Cinq-Mars; ou, Une conjuration sous Louis XIII (Tome 2 of 2)

Part 10

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La vieille paroisse de Saint-Eustache était obscure; seulement, avec la lampe perpétuelle, brûlaient quatre flambeaux de cire jaune, qui, attachés au-dessus des bénitiers, contre les principaux piliers, jetaient une lueur rouge sur les marbres bleus et noirs de la basilique déserte. La lumière pénétrait à peine dans les niches enfoncées des ailes du pieux bâtiment. Dans une de ces chapelles, et la plus sombre, était ce confessionnal, dont une grille de fer assez élevée, et doublée de planches épaisses, ne laissait apercevoir que le petit dôme et la croix de bois. Là, s'agenouillèrent, de chaque côté, Cinq-Mars et Marie de Mantoue; ils ne se voyaient qu'à peine, et trouvèrent que, selon son usage, l'abbé Quillet, assis entre eux, les avait entendus depuis longtemps. Ils pouvaient entrevoir, à travers les petits grillages, l'ombre de son camail. Henri d'Effiat s'était approché lentement; il venait arrêter et régler, pour ainsi dire, le reste de sa destinée. Ce n'était plus devant son Roi qu'il allait paraître, mais devant une souveraine plus puissante, devant celle pour laquelle il avait entrepris son immense ouvrage. Il allait éprouver sa foi et tremblait.

Il frémit surtout lorsque sa jeune fiancée fut agenouillée en face de lui; il frémit parce qu'il ne put s'empêcher, à l'aspect de cet ange, de sentir tout le bonheur qu'il pourrait perdre; il n'osa parler le premier, et demeura encore un instant à contempler sa tête dans l'ombre, cette jeune tête sur laquelle reposaient toutes ses espérances. Malgré son amour, toutes les fois qu'il la voyait, il ne pouvait se garantir de quelque effroi d'avoir tant entrepris pour une enfant dont la passion n'était qu'un faible reflet de la sienne, et qui n'avait peut-être pas apprécié tous les sacrifices qu'il avait faits, son caractère ployé pour elle aux complaisances d'un courtisan condamné aux intrigues et aux souffrances de l'ambition, livré aux combinaisons profondes, aux criminelles méditations, aux sombres et violents travaux d'un conspirateur. Jusque-là, dans leurs secrètes et chastes entrevues, elle avait toujours reçu chaque nouvelle de ses progrès dans sa carrière avec les transports de plaisir d'un enfant, mais sans apprécier la fatigue de chacun de ces pas si pesants que l'on fait vers les honneurs, et lui demandant toujours avec naïveté quand il serait Connétable enfin, et quand ils se marieraient, comme si elle eût demandé quand il viendrait au carrousel, et si le temps était serein. Jusque-là, il avait souri de ces questions et de cette ignorance, pardonnable à dix-huit ans dans une jeune fille née sur un trône et accoutumée à des grandeurs pour ainsi dire naturelles et trouvées autour d'elle en venant à la vie; mais à cette heure, il fit de plus sérieuses réflexions sur ce caractère, et lorsque, sortant presque de l'assemblée imposante des conspirateurs, représentants de tous les ordres du royaume, son oreille où résonnaient encore les voix mâles qui avaient juré d'entreprendre une vaste guerre, fut frappée des premières paroles de celle pour qui elle était commencée, il craignit, pour la première fois, que cette sorte d'innocence ne fût de la légèreté et ne s'étendît jusqu'au coeur: il résolut de l'approfondir.

--Dieu! que j'ai peur, Henri! dit-elle en entrant dans le confessionnal; vous me faites venir sans gardes, sans carrosses; je tremble toujours d'être vue de mes gens en sortant de l'hôtel de Nevers. Faudra-t-il donc me cacher encore longtemps comme une coupable? La Reine n'a pas été contente lorsque je le lui ai avoué; si elle m'en parle encore, ce sera avec son air sévère que vous connaissez, et qui me fait toujours pleurer; j'ai bien peur.

Elle se tut, et Cinq-Mars ne répondit que par un profond soupir.

--Quoi! vous ne me parlez pas! dit-elle.

--Sont-ce bien là toutes vos terreurs! dit Cinq-Mars avec amertume.

--Dois-je en avoir de plus grandes? O mon ami! de quel ton, avec quelle voix me parlez-vous! êtes-vous fâché par ce que je suis venue trop tard?

--Trop tôt, madame, beaucoup trop tôt, pour les choses que vous devez entendre, car je vous en vois bien éloignée.

Marie, affligée de l'accent sombre et amer de sa voix, se prit à pleurer.

--Hélas! mon Dieu! qu'ai-je donc fait, dit-elle, pour que vous m'appeliez madame et me traitiez si durement?

--Ah! rassurez-vous, reprit Cinq-Mars, mais toujours avec ironie. En effet, vous n'êtes pas coupable; mais je le suis, je suis seul à l'être; ce n'est pas envers vous, mais pour vous.

--Avez-vous donc fait du mal? Avez-vous ordonné la mort de quelqu'un? Oh! non, j'en suis bien sûre, vous êtes si bon!

--Eh quoi! dit Cinq-Mars, n'êtes-vous pour rien dans mes projets? ai-je mal compris votre pensée lorsque vous me regardiez chez la Reine? ne sais-je plus lire dans vos yeux? le feu qui les animait était-ce un grand amour pour Richelieu? cette admiration que vous promettiez à celui qui oserait tout dire au Roi, qu'est-elle devenue? Est-ce un mensonge que tout cela?

Marie fondait en larmes.

--Vous me parlez toujours d'un air contraint, dit-elle: je ne l'ai point mérité. Si je ne vous dis rien de cette conjuration effrayante, croyez-vous que je l'oublie? ne me trouvez-vous pas assez malheureuse? avez-vous besoin de voir mes pleurs? les voilà. J'en verse assez en secret, Henri; croyez que si j'ai évité, dans nos dernières entrevues, ce terrible sujet, c'était de crainte d'en trop apprendre: ai-je une autre pensée que celle de vos dangers? ne sais-je pas bien que c'est pour moi que vous les courez? Hélas! si vous combattez pour moi, n'ai-je pas aussi à soutenir des attaques non moins cruelles? Plus heureux que moi, vous n'avez à combattre que la haine, tandis que je lutte contre l'amitié: le Cardinal vous opposera des hommes et des armes; mais la Reine, la douce Anne d'Autriche, n'emploie que de tendres conseils, des caresses, et quelquefois des larmes.

--Touchante et invincible contrainte, dit Cinq-Mars avec amertume, pour vous faire accepter un trône. Je conçois que vous ayez besoin de quelques efforts contre de telles séductions; mais avant, madame, il importe de vous délier de vos serments.

--Hélas! grand Dieu? qu'y a-t-il contre nous?

--Il y a Dieu sur nous, et contre nous, reprit Henri d'une voix sévère; le Roi m'a trompé.

L'abbé s'agita dans le confessionnal. Marie s'écria:

--Voilà ce que je pressentais; voilà le malheur que j'entrevoyais. Est-ce moi qui l'ai causé?

--Il m'a trompé en me serrant la main, poursuivit Cinq-Mars; il m'a trahi par le vil Joseph qu'on m'offre de poignarder.

L'abbé fit un mouvement d'horreur qui ouvrit à demi la porte du confessionnal.

--Ah! mon père, ne craignez rien, continua Henri d'Effiat; votre élève ne frappera jamais de tels coups. Ils s'entendront de loin, ceux que je prépare, et le grand jour les éclairera; mais il me reste un devoir à remplir, un devoir sacré: voyez votre enfant s'immoler devant vous. Hélas! je n'ai pas vécu longtemps pour le bonheur: je viens le détruire peut-être, par votre main, la même qui l'avait consacré.

Il ouvrit, en parlant ainsi, le léger grillage qui le séparait de son vieux gouverneur; celui-ci, gardant toujours un silence surprenant, avança le camail sur son front.

--Rendez, dit Cinq-Mars d'une voix moins ferme, rendez cet anneau nuptial à la duchesse de Mantoue; je ne puis le garder qu'elle ne me le donne une seconde fois, car je ne suis plus le même qu'elle promit d'épouser.

Le prêtre saisit brusquement la bague et la passa au travers des losanges du grillage opposé; cette marque d'indifférence étonna Cinq-Mars.

--Eh quoi! mon père, dit-il, êtes-vous aussi changé?

Cependant Marie ne pleurait plus; mais élevant sa voix angélique qui éveilla un faible écho le long des ogives du temple, comme le plus doux soupir de l'orgue, elle dit:

--O mon ami! ne soyez plus en colère, je ne vous comprends pas; pouvons-nous rompre ce que Dieu vient d'unir, et pourrais-je vous quitter quand je vous sais malheureux! Si le Roi ne vous aime plus, du moins vous êtes assuré qu'il ne viendra pas vous faire du mal, puisqu'il n'en a pas fait au Cardinal, qu'il n'a jamais aimé. Vous croyez-vous perdu parce qu'il n'aura pas voulu peut-être se séparer de son vieux serviteur? Eh bien, attendons le retour de son amitié; oubliez ces conspirateurs qui m'effrayent. S'ils n'ont plus d'espoir, j'en remercie Dieu, je ne tremblerai plus pour vous. Qu'avez-vous donc, mon ami, et pourquoi nous affliger inutilement? La Reine nous aime, et nous sommes tous deux bien jeunes, attendons. L'avenir est beau, puisque nous sommes unis et sûrs de nous-mêmes. Racontez-moi ce que le Roi vous disait à Chambord. Je vous ai suivi longtemps des yeux. Dieu! que cette partie de chasse fut triste pour moi!

--Il m'a trahi! vous dis-je, répondit Cinq-Mars; et qui l'aurait pu croire lorsque vous l'avez vu nous serrant la main, passant de son frère à moi et au duc de Bouillon, qu'il se faisait instruire des moindres détails de la conjuration, du jour même où l'on arrêterait Richelieu à Lyon, fixait le lieu de son exil (car ils voulaient sa mort; mais le souvenir de mon père me fit demander sa vie). Le Roi disait que lui-même dirigerait tout à Perpignan; et cependant Joseph, cet impur espion, sortait du cabinet des Lys! O Marie! vous l'avouerai-je? au moment où je l'ai appris, mon âme a été bouleversée; j'ai douté de tout, et il m'a semblé que le centre du monde chancelait en voyant la vérité quitter le coeur d'un roi. Je voyais s'écrouler tout notre édifice: une heure encore, et la conjuration s'évanouissait; je vous perdais pour toujours; un moyen me restait, je l'ai employé.

--Lequel? dit Marie.

--Le traité d'Espagne était dans ma main, je l'ai signé.

--O ciel! déchirez-le.

--Il est parti.

--Qui le porte?

--Fontrailles.

--Rappelez-le.

--Il doit avoir déjà dépassé les défilés d'Oloron, dit Cinq-Mars, se levant debout. Tout est prêt à Madrid; tout à Sedan; des armées m'attendent, Marie; des armées! et Richelieu est au milieu d'elles! Il chancelle, il ne faut plus qu'un seul coup pour le renverser, et vous êtes à moi pour toujours, à Cinq-Mars triomphant!

--A Cinq-Mars rebelle, dit-elle en gémissant.

--Eh bien, oui, rebelle, mais non plus favori! Rebelle, criminel, digne de l'échafaud, je le sais! s'écria ce jeune homme passionné en retombant à genoux; mais rebelle par amour, rebelle pour vous, que mon épée va conquérir enfin tout entière.

--Hélas! l'épée que l'on trempe dans le sang des siens n'est-elle pas un poignard?

--Arrêtez, par pitié, Marie! Que des rois m'abandonnent, que des guerriers me délaissent, j'en serai plus ferme encore: mais je serai vaincu par un mot de vous, et encore une fois le temps de réfléchir est passé pour moi; oui, je suis criminel, c'est pourquoi j'hésite à me croire encore digne de vous. Abandonnez-moi, Marie, reprenez cet anneau.

--Je ne le puis, dit-elle, car je suis votre femme, quel que vous soyez.

--Vous l'entendez, mon père, dit Cinq-Mars, transporté de bonheur; bénissez cette seconde union, c'est celle du dévouement, plus belle encore que celle de l'amour. Qu'elle soit à moi tant que je vivrai!

Sans répondre, l'abbé ouvrit la porte du confessionnal, sortit brusquement, et fut hors de l'église avant que Cinq-Mars eût le temps de se lever pour le suivre.

--Où allez-vous? qu'avez-vous? s'écria-t-il.

Mais personne ne paraissait et ne se faisait entendre.

--Ne criez pas, au nom du ciel! dit Marie, ou je suis perdue! il a sans doute entendu quelqu'un dans l'église.

Mais troublé et sans lui répondre, d'Effiat, s'élançant sous les arcades et cherchant en vain son gouverneur, courut à une porte qu'il trouva fermée; tirant son épée, il fit le tour de l'église et, arrivant à l'entrée que devait garder Grandchamp, il l'appela et écouta.

--Lâchez-le à présent, dit une voix au coin de la rue.

Et des chevaux partirent au galop.

--Grandchamp, répondras-tu? cria Cinq-Mars.

--A mon secours, Henri, mon cher enfant! répondit la voix de l'abbé Quillet.

--Eh! d'où venez-vous donc? Vous m'exposez! dit le Grand-Écuyer s'approchant de lui.

Mais il s'aperçut que son pauvre gouverneur, sans chapeau, sous la neige qui tombait, n'était pas en état de lui répondre.

--Ils m'ont arrêté, dépouillé, criait-il, les scélérats! les assassins! ils m'ont empêché d'appeler, ils m'ont serré les lèvres avec un mouchoir!

A ce bruit Grandchamp survint enfin, se frottant les yeux comme un homme qui se réveille. Laura, épouvantée, courut dans l'église près de sa maîtresse; tous rentrèrent précipitamment pour rassurer Marie, et entourèrent le vieil abbé.

--Les scélérats! ils m'ont attaché les mains comme vous voyez, ils étaient plus de vingt; ils m'ont pris la clef de cette porte de l'église.

--Quoi! tout à l'heure? dit Cinq-Mars; et pourquoi nous quittiez-vous?

--Vous quitter! Il y a plus de deux heures qu'ils me tiennent.

--Deux heures! s'écria Henri effrayé.

--Ah! malheureux vieillard que je suis! cria Grandchamp, j'ai dormi pendant le danger de mon maître! c'est la première fois!

--Vous n'étiez donc pas avec nous dans le confessionnal? poursuivit Cinq-Mars avec anxiété, tandis que Marie tremblante se pressait contre son bras.

--Eh quoi! dit l'abbé, n'avez-vous pas vu le scélérat à qui ils ont donné ma clef?

--Non! qui? dirent-ils tous à la fois.

--Le père Joseph! répondit le bon prêtre.

--Fuyez! vous êtes perdu! s'écria Marie.

CHAPITRE XXII

L'ORAGE

Blow, blow, thou winter wind Thou art not so unkind As man's ingratitude: Thy touth is not so keen, Because thou art not seen Altho thy breath be rude. Heig-ho! sing, heig-ho! unto the green holly, Most friendship is feigning; most loving mere folly.

SHAKSPEARE.

Souffle, souffle, vent d'hiver: Tu n'es pas si cruel Que l'ingratitude de l'homme; Ta dent n'est pas si pénétrante, Car tu es invisible, Quoique ton souffle soit rude. Hé, ho, hé! chante; hé, ho, hé! dans le houx vert. La plupart des amis sont faux, les amants fous.

Au milieu de cette longue et superbe chaîne des Pyrénées qui forme l'isthme crénelé de la Péninsule au centre de ces pyramides bleues chargées de neige, de forêts et de gazons, s'ouvre un étroit défilé, un sentier taillé dans le lit desséché d'un torrent perpendiculaire; il circule parmi les rocs, se glisse sous les ponts de neige épaissie, serpente au bord des précipices inondés, pour escalader les montagnes voisines d'Urdoz et d'Oloron, et, s'élevant enfin sur leur dos inégal, laboure leur cime nébuleuse; pays nouveau qui a encore ses monts et ses profondeurs, tourne à droite, quitte la France et descend en Espagne. Jamais le fer relevé de la mule n'a laissé sa trace dans ses détours; l'homme peut à peine s'y tenir debout; il lui faut la chaussure de corde qui ne peut pas glisser, et le trèfle du bâton ferré qui s'enfonce dans les fentes des rochers.

Dans les beaux mois de l'été, le _pastour_, vêtu de sa cape brune, et le bélier noir à la longue barbe, y conduisent des troupeaux dont la laine tombante balaye le gazon. On n'entend plus dans ces lieux escarpés que le bruit des grosses clochettes que portent les moutons, et dont les tintements inégaux produisent des accords imprévus, des gammes fortuites, qui étonnent le voyageur et réjouissent leur berger sauvage et silencieux. Mais, lorsque vient le long mois de septembre, un linceul de neige se déroule de la cime des monts jusqu'à leur base, et ne respecte que ce sentier profondément creusé, quelques gorges ouvertes par les torrents, et quelques rocs de granit qui allongent leur forme bizarre comme les ossements d'un monde enseveli.

C'est alors qu'on voit accourir de légers troupeaux d'isards qui, renversant sur leur dos leurs cornes recourbées, s'élancent de rocher en rocher, comme si le vent les faisait bondir devant lui, et prennent possession de leur désert aérien; des volées de corbeaux et de corneilles tournent sans cesse dans les gouffres et les puits naturels, qu'elles transforment en ténébreux colombiers, tandis que l'ours brun, suivi de sa famille velue qui se joue et se roule autour de lui sur la neige, descend avec lenteur de sa retraite envahie par les frimas. Mais ce ne sont là ni les plus sauvages ni les plus cruels habitants que ramène l'hiver dans ces montagnes; le contrebandier rassuré se hasarde jusqu'à se construire une demeure de bois sur la barrière même de la nature et de la politique; là des traités inconnus, des échanges occultes, se font entre les deux Navarres, au milieu des brouillards et des vents.

Ce fut dans cet étroit sentier, sur le _versant_ de la France, qu'environ deux mois après les scènes que nous avons vues se passer à Paris, deux voyageurs venant d'Espagne s'arrêtèrent à minuit, fatigués et pleins d'épouvante. On entendait des coups de fusil dans la montagne.

--Les coquins! comme ils nous ont poursuivis! dit l'un d'eux; je n'en puis plus! sans vous j'étais pris.

--Et vous le serez encore, ainsi que ce damné papier, si vous perdez votre temps en paroles; voilà un second coup de feu sur le roc de Saint-Pierre-de-l'Aigle; ils nous croient partis par la côte du Limaçon; mais, en bas, ils s'apercevront du contraire. Descendez. C'est une ronde, sans doute, qui chasse les contrebandiers. Descendez!

--Eh! comment? je n'y vois pas.

--Descendez toujours, et prenez-moi le bras.

--Soutenez-moi; je glisse avec mes bottes, dit le premier voyageur, s'accrochant aux pointes du roc pour s'assurer de la solidité du terrain avant d'y poser le pied.

--Allez donc, allez donc! lui dit l'autre en le poussant; voilà un de ces drôles qui passe sur notre tête.

En effet, l'ombre d'un homme armé d'un long fusil se dessina sur la neige. Les deux aventuriers se tinrent immobiles. Il passa; ils continuèrent à descendre.

--Ils nous prendront! dit celui qui soutenait l'autre, nous sommes tournés. Donnez-moi votre diable de parchemin; je porte l'habit des contrebandiers, et je me ferai passer pour tel en cherchant asile chez eux; mais vous n'auriez pas de ressource avec votre habit galonné.

--Vous avez raison, dit son compagnon en s'arrêtant sur une pointe de roc.

Et, restant suspendu au milieu de la pente, il lui donna un rouleau de bois creux.

Un coup de fusil partit, et une balle vint s'enterrer en sifflant et en frissonnant dans la neige à leurs pieds.

--Averti! dit le premier. Roulez en bas; si vous n'êtes pas mort, vous suivrez la route. A gauche du Gave est Sainte-Marie; mais tournez à droite, traversez Oloron, et vous êtes sur le chemin de Pau et sauvé. Allons, roulez.

En parlant, il poussa son camarade, et, sans daigner le regarder, ne voulant ni monter ni descendre, se mit à suivre horizontalement le front du mont, en s'accrochant aux pierres, aux branches, aux plantes même, avec une adresse de chat sauvage, et bientôt se trouva sur un tertre solide, devant une petite case de planches à jour, à travers lesquelles on voyait une lumière. L'aventurier tourna tout autour comme un loup affamé autour d'un parc, et, appliquant son oeil à l'une des ouvertures, vit des choses qui le décidèrent apparemment, car, sans hésiter, il poussa la porte chancelante que ne fermait pas même un faible loquet. La case entière s'ébranla au coup de poing qu'il avait donné; il vit alors qu'elle était divisée en deux cellules par une cloison. Un grand flambeau de cire jaune éclairait la première; là, une jeune fille, pâle et d'une effroyable maigreur, était accroupie dans un coin sur la terre humide où coulait la neige fondue sous les planches de la chaumière. Des cheveux noirs, mêlés et couverts de poussière, mais très longs, tombaient en désordre sur son vêtement de bure brune; le capuchon rouge des Pyrénées couvrait sa tête et ses épaules; elle baissait les yeux et filait une petite quenouille attachée à sa ceinture. L'entrée d'un homme ne la troubla pas.

--Eh! eh! la _moza_[13], lève-toi et donne-moi à boire; je suis las et j'ai soif.

[13] La fille.

La jeune fille ne répondit pas, et, sans lever les yeux, continua de filer avec application.

--Entends-tu? dit l'étranger la poussant avec le pied; va dire au patron, que j'ai vu là, qu'un ami vient le voir, et donne-moi à boire avant. Je coucherai ici.

Elle répondit d'une voix enrouée en filant toujours:

--Je bois la neige qui fond sur le rocher, ou l'écume verte qui nage sur l'eau des marais; mais, quand j'ai bien filé, on me donne l'eau de la source de fer.

Quand je dors, le lézard froid passe sur mon visage; mais lorsque j'ai bien lavé une mule, on jette le foin; le foin est chaud; le foin est bon et chaud; je le mets sur mes pieds de marbre.

--Quelle histoire me fais-tu là? dit Jacques; je ne parle pas de toi.

Elle poursuivit:

--On me fait tenir un homme pendant qu'on le tue. Oh! que j'ai eu du sang sur les mains! Que Dieu leur pardonne si cela se peut. Ils m'ont fait tenir sa tête et le baquet rempli d'une eau rouge. O ciel! moi qui étais l'épouse de Dieu! on jette leurs corps dans l'abîme de neige; mais le vautour les trouve; il tapisse son nid avec leurs cheveux. Je te vois à présent plein de vie, je te verrai sanglant, pâle et mort.

L'aventurier, haussant les épaules, se mit à siffler en entrant, et poussa la seconde porte; il trouva l'homme qu'il avait vu par les fentes de la cabane: il portait le _berret_[14] bleu des Basques sur l'oreille, et, couvert d'un ample manteau, assis sur un bât de mulet, courbé sur un large brasier de fonte, fumait un cigare et vidait une outre placée à son côté. La lueur de la braise éclairait son visage gras et jaune, ainsi que la chambre où étaient rangées des selles de mulet autour du _brasero_ comme des sièges. Il souleva la tête sans se déranger.

[14] Petit bonnet de laine.

--Ah! ah! c'est toi, Jacques? dit-il, c'est bien toi? Quoiqu'il y ait quatre ans que je ne t'ai vu, je te reconnais, tu n'es pas changé, brigand; c'est toujours ta grande face de vaurien. Mets-toi là et buvons un coup.

--Oui, me voilà encore ici; mais comment diable y es-tu, toi? Je te croyais juge, Houmain!

--Et moi, donc, je te croyais bien capitaine espagnol, Jacques!

--Ah! je l'ai été quelque temps, c'est vrai, et puis prisonnier; mais je m'en suis tiré assez joliment, et j'ai repris l'ancien état, l'état libre, la bonne vieille contrebande.

--Viva! viva! _jaleo!_ s'écria Houmain; nous autres braves, nous sommes bons à tout. Ah ça! mais... tu as donc toujours passé par les autres _ports_[15]? car je ne t'ai pas revu depuis que j'ai repris le métier.

[15] Noms des chemins qui mènent d'Espagne en France par les Pyrénées.

--Oui, oui, j'ai passé par où tu ne passeras pas, va! dit Jacques.

--Et qu'apportes-tu?

--Une marchandise inconnue; mes mules viendront demain.

--Sont-ce les ceintures de soie, les cigares ou la laine?

--Tu le sauras plus tard, amigo, dit le spadassin; donne-moi l'outre, j'ai soif.

--Tiens, bois, c'est du vrai valdepenas!... Nous sommes si heureux ici, nous autres bandoleros! Ai! _jaleo! jaleo[16]!_ bois donc, les amis vont venir.

[16] Exclamation et jurement habituel et intraduisible.

--Quels amis? dit Jacques laissant retomber l'outre.

--Ne t'inquiète pas, bois toujours; je vais te conter ça, et puis nous chanterons la Tirana[17] andalouse!

[17] Sorte de ballade.

L'aventurier prit l'outre et fit semblant de boire tranquillement.

--Quelle est donc cette grande diablesse que j'ai vue à ta porte? reprit-il; elle a l'air à moitié morte.

--Non, non; elle n'est que folle; bois toujours, je te conterai ça.

Et, prenant à sa ceinture rouge le long poignard dentelé de chaque côté en manière de scie, Houmain s'en servit pour retourner et enflammer la braise, et dit d'un air grave:

--Tu sauras d'abord, si tu ne le sais pas, que là-bas (il montrait le côté de la France) ce vieux loup de Richelieu les mène tambour battant.

--Ah! ah! dit Jacques.