Cinq-Mars; ou, Une conjuration sous Louis XIII (Tome 1 of 2)
Part 2
--Ah! mon cher Grandchamp, dit à voix basse une jeune femme de chambre qui passait et s'arrêta, ne faites pas songer à la duchesse; elle est bien triste et je crois qu'elle restera dans son appartement. _Sancta Maria!_ je vous plains de voyager aujourd'hui, partir un vendredi, le treize du mois, et le jour de saint Gervais et saint Protais, le jour des deux martyrs. J'ai dit mon chapelet toute la matinée pour M. de Cinq-Mars; mais en vérité je n'ai pu m'empêcher de songer à tout ce que je vous dis; ma maîtresse y pense aussi bien que moi, toute grande dame qu'elle est; ainsi n'ayez pas l'air d'en rire.
En disant cela, la jeune Italienne se glissa comme un oiseau à travers la grande salle à manger, et disparut dans un corridor, effrayée de voir ouvrir les doubles battants des grandes portes du salon.
Grandchamp s'était à peine aperçu de ce qu'elle avait dit, et semblait ne s'occuper que des apprêts du dîner; il remplissait les devoirs importants de maître d'hôtel, et jetait le regard le plus sévère sur les domestiques, pour voir s'ils étaient tous à leur poste, se plaçant lui-même derrière la chaise du fils aîné de la maison, lorsque tous les habitants du château entrèrent successivement dans la salle: onze personnes, hommes et femmes, se placèrent à table. La maréchale avait passé la dernière, donnant le bras à un beau vieillard vêtu magnifiquement, qu'elle fit placer à sa gauche. Elle s'assit dans un grand fauteuil doré, au milieu de la table, dont la forme était un carré long. Un autre siège un peu plus orné était à sa droite, mais il resta vide. Le jeune marquis d'Effiat, placé en face de sa mère, devait l'aider à faire les honneurs; il n'avait pas plus de vingt ans, et son visage était assez insignifiant; beaucoup de gravité et des manières distinguées annonçaient pourtant un naturel sociable, mais rien de plus. Sa jeune soeur de quatorze ans, deux gentilshommes de la province, trois jeunes seigneurs italiens de la suite de Marie de Gonzague (duchesse de Mantoue), une demoiselle de compagnie, gouvernante de la jeune fille du maréchal, et un abbé du voisinage, vieux et fort sourd, composaient l'assemblée. Une place, à la gauche du fils aîné, restait vacante encore.
La maréchale, avant de s'asseoir, fit le signe de la croix et dit le _Benedicite_ à haute voix: tout le monde y répondit en faisant le signe entier, ou sur la poitrine seulement. Cet usage s'est conservé en France dans beaucoup de familles jusqu'à la révolution de 1789; quelques-unes l'ont encore, mais plus en province qu'à Paris, et non sans quelque embarras et quelque phrase préliminaire sur le bon temps, accompagnées d'un sourire d'excuse, quand il se présente un étranger: car il est trop vrai que le bien a aussi sa rougeur.
La maréchale était une femme d'une taille imposante, dont les yeux grands et bleus étaient d'une beauté remarquable. Elle ne paraissait pas encore avoir atteint quarante-cinq ans; mais, abattue par le chagrin, elle marchait avec lenteur et ne parlait qu'avec peine, fermant les yeux et laissant tomber sa tête sur sa poitrine pendant un moment, lorsqu'elle avait été forcée d'élever la voix. Alors sa main, appuyée sur son sein montrait qu'elle y ressentait une vive douleur. Aussi vit-elle avec satisfaction que le personnage placé à sa gauche, s'emparant, sans en être prié par personne, du dé de la conversation, le tint avec un sang-froid imperturbable pendant tout le repas. C'était le vieux maréchal de Bassompierre; il avait conservé sous ses cheveux blancs un air de vivacité et de jeunesse fort étrange à voir; ses manières nobles et polies avaient quelque chose d'une galanterie surannée comme son costume, car il portait une fraise à la Henri IV et les manches tailladées à la manière du dernier règne, ridicule impardonnable aux yeux des _beaux_ de la cour. Cela ne nous paraît pas plus singulier qu'autre chose à présent; mais il est convenu que dans chaque siècle on rira de l'habitude de son père, et je ne vois guère que les Orientaux qui ne soient pas attaqués de ce mal.
L'un des gentilshommes italiens avait à peine fait une question au maréchal sur ce qu'il pensait de la manière dont le Cardinal traitait la fille du duc de Mantoue, que celui-ci s'écria dans son langage familier:
--Eh corbleu! monsieur, à qui parlez-vous? Puis-je rien comprendre à ce régime nouveau sous lequel vit la France? Nous autres, vieux compagnons d'armes du feu roi, nous entendons mal la langue que parle la cour nouvelle, et elle ne sait plus la nôtre. Que dis-je? on n'en parle aucune dans ce triste pays, car tout le monde s'y tait devant le Cardinal; cet orgueilleux petit vassal nous regarde comme de vieux portraits de famille et de temps en temps il en retranche la tête; mais la devise y reste toujours, heureusement. N'est-il pas vrai, mon cher Puy-Laurens?
Ce convive était à peu près du même âge que le maréchal; mais plus grave et plus circonspect que lui, il répondit quelques mots vagues, et fit un signe à son contemporain pour lui faire remarquer l'émotion désagréable qu'il avait fait éprouver à la maîtresse de la maison en lui rappelant la mort récente de son mari et en parlant ainsi du ministre son ami; mais ce fut en vain, car Bassompierre, content du signe de demi-approbation, vida d'un trait un fort grand verre de vin, remède qu'il vante dans ses Mémoires comme parfait contre la peste et la réserve, et, se penchant en arrière pour en recevoir un autre de son écuyer, s'établit plus carrément que jamais sur sa chaise et dans ses idées favorites.
--Oui, nous sommes tous de trop ici; je le dis l'autre jour à mon cher duc de Guise, qu'ils ont ruiné. On compte les minutes qui nous restent à vivre, et l'on secoue notre sablier pour le hâter. Quand M. le Cardinal-duc voit dans un coin trois ou quatre de nos grandes figures qui ne quittaient pas les côtés du feu roi, il sent bien qu'il ne peut pas mouvoir ces statues de fer, et qu'il y fallait la main du grand homme; il passe vite et n'ose pas se mêler à nous, qui ne le craignons pas. Il croit toujours que nous conspirons, et, à l'heure qu'il est, on dit qu'il est question de me mettre à la Bastille.
--Eh! monsieur le maréchal, qu'attendez-vous pour partir? dit l'Italien; je ne vois que la Flandre qui vous puisse être un abri.
--Ah! monsieur, vous ne me connaissez guère; au lieu de fuir, j'ai été trouver le roi avant son départ, et je lui ai dit que c'était afin qu'on n'eût pas la peine de me chercher, et que si je savais où il veut m'envoyer, j'irais moi-même sans qu'on m'y menât. Il a été aussi bon que je m'y attendais, et m'a dit: «Comment, vieil ami, aurais-tu la pensée que je le voulusse faire? Tu sais bien que je t'aime.»
--Ah! mon cher maréchal, je vous fais compliment, dit madame d'Effiat d'une voix douce; je reconnais la bonté du roi à ce mot-là: il se souvient de la tendresse que le roi son père avait pour vous: il me semble même qu'il vous a accordé tout ce que vous vouliez pour les vôtres, ajouta-t-elle avec insinuation, pour le remettre dans la voie de l'éloge et le tirer du mécontentement qu'il avait entamé si hautement.
--Certes, madame, reprit-il, personne ne sait mieux reconnaître ses vertus que François de Bassompierre; je lui serai fidèle jusqu'à la fin, parce que je me suis donné corps et biens à son père dans un bal; et je jure que, de mon consentement du moins, personne de ma famille ne manquera à son devoir envers le roi de France. Quoique les _Bestein_ soient étrangers et Lorrains, mordieu! une poignée de main de Henri IV nous a conquis pour toujours: ma plus grande douleur a été de voir mon frère mourir au service de l'Espagne, et je viens d'écrire à mon neveu que je le déshériterais s'il passait à l'empereur, comme le bruit en a couru.
Un des gentilshommes, qui n'avait rien dit encore, et que l'on pouvait remarquer à la profusion des noeuds de rubans et d'aiguillettes qui couvraient son habit, et à l'ordre de Saint-Michel dont le cordon noir ornait son cou, s'inclina en disant que c'était ainsi que tout sujet fidèle devait parler.
--Pardieu, monsieur de Launay, vous vous trompez fort, dit le maréchal, en qui revint le souvenir de ses ancêtres; les gens de notre sang sont sujets par le coeur, car Dieu nous a fait naître tout aussi bien seigneurs de nos terres que le roi l'est des siennes. Quand je suis venu en France, c'était pour me promener, et suivi de mes gentilshommes et de mes pages. Je m'aperçois que plus nous allons, plus on perd cette idée, et surtout à la cour. Mais voilà un jeune homme qui arrive bien à propos pour m'entendre.
La porte s'ouvrit, en effet, et l'on vit entrer un jeune homme d'une assez belle taille; il était pâle, ses cheveux étaient bruns, ses yeux noirs, son air triste et insouciant: c'était Henri d'Effiat, marquis de CINQ-MARS (nom tiré d'une terre de famille); son costume et son manteau court étaient noirs; un collet de dentelle tombait de son cou jusqu'au milieu de sa poitrine; de petites bottes fortes très évasées et ses éperons faisaient assez de bruit sur les dalles du salon pour qu'on l'entendît venir de loin. Il marcha droit à la maréchale d'Effiat en la saluant profondément, et lui baisa la main.
--Eh bien! Henri, lui dit-elle, vos chevaux sont-ils prêts? A quelle heure partez-vous?
--Après le dîner, sur-le-champ, madame, si vous permettez, dit-il à sa mère avec le cérémonieux respect du temps.
Et, passant derrière elle, il fut saluer M. de Bassompierre, avant de s'asseoir à la gauche de son frère aîné.
--Eh bien, dit le maréchal tout en dînant de fort bon appétit, vous allez partir, mon enfant; vous allez à la cour; c'est un terrain glissant aujourd'hui. Je regrette pour vous qu'il ne soit pas resté ce qu'il était. La cour autrefois n'était autre chose que le salon du roi, où il recevait ses amis naturels; les nobles des grandes maisons, ses pairs, qui lui faisaient visite pour lui montrer leur dévouement et leur amitié, jouaient leur argent avec lui et l'accompagnaient dans ses parties de plaisir, mais ne recevaient rien de lui que la permission de conduire leurs vassaux se faire casser la tête avec eux pour son service. Les honneurs que recevait un homme de qualité ne l'enrichissaient guère, car il les payait de sa bourse; j'ai vendu une terre à chaque grade que j'ai reçu; le titre de colonel général des Suisses m'a coûté quatre cent mille écus, et le baptême du roi actuel me fit acheter un habit de cent mille francs.
--Ah! pour le coup, vous conviendrez, dit en riant la maîtresse de la maison, que rien ne vous y forçait: nous avons entendu parler de la magnificence de votre habit de perles; mais je serais très fâchée qu'il fût encore de mode d'en porter de pareils.
--Ah! madame la marquise, soyez tranquille, ce temps de magnificence ne reviendra plus. Nous faisions des folies, sans doute, mais elles prouvaient notre indépendance; il est clair qu'alors on n'eût pas enlevé au roi des serviteurs que l'amour seul attachait à lui, et dont les couronnes de duc ou de marquis avaient autant de diamants que sa couronne fermée. Il est visible aussi que l'ambition ne pouvait s'emparer de toutes les classes, puisque de semblables dépenses ne pouvaient sortir que des mains riches, et que l'or ne vient que des mines. Les grandes maisons que l'on détruit avec tant d'acharnement n'étaient point ambitieuses, et souvent, ne voulant aucun emploi du gouvernement, tenaient leur place à la cour par leur propre poids, existaient de leur propre être, et disaient comme l'une d'elles: _Prince ne daigne, Rohan je suis_. Il en était de même de toute famille noble à qui sa noblesse suffisait, et que le roi relevait lui-même en écrivant à l'un de mes amis: _L'argent n'est pas chose commune entre gentilshommes comme vous et moi_.
--Mais, monsieur le maréchal, interrompit froidement et avec beaucoup de politesse M. de Launay, qui peut-être avait dessein de l'échauffer, cette indépendance a produit aussi bien des guerres civiles et des révoltes comme celles de M. de Montmorency.
--Corbleu, monsieur, je ne puis entendre parler ainsi! dit le fougueux maréchal en sautant sur son fauteuil. Ces révoltes et ces guerres, monsieur, n'ôtaient rien aux lois fondamentales de l'Etat et ne pouvaient pas plus renverser le trône que ne le ferait un duel. De tous ces grands chefs de parti il n'en est pas un qui n'eût mis sa victoire aux pieds du roi s'il eût réussi, sachant bien que tous les autres seigneurs aussi grands que lui l'eussent abandonné ennemi du souverain légitime. Nul ne s'est armé que contre une faction et non contre l'autorité souveraine, et, cet accident détruit, tout fût rentré dans l'ordre. Mais qu'avez-vous fait en nous écrasant? Vous avez cassé les bras du trône et ne mettrez rien à leur place. Oui, je n'en doute plus à présent, le Cardinal-duc accomplira son dessein en entier, la grande noblesse quittera et perdra ses terres, et, cessant d'être la grande propriété, cessera d'être une puissance; la cour n'est déjà plus qu'un palais où l'on sollicite: elle deviendra plus tard une antichambre, quand elle ne se composera plus que des gens de la suite du roi; les grands noms commenceront par ennoblir des charges viles; mais, par une terrible réaction, ces charges finiront par avilir les grands noms. Etrangère à ses foyers, la Noblesse ne sera plus rien que par les emplois qu'elle aura reçus, et si les peuples, sur lesquels elle n'aura plus d'influence, veulent se révolter...
--Que vous êtes sinistre aujourd'hui, maréchal! interrompit la marquise. J'espère que ni moi ni mes enfants ne verrons ces temps-là. Je ne reconnais plus votre caractère enjoué à toute cette politique; je m'attendais à vous entendre donner des conseils à mon fils. Eh bien! Henri, qu'avez-vous donc? Vous êtes bien distrait!
Cinq-Mars, les yeux attachés sur la grande croisée de la salle à manger, regardait avec tristesse le magnifique paysage qu'il avait sous les yeux. Le soleil était dans toute sa splendeur et colorait les sables de la Loire, les arbres et les gazons d'or et d'émeraude; le ciel était d'azur, les flots d'un jaune transparent, les îles d'un vert plein d'éclat; derrière leurs têtes arrondies, on voyait s'élever les grandes voiles latines des bateaux marchands comme une flotte en embuscade.--O nature, nature! se disait-il, belle nature, adieu. Bientôt mon coeur ne sera plus assez simple pour te sentir, et tu ne plairas plus qu'à mes yeux, ce coeur est déjà brûlé par une passion profonde, et le récit des intérêts des hommes y jette un trouble inconnu: il faut donc entrer dans ce labyrinthe; je m'y perdrai peut-être, mais pour Marie...
Se réveillant alors au mot de sa mère, et craignant de montrer un regret trop enfantin de son beau pays et de sa famille:
--Je songeais, madame, à la route que je vais prendre pour aller à Perpignan, et aussi à celle qui me ramènera chez vous.
--N'oubliez pas de prendre celle de Poitiers et d'aller à Loudun voir votre ancien gouverneur, notre bon abbé Quillet; il vous donnera d'utiles conseils sur la cour, il est fort bien avec le duc de Bouillon; et, d'ailleurs, quand il ne vous serait pas très nécessaire, c'est une marque de déférence que vous lui devez bien.
--C'est donc au siège de Perpignan que vous vous rendez, mon ami? répondit le vieux maréchal, qui commençait à trouver qu'il était resté bien longtemps dans le silence. Ah! c'est bien heureux pour vous. Peste! un siège! c'est un joli début: j'aurais donné bien des choses pour en faire un avec le feu roi à mon arrivée à sa cour; j'aurais mieux aimé m'y faire arracher les entrailles du ventre qu'à un tournoi, comme je fis. Mais on était en paix, et je fus obligé d'aller faire le coup de pistolet contre les Turcs avec le Rosworm des Hongrois, pour ne pas affliger ma famille par mon désoeuvrement. Du reste, je souhaite que Sa Majesté vous reçoive d'une manière aussi aimable que son père me reçut. Certes, le roi est brave et bon; mais on l'a habitué malheureusement à cette froide étiquette espagnole qui arrête tous les mouvements du coeur; il contient lui-même et les autres par cet abord immobile et cet aspect de glace: pour moi, j'avoue que j'attends toujours l'instant du dégel, mais en vain. Nous étions accoutumés à d'autres manières par ce spirituel et simple Henri, et nous avions du moins la liberté de lui dire que nous l'aimions.
Cinq-Mars, les yeux fixés sur ceux de Bassompierre, comme pour se contraindre lui-même à faire attention à ses discours, lui demanda quelle était la manière de parler du feu roi.
--Vive et franche, dit-il. Quelques temps après mon arrivée en France, je jouais avec lui et la duchesse de Beaufort, à Fontainebleau; car il voulait, disait-il, me gagner mes pièces d'or et mes belles portugalaises. Il me demanda ce qui m'avait fait venir dans ce pays. «Ma foi, sire, lui dis-je franchement, je ne suis point venu à dessein de m'embarquer à votre service, mais bien pour passer quelque temps à votre cour, et de là à celle d'Espagne; mais vous m'avez tellement charmé que, sans aller plus loin, si vous voulez de mon service, je m'y voue jusqu'à la mort.» Alors il m'embrassa et m'assura que je n'eusse pu trouver un meilleur maître, qui m'aimât plus; hélas! je l'ai bien éprouvé... et moi je lui ai tout sacrifié, jusqu'à mon amour, et j'aurais fait plus encore, s'il se pouvait faire plus que de renoncer à Mlle de Montmorency.
Le bon maréchal avait les yeux attendris; mais le jeune marquis d'Effiat et les Italiens, se regardant, ne purent s'empêcher de sourire en pensant qu'alors la princesse de Condé n'était rien moins que jeune et jolie. Cinq-Mars s'aperçut de ces signes d'intelligence, et rit aussi, mais d'un rire amer.--Est-il donc vrai, se disait-il, que les passions puissent avoir la destinée des modes, et que peu d'années puissent frapper du même ridicule un habit et un amour? Heureux celui qui ne survit pas à sa jeunesse, à ses illusions, et qui emporte dans la tombe tout son trésor!
Mais, rompant encore avec effort le cours mélancolique de ses idées, et voulant que le bon maréchal ne lût rien de déplaisant sur le visage de ses hôtes:
--On parlait donc alors avec beaucoup de liberté au roi Henri? dit-il. Peut-être aussi au commencement de son règne avait-il besoin d'établir ce ton-là; mais, lorsqu'il fut le maître, changea-t-il?
--Jamais, non, jamais notre grand roi ne cessa d'être le même jusqu'au dernier jour; il ne rougissait pas d'être un homme, et parlait à des hommes avec force et sensibilité. Eh! mon Dieu! je le vois encore embrassant le duc de Guise en carrosse, le jour même de sa mort; il m'avait fait une de ses spirituelles plaisanteries, et le duc lui dit: «Vous êtes à mon gré un des plus agréables hommes du monde, et notre destin portait que nous fussions l'un à l'autre; car, si vous n'eussiez été qu'un homme ordinaire, je vous aurais pris à mon service, à quelque prix que c'eût été; mais, puisque Dieu vous a fait naître un grand roi, il fallait bien que je fusse à vous.» Ah! grand homme! tu l'avais bien dit, s'écria Bassompierre, les larmes aux yeux, et peut-être un peu animé par les fréquentes rasades qu'il se versait: «_Quand vous m'aurez perdu, vous connaîtrez ce que je valais._»
Pendant cette sortie, les différents personnages de la table avaient pris des attitudes diverses, selon leurs rôles dans les affaires publiques. L'un des Italiens affectait de causer et de rire tout bas avec la jeune fille de la maréchale; l'autre prenait soin du vieux abbé sourd, qui, mettant une main derrière son oreille pour mieux entendre, était le seul qui eût l'air attentif; Cinq-Mars avait repris sa distraction mélancolique après avoir lancé le maréchal, comme on regarde ailleurs après avoir jeté une balle à la paume jusqu'à ce qu'elle revienne; son frère aîné faisait les honneurs de la table avec le même calme; Puy-Laurens regardait avec soin la maîtresse de la maison: il était tout au duc d'Orléans et craignait le Cardinal; pour la maréchale, elle avait l'air affligé et inquiet; souvent des mots rudes lui avaient rappelé ou la mort de son mari ou le départ de son fils; plus souvent encore elle avait craint pour Bassompierre lui-même qu'il ne se compromît, et l'avait poussé plusieurs fois en regardant M. de Launay, qu'elle connaissait peu, et qu'elle avait quelque raison de croire dévoué au premier ministre; mais avec un homme de ce caractère, de tels avertissements étaient inutiles; il eut l'air de n'y point faire attention; et, au contraire, écrasant ce gentilhomme de ses regards hardis et du son de sa voix, il affecta de se tourner vers lui et de lui adresser tout son discours. Pour celui-ci, il prit un air d'indifférence et de politesse consentante qu'il ne quitta pas jusqu'au moment où, les deux battants étant ouverts, on annonça _mademoiselle la duchesse de Mantoue_.
Les propos que nous venons de transcrire longuement furent pourtant assez rapides, et le dîner n'était pas à la moitié quand l'arrivée de Marie de Gonzague fit lever tout le monde. Elle était petite, mais fort bien faite, et quoique ses yeux et ses cheveux fussent très noirs, sa fraîcheur était éblouissante comme la beauté de sa peau. La maréchale fit le geste de se lever pour son rang, et l'embrassa sur le front pour sa bonté et son bel âge.
--Nous vous avons attendue longtemps aujourd'hui, chère Marie, lui dit-elle en la plaçant près d'elle; vous me restez heureusement pour remplacer un de mes enfants qui part.
La jeune duchesse rougit et baissa la tête et les yeux pour qu'on ne vît pas leur rougeur, et dit d'une voix timide:--Madame, il le faut bien, puisque vous remplacez ma mère auprès de moi. Et un regard fit pâlir Cinq-Mars à l'autre bout de la table.
Cette arrivée changea la conversation; elle cessa d'être générale, et chacun parla bas à son voisin. Le maréchal seul continuait à dire quelques mots de la magnificence de l'ancienne cour, et de ses guerres en Turquie, et des tournois, et de l'avarice de la cour nouvelle; mais, à son grand regret, personne ne relevait ses paroles, et on allait sortir de table, lorsque l'horloge ayant sonné deux heures, cinq chevaux parurent dans la grande cour: quatre seulement étaient montés par des domestiques en manteaux et bien armés; l'autre cheval, noir et très vif, était tenu en main par le vieux Grandchamp: c'était celui de son jeune maître.
--Ah! Ah! s'écria Bassompierre, voilà notre cheval de bataille tout sellé et bridé; allons, jeune homme, il faut dire comme notre vieux Marot:
Adieu la Court, adieu les dames! Adieu les filles et les femmes! Adieu vous dy pour quelque temps; Adieu vos plaisans passe-temps; Adieu le bal, adieu la dance, Adieu mesure, adieu cadance, Tabourins, Hauts-bois, Violons, Puisqu'à la guerre nous allons.
Ces vieux vers et l'air du maréchal faisaient rire toute la table, hormis trois personnes.
--Jésus-Dieu! il me semble, continua-t-il, que je n'ai que dix-sept ans comme lui; il va nous revenir tout brodé, madame; il faut laisser son fauteuil vacant.
Ici tout à coup la maréchale pâlit, sortit de table en fondant en larmes, et tout le monde se leva avec elle: elle ne put faire que deux pas et retomba assise sur un autre fauteuil. Ses fils et sa fille et la jeune duchesse l'entourèrent avec une vive inquiétude et démêlèrent parmi des étouffements et des pleurs qu'elle voulait retenir: Pardon!... mes amis... c'est une folie... un enfantillage... mais je suis si faible à présent, que je n'en ai pas été maîtresse. Nous étions treize à table, et c'est vous qui en avez été cause, ma chère duchesse. Mais c'est bien mal à moi d'avoir montré tant de faiblesse devant lui. Adieu, mon enfant, donnez-moi votre front à baiser, et que Dieu vous conduise! Soyez digne de votre nom et de votre père.
Puis, comme a dit Homère, _riant sous les pleurs_, elle se leva en le poussant et disant:--Allons, que je vous voie à cheval, bel écuyer!