en être débarrassé ainsi, s'élançait vers la porte, lorsqu'elle s'ouvrit, et son visage se heurta contre la figure pâle et glacée de la folle. Il recula.
--Le juge! dit-elle en entrant.
Et elle tomba étendue sur la terre froide.
Jacques avait déjà passé un pied par-dessus elle; mais une autre figure apparut, livide et surprise, celle d'un homme de grande taille, couvert d'un manteau ruisselant de neige. Il recula encore, et rit d'horreur et de rage. C'était Laubardemont suivi d'hommes armés; ils se regardèrent.
--Eh! eh! ca...a...ma...ra...de coquin! dit Houmain, se relevant avec peine, serais-tu royaliste, par hasard?
Mais lorsqu'il vit ces deux hommes qui semblaient pétrifiés l'un par l'autre, il se tut comme eux, ayant la conscience de son ivresse, et s'approcha en trébuchant pour relever la folle, toujours étendue entre le juge et le capitaine. Le premier prit la parole.
--N'êtes-vous pas celui que nous poursuivions tout à l'heure?
--C'est lui, dirent les gens de sa suite tout d'une voix, l'autre est échappé.
Jacques recula jusqu'aux planches fendues qui formaient le mur chancelant de la case: s'enveloppant dans son manteau comme un ours acculé contre un arbre par une meute nombreuse, et voulant faire diversion et s'assurer un moment de réflexion, il répondit avec une voix forte et sombre:
--Le premier qui passera ce brasier et le corps de cette fille est un homme mort!
Et il tira un long poignard de son manteau. En ce moment, Houmain, agenouillé, retourna la tête de la jeune femme; les yeux en étaient fermés; il l'approcha du brasier, dont la lueur l'éclaira.
--Ah! grand Dieu! s'écria Laubardemont s'oubliant par effroi, Jeanne encore!
--Soyez tranquille, mon... on... seigneur, dit Houmain en essayant de soulever les longues paupières noires qui retombaient, et la tête qui se renversait comme un lin mouillé; soi...yez tranquille; ne...e...vou...ous fâchez pas, elle est bien morte, très morte.
Jacques posa le pied sur ce corps comme sur une barrière, et, se courbant avec un rire féroce sous le visage de Laubardemont, lui dit à demi-voix:
--Laisse-moi passer, et je ne te compromettrai pas, courtisan; je ne te dirai pas qu'elle fut ta nièce et que je suis ton fils.
Laubardemont se recueillit, regarda ses gens qui se pressaient autour de lui avec des carabines avancées, et leur faisant signe de se retirer à quelques pas, il répondit d'une voix très basse:
--Livre-moi le traité, et tu passeras.
--Le voilà dans ma ceinture; mais si l'on y touche, je t'appellerai mon père tout haut. Que dira ton maître?
--Donne-le-moi, et je te pardonnerai ta vie.
--Laisse-moi passer, et je te pardonnerai de me l'avoir donnée.
--Toujours le même, brigand?
--Oui, assassin!
--Que t'importe un enfant qui conspire? dit le juge.
--Que t'importe un vieillard qui règne? répondit l'autre.
--Donne-moi ce papier; j'ai fait serment de l'avoir.
--Laisse-le-moi, j'ai juré de le reporter.
--Quel peut être ton serment et ton Dieu? dit Laubardemont.
--Et le tien, reprit Jacques, est-ce le crucifix de fer rouge?
Mais, se levant entre eux, Houmain, riant et chancelant, dit au juge en lui frappant sur l'épaule:
--Vous êtes bien longtemps à vous expliquer, l'...ami; est-ce que vous le connaîtriez d'ancienne date? C'est... est un bon garçon.
--Moi! non! s'écria Laubardemont à haute voix, je ne l'ai jamais vu.
Pendant cet instant, Jacques, que protégeaient l'ivrogne et la petitesse de la chambre embarrassée, s'élança avec violence contre les faibles planches qui formaient le mur, d'un coup de talon en jeta deux dehors et passa par l'espace qu'elles avaient laissé. Tout ce côté de la cabane fut brisé, elle chancela tout entière: le vent y entra avec violence.
--Eh! eh! Demonio! santo Demonio! où vas-tu? s'écria le contrebandier; tu casses ma maison! et c'est le côté du Gave.
Tous s'approchèrent avec précaution, arrachèrent les planches qui restaient, et se penchèrent sur l'abîme. Ils contemplèrent un spectacle étrange: l'orage était dans toute sa force, et c'était un orage des Pyrénées; d'immenses éclairs partaient ensemble des quatre points de l'horizon, et leurs feux se succédaient si vite qu'on n'en voyait pas l'intervalle, et qu'ils paraissaient immobiles et durables: seulement la voûte flamboyante s'éteignait quelquefois tout à coup, puis reprenait ses lueurs constantes. Ce n'était plus la flamme qui semblait étrangère à cette nuit, c'était l'obscurité. L'on eût dit que, dans ce ciel naturellement lumineux, il se faisait des éclipses d'un moment: tant les éclairs étaient longs et tant leur absence était rapide! Les pics allongés et les rochers blanchis se détachaient sur ce fond rouge comme des blocs de marbre sur une coupole d'airain brûlant et simulant au milieu des frimas les prodiges du volcan; les eaux jaillissaient comme des flammes, les neiges s'écoulaient comme une lave éblouissante.
Dans leur amas mouvant se débattait un homme, et ses efforts le faisaient entrer plus en avant dans le gouffre tournoyant et liquide; ses genoux ne se voyaient déjà plus; en vain il tenait embrassé un énorme glaçon pyramidal et transparent, que les éclairs faisaient briller comme un rocher de cristal; ce glaçon même fondait par sa base et glissait lentement sur la pente du rocher. On entendait sous la nappe de neige le bruit des quartiers de granit qui se heurtaient, en tombant, à des profondeurs immenses. Cependant on aurait pu le sauver encore; l'espace de quatre pieds à peine le séparait de Laubardemont.
--J'enfonce! s'écria-t-il; tends-moi quelque chose et tu auras le traité.
--Donne-le-moi, et je te tendrai ce mousquet, dit le juge.
--Le voilà, dit le spadassin, puisque le diable est pour Richelieu.
Et, lâchant d'une main son glissant appui, il jeta un rouleau de bois dans la cabane. Laubardemont y rentra, se précipitant sur le traité comme un loup sur sa proie. Jacques avait en vain étendu son bras; on le vit glisser lentement avec le bloc énorme et dégelé qui croulait sur lui, et s'enfoncer sans bruit dans les neiges.
--Ah! misérable! tu m'as trompé! s'écria-t-il; mais on ne m'a pas pris le traité... je te l'ai donné... entends-tu... mon père!
Il disparut sous la couche épaisse et blanche de la neige; on ne vit plus à sa place que cette nappe éblouissante que sillonnait la foudre en s'y éteignant; on n'entendit plus que les roulements du tonnerre et le sifflement des eaux qui tourbillonnaient contre les rochers, car les hommes groupés autour d'un cadavre et d'un scélérat, dans la chambre à demi-brisée, se taisaient glacés par l'horreur, et craignaient que Dieu ne vînt à diriger la foudre[21].
[21] «Il vécut et mourut avec des brigands. Ne voilà-t-il pas une punition divine dans la famille de ce juge, pour expier en quelque façon la mort cruelle et impitoyable de ce pauvre _Grandier_, dont le sang crie vengeance?» (PATIN, lettre LXV, du 22 décembre 1631.)
CHAPITRE XXIII
L'ABSENCE
L'absence est le plus grand des maux, Non pas pour vous, cruelle!
LA FONTAINE.
Qui de nous n'a trouvé du charme à suivre des yeux les nuages du ciel? Qui ne leur a envié la liberté de leurs voyages au milieu des airs, soit lorsque, roulés en masse par les vents et colorés par le soleil, ils s'avancent paisiblement comme une flotte de sombres navires dont la proue serait dorée; soit lorsque, parsemés en légers groupes, ils glissent avec vitesse, sveltes et allongés comme des oiseaux de passage, transparents comme de vastes opales détachées du trésor des cieux, ou bien éblouissants de blancheur comme les neiges des monts que les vents emportent sur leurs ailes? L'homme est un lent voyageur qui envie ces passagers rapides, rapides moins encore que son imagination; ils ont vu pourtant, en un seul jour, tous les lieux qu'il aime par le souvenir ou l'espérance, ceux qui furent témoins de son bonheur ou de ses peines, et ces pays si beaux que l'on ne connaît pas, et où l'on croit tout rencontrer à la fois. Il n'est pas un endroit de la terre, sans doute, un rocher sauvage, une plaine aride où nous passons avec indifférence, qui n'ait été consacré dans la vie d'un homme et ne se peigne dans ses souvenirs; car, pareils à des vaisseaux délabrés, avant de trouver l'infaillible naufrage, nous laissons un débris de nous-mêmes sur tous les écueils.
Où vont-ils les nuages bleus et sombres de cet orage des Pyrénées? C'est le vent d'Afrique qui les pousse devant lui avec une haleine enflammée; ils volent, ils roulent sur eux-mêmes en grondant, jettent des éclairs devant eux, comme leurs flambeaux, et laissent pendre à leur suite une longue traînée de pluie comme une robe vaporeuse. Dégagés avec efforts des défilés de rochers qui avaient un moment arrêté leur course, ils arrosent, dans le Béarn, le pittoresque patrimoine de Henri IV; en Guienne, les conquêtes de Charles VII; dans la Saintonge, le Poitou, la Touraine, celles de Charles V et de Philippe-Auguste, et, se ralentissant enfin au-dessus du vieux domaine de Hugues Capet, s'arrêtèrent en murmurant sur les tours de Saint-Germain.
--Oh! madame, disait Marie de Mantoue à la Reine, voyez-vous quel orage vient du Midi?
--Vous regardez souvent de ce côté, ma chère, répondit Anne d'Autriche, appuyée sur le balcon.
--C'est le côté du soleil, madame.
--Et des tempêtes, dit la Reine, vous le voyez; croyez en mon amitié, mon enfant, ces nuages ne peuvent avoir rien vu d'heureux pour vous. J'aimerais mieux vous voir tourner les yeux vers le côté de la Pologne. Regardez à quel beau peuple vous pourriez commander.
En ce moment, pour éviter la pluie qui commençait, le prince Palatin passait rapidement sous les fenêtres de la Reine avec une suite nombreuse de jeunes Polonais à cheval; leurs vestes turques, couvertes de boutons de diamants, d'émeraudes et de rubis, leurs manteaux verts et gris de lin, les hautes plumes de leurs chevaux et leur air d'aventure les faisaient briller d'un singulier éclat auquel la cour s'était habituée sans peine. Ils s'arrêtèrent un moment, et le prince salua deux fois, pendant que le léger animal qu'il montait marchait de côté, tournant toujours le front vers les princesses; se cabrant et hennissant, il agitait les crins de son cou et semblait saluer en mettant sa tête entre ses jambes; toute sa suite répéta cette même évolution en passant. La princesse Marie s'était d'abord jetée en arrière, de peur que l'on ne distinguât les larmes de ses yeux; mais ce spectacle brillant et flatteur la fit revenir sur le balcon, et elle ne put s'empêcher de s'écrier:
--Que le Palatin monte avec grâce ce joli cheval! Il semble n'y pas songer.
La Reine sourit:
--Il songe à celle qui serait sa reine demain si elle voulait faire un signe de tête et laisser tomber sur ce trône un regard de ses grands yeux noirs en amande, au lieu d'accueillir toujours ces pauvres étrangers avec ce petit air boudeur, et en faisant la moue comme à présent.
Anne d'Autriche donnait en parlant un petit coup d'éventail sur les lèvres de Marie, qui ne put s'empêcher de sourire aussi; mais à l'instant elle baissa la tête en se le reprochant, et se recueillit pour reprendre sa tristesse qui commençait à lui échapper. Elle eut même besoin de contempler encore les gros nuages qui planaient sur le château.
--Pauvre enfant, continua la Reine, tu fais tout ce que tu peux pour être bien fidèle et te bien maintenir dans la mélancolie de ton roman; tu te fais mal en ne dormant plus pour pleurer et en cessant de manger à table; tu passes la nuit à rêver ou à écrire; mais, je t'en avertis, tu ne réussiras à rien, si ce n'est à maigrir, à être moins belle et à n'être pas reine. Ton Cinq-Mars est un petit ambitieux qui s'est perdu.
Voyant Marie cacher sa tête dans son mouchoir pour pleurer encore, Anne d'Autriche rentra un moment dans sa chambre en la laissant au balcon, et feignit de s'occuper à chercher des bijoux dans sa toilette; elle revint bientôt lentement et gravement se remettre à la fenêtre; Marie était plus calme, et regardait tristement la campagne, les collines de l'horizon, et l'orage qui s'étendait peu à peu.
La Reine reprit avec un ton plus grave:
--Dieu a eu plus de bonté pour vous que vos imprudences ne le méritaient peut-être, Marie; il vous a sauvée d'un grand péril; vous aviez voulu faire de grands sacrifices, mais heureusement ils ne se sont pas accomplis comme vous l'aviez cru. L'innocence vous a sauvée de l'amour; vous êtes comme une personne qui, croyant se donner un poison mortel, n'aurait pris qu'une eau pure et sans danger.
--Hélas! madame, que voulez-vous me dire? Ne suis-je pas assez malheureuse?
--Ne m'interrompez pas, dit la Reine; vous allez voir avec d'autres yeux votre position présente. Je ne veux point vous accuser d'ingratitude envers le Cardinal; j'ai trop de raisons de ne pas l'aimer! j'ai moi-même vu naître la conjuration. Cependant vous pourriez, ma chère, vous rappeler qu'il fut le seul en France à vouloir, contre l'avis de la Reine-mère et de la cour, la guerre du duché de Mantoue, qu'il arracha à l'Empire et à l'Espagne et rendit au duc de Nevers votre père; ici, dans ce château même de Saint-Germain, fut signé le traité qui renversait le duc de Guastalla[22]. Vous étiez bien jeune alors... On a dû vous l'apprendre pourtant. Voici toutefois que, par amour uniquement (je veux le croire comme vous), un jeune homme de vingt-deux ans est prêt à le faire assassiner...
[22] Le 19 mai 1632.
--Oh! madame, il en est incapable. Je vous jure qu'il l'a refusé...
--Je vous ai priée, Marie, de me laisser parler. Je sais qu'il est généreux et loyal; je veux croire que, contre l'usage de notre temps, il ait assez de modération pour ne pas aller jusque-là, et le tuer froidement, comme le chevalier de Guise a tué le vieux baron de Luz, dans la rue. Mais sera-t-il le maître de l'empêcher s'il le fait prendre à force ouverte? c'est ce que nous ne pouvons savoir plus que lui! Dieu seul sait l'avenir. Du moins est-il sûr que pour vous il l'attaque, et, pour le renverser, prépare la guerre civile, qui éclate peut-être à l'heure même où nous parlons, une guerre sans succès! De quelque manière qu'elle tourne, il ne peut réussir qu'à faire du mal, car MONSIEUR va abandonner la conjuration.
--Quoi! madame...
--Ecoutez-moi, vous dis-je, j'en suis certaine, je n'ai pas besoin de m'expliquer davantage. Que fera le Grand-Ecuyer? Le Roi, il l'a bien jugé, est allé consulter le Cardinal. Le consulter, c'est lui céder; mais le traité d'Espagne a été signé: s'il est découvert, que fera seul M. de Cinq-Mars? Ne tremblez pas ainsi, nous le sauverons, nous sauverons ses jours, je vous le promets; il en est temps... j'espère...
--Ah! madame, vous espérez! je suis perdue! s'écria Marie affaiblie et s'évanouissant à moitié.
--Asseyons-nous, dit la Reine.
Et, se plaçant près de Marie, à l'entrée de la chambre, elle poursuivit:
--Sans doute MONSIEUR traitera pour tous les conjurés en traitant pour lui, mais l'exil sera leur moindre peine, l'exil perpétuel. Voilà donc la duchesse de Nevers et de Mantoue, la princesse Marie de Gonzague, femme de M. Henri d'Effiat, marquis de Cinq-Mars, exilé!
--Eh bien, madame! je le suivrai dans l'exil: c'est mon devoir, je suis sa femme!... s'écria Marie en sanglotant; je voudrais déjà l'y savoir en sûreté.
--Rêves de dix-huit ans! dit la Reine en soutenant Marie. Réveillez-vous, enfant, réveillez-vous, il le faut; je ne veux nier aucune des qualités de M. de Cinq-Mars. Il a un grand caractère, un esprit vaste, un grand courage; mais il ne peut plus être rien pour vous, et heureusement vous n'êtes ni sa femme ni même sa fiancée.
--Je suis à lui, madame, à lui seul...