Cinq-Mars; ou, Une conjuration sous Louis XIII (Tome 1 of 2)
Part 17
«Monsieur le Grand, quoyque nous soyons de différente qualité, nous nous trouvons en mesme peine, mais il faut que nous ayons recours à mesme remède. Je confesse notre faute et supplie le Roy de la pardonner.»
Ou M. le Grand prendra le mesme chemin et demeurera d'accord de ce qu'aura dit MONSIEUR, ou il voudra faire l'innocent; en quel cas MONSIEUR lui dira:
«Vous m'avez parlé en tel lieu, vous m'avez dit cela, vous vinstes à Saint-Germain me trouvez en mon escurie avec M. de Bouillon (tel et moy, tels et tels)»... Ensuite MONSIEUR dira le reste de l'histoire.
Il fera de même lorsqu'on luy amènera M. de Bouillon.
Il se contentera de la promesse de rester dans le royaume, sans jamais prétendre charge ny emploi.
Je dis ceci, après avoir bien philosophé sur cette affaire, _qui peut estre celle de la plus grande importance qui soit jamais arrivée en ce royaume de cette nature_.
Mais MONSIEUR fait beaucoup de difficulté de se laisser confronter aux accusés; il craint de manquer d'assurance devant eux. Le Roi n'ose l'exiger de son frère; il faut trouver un biais; le chancelier Séguier le trouve et l'envoie bien vite:
J'ai proposé au Roy de mander MM. Talon, conseiller d'Estat et advocat général, Le Bret et du Bignon, qui ont tous grande connoissance de matières criminelles, pour conférer avec moy sur toutes les propositions que je lui ferai.
Leur advis est que l'on peut dispenser MONSIEUR d'être présent à la lecture de sa déclaration aux accusés.
Cet advis est appuyé d'exemples et de raisons; quant aux exemples, nous avons la procédure faite de La Mole et de Coconas, accusés de lèze-majesté. En ce procès, les déclarations du Roy de Navarre et du duc d'Alençon furent receues et leues aux accusés sans confrontation, encore qu'ils l'eussent demandée.
... Une déposition d'un témoin avec des _présomptions infaillibles servent de preuve et de conviction_ contre un accusé en _crime de lèze-majesté_: ce qui n'est pas aux autres crimes.
* * * * *
On voit que le chancelier y met fort bonne volonté.
Suit l'avis donné par Jacques Talon et Hierosme Bignon et Omer Talon, décidant «qu'aucun _fils de France_ n'a esté ouy dans aucun procès, et que leur _déclaration_ sert de preuve sans confrontation.»
Le chancelier reçoit la déclaration de MONSIEUR, en compagnie des juges, sieurs de Laubardemont, Marca, de Paris, Champigny, Miraumesnil, de Chazé et de Sève, dans laquelle le duc d'Orléans avoue: _avoir donné deux blancs signés à Fontrailles pour traiter avec le roi d'Espagne_, à l'instigation de M. le Grand; il le présente comme ayant séduit aussi M. de Bouillon.
Après ces écrits, le Cardinal est armé de toutes pièces, et, sûr du succès, il peut partir. Il se rend à Paris; et, tandis que l'on juge à Lyon Cinq-Mars et de Thou qu'il abandonne, il va remettre la main sur le Roi et faire grâce à MONSIEUR moyennant sa nullité politique, et à M. de Bouillon en échange de la place de Sedan.
Le rapport du procès est très curieux à lire et trop volumineux pour être copié ici; il se trouve à la suite des interrogatoires. Le rapporteur charge ainsi M. de Cinq-Mars après avoir passé légèrement sur MONSIEUR et le duc de Bouillon:
Quant à M. le Grand, il est chargé non-seulement d'estre complice de cette conjuration, mais ensuite d'en estre auteur et promoteur.
M. le Grand empoisonne l'esprit de MONSIEUR par des craintes imaginaires et supposées par lui. Voilà un crime.
Pour se garantir de ses terreurs, _il le porte_ à faire un parti dans l'Estat. En voilà deux.
_Il le porte_ à s'unir à l'Espagne. C'en est un troisième.
_Il le porte_ à ruiner M. le Cardinal, _et le faire chasser des affaires_. C'en est un quatrième.
_Il le porte_ à faire la guerre en France pendant le siége de Perpignan, pour interrompre le cours du bonheur de cet Estat. C'en est un cinquième.
Il dresse lui-même le _traité_ d'Espagne. C'en est un sixième.
Il produit Fontrailles à MONSIEUR pour estre envoyé pour le traité, et envoyé à M. le comte d'Aubijoux. Ces suites _peuvent être estimées un_ septième crime, ou au moins l'accomplissement de tous les autres.
Tous sont crimes de lèze-majesté, celuy qui touche la personne des ministres des princes estant réputé, par les lois anciennes et constitutions des empereurs, de pareil poids que _ceux qui touchent leurs propres personnes_.
Un ministre _sert bien_ son prince et son Estat, on l'oste à tous les deux, c'est tout de mesme que qui priveroit le premier d'un bras et le second d'une partie de sa puissance.
Je livre ces arguments aux réflexions des jurisconsultes. Ils penseront peut-être qu'il y eût eu quelque réponse à faire si l'on eût regardé comme possible de répondre à ces absurdités d'un pouvoir sans contrôle. Le grand fait du traité d'Espagne suffisait, et je ne transcris ce que le rapporteur ajoute que pour montrer l'acharnement qui lui était prescrit contre l'ennemi, le rival de faveur du premier ministre[8].
[8] Il y a peu de mots aussi involontairement et cruellement comiques que celui-ci répété si souvent: _Il le porte à_, etc. MONSIEUR se trouve ainsi présenté comme un écolier au-dessous de l'âge de raison et irresponsable, que son gouverneur porte à quelques petites erreurs. Gouverneur de _vingt-deux ans_, élève de _trente-quatre_. Sanglante facétie!
Si M. de Cinq-Mars eût été moins ardent, moins hautain et plus habile, il ne devait pas se mettre dans son tort en traitant avec l'étranger. Il pouvait renverser le Cardinal à moins de frais et sans s'attacher au front l'écriteau _d'allié de l'étranger_, toujours détesté des nations monarchiques ou républicaines, celui du connétable de Bourbon et de Coriolan. Mais il avait vingt-deux ans et n'avait pas la tête tout entière aux grandes affaires. Il agissait trop vite, hâté par la passion, contre un homme d'expérience qui savait attendre avec froideur et mettre son ennemi dans son tort.
_Sur l'interrogatoire secret._
(Extrait des registres.)
M. de Cinq-Mars advoua à M. le Chancelier que la plus forte passion qui l'avoit emporté à ce qu'il avoit fait estoit de mettre hors des affaires M. le Cardinal, contre lequel il avoit une adversion qu'il ne pouvoit vaincre ny modérer.
Il disoit que six choses lui avoient donné cette adversion.
1. La première, qu'après le siége d'Arras, à la fin duquel il s'estoit trouvé, M. le Cardinal avoit parlé de luy comme d'une personne qui n'avoit pas tesmoigné beaucoup de coeur.
2. Qu'après l'alliance de M. le marquis de Sourdis et de son frère, le Cardinal avoit dit que M. de Sourdis avoit faict honneur à sa maison.
3. Qu'ayant souhaité d'estre fait Duc et Pair, M. le Cardinal en avoit destourné le Roy.
4. Qu'il s'estoit senti obligé de prendre la protection de M. l'archevesque de Bordeaux, lequel il avoit cru qu'on vouloit perdre.
5. _Que luy parlant de la princesse Marie, il dit que sa mère vouloit faire le mariage de luy avec elle_; Son Eminence dict que _sa mère, Mme d'Effiat, estoit une folle, et que si la princesse Marie avoit cette pensée, qu'elle estoit plus folle encore_. Qu'ayant été proposée pour femme de MONSIEUR, il auroit bien de la vanité et de la présomption de la prétendre; que c'estoit ridicule.
6. Que le Cardinal avoit trouvé étrange que le Roy l'eust admis au conseil, et l'en avoit faict sortir.
TABLE
Réflexions sur la vérité dans l'art 1 Chapitre I. -- Les adieux 19 Chapitre II. -- La rue 63 Chapitre III. -- Le bon prêtre 85 Chapitre IV. -- Le procès 110 Chapitre V. -- Le martyre 131 Chapitre VI. -- Le songe 152 Chapitre VII. -- Le cabinet 171 Chapitre VIII. -- L'entrevue 218 Chapitre IX. -- Le siège 245 Chapitre X. -- Les récompenses 271 Chapitre XI. -- Les méprises 297 Chapitre XII. -- La veillée 319 Chapitre XIII. -- L'Espagnol 353 Notes et documents historiques 375
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Évreux, imprimerie de CH. HÉRISSEY
Note de transcription détaillée:
Cette version électronique comporte les corrections suivantes:
p. 20, ajout d'une virgule après «qu'entourent des bosquets»; p. 47, «fraicheur» corrigé en «fraîcheur» («sa fraîcheur était éblouissante»); p. 98, «chatains» corrigé en «châtains» («vos beaux cheveux châtains»); p. 113, «agitaient» corrigé en «agitait» («une foule ignoble de femmes et d'hommes de la lie du peuple s'agitait»); p. 122, ajout d'un guillemet fermant après «celle du Seigneur?...»; p. 139, «nazillardes» corrigé en «nasillardes» («des voix fortes et nasillardes»); p. 163, «diadême» corrigé en «diadème» («j'ai un diadème»); p. 215, «.» corrigé en «:» («il dit avec un rire amer:»); p. 223, ajout d'une virgule manquante après «et» dans «et, du plus loin qu'ils le voyaient venir»; p. 236, suppression d'une virgule parasite dans «l'éternité s'approche pour moi»; p. 274, ajout du mot manquant «côté.» dans «le capitaine de ses gardes était à son côté.»; p. 284, «qui» corrigé en «que» («et que pourront imiter les diplomates»); p. 298, ajout d'un point-virgule manquant après «le cheval gris»; p. 328, ajout d'un tiret manquant dans «Est-ce pour la gloire»; p. 331, «que» ajouté dans «comment veux-tu que je le sache,»; p. 348, «manteau» corrigé en «marteau» («Mon sceptre est un marteau de fer,»); p. 352, ajout d'une virgule manquante après «des mains de sa victime,»; p. 378, ajout d'une virgule manquante après «aux plus pures,»; p. 382, «ajouta t-il» corrigé en «ajouta-t-il»; p. 384, «de-couvrir» corrigé en «descouvrir» («il faut descouvrir les auteurs»); p. 403, ajout d'un guillemet manquant devant «Monsieur le Grand, quoyque».
Les variations dans l'orthographe n'ont pas été corrigées. On trouve par exemple «siége» et «siège», «évènement» et «événement», ou encore «Reine mère», «Reine-Mère», «reine-mère» et «Reine-mère».
En page 35, «il fut saluer» a le sens de «il alla saluer».
En page 359, la phrase
Que vous importe, pourvu qu'il y tombe martyr, s'il le faut?
est incomplète dans cette édition. Il faut lire:
Que vous importe, pourvu qu'il prie au pied des autels que vous adorez, pourvu qu'il y tombe martyr s'il le faut?
End of Project Gutenberg's Cinq-Mars, (Tome I of 2), by Alfred de Vigny