Cinq-Mars; ou, Une conjuration sous Louis XIII (Tome 1 of 2)
Part 16
«Il composa avec le Cardinal un livre ayant pour titre: _l'Unité du ministre, et les qualités qu'il doit avoir._ Cet ouvrage n'a jamais vu le jour qu'entre les mains du Roi, et c'est ce traité qui détermina Sa Majesté à se reposer entièrement du gouvernement de son royaume sur Son Éminence. J'ai vu ce manuscrit _in-folio_, qui est très bien écrit. On n'aura pas de peine à reconnaître que le père Joseph en est l'auteur par la lecture des principales propositions qui y sont prouvées, premièrement comme vérités chrétiennes, secondement, comme vérités politiques. On pourrait intituler ce livre: Testament politique du père Joseph. Tous les _grands hommes_ du siècle passé en ont laissé. On reconnaîtra aisément le _génie_ du père dans l'extrait de ce testament.» (_Histoire du père Joseph._) Suivent les articles tels qu'on vient de les lire.
PAGE 194.
Quant au Marillac, etc.
Le maréchal de Marillac fut privé de ses juges légitimes; les membres du Parlement, qui voulurent en vain prendre connaissance de l'affaire, virent Molé, leur procureur-général, _décrété et interdit;_ traîné innocent de tribunaux en tribunaux, sans en trouver un assez habile pour lui découvrir un crime, le maréchal de Marillac tomba enfin sous l'arrêt des _commissaires_, lu par un garde des sceaux _ecclésiastique_ (Châteauneuf), auquel il fallut une dispense de Rome, sollicitée exprès, pour condamner un homme sans reproche; et le Cardinal se prit à rire des _lumières_ qu'il avait fait descendre forcément sur les juges. Quelle confusion! quel temps! On ne saurait trop éclairer les points principaux de l'histoire, pour éteindre les puérils regrets du passé dans quelques esprits qui n'examinent pas.
PAGE 274.
Ce jour-là, le Cardinal parut revêtu d'un costume entièrement guerrier...
Ce costume est exactement décrit dans les _Mémoires manuscrits de Pontis_, tel qu'on le lit ici. (_Bibl. de l'Arsenal._)
PAGE 322.
D'extirper une branche royale de Bourbon...
Le comte de Soissons, assassiné à la bataille de la Marfée, qu'il gagnait sur les troupes du Cardinal. J'ai sous les yeux des relations contemporaines les plus détaillées de cette affaire. Elles renferment ce qui suit: «Le régiment de Metternich et l'infanterie de Lamboy s'estant rompus, il ne resta près dudit comte que trois ou quatre des siens; lequel, dans ce désordre, fut abordé d'un cavalier seul, que ses gens ne connurent dans cette confusion pour ennemy, qui lui donna un coup de pistolet au-dessous de l'oeil, dont il fut tué tout roide... Ce grand prince, n'ayant d'autre dessein que de servir Sa Majesté et son État, et arrester les violences de celuy qui veut miner tout ce qui est au-dessus de lui:... il (le Cardinal) vient d'extirper une branche royale de Bourbon, ayant fait choisir ce prince par un de ses gardes, qui s'était mis avec ce dessein exécrable, et par son commandement, parmy les gens d'armes de ce prince, _ayant été reconneu tel_, après qu'il fut tué sur la place par Riquemont, escuyer du même prince défunct.» (_Montglat. Fabert_, etc., etc. _Relation de Montrésor_, t. II, p. 520.)
Il existe à la Bibliothèque de Paris un curieux autographe, qui montre quel prix mettait le Cardinal à ces sortes d'expéditions.
_Billet de M. des Noyers, escrit à M. le maréchal de Châtillon après la bataille de Sedan._
Le Roy a résolu de donner un GOUVERNEMENT et une pension pour sa vie durante au gendarme qui a tué le général des ennemis. Monsieur le maréchal l'enverra à Reims trouver Sa Majesté aussitôt qu'il y sera arrivé. Fait à Péronne, ce 9 juillet 1641.
DES NOYERS.
Vol. g. 6, 233 MM.
EXAMEN DE LA CORRESPONDANCE SECRÈTE DU CARDINAL DE RICHELIEU RELATIVE AU PROCÈS DE MM. DE CINQ-MARS ET DE THOU.
L'activité infatigable, la pénétration vive, la persévérance ingénieuse du cardinal de Richelieu à la fin de ses jours, quand les maladies, les fatigues, les chagrins, semblaient devoir amortir ses rares facultés, ne sont pas seulement en évidence dans la conduite de cette affaire; il est curieux d'y observer en gémissant les voies souterraines par lesquelles devait passer, pour arriver à son but, ce puissant mineur, comme disait Shakspeare: _O worthy pioneer!_ Toutes les petitesses auxquelles sont forcés de descendre les travailleurs politiques, pourraient rendre plus modestes leurs imitateurs, s'ils considéraient que celui-ci, après tous ses efforts, après l'accomplissement entier de ses projets, ne réussit qu'à hâter et assurer la chute de la monarchie qu'il croyait affermir pour toujours.
Pour montrer ces écrits sous leur vrai jour, il est nécessaire d'en écarter les longues phrases de procès-verbal, dont la sécheresse et la confusion ont dégoûté sans doute tous ceux qui les ont parcourus. Mais il importe d'en extraire les traits singuliers et vifs que l'on démêle dans cette nuit, lorsqu'on y attache des regards attentifs.
Sitôt que M. de Cinq-Mars est arrêté et que le duc d'Orléans s'est excusé par la lettre que j'ai citée dans le cours de ce livre[7], la première inquiétude du Cardinal est de savoir si M. de Bouillon est arrêté. Dans le doute, et craignant le retour de Louis XIII à sa première affection pour Cinq-Mars, il s'arrête à Tarascon, et de là veut s'assurer que son crédit est dans toute sa force: comme un athlète qui se prépare à un grand combat, il essaye son bras et pèse sa massue.
[7] Chapitre XXIV, intitulé LE TRAVAIL.
_Instruction, après l'arrest de M. le Grand, à messieurs de Chavigny et des Noyers, estant près du Roy, pour sçavoir, entre autres choses, de Sa Majesté, si Son Éminence agira comme elle a fait ci-devant, ainsi qu'elle le jugera à propos._
Si monsieur de Bouillon est pris, il est question de faire voir promptement que _l'on l'a pris avec justice_; pour ce faire, il faut descouvrir les auteurs de Madame qui en ont donné advis, et qu'au cas que ladite dame ne voudroit, on peut trouver quelque invention par laquelle on puisse faire connoistre qu'on a cette découverte; on le peut faire en resserrant de toutes parts les prisonniers sans permettre de parler à personne, parce que par ce moyen on _pourroit faire croire aux uns que les autres ont dit ce que l'on scait: ce qui leur donnera lieu de se confesser_, et à tout le moins de le croire.
Faut arrester Cloniac, que l'on dit avoir des papiers secrets. Faut retirer la _cassette de cheveux et amourettes_ qu'a monsieur de Choisy.
Faut représenter au Roy qu'il est très-important de ne dire pas qu'il ait bruslé tous les papiers, et en effet l'on croit qu'il ne l'a pas fait.
Si monsieur de Bouillon est pris, il faut pourvoir l'Italie d'un chef de grande fidélité, pour plusieurs raisons qui pressent. Il en faut un en Guyenne et un autre dans le Roussillon, estant douteux si monsieur de _Turenne voudroit servir_, et si l'on doit le laisser seul, le Roy y pourvoira s'il lui plaist.
On voit quel piège il indique; M. de Cinq-Mars y tomba le premier.
La réponse ne se fait pas attendre: on a arrêté M. de Bouillon; le Roi a consenti à faire tous les mensonges qui lui sont dictés, et, pour preuve de son obéissance, il écrit de sa main la lettre qui suit:
_Lettre du Roy à Son Éminence._
Je ne me trouve jamais que bien de vous voir. Je me porte beaucoup mieux depuis hier; et ensuite de la prise de monsieur de Bouillon, qui est un coup de parti, j'espère avec l'ayde de Dieu que tout ira bien, et qu'il me donnera la parfaite santé; c'est de quoi je le prie de tout mon coeur.
LOUYS.
Avec ce gage on peut agir: il a fait menacer MONSIEUR, et ne lui a répondu que vaguement. Gaston se remet à supplier: le même jour il écrit au Roi, au cardinal Mazarin, à M. des Noyers, à M. de Chavigny et une seconde fois au Cardinal. Remarquez que c'était à lui d'abord qu'il avait demandé pardon le 17 juin, avant de supplier le Roi le 25, suivant en cela la hiérarchie établie par le Cardinal. Il demande grâce à tout le monde et promet une entière confession.
Là-dessus, le Cardinal met le pied sur le frère du Roi, et l'écrase par la lettre froide où il lui conseille de tout confesser. On l'a lue au chapitre _le Travail_.
Reviennent de nouveaux rapports du fidèle agent Chavigny, lequel ne connaît pas d'assez humbles termes pour parler au Cardinal, dont il se dit sans cesse la créature. Chavigny se moque de MONSIEUR et du _choléra-morbus_ (déjà connu, comme l'on voit), qui saisit l'agent de ce prince, dans la peur d'être arrêté.--Il fait conseiller à Gaston de se retirer hors de France. On voit que le Roi ne se permet pas de répondre sans que le Cardinal ait _corrigé_ la lettre qu'il doit écrire.
_M. de Chavigny à Son Éminence._
Le Roy parla hier à monsieur de La Rivière _aussi bien et aussi fortement qu'on le pouvoit désirer_. Je luy fis mettre par escrit et signer tout ce qu'il luy dit de la part de Monsieur, ainsi que Son Éminence verra par la copie que je luy envoye: et lorsqu'il fit difficulté d'obéir aux commandements de Sa Majesté, _elle luy parla en maistre_, et il eut si grand'peur qu'on l'arrestât, qu'il luy prit presque une défaillance, et ensuite une espèce de _choléra-morbus_ dont il a esté guary en luy rasseurant l'esprit. Le Roy fut ravy de ce que Monseigneur n'eust pas la pensée de voir Monsieur. En parlant à Monsieur de La Rivière, je l'ai fait tomber _insensiblement_ dans le dessein de proposer à Monsieur qu'il confesse ingénuëment toutes les choses par un escrit qu'il envoyera au Roy; pour après avoir vu Sa Majesté, s'en aller pendant un temps hors du royaume, avec ses bonnes grâces, et _celles de Son Eminence_.
Il m'a dit qu'il feroit cette proposition à Monseigneur, et qu'il luy demanderoit sa parole, pour la seureté de Monsieur, au cas qu'en confessant toutes choses par escrit, il vinst trouver le Roy, pour s'en aller par après hors de France.
En ce cas, Son Éminence aura agréable de faire sçavoir à ses _créatures_ si Venise n'est pas le meilleur lieu où puisse aller Monsieur, et quelle somme elle estime qu'on puisse lui accorder par an.
J'envoye à Monseigneur la réponse du Roy, qui doit estre mise au pied de la déclaration de La Rivière, afin qu'elle soit _corrigée comme il lui plaira_, et de la mettre entre ses mains quand il passera.
Je seray jusques à la mort, sa très-humble, très-obligée et très-_fidèle créature_.
CHAVIGNY.
A Montfrin, le dernier juin 1642.
Le Cardinal permet à MONSIEUR de sortir du royaume et aller à Venise, et stipule la pension qu'il aura, de façon à le rendre sage.
_Mémoires de MM. de Chavigny et des Noyers._
Je ne fais point de difficulté, si le Roy le trouve bon, de donner parole à M. de La Rivière que, Monsieur, _déclarant au Roy tout ce qu'il sait par escrit, sans réserve_, venant voir Sa Majesté avant que de sortir du royaume, selon la proposition que nous en a fait ledit sieur de La Rivière, Sa Majesté le laissera aller librement, sans qu'il reçoive mal, s'il sort du consentement du Roy. Venise est une bonne demeure, et en ce cas, il faut que la permission qu'il demandera au Roy de sortir porte: «Pour ne revenir en France que lorsqu'il plaira au Roy nous le permettre et nous l'ordonner.»
Quant à l'argent, je crois qu'il se doit contenter de ce que le Roy d'Espagne luy devoit donner, sçavoir: dix mille écus par mois. Car luy donner plus, c'est luy donner moyen de mal faire; et le Roy ne pouvant consentir qu'il meine avec luy les mauvais esprits qui l'ont perdu, il n'a pas besoin davantage pour luy et pour les gens de bien. Cependant, s'il faut passer jusqu'à quatre cent mille livres, je ne crois pas qu'il faille s'arrester pour peu de chose. Je suis entièrement à ceux qui m'aiment comme vous.
_Le cardinal_ DE RICHELIEU.
De Tarascon, ce dernier juin 1642.
Ou monsieur de La Rivière vient avec un simple compliment de parole et une confession de faute déguisée, ou il vient avec charge de descouvrir une partie de ce qui a esté fait.
Si le premier, le Roi _doit adjouster foi (ou le témoigner) à ce qu'il dit_, et respondre qu'il pardonne volontiers à Monsieur, et que M. de La Rivière luy rapporte ce qu'il a sur la conscience, qu'il n'en doit pas estre en peine:
Si le second, il doit encore lui tesmoigner de croire que tout ce qu'il dit est tout, et respondre: «Ce que vous venez de descouvrir me surprend et ne me surprend pas.
«Il me surprend, parce que je n'eusse pas attendu ce nouveau tesmoignage de manque d'affection de mon Frère. Il ne me surprend pas, parce que M. le Grand, estant pris, s'enquiert fort si on ne l'accuse point d'intelligence avec Monsieur.
«Monsieur de La Rivière, je vous parleray franchement: ceux qui ont donné ces mauvais conseils à mon Frère ne doivent rien attendre de moi, que la rigueur de la justice: pour mon Frère, s'il me descouvre tout ce qu'il a fait sans réserve, il recevra des effets de ma bonté, comme il en a déjà receu plusieurs fois par le passé.»
Quelque instance que La Rivière fasse d'avoir promesse d'un pardon général, sans obligation de descouvrir tout ce qui s'est passé, le Roy demeurera dans sa dernière response, luy disant qu'il ne voudroit pas luy-mesme le conseiller de faire plus que Dieu, qui requiert un vrai repentir et une ingénue reconnoissance pour pardonner;
Qu'il luy doit suffire qu'il l'asseure que Monsieur recevra les effets de sa bonté, s'il se gouverne envers Sa Majesté comme il doit, c'est-à-dire ainsi qu'il est dit cy-dessus.
On voit que les rôles sont écrits mot pour mot, et que le Roi ne doit rien ajouter ni retrancher. Aussitôt l'agent de MONSIEUR (La Rivière) accourt, et le Cardinal l'envoie au Roi d'avance dicter sa réponse. Avec quelle souplesse chaque personnage obéit au directeur de cette sanglante comédie!
* * * * *
Les observateurs politiques ne s'endorment pas: ils excitent Louis XIII par tous les moyens possibles contre le bouc émissaire sur qui tout péché doit retomber. On redouble de rigueurs avec le prisonnier.
* * * * *
Des Noyers écrit, le 30 juin 1642, au Cardinal:
Le Roy m'a dit qu'il croit que M. le Grand eût été capable _de se faire huguenot_. J'y ai adjousté qu'il se fût fait Turc pour régner et oster à Sa Majesté ce que Dieu luy a si légitimement donné. Sur quoi le Roy m'a dit:
--Je le crois...
Sa Majesté m'a dit ce matin que Treville avoit entretenu M. le Marquis sur l'arrivée de M. le Grand à Montpellier, et qu'en entrant dans la citadelle il avoit dit:
--Ah! Faut-il mourir à vingt-deux ans! Faut-il conspirer contre la patrie d'aussi bonne heure! Ce qu'elle avoit très-bien reçeu.
_M. des Noyers à Son Éminence._
Paris, le 1er juillet.
Sa Majesté est échauffée plus que jamais contre M. le Grand, car elle a seu que, durant sa maladie, ce _misérable_, que M. le premier-président nomme fort bien le _perfide public_, avait dit du Roy:
--Il traînera encore!
* * * * *
Rien n'est oublié pour irriter Louis XIII, quoiqu'il nous soit difficile de sentir le sel du bon mot du premier-président.
Le même homme (des Noyers) écrit encore le 1er juillet 1642, de Pierrelatte:
Sa Majesté continue dans de très grandes démonstrations d'amour pour Monseigneur, et dans une exécration non pareille pour ce malheureux _perfide public_.
Ainsi le bulletin de la _colère royale_ est envoyé au Cardinal heure par heure, et l'on a soin que la fièvre ne cesse pas. Les parents des deux jeunes gens veulent supplier, on les arrête. M. de Chavigny écrit le 3 juillet 1642:
L'abbé d'Effiat et l'abbé de Thou venoient trouver le Roy, à ce qu'on nous avoit assuré. Sa Majesté _a trouvé bon_ qu'on envoyast au-devant d'eux pour leur recommander de se retirer.
* * * * *
La correspondance est pressante. Le lendemain (4 juillet 1642), le Cardinal écrit de Tarascon:
Les énigmes les plus obscures commencent à s'expliquer: _le perfide public_, confessant au lieu où il est, _qu'il a eu de mauvais desseins contre la personne de M. le Cardinal, mais qu'il n'en a point eu que le Roy n'y ait consenti_; le mal est que la liberté qu'il a eue jusques à présent de se promener deux fois le jour, fait que ce discours commence d'être bien espandu en cette province, ce qui peut faire beaucoup de mauvais effets.
Une crainte mortelle agite le Cardinal qu'on ne vienne à savoir que le Roi a été de la conjuration: il rend la prison plus sévère. Il ajoute:
Ceton, lieutenant des gardes écossaises, âgé de soixante-six ans, a laissé promener M. le Grand deux fois le jour. Il n'y a que trois jours qu'il en usoit encore ainsi, ce qui me feroit croire que les premiers ordres ont été perdus.
M. de Bouillon n'a demandé qu'un médecin et deux valets de chambre; le _perfide public_ a six personnes qui doivent être retranchées. Autrement, il est impossible qu'_il ne fasse sçavoir tout ce qu'il voudra_; jamais prince n'en eut davantage.
Vous parlerez adroitement de ce que dessus, _sans me mettre en jeu aucunement_.
Comme il attend avec impatience un _bon commissaire_, il dit:
J'attends M. de Chazé, que _nous essayerons par M. de Thou_.--Faites-le hâter par le Rhône, car le temps nous presse, et il est nécessaire que je sois icy pour l'aider à ses interrogations, que je lui donnerai _toutes digérées_.
Comme il faut envenimer la plaie du coeur royal, il n'oublie pas un trait qui puisse porter:
Il est bon que le _fidèle marquis de Mortemar_ dise au Roy comme le _perfide public_ disait que Fontrailles avoit dit un bon mot sur ses maladies, sçavoir, est:
--_Il n'est pas encore assez mal._
Pour montrer comme le _perfide_ et ses principaux confidents estoient mal intentionnez vers le Roy.
* * * * *
On voit que nulle légèreté de propos, nulle étourderie du jeune favori, vraie ou supposée, n'est omise par le rusé politique. Chavigny répond sur-le-champ et dans les mêmes termes:
Le fidèle marquis n'a pu encore prendre son temps pour dire ce que M. le Cardinal a mandé: ce sera pour demain; nous verrons ce que le Roy en dira.
Puis, le lendemain, le même Chavigny écrit à la hâte:
Mortemar a dit tout au long au Roy le mot de M. le Grand. Le Roy n'a pas manqué, aussitôt ouy ce discours, de le rapporter à Chavigny.
C'est-à-dire à lui-même: Il persifle ainsi Louis XIII sur sa docilité!
Et je crois qu'il en fait de même à M. des Noyers.
Le Roy m'a commandé expressément de le faire sçavoir à Son Eminence, et lui dire qu'il croyoit M. le Grand assez détestable pour avoir eu une si horrible pensée, et qu'il se souvient qu'il avoit _à Lyon plus de cinquante gentilshommes_ qui dépendoient de luy.
On n'a rien oublié pour entretenir Sa Majesté _en belle humeur_. Le Roy a répété plusieurs fois que M. le Grand estoit le plus grand menteur du monde. Ainsi on peut espérer que l'amitié est bien usée dans le coeur de Louis XIII.
Le 6 juillet 1642 (que l'on remarque cette rapidité), les deux créatures du Cardinal-Duc, Chavigny et des Noyers lui disaient le résultat de leurs insinuations:
Nous supplions très humblement Monseigneur de se mettre l'esprit en repos, et croire qu'il ne fut jamais si puissant auprès du Roy qu'il est, que sa présence opérera tout ce qu'elle voudra.
Le même jour, le Cardinal-Duc écrit au Roi très humblement et sur le ton d'une victime et d'un prêtre candide que le Roi défend.
* * * * *
_Son Éminence au Roy._
Ayant sçeu, dit-il, la nouvelle descouverte qu'il a pleu au Roy faire du mauvais dessein qu'avoit M. le Grand contre moy, contre un Cardinal, qui depuis vingt-cinq ans a, par la permission de Dieu, assez heureusement servi son maistre; plus la malice de ce malheureux est grande, plus la bonté de Sa Majesté paroist. Du septiesme juillet 1642.
Et le 7, il fait venir M. de Thou dans sa chambre, l'envoyant chercher dans la prison de Tarascon. J'ai sous les yeux ce curieux interrogatoire, et le donne tel qu'il a été conservé mot pour mot. Il n'est pas superflu de faire remarquer le ton de politesse exquise des deux personnages, dont aucun n'oublie le rang et le caractère de l'autre, et qui semblent toujours avoir dans la pensée leur vieil adage: _Un gentilhomme en vaut un autre._
_Interrogatoire et réponse de M. de Thou à Monseigneur le Cardinal-Duc, qui l'envoya querir en la prison du chasteau de Tarascon. (Journal de M. le cardinal de Richelieu, qu'il a fait durant le grand orage de la cour, en l'année 1642, et tiré des Mémoires qu'il a escrits de sa main M. DC. XLVIII.)_
M. LE CARDINAL. Monsieur, je vous prie de m'excuser de vous avoir donné la peine de venir icy.
M. DE THOU. Monseigneur, je la reçois avec honneur et faveur.
Après, il lui fit donner une chaise près de son lit.
M. LE CARDINAL. Monsieur, je vous prie de me dire l'origine des choses qui se sont passées cy-devant.
M. DE THOU. Monseigneur, il n'y a personne qui le puisse mieux sçavoir que Votre Eminence.
M. LE CARDINAL. Je n'ai point d'intelligence en Espagne pour le sçavoir.
M. DE THOU. Le Roy en ayant donné l'ordre, Monseigneur, cela n'a peu estre sans vous l'avoir fait connoistre.
M. LE CARDINAL. Avez-vous escrit à Rome et en Espagne?
M. DE THOU. Ouy, Monseigneur, par le commandement du Roy.
M. LE CARDINAL. Estes-vous secrétaire d'Etat pour l'avoir fait?
M. DE THOU. Non, Monseigneur; mais le Roy me l'avait commandé, je n'ai peu faillir de le faire.
M. LE CARDINAL. Avez-vous quelque pouvoir de cela?
M. DE THOU. Ouy, Monseigneur, la parole du Roy, et un commandement de le faire par escrit.
M. LE CARDINAL. Si est-ce que M. de Cinq-Mars n'en a rien dit?
M. DE THOU. Il a eu tort, Monseigneur, de ne l'avoir dit; car il a receu le commandement aussi bien que moi.
M. LE CARDINAL. Où sont ces commandements?
M. DE THOU. Ils sont en bonnes mains, pour les produire quand il en sera besoin.
Mais c'est là ce qu'il faut éviter. Le Cardinal ne veut pas savoir que le Roi a donné des ordres contre lui. Il demande à Paris des commissaires, un surtout qu'il désigne, M. de Lamon, pour aider M. de Chazé à de nouveaux interrogatoires dirigés contre ce de Thou si imposant, si ferme, si grave, si loyal et si redoutable par sa vertu.
Tandis que ce jeune magistrat parle ainsi, Gaston d'Orléans, MONSIEUR, le frère du Roi, envoie sa confession et se met à genoux, en ces termes:
Gaston, fils de France, frère unique du Roy, estant touché d'un véritable repentir d'avoir _encore_ manqué à la fidélité que je dois au Roy mon seigneur, et désirant me rendre digne de la grâce et du pardon, j'avoue sincèrement toutes les choses dont je suis coupable.
Suivent les accusations contre M. le Grand, sur qui il rejette noblement toute l'affaire.
Puis une seconde confession accompagne la première, touchant l'autre péché:
_Monsieur, frère du Roy, à Son Éminence._
D'Aigueperce, le 7 juillet.
Gaston, etc. Ne pouvant assez exprimer à mon cousin le Cardinal de Richelieu quelle est mon extrême douleur d'avoir pris des liaisons et correspondances avec ses ennemis... je proteste devant Dieu, et prie M. le Cardinal de croire que je n'ai pas eu plus grande connoissance de ce qui peut regarder sa personne, et que, pour mourir, je n'aurois jamais presté ny l'oreille ny le coeur à la moindre proposition qui eust esté contre elle, etc., etc.
La politesse de la frayeur ne peut aller plus loin et plus bas assurément.
Mais le maître n'est pas content encore de ces mensonges et de ces humiliations.
Il envoie ses ordres sur ce qui doit être dit par MONSIEUR, s'il veut qu'on lui permette de rester dans le royaume et qu'on lui donne de quoi vivre.
On confrontera MONSIEUR et M. de Cinq-Mars.
_Instructions de Son Éminence_.
Quand on amènera M. le Grand au lieu où sera la personne de MONSIEUR, MONSIEUR lui doit dire: