Cinq-Mars; ou, Une conjuration sous Louis XIII (Tome 1 of 2)

Part 4

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--Ne nous _remuons_ pas, mon vieux ami, croyez-moi, dit le comte, rangez-vous tous plutôt pour voir la procession qui vient à nous, et souvenez-vous que vous avez soixante et dix ans.

--Ah! ah! dit le vieux père, tout en faisant ranger ses douze enfants comme des soldats, j'avons fait la guerre avec le feu roi Henri, et j'savons jouer du pistolet tout aussi bien que les _ligueux_ faisiont. Et il branla la tête et s'assit sur une borne, son bâton noueux entre les jambes, ses mains croisées dessus et son menton à barbe blanche par-dessus ses mains. Là, il ferma à demi les yeux comme s'il se livrait tout entier à ses souvenirs d'enfance.

On voyait avec étonnement son habit rayé comme du temps du roi béarnais, et sa ressemblance avec ce prince dans les derniers temps de sa vie, quoique ses cheveux eussent été privés par le poignard de cette blancheur que ceux du paysan avaient paisiblement acquise. Mais un grand bruit de cloches attira l'attention vers l'extrémité de la grande rue de Loudun.

On voyait venir de loin une longue procession dont la bannière et les piques s'élevaient au-dessus de la foule qui s'ouvrit en silence pour examiner cet appareil à moitié ridicule et à moitié sinistre.

Des archers, à barbe pointue, portant de larges chapeaux à plumes, marchaient d'abord sur deux rangs avec de longues hallebardes, puis, se partageant en deux files de chaque côté de la rue, renfermaient dans cette double ligne deux lignes pareilles de pénitents gris; du moins donnerons-nous ce nom, connu dans quelques provinces du midi de la France, à des hommes revêtus d'une longue robe de cette couleur, qui leur couvre entièrement la tête en forme de capuchon, et dont le masque de la même étoffe se termine en pointe sous le menton comme une longue barbe, et n'a que trois trous pour les yeux et le nez. On voit encore de nos jours quelques enterrements suivis et honorés par des costumes semblables, surtout dans les Pyrénées. Les pénitents de Loudun avaient des cierges énormes à la main, et leur marche lente, et leurs yeux qui semblaient flamboyants sous le masque, leur donnaient un air de fantômes qui attristait involontairement.

Les murmures en sens divers commencèrent dans le peuple.

--Il y a bien des coquins cachés sous ce masque, dit un bourgeois.

--Et dont la figure est plus laide encore que lui, reprit un jeune homme.

--Ils me font peur! s'écriait une jeune femme.

--Je ne crains que pour ma bourse, répondit un passant.

--Ah! Jésus! voilà donc nos saints frères de la Pénitence, disait une vieille en écartant sa mante noire. Voyez-vous quelle bannière ils portent? quel bonheur qu'elle soit avec nous! certainement elle nous sauvera: voyez-vous dessus le diable dans les flammes, et un moine qui lui attache une chaîne au cou? Voici actuellement les juges qui viennent: ah! les honnêtes gens! voyez leurs robes rouges, comme elles sont belles! Ah! sainte Vierge! qu'on les a biens choisis!

--Ce sont les ennemis personnels du curé, dit tout bas le comte du Lude à l'avocat Fournier, qui prit une note.

--Les reconnaissez-vous bien tous? continua la vieille en distribuant des coups de poing à ses voisines, et en pinçant le bras à ses voisins jusqu'au sang pour exciter leur attention: voici ce bon M. Mignon qui parle tout bas à messieurs les conseillers du présidial de Poitiers; que Dieu répande sa sainte bénédiction sur eux!

--C'est Roatin, Richard et Chevalier, qui voulaient le faire destituer il y a un an, continuait à demi-voix M. du Lude au jeune avocat, qui écrivait toujours sous son manteau, entouré et caché par le groupe noir des bourgeois.

--Ah! voyez, voyez, rangez-vous donc! voici M. Barré, le curé de Saint-Jacques de Chinon, dit la vieille.

--C'est un saint, dit un autre.

--C'est un hypocrite, dit une voix d'homme.

--Voyez comme le jeûne l'a rendu maigre!

--Comme les remords le rendent pâle!

--C'est lui qui fait fuir les diables.

--C'est lui qui les souffle.

Ce dialogue fut interrompu par un cri général:--Qu'elle est belle!

La supérieure des Ursulines s'avançait suivie de toutes ses religieuses; son voile blanc était relevé. Pour que le peuple pût voir les traits des possédées, on avait voulu que cela fût ainsi pour elle et six autres soeurs. Rien ne la distinguait dans son costume qu'un immense rosaire à grains noirs tombant de son cou à ses pieds, et se terminant par une croix d'or; mais la blancheur éclatante de son visage, que relevait encore la couleur brune de son capuchon, attirait d'abord tous les regards; ses yeux noirs semblaient porter l'empreinte d'une profonde et brûlante passion; ils étaient couverts par les arcs parfaits de deux sourcils que la nature avait dessinés avec autant de soin que les Circassiennes en mettent à les arrondir avec le pinceau; mais un léger pli entre eux deux révélait une agitation forte et habituelle dans les pensées. Cependant elle affectait un grand calme dans tous ses mouvements et dans tout son être; ses pas étaient lents et cadencés; ses deux belles mains étaient réunies, aussi blanches et aussi immobiles que celles des statues de marbre qui prient éternellement sur les tombeaux.

--Oh! remarquez-vous, ma tante, dit la jeune Martine, soeur Agnès et soeur Claire qui pleurent auprès d'elle?

--Ma nièce, elles se désolent d'être la proie du démon.

--Ou se repentent, dit la même voix d'homme, d'avoir joué le ciel.

Cependant un silence profond s'établit partout, et nul mouvement n'agita le peuple; il sembla glacé tout à coup par quelque enchantement, lorsque à la suite des religieuses parut, au milieu des quatre pénitents qui le tenaient enchaîné, le curé de l'église de Sainte-Croix, revêtu de la robe du pasteur; la noblesse de son visage était remarquable et rien n'égalait la douceur de ses traits; sans affecter un calme insultant, il regardait avec bonté et semblait chercher à droite et à gauche s'il ne rencontrerait pas le regard attendri d'un ami; il le rencontra, il le reconnut, et ce dernier bonheur d'un homme qui voit approcher son heure dernière ne lui fut pas refusé: il entendit même quelques sanglots; il vit des bras s'étendre vers lui, et quelques-uns n'étaient pas sans armes; mais il ne répondit à aucun signe; il baissa les yeux, ne voulant pas perdre ceux qui l'aimaient et leur communiquer par un coup d'oeil la contagion de l'infortune. C'était Urbain Grandier.

Tout à coup la procession s'arrêta à un signe du dernier homme qui la suivait et qui semblait commander à tous. Il était grand, sec, pâle, revêtu d'une longue robe noire, la tête couverte d'une calotte de même couleur; il avait la figure d'un Basile, avec le regard de Néron. Il fit signe aux gardes de l'entourer, voyant avec effroi le groupe noir dont nous avons parlé, et que les paysans se serraient de près pour l'écouter; les chanoines et les capucins se placèrent près de lui, et il prononça d'une voix glapissante ce singulier arrêt:

«Nous, sieur de Laubardemont, maître des requêtes étant envoyé et subdélégué, revêtu du pouvoir discrétionnaire relativement au procès du magicien _Urbain Grandier_, pour le juger sur tous les chefs d'accusation, assisté des révérends pères _Mignon_, chanoine; _Barré_, curé de Saint-Jacques de Chinon; du père Lactance et de tous les juges appelés à juger icelui magicien; avons préalablement décrété ce qui suit: _Primo_, la prétendue assemblée de propriétaires nobles, bourgeois de la ville et des terres environnantes est cassée, comme tendant à une sédition populaire; ses actes seront déclarés nuls, et sa prétendue lettre au roi contre nous, juges, interceptée et brûlée en place publique, comme calomniant les bonnes Ursulines et les révérends pères et juges. _Secundo_, il sera défendu de dire publiquement ou en particulier que les susdites religieuses ne sont point possédées du malin esprit, et de douter du pouvoir des exorcistes, à peine de vingt mille livres d'amende et de punition corporelle.

«Les baillis et échevins s'y conformeront. Ce 18 juin de l'an de grâce 1639.»

A peine eut-il fini cette lecture, qu'un bruit discordant de trompettes partit avant la dernière syllabe de ces paroles, et couvrit, quoique imparfaitement, les murmures qui le poursuivaient: il pressa la marche de la procession, qui entra dans le grand bâtiment qui tenait à l'église, ancien couvent dont les étages étaient tous tombés en ruine, et qui ne formait plus qu'une seule et immense salle propre à l'usage qu'on en voulait faire. Laubardemont ne se crut en sûreté que lorsqu'il y fut entré, et qu'il entendit les lourdes et doubles portes se refermer en criant sur la foule qui hurlait encore.

CHAPITRE III

LE BON PRÊTRE

L'homme de paix me parla ainsi.

VICAIRE SAVOYARD.

A présent que la procession diabolique est entrée dans la salle de son spectacle, et tandis qu'elle arrange sa sanglante représentation, voyons ce qu'avait fait Cinq-Mars au milieu des spectateurs en émoi. Il était naturellement doué de beaucoup de tact, et sentit qu'il ne parviendrait pas facilement à son but de trouver l'abbé Quillet dans un moment où la fermentation des esprits était à son comble. Il resta donc à cheval avec ses quatre domestiques dans une petite rue fort obscure qui donnait dans la grande, et d'où il put voir facilement tout ce qui s'était passé. Personne ne fit d'abord attention à lui; mais, lorsque la curiosité publique n'eut pas d'autre aliment, il devint le but de tous les regards. Fatigués de tant de scènes, les habitants le voyaient avec assez de mécontentement, et se demandaient à demi-voix si c'était encore un exorciseur qui leur arrivait; quelques paysans même commençaient à trouver qu'il embarrassait la rue avec ses cinq chevaux. Il sentit qu'il était temps de prendre son parti, et, choisissant sans hésiter les gens les mieux mis, comme ferait chacun à sa place, il s'avança avec sa suite le chapeau à la main vers le groupe noir dont nous avons parlé, et, s'adressant au personnage qui lui parut le plus distingué:

--Monsieur, dit-il, où pourrais-je voir M. l'abbé Quillet?

A ce nom, tout le monde le regarda avec un air d'effroi, comme s'il eût prononcé celui de Lucifer. Cependant personne n'en eut l'air offensé; il semblait, au contraire, que cette demande fît naître sur lui une opinion favorable dans les esprits. Du reste le hasard l'avait bien servi dans son choix. Le comte du Lude s'approcha de son cheval en le saluant:

--Mettez pied à terre, monsieur, lui dit-il, et je vous pourrai donner sur son compte d'utiles renseignements.

Après avoir parlé fort bas, tous deux se quittèrent avec la cérémonieuse politesse du temps. Cinq-Mars remonta sur son cheval noir, et, passant dans plusieurs petites rues, fut bientôt hors de la foule avec sa suite.

--Que je suis heureux! disait-il chemin faisant: je vais voir du moins un instant ce bon et doux abbé qui m'a élevé; je me rappelle encore ses traits, son air calme et sa voix pleine de bonté.

Comme il pensait tout ceci avec attendrissement, il se trouva dans une petite rue noire qu'on lui avait indiquée; elle était si étroite, que les genouillères de ses bottes touchaient aux deux murs. Il trouva au bout une maison de bois à un seul étage, et, dans son empressement, frappa à coups redoublés.

--Qui va là? cria une voix furieuse.

Et presque aussitôt la porte s'ouvrant laissa voir un petit homme gros, court et tout rouge, portant une calotte noire, une immense fraise blanche, des bottes à l'écuyère qui engloutissaient ses petites jambes dans leurs énormes tuyaux, et deux pistolets d'arçon à sa main.

--Je vendrai chèrement ma vie! cria-t-il, et...

--Doucement, l'abbé, doucement, lui dit son élève en lui prenant le bras: ce sont vos amis.

--Ah! mon pauvre enfant, c'est vous! dit le bonhomme, laissant tomber ses pistolets, que ramassa avec précaution un domestique armé aussi jusqu'aux dents. Eh? que venez vous faire ici? L'abomination y est venue, et j'attends la nuit pour partir. Entrez vite, mon ami, vous et vos gens; je vous ai pris pour les archers de Laubardemont et, ma foi, j'allais sortir un peu de mon caractère. Vous voyez ces chevaux; je vais en Italie rejoindre notre ami le duc de Bouillon. Jean, Jean, fermez vite la grande porte par dessus ces braves domestiques et recommandez leur de ne pas faire trop de bruit, quoiqu'il n'y ait pas d'habitation près de celle-ci.

Grandchamp obéit à l'intrépide petit abbé, qui embrassa quatre fois Cinq-Mars en s'élevant sur la pointe de ses bottes pour atteindre le milieu de sa poitrine. Il le conduisit bien vite dans une étroite chambre, qui semblait un grenier abandonné, et, s'asseyant avec lui sur une malle de cuir noir, il lui dit avec chaleur:

--Eh! mon enfant, où allez-vous? A quoi pense madame la maréchale de vous laisser venir ici? Ne voyez-vous pas bien tout ce qui se fait contre un malheureux qu'il faut perdre? Ah! bon Dieu! était-ce là le premier spectacle que mon cher élève devait avoir sous les yeux? Ah! ciel! quand vous voilà à cet âge charmant où l'amitié, les tendres affections, la douce confiance, devaient vous entourer, quand tout devait vous donner une bonne opinion de votre espèce, à votre entrée dans le monde! quel malheur! ah! mon Dieu! pourquoi êtes-vous venu?

Quand le bon abbé eut ainsi gémi en serrant affectueusement les deux mains du jeune voyageur dans ses mains rouges et ridées, son élève eut enfin le temps de lui dire:

--Mais ne devinez-vous pas, mon cher abbé, que c'est parce que vous étiez à Loudun que je suis venu? Quant à ces spectacles dont vous parlez, ils ne m'ont paru que ridicules, et je vous jure que je n'en aime pas moins l'espèce humaine, dont vos vertus et vos leçons m'ont donné une excellente idée; et parce que cinq ou six folles...

--Ne perdons pas de temps; je vous dirai cette folie, je vous l'expliquerai. Mais répondez, où allez-vous? que faites-vous?

--Je vais à Perpignan, où le Cardinal-duc doit me présenter au roi.

Ici le bon et vif abbé se leva de sa malle, et, marchant ou plutôt courant de long en large dans la chambre en frappant du pied:

--Le Cardinal! le Cardinal! répéta-t-il en étouffant, devenant tout rouge et les larmes dans les yeux, pauvre enfant! ils vont le perdre! Ah! mon Dieu! quel rôle veulent-ils lui faire jouer là! que lui veulent-ils? Ah! qui vous gardera, mon ami, dans ce pays dangereux? dit-il en se rasseyant et reprenant les deux mains de son élève dans les siennes avec une sollicitude paternelle, et cherchant à lire dans ses regards.

--Mais je ne sais trop, dit Cinq-Mars en regardant au plafond; je pense que ce sera le cardinal de Richelieu, qui était l'ami de mon père.

--Ah! mon cher Henri, vous me faites trembler, mon enfant; il vous perdra si vous n'êtes pas son instrument docile. Ah! que ne puis-je aller avec vous! Pourquoi faut-il que j'aie montré une tête de vingt ans dans cette malheureuse affaire?... Hélas! non, je vous serais dangereux; au contraire, il faut que je me cache. Mais vous aurez M. de Thou près de vous, mon fils, n'est-ce pas? dit-il en cherchant à se calmer; c'est votre ami d'enfance, un peu plus âgé que vous; écoutez-le, mon enfant; c'est un sage jeune homme: il a réfléchi, il a des idées à lui.

--Oh! oui, mon cher abbé, comptez sur mon tendre attachement pour lui; je n'ai pas cessé de l'aimer...

--Mais vous avez sûrement cessé de lui écrire, n'est-ce pas? reprit en souriant un peu le bon abbé.

--Je vous demande pardon, mon bon abbé; je lui ai écrit une fois, et hier, pour lui annoncer que le Cardinal m'appelle à la cour.

--Quoi! lui-même a voulu vous voir!

Alors Cinq-Mars montra la lettre du Cardinal-duc à sa mère, et peu à peu son ancien gouverneur se calma et s'adoucit.

--Allons, allons, disait-il tout bas, allons, ce n'est pas mal, cela promet: capitaine aux gardes à vingt ans, ce n'est pas mal.

Et il sourit.

Et le jeune homme, transporté de voir ce sourire qui s'accordait enfin avec tous les siens, sauta au cou de l'abbé et l'embrassa comme s'il se fût emparé de tout un avenir de plaisir, de gloire et d'amour.

Cependant, se dégageant avec peine de cette chaude embrassade, le bon abbé reprit sa promenade et ses réflexions. Il toussait souvent et branlait la tête, et Cinq-Mars, sans oser reprendre la conversation, le suivait des yeux et devenait triste en le voyant redevenu sérieux.

Le vieillard se rassit enfin, et commença d'un ton grave le discours suivant:

--Mon ami, mon enfant, je me suis livré en père à vos espérances; je dois pourtant vous dire, et ce n'est point pour vous affliger, qu'elles me semblent excessives et peu naturelles. Si le Cardinal n'avait pour but que de témoigner à votre famille de l'attachement et de la reconnaissance, il n'irait pas si loin dans ses faveurs; mais il est probable qu'il a jeté les yeux sur vous. D'après ce qu'on lui aura dit, vous lui semblez propre à jouer tel ou tel rôle impossible à deviner et dont il aura tracé l'emploi dans le repli le plus profond de sa pensée. Il veut vous y élever, vous y dresser, passez-moi cette expression en faveur de sa justesse, et pensez-y sérieusement quand le temps en viendra. Mais n'importe, je crois qu'au point où en sont les choses, vous feriez bien de suivre cette veine; c'est ainsi que de grandes fortunes ont commencé; il s'agit seulement de ne point se laisser aveugler et gouverner. Tâchez que les faveurs ne vous étourdissent pas, mon pauvre enfant, et que l'élévation ne vous fasse pas tourner la tête; ne vous effarouchez pas de ce soupçon, c'est arrivé à de plus vieux que vous. Ecrivez-moi souvent ainsi qu'à votre mère; voyez M. de Thou, et nous tâcherons de vous bien conseiller. En attendant, mon fils, ayez la bonté de fermer cette fenêtre, d'où il me vient du vent sur la tête, et je vais vous conter ce qui s'est passé ici.

Henri, espérant que la partie morale du discours était finie, et ne voyant plus dans la seconde qu'un récit, ferma vite la vieille fenêtre tapissée de toiles d'araignées, et revint à sa place sans parler.

--A présent que j'y réfléchis mieux, je pense qu'il ne vous sera peut-être pas inutile d'avoir passé par ici, quoique ce soit une triste expérience que vous y deviez trouver; mais elle suppléera à ce que je ne vous ai pas dit autrefois de la perversité des hommes; j'espère d'ailleurs que la fin ne sera pas sanglante, et que la lettre que nous avons écrite au roi aura le temps d'arriver.

--J'ai entendu dire qu'elle était interceptée, dit Cinq-Mars.

--C'en est fait alors, dit l'abbé Quillet; le curé est perdu. Mais écoutez-moi bien.

A Dieu ne plaise, mon enfant, que ce soit moi, votre ancien instituteur, qui veuille attaquer mon propre ouvrage et porter atteinte à votre foi. Conservez-la toujours et partout, cette foi simple dont votre noble famille vous a donné l'exemple, que nos pères avaient plus encore que nous-mêmes, et dont les plus grands capitaines de nos temps ne rougissent pas. En portant votre épée, souvenez-vous qu'elle est à Dieu. Mais aussi, lorsque vous serez au milieu des hommes, tâchez de ne pas vous laisser tromper par l'hypocrite; il vous entourera, vous prendra, mon fils, par le côté vulnérable de votre coeur naïf, en parlant à votre religion; et, témoin des extravagances de son zèle affecté, vous vous croirez tiède auprès de lui, vous croirez que votre conscience parle contre vous-même; mais ce ne sera pas sa voix que vous entendrez. Quels cris elle jetterait, combien elle serait plus soulevée contre vous, si vous aviez contribué à perdre l'innocence en appelant contre elle le ciel même en faux témoignage!

--O mon père! est-ce possible? dit Henri d'Effiat en joignant les mains.

--Que trop véritable, continua l'abbé; vous en avez vu l'exécution en partie ce matin. Dieu veuille que vous ne soyez pas témoin d'horreurs plus grandes! Mais écoutez bien: quelque chose que vous voyiez se passer, quelque crime que l'on ose commettre, je vous en conjure, au nom de votre mère et de tout ce qui vous est cher, ne prononcez pas une parole, ne faites pas un geste qui manifeste une opinion quelconque sur cet évènement. Je connais votre caractère ardent, vous le tenez du maréchal votre père; modérez-le, ou vous êtes perdu; ces petites colères de sang procurent peu de satisfaction et attirent de grands revers; je vous y ai vu trop enclin; si vous saviez combien le calme donne de supériorité sur les hommes! Les anciens l'avaient empreint sur le front de la Divinité, comme son plus bel attribut, parce que l'impassibilité attestait l'être placé au-dessus de nos craintes, de nos espérances, de nos plaisirs et de nos peines. Restez donc aussi impassible dans les scènes que vous allez voir, mon cher enfant; mais voyez-les, il le faut; assistez à ce jugement funeste; pour moi, je vais subir les conséquences de ma sottise d'écolier. La voici: elle vous montrera qu'avec une tête chauve on peut être encore enfant comme sous vos beaux cheveux châtains.

Ici l'abbé Quillet lui prit la tête dans ses deux mains et continua ainsi.

--Oui, j'ai été curieux de voir les diables des Ursulines tout comme un autre, mon cher fils; et sachant qu'ils s'annonçaient pour parler toutes les langues, j'ai eu l'imprudence de quitter le latin et de leur faire quelques questions en grec; la supérieure est fort jolie, mais elle n'a pas pu répondre dans cette langue. Le médecin Duncan a fait tout haut l'observation qu'il était surprenant que le démon, qui n'ignorait rien, fît des barbarismes et des solécismes, et ne pût répondre en grec. La jeune supérieure, qui était alors sur son lit de parade, se tourna du côté du mur pour pleurer, et dit tout bas au père Barré: _Monsieur! je n'y tiens plus_; je le répétai tout haut, et je mis en fureur tous les exorcistes: ils s'écrièrent que je devais savoir qu'il y avait des démons plus ignorants que des paysans, et dirent que pour leur puissance et leur force physique nous n'en pouvions douter, puisque les esprits nommés _Grésil des Trônes_, _Aman des puissances_ et _Asmodée_ avaient promis d'enlever la calotte de M. de Laubardemont. Ils s'y préparaient, quand le chirurgien Duncan, qui est homme savant et probe, mais assez moqueur, s'avisa de tirer un fil qu'il découvrit attaché à une colonne et caché par un tableau de sainteté, de manière à retomber, sans être vu, fort près du maître des requêtes; cette fois on l'appela huguenot, et je crois que, si le maréchal de Brézé n'était son protecteur, il s'en tirerait mal. M. le comte du Lude s'est avancé alors avec son sang-froid ordinaire, et a prié les exorcistes d'agir devant lui. Le père Lactance, ce capucin dont la figure est si noire et le regard si dur, s'est chargé de la soeur Agnès et de la soeur Claire; il a élevé ses deux mains, les regardant comme le serpent regarderait deux colombes, et a crié d'une voix terrible: _Quis te misit, Diabole?_ et les deux filles ont dit parfaitement ensemble: _Urbanus_. Il allait continuer, quand M. du Lude, tirant d'un air de componction une petite boîte d'or, a dit qu'il tenait là une relique laissée par ses ancêtres, et que, ne doutant pas de la possession, il voulait l'éprouver. Le père Lactance, ravi, s'est saisi de la boîte, et, à peine en a-t-il touché le front des deux filles, qu'elles ont fait des sauts prodigieux, se tordant les pieds et les mains; Lactance hurlait ses exorcismes, Barré se jetait à genoux avec toutes les vieilles femmes, Mignon et les juges applaudissaient. Laubardemont, impassible, faisait (sans être foudroyé!) le signe de la croix.

Quand, M. du Lude reprenant sa boîte, les religieuses sont restées paisibles:--_Je ne crains pas_, a dit fièrement Lactance, _que vous doutiez de la vérité de vos reliques!_

--_Pas plus que de celle de la possession_, a répondu M. du Lude en ouvrant sa boîte.

Elle était vide.

--Messieurs, vous vous moquez de nous, a dit Lactance.

J'étais indigné de ces momeries et lui dis: