Cinq-Mars; ou, Une conjuration sous Louis XIII (Tome 1 of 2)

Part 8

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Les secrétaires redoublaient de silence et d'ardeur, lorsque la porte s'ouvrant rapidement de chaque côté, on vit paraître, entre les deux battants, un capucin qui, s'inclinant les bras croisés sur la poitrine, semblait attendre l'aumône ou l'ordre de se retirer. Il avait un teint rembruni, profondément sillonné par la petite vérole; des yeux assez doux, mais un peu louches et toujours couverts par des sourcils qui se joignaient au milieu du front; une bouche dont le sourire était rusé, malfaisant et sinistre; une barbe plate et rousse à l'extrémité, et le costume de l'ordre de Saint-François dans toute son horreur, avec des sandales et des pieds nus qui paraissaient fort indignes de s'essuyer sur un tapis.

Tel qu'il était, ce personnage parut faire une grande sensation dans toute la salle; car, sans achever la phrase, la ligne ou le mot commencé, chaque écrivain se leva et sortit par la porte, où il se tenait toujours debout, les uns le saluant en passant, les autres détournant la tête, les jeunes pages se bouchant le nez, mais par derrière lui, car ils paraissaient en avoir peur en secret. Lorsque tout le monde eut défilé, il entra enfin, faisant une profonde révérence, parce que la porte était encore ouverte; mais, sitôt qu'elle fut fermée, marchant sans cérémonie, il vint s'asseoir auprès du Cardinal, qui, l'ayant reconnu au mouvement qui se faisait, lui fit une inclination de tête sèche et silencieuse, le regardant fixement comme pour attendre une nouvelle, et ne pouvant s'empêcher de froncer le sourcil, comme à l'aspect d'une araignée ou de quelque autre animal désagréable.

Le Cardinal n'avait pu résister à ce mouvement de déplaisir, parce qu'il se sentait obligé, par la présence de son agent, à rentrer dans ces conversations profondes et pénibles dont il s'était reposé pendant quelques jours dans un pays dont l'air lui était favorable, et dont le calme avait un peu ralenti les douleurs de la maladie; elle s'était changée en une fièvre lente; mais ses intervalles étaient assez longs pour qu'il pût oublier, pendant son absence, qu'elle devait revenir. Donnant donc un peu de repos à son imagination jusqu'alors infatigable, il attendait sans impatience, pour la première fois de ses jours peut-être, le retour des courriers qu'il avait fait partir dans toutes les directions, comme les rayons d'un soleil qui donnait seul la vie et le mouvement à la France. Il ne s'attendait pas à la visite qu'il recevait alors, et la vue d'un de ces hommes qu'il _trempait dans le crime_, selon sa propre expression, lui rendit toutes les inquiétudes habituelles de sa vie plus présentes, sans dissiper le nuage de mélancolie qui venait d'obscurcir ses pensées.

Le commencement de sa conversation fut empreint de la couleur sombre de ses dernières rêveries; mais bientôt il en sortit plus vif et plus fort que jamais, quand la vigueur de son esprit rentra forcément dans le monde réel.

Son confident, voyant qu'il devait rompre le silence le premier, le fit assez brusquement.

--Eh bien! monseigneur, à quoi pensez-vous?

--Hélas! Joseph, à quoi devons-nous penser tous tant que nous sommes, sinon à notre bonheur futur dans une vie meilleure que celle-ci? Je songe, depuis plusieurs jours, que les intérêts humains m'ont trop détourné de cette unique pensée: et je me repens d'avoir employé quelques instants de loisir à des ouvrages profanes, tels que mes tragédies d'_Europe_ et de _Mirame_, malgré la gloire que j'en ai tirée déjà parmi nos plus beaux esprits, gloire qui se répandra dans l'avenir.

Le père Joseph, plein des choses qu'il avait à dire, fut d'abord surpris de ce début; mais il connaissait trop son maître pour en rien témoigner, et sachant bien par où il le ramènerait à d'autres idées, il entra dans les siennes sans hésiter.

--Le mérite en est pourtant bien grand, dit-il avec un air de regret, et la France gémira de ce que ces oeuvres immortelles ne sont pas suivies de productions semblables.

--Oui, mon cher Joseph, c'est en vain que des hommes tels que Boisrobert, Claveret, Colletet, Corneille, et surtout le célèbre Mairet, ont proclamé ces tragédies les plus belles de toutes celles que les temps présents et passés ont vu représenter; je me les reproche, je vous jure, comme un vrai péché mortel, et je ne m'occupe, dans mes heures de repos, que de ma _Méthode des controverses_ et du livre sur la _Perfection du chrétien_. Je songe que j'ai cinquante-six ans et une maladie qui ne pardonne guère.

--Ce sont des calculs que vos ennemis font aussi exactement que Votre Éminence, dit le père, à qui cette conversation commençait à donner de l'humeur, et qui voulait en sortir au plus vite.

Le rouge monta au visage du Cardinal.

--Je le sais, je le sais bien, dit-il, je connais toute leur noirceur, et je m'attends à tout. Mais qu'y a-t-il donc de nouveau?

--Nous étions convenus déjà, monseigneur, de remplacer mademoiselle d'Hautefort; nous l'avons éloignée comme mademoiselle de La Fayette, c'est fort bien; mais sa place n'est pas remplie, et le Roi...

--Eh bien?

--Le Roi a des idées qu'il n'avait pas eues encore.

--Vraiment? et qui ne viennent pas de moi? Voilà qui va bien, dit le ministre avec ironie.

--Aussi, monseigneur, pourquoi laisser six jours entiers la place de favori vacante? Ce n'est pas prudent, permettez que je le dise.

--Il a des idées, des idées! répétait Richelieu avec une sorte d'effroi; et lesquelles?

--Il a parlé de rappeler la Reine-Mère, dit le Capucin à voix basse, de la rappeler de Cologne.

--Marie de Médicis! s'écria le Cardinal en frappant sur les bras de son fauteuil avec ses deux mains. Non, par le Dieu vivant! elle ne rentrera pas sur le sol de France, d'où je l'ai chassée pied par pied! L'Angleterre n'a pas osé la garder exilée par moi; la Hollande a craint de crouler sous elle, et mon royaume la recevrait! Non, non, cette idée n'a pu lui venir par lui-même. Rappeler mon ennemie, rappeler sa mère, quelle perfidie! non, il n'aurait jamais osé y penser...

Puis, après avoir rêvé un instant, il ajouta en fixant un regard pénétrant et encore plein du feu de sa colère sur le père Joseph:

--Mais... dans quels termes a-t-il exprimé ce désir? Dites-moi les mots précis.

--Il a dit assez publiquement, et en présence de Monsieur: «Je sens bien que l'un des premiers devoirs d'un chrétien est d'être bon fils, et je ne résisterai pas longtemps aux murmures de ma conscience.»

--Chrétien! conscience! ce ne sont pas ses expressions; c'est le père Caussin, c'est son confesseur qui me trahit! s'écria le Cardinal. Perfide jésuite! je t'ai pardonné ton intrigue de La Fayette mais je ne te passerai pas tes conseils secrets. Je ferai chasser ce confesseur, Joseph, il est l'ennemi de l'État, je le vois bien. Mais aussi j'ai agi avec négligence depuis quelques jours; je n'ai pas assez hâté l'arrivée de ce petit d'Effiat, qui réussira, sans doute: il est bien fait et spirituel, dit-on. Ah! quelle faute! je mériterais une bonne disgrâce moi-même. Laisser près du Roi ce renard jésuite, sans lui avoir donné mes instructions secrètes, sans avoir un otage, un gage de sa fidélité à mes ordres! quel oubli! Joseph, prenez une plume et écrivez vite ceci pour l'autre confesseur que nous choisirons mieux. Je pense au père Sirmond...

Le père Joseph se mit devant la grande table, prêt à écrire, et le Cardinal lui dicta ces devoirs de nouvelle nature, que, peu de temps après, il osa faire remettre au Roi, qui les reçut, les respecta, et les apprit par coeur comme les commandements de l'Église. Ils nous sont demeurés comme un monument effrayant de l'empire qu'un homme peut arracher à force de temps, d'intrigues et d'audace:

I. Un prince doit avoir un premier ministre, et ce premier ministre trois qualités: 1º qu'il n'ait pas d'autre passion que son prince; 2º qu'il soit habile et fidèle; 3º qu'il soit ecclésiastique.

II. Un prince doit parfaitement aimer son premier ministre.

III. Ne doit jamais changer son premier ministre.

IV. Doit lui dire toutes choses.

V. Lui donner libre accès auprès de sa personne.

VI. Lui donner une souveraine autorité sur le peuple.

VII. De grands honneurs et de grands biens.

VIII. Un prince n'a pas de plus riche trésor que son premier ministre.

IX. Un prince ne doit pas ajouter foi à ce qu'on dit contre son premier ministre, ni se plaire à en entendre médire.

X. Un prince doit révéler à son premier ministre tout ce qu'on a dit contre lui, _quand même on aurait exigé du prince qu'il garderait le secret_.

XI. Un prince doit non seulement préférer le bien de son État, mais son premier ministre à tous ses parents.

Tels étaient les commandements du dieu de la France, moins étonnants encore que la terrible naïveté qui lui fait léguer lui-même ses ordres à la postérité, comme si, elle aussi, devait croire en lui.

Tandis qu'il dictait son instruction, en lisant sur un petit papier écrit de sa main, une tristesse profonde paraissait s'emparer de lui à chaque mot; et, lorsqu'il fut au bout, il tomba au fond de son fauteuil, les bras croisés et la tête penchée sur son estomac.

Le père Joseph, interrompant son écriture, se leva, et allait lui demander s'il se trouvait mal, lorsqu'il entendit sortir du fond de sa poitrine ces paroles lugubres et mémorables:

--Quel ennui profond! quelles interminables inquiétudes! Si l'ambitieux me voyait, il fuirait dans un désert. Qu'est-ce que ma puissance? Un misérable reflet du pouvoir royal; et que de travaux pour fixer sur mon étoile ce rayon qui flotte sans cesse! Depuis vingt ans je le tente inutilement. Je ne comprends rien à cet homme! il n'ose pas me fuir; mais on me l'enlève: il me glisse entre les doigts... Que de choses j'aurais pu faire avec ses droits héréditaires, si je les avais eus! Mais employer tant de calculs à se tenir en équilibre! que reste-t-il de génie pour les entreprises? J'ai l'Europe dans ma main, et je suis suspendu à un cheveu qui tremble. Qu'ai-je affaire de porter mes regards sur les cartes du monde, si tous mes intérêts sont renfermés dans mon étroit cabinet? Ses six pieds d'espace me donnent plus de peine à gouverner que toute la terre. Voilà donc ce qu'est un premier ministre! Enviez-moi mes gardes à présent!

Ses traits étaient décomposés de manière à faire craindre quelque accident, et il lui prit une toux violente et longue qui finit par un léger crachement de sang. Il vit que le père Joseph, effrayé, allait saisir une clochette d'or posée sur la table, et, se levant tout à coup avec la vivacité d'un jeune homme, il l'arrêta et lui dit:

--Ce n'est rien, Joseph, je me laisse quelquefois aller au découragement; mais ces moments sont courts, et j'en sors plus fort qu'avant. Pour ma santé, je sais parfaitement où j'en suis; mais il ne s'agit pas de cela. Qu'avez-vous fait à Paris? Je suis content de voir le Roi arrivé dans le Béarn comme je le voulais: nous le veillerons mieux. Que lui avez-vous montré pour le faire partir?

--Une bataille à Perpignan.

--Allons, ce n'est pas mal. Eh bien, nous pouvons la lui arranger: autant vaut cette application qu'une autre à présent. Mais la jeune Reine, la jeune Reine, que dit-elle?

--Elle est encore furieuse contre vous. Sa correspondance découverte, l'interrogatoire que vous lui fîtes subir!

--Bah! un madrigal et un moment de soumission lui feront oublier que je l'ai séparée de sa maison d'Autriche et du pays de son Buckingham. Mais que fait-elle?

--D'autres intrigues avec Monsieur. Mais, comme toutes ses confidentes sont à nous, en voici les rapports jour par jour.

--Je ne me donnerai pas la peine de les lire: tant que le duc de Bouillon sera en Italie, je ne crains rien de là; elle peut rêver de petites conjurations avec Gaston au coin du feu; il s'en tient toujours aux aimables intentions qu'il a quelquefois, et n'exécute bien que ses sorties du royaume; il en est à la troisième. Je lui procurerai la quatrième quand il voudra; il ne vaut pas le coup de pistolet que tu fis donner au comte de Soissons. Ce pauvre comte n'avait cependant guère plus d'énergie.

Ici le cardinal, se rasseyant dans son fauteuil, se mit à rire assez gaîment pour un homme d'État.

--Je rirai toute ma vie de leur expédition d'Amiens. Ils me tenaient là tous les deux. Chacun avait bien cinq cents gentilshommes autour de lui, armés jusqu'aux dents, et tout prêts à m'expédier comme Concini: mais le grand Vitry n'était plus là; ils m'ont laissé parler une heure fort tranquillement avec eux de la chasse et de la Fête-Dieu, et ni l'un ni l'autre n'a osé faire un signe à tous ces coupe-jarrets. Nous avons su depuis par Chavigny, qu'ils attendaient depuis deux mois cet heureux moment. Pour moi, en vérité, je ne remarquai rien du tout, si ce n'est ce petit brigand d'abbé de Gondi qui rôdait autour de moi et avait l'air de cacher quelque chose dans sa manche; ce fut ce qui me fit monter en carrosse.

--A propos, monseigneur, la reine veut le faire coadjuteur absolument.

--Elle est folle! il la perdra si elle s'y attache: c'est un mousquetaire manqué, un diable en soutane; lisez son _Histoire de Fiesque_, vous l'y verrez lui-même. Il ne sera rien tant que je vivrai.

--Eh quoi! vous jugez si bien et vous faites venir un autre ambitieux de son âge?

--Quelle différence! Ce sera une poupée, mon ami, une vraie poupée, que ce jeune Cinq-Mars; il ne pensera qu'à sa fraise et à ses aiguillettes; sa jolie tournure m'en répond, et je sais qu'il est doux et faible. Je l'ai préféré pour cela à son frère aîné; il fera ce que nous voudrons.

--Ah! monseigneur, dit le père d'un air de doute, je ne me suis jamais fié aux gens dont les formes sont si calmes, la flamme intérieure en est plus dangereuse. Souvenez-vous du maréchal d'Effiat, son père.

--Mais, encore une fois, c'est un enfant, et je l'élèverai; au lieu que le Gondi est déjà un factieux accompli, un audacieux que rien n'arrête; il a osé me disputer madame de La Meilleraie, concevez-vous cela? est-ce croyable, à moi? Un petit prestolet, qui n'a d'autre mérite qu'un mince babil assez vif et un air cavalier. Heureusement que le mari a pris soin lui-même de l'éloigner.

Le père Joseph, qui n'aimait pas mieux son maître lorsqu'il parlait de ses bonnes fortunes que de ses vers, fit une grimace qu'il voulait rendre fine et qui ne fut que laide et gauche; il s'imagina que l'expression de sa bouche, tordue comme celle d'un singe, voulait dire: _Ah! qui peut résister à monseigneur?_ mais monseigneur y lut: _Je suis un cuistre qui ne sais rien du grand monde_, et, sans transition, il dit tout à coup, en prenant sur la table une lettre de dépêches:

--Le duc de Rohan est mort, c'est une bonne nouvelle; voilà les huguenots perdus. Il a eu bien du bonheur: je l'avais fait condamner par le parlement de Toulouse à être tiré à quatre chevaux, et il meurt tranquillement sur le champ de bataille de Rheinfeld. Mais qu'importe? le résultat est le même. Voilà encore une grande tête par terre! Comme elles sont tombées depuis celle de Montmorency! Je n'en vois plus guère qui ne s'incline devant moi. Nous avons déjà à peu près puni toutes nos dupes de Versailles; certes, on n'a rien à me reprocher: j'exerce contre eux la loi du talion, et je les traite comme ils ont voulu me traiter au conseil de la reine-mère. Le vieux radoteur de Bassompierre en sera quitte pour la prison perpétuelle, ainsi que l'assassin maréchal de Vitry, car ils n'avaient voté que cette peine pour moi. Quant au Marillac, qui conseilla la mort, je la lui réserve au premier faux pas, et te recommande, Joseph, de me le rappeler; il faut être juste avec tout le monde. Reste donc encore debout ce duc de Bouillon, à qui son Sedan donne de l'orgueil; mais je le lui ferai bien rendre. C'est une chose merveilleuse que leur aveuglement! ils se croient tous libres de conspirer, et ne voient pas qu'ils ne font que voltiger au bout des fils que je tiens d'une main, et que j'allonge quelquefois pour leur donner de l'air et de l'espace. Et pour la mort de leur cher duc, les huguenots ont-ils bien crié comme un seul homme?

--Moins que pour l'affaire de Loudun, qui s'est pourtant terminée heureusement.

--Quoi! _heureusement?_ J'espère que Grandier est mort?

--Oui; c'est ce que je voulais dire. Votre Eminence doit être satisfaite; tout a été fini dans les vingt-quatre heures; on n'y pense plus. Seulement Laubardemont a fait une petite étourderie, qui était de rendre la séance publique; c'est ce qui a causé un peu de tumulte; mais nous avons les signalements des perturbateurs que l'on suit.

--C'est bien, c'est très bien. Urbain était un homme trop supérieur pour le laisser là; il tournait au protestantisme; je parierais qu'il aurait fini par abjurer; son ouvrage contre le célibat des prêtres me l'a fait conjecturer; et, dans le doute, retiens ceci, Joseph: il faut toujours mieux couper l'arbre avant que le fruit soit poussé. Ces huguenots, vois-tu, sont une vraie république dans l'Etat: si une fois ils avaient la majorité en France, la monarchie serait perdue; ils établiraient quelque gouvernement populaire qui pourrait être durable.

--Et quelles peines profondes ils causent tous les jours à notre saint-père le pape! dit Joseph.

--Ah! interrompit le cardinal, je te vois venir: tu veux me rappeler son entêtement à ne pas te donner le chapeau. Sois tranquille, j'en parlerai aujourd'hui au nouvel ambassadeur que nous envoyons. Le maréchal d'Estrées obtiendra en arrivant ce qui traîne depuis deux ans que nous t'avons nommé au cardinalat; je commence aussi à trouver que la pourpre t'irait bien, car les taches de sang ne s'y voient pas.

Et tous deux se mirent à rire, l'un comme un maître qui accable de tout son mépris le sicaire qu'il paye, l'autre comme un esclave résigné à toutes les humiliations par lesquelles on s'élève.

Le rire qu'avait excité la sanglante plaisanterie du vieux ministre durait encore, lorsque la porte du cabinet s'ouvrit, et un page annonça plusieurs courriers qui arrivaient à la fois de divers points; le père Joseph se leva, et, se plaçant debout, le dos appuyé contre le mur, comme une momie égyptienne, ne laissa plus paraître sur son visage qu'une stupide contemplation. Douze messagers entrèrent successivement, revêtus de déguisements divers: l'un semblait un soldat suisse; un autre un vivandier; un troisième, un maître maçon; on les faisait entrer dans le palais par un escalier et un corridor secrets, et ils sortaient du cabinet par une porte opposée à celle qui les introduisait, sans pouvoir se rencontrer ni se communiquer rien de leurs dépêches. Chacun d'eux déposait un paquet de papiers roulés ou pliés sur la grande table, parlait un instant au Cardinal dans l'embrasure d'une croisée, et partait. Richelieu s'était levé brusquement dès l'entrée du premier messager, et, attentif à tout faire par lui-même, il les reçut tous, les écouta et referma de sa main sur eux la porte de sortie. Il fit signe au père Joseph quand le dernier fut parti, et, sans parler, tous deux ouvrirent ou plutôt arrachèrent les paquets des dépêches, et se dirent, en deux mots, le sujet des lettres.

--Le duc de Weimar poursuit ses avantages; le duc Charles est battu; l'esprit de notre général est assez bon, voici de bons propos qu'il a tenus à dîner. Je suis content.

--Monseigneur, le vicomte de Turenne a repris les places de Lorraine; voici ses conversations particulières...

--Ah! passez, passez cela; elles ne peuvent pas être dangereuses. Ce sera toujours un bon et honnête homme, ne se mêlant point de politique; pourvu qu'on lui donne une petite armée à disposer comme une partie d'échecs, n'importe contre qui, il est content; nous serons toujours bons amis.

--Voici le Long-Parlement qui dure encore en Angleterre. Les communes poursuivent leur projet: voici des massacres en Irlande... Le comte de Strafford est condamné à mort.

--A mort! quelle horreur!

--Je lis: «Sa Majesté Charles Ier n'a pas eu le courage de signer l'arrêt, mais il a désigné quatre commissaires...»

--Roi faible, je t'abandonne. Tu n'auras plus notre argent. Tombe, puisque tu es ingrat!... Oh malheureux Wentworth!

Et une larme parut aux yeux de Richelieu; ce même homme qui venait de jouer avec la vie de tant d'autres, pleura un ministre abandonné de son prince. Le rapport de cette situation à la sienne l'avait frappé, et c'était lui-même qu'il pleurait dans cet étranger. Il cessa de lire à haute voix les dépêches qu'il ouvrait, et son confident l'imita. Il parcourut avec une scrupuleuse attention tous les rapports détaillés des actions les plus minutieuses et les plus secrètes de tout personnage un peu important; rapports qu'il faisait toujours joindre à ses nouvelles par ses habiles espions. On attachait ces rapports secrets aux dépêches du Roi, qui devaient toutes passer par les mains du Cardinal, et être soigneusement repliées, pour arriver au prince épurées et telles qu'on voulait les lui faire lire. Les notes particulières furent toutes brûlées avec soin par le Père, quand le Cardinal en eut pris connaissance; et celui-ci cependant ne paraissait point satisfait: il se promenait fort vite en long et en large dans l'appartement avec des gestes d'inquiétude, lorsque la porte s'ouvrit et un treizième courrier entra. Ce nouveau messager avait l'air d'un enfant de quatorze ans à peine; il tenait sous le bras un paquet cacheté de noir pour le Roi, et ne donna au Cardinal qu'un petit billet sur lequel un regard dérobé de Joseph ne put entrevoir que quatre mots. Le Duc tressaillit, le déchira en mille pièces, et, se courbant à l'oreille de l'enfant, lui parla assez longtemps sans réponse; tout ce que Joseph entendit fut, lorsque le Cardinal le fit sortir de la salle: _Fais-y bien attention, pas avant douze heures d'ici_.

Pendant cet _a parte_ du Cardinal, Joseph était occupé à soustraire de sa vue un nombre infini de libelles qui venaient de Flandre et d'Allemagne, et que le ministre voulait voir, quelque amers qu'ils fussent pour lui. Il affectait à cet égard une philosophie qu'il était loin d'avoir, et, pour faire illusion à ceux qui l'entouraient, il feignait quelquefois de trouver que ses ennemis n'avaient pas tout à fait tort, et de rire de leurs plaisanteries; cependant ceux qui avaient une connaissance plus approfondie de son caractère démêlaient une rage profonde sous cette apparente modération, et savaient qu'il n'était satisfait que lorsqu'il avait fait condamner par le Parlement le livre ennemi à être brûlé en place de Grève, comme _injurieux au Roi en la personne de son ministre l'illustrissime Cardinal_, comme on le voit dans les arrêts du temps, et que son seul regret était que l'auteur ne fût pas à la place de l'ouvrage: satisfaction qu'il se donnait quand il le pouvait, comme il le fit pour Urbain Grandier.