Cinq-Mars; ou, Une conjuration sous Louis XIII (Tome 1 of 2)
Part 10
L'étranger sourit nonchalamment, resta un instant à passer sa main dans ses longs cheveux châtains, et lui dit enfin avec indolence et regardant à une grosse montre ronde suspendue à sa ceinture:
--Au fait, monsieur, comme je n'ai rien de mieux à faire et que je n'ai pas d'amis ici, je vous suis: j'aime autant faire cela qu'autre chose.
Et, prenant sur la table son large chapeau à plumes noires, il partit lentement, suivant le martial abbé, qui allait vite devant lui et revenait le hâter, comme un enfant qui court devant son père, ou un jeune carlin qui va et revient vingt fois avant d'arriver au bout d'une allée.
Cependant, deux huissiers, vêtus de livrées royales, ouvrirent les grands rideaux qui séparaient la galerie de la tente du roi, et le silence s'établit partout. On commença à entrer successivement et avec lenteur dans la demeure passagère du prince. Il reçut avec grâce toute sa cour, et c'était lui-même qui le premier s'offrait à la vue de chaque personne introduite.
Devant une très petite table entourée de fauteuils dorés, était debout le roi Louis XIII, environné des grands officiers de la couronne; son costume était fort élégant: une sorte de veste couleur chamois, avec les manches ouvertes et ornées d'aiguillettes et de rubans bleus, le couvrait jusqu'à la ceinture. Un haut-de-chausse large et flottant ne lui tombait qu'aux genoux, et son étoffe jaune et rayée de rouge était ornée en bas de rubans bleus. Ses bottes à l'écuyère, ne s'élevant guère à plus de trois pouces au-dessus de la cheville du pied, étaient doublées d'une profusion de dentelles, et si larges, qu'elles semblaient les porter comme un vase porte des fleurs. Un petit manteau de velours bleu, où la croix du Saint-Esprit était brodée, couvrait le bras gauche du roi, appuyé sur le pommeau de son épée.
Il avait la tête découverte, et l'on voyait parfaitement sa figure pâle et noble éclairée par le soleil que le haut de sa tente laissait pénétrer. La petite barbe pointue que l'on portait alors augmentait encore la maigreur de son visage, mais en accroissait aussi l'expression mélancolique; à son front élevé, à son profil antique, à son nez aquilin, on reconnaissait un prince de la grande race des Bourbons; il avait tout de ses ancêtres, hormis la force du regard; ses yeux semblaient rougis par les larmes et voilés par un sommeil perpétuel, et l'incertitude de sa vue lui donnait l'air un peu égaré.
Il affecta en ce moment d'appeler autour de lui et d'écouter avec attention les plus grands ennemis du Cardinal, qu'il attendait à chaque minute, en se balançant un peu d'un pied sur l'autre, habitude héréditaire de sa famille; il parlait avec assez de vitesse, mais s'interrompant pour faire un signe de tête gracieux ou un geste de la main à ceux qui passaient devant lui en le saluant profondément.
Il y avait deux heures pour ainsi dire que l'on passait devant le Roi sans que le Cardinal eût paru, toute la cour était accumulée et serrée derrière le prince et dans les galeries tendues qui se prolongeaient derrière sa tente; déjà un intervalle de temps plus long commençait à séparer les noms des courtisans que l'on annonçait.
--Ne verrons-nous pas notre cousin le Cardinal, dit le Roi en se retournant et regardant Montrésor, gentilhomme de Monsieur, comme pour l'encourager à répondre.
--Sire, on le croit fort malade en cet instant, répartit celui-ci.
--Et je ne vois pourtant que Votre Majesté qui le puisse guérir, dit le duc de Beaufort.
--Nous ne guérissons que les écrouelles, dit le Roi; et les maux du Cardinal sont toujours si mystérieux, que nous avouons n'y rien connaître.
Le prince s'essayait aussi de loin à braver son ministre, prenant des forces dans la plaisanterie pour rompre mieux son joug insupportable, mais si difficile à soulever. Il croyait presque y avoir réussi, et, soutenu par l'air de joie de tout ce qui l'environnait, il s'applaudissait déjà intérieurement d'avoir su prendre l'empire suprême et jouissait en ce moment de toute la force qu'il se croyait. Un trouble involontaire au fond du coeur lui disait bien que, cette heure passée, tout le fardeau de l'Etat allait retomber sur lui seul; mais il parlait pour s'étourdir sur cette pensée importune, et se dissimulant le sentiment intime qu'il avait de son impuissance à régner, il ne laissait plus flotter son imagination sur le résultat des entreprises, se contraignant ainsi lui-même à oublier les pénibles chemins qui peuvent y conduire. Des phrases rapides se succédaient sur ses lèvres.
--Nous allons bientôt prendre Perpignan, disait-il de loin à Fabert.--Eh bien, Cardinal, la Lorraine est à nous, ajoutait-il pour La Valette.
Puis touchant le bras de Mazarin:
--Il n'est pas si difficile que l'on croit de mener tout un royaume, n'est-ce pas?
L'Italien, qui n'avait pas autant de confiance que le commun des courtisans dans la disgrâce du Cardinal, répondit sans se compromettre:
--Ah! Sire, les derniers succès de Votre Majesté, au dedans et au dehors, prouvent assez combien elle est habile à choisir ses instruments et à les diriger, et...
Mais le duc de Beaufort, l'interrompant avec cette confiance, cette voix élevée et cet air qui lui méritèrent par la suite le surnom d'_Important_, s'écria tout haut de sa tête:
--Pardieu, sire, il ne faut que le vouloir; une nation se mène comme un cheval avec l'éperon et la bride; et comme nous sommes tous de bons cavaliers, on n'a qu'à prendre parmi nous tous.
Cette belle sortie du fat n'eut pas le temps de faire son effet, car deux huissiers à la fois crièrent:--Son Eminence!
Le Roi rougit involontairement, comme surpris en flagrant délit; mais bientôt, se raffermissant, il prit un air de hauteur résolue qui n'échappa point au ministre.
Celui-ci, revêtu de toute la pompe du costume de cardinal, appuyé sur deux jeunes pages et suivi de son capitaine des gardes et de plus de cinq cents gentilshommes attachés à sa maison, s'avança vers le Roi lentement, et s'arrêtant à chaque pas, comme éprouvant des souffrances qui l'y forçaient, mais en effet pour observer les physionomies qu'il avait en face. Un coup d'oeil lui suffit.
Sa suite resta à l'entrée de la tente royale, et, de tous ceux qui la remplissaient, pas un n'eut l'assurance de le saluer ou de jeter un regard sur lui; La Valette même feignait d'être fort occupé d'une conversation avec Montrésor; et le Roi, qui voulait le mal recevoir, affecta de le saluer légèrement et de continuer un _a parte_ à voix basse avec le duc de Beaufort.
Le Cardinal fut donc forcé, après le premier salut, de s'arrêter et de passer du côté de la foule des courtisans, comme s'il eût voulu s'y confondre; mais son dessein était de les éprouver de plus près; ils reculèrent tous, comme à l'aspect d'un lépreux; le seul Fabert s'avança vers lui avec l'air franc et brusque qui lui était habituel, et, employant dans son langage les expressions de son métier:
--Eh bien! monseigneur, vous faites une brèche au milieu d'eux comme un boulet de canon; je vous en demande pardon pour eux.
--Et vous tenez ferme devant moi comme devant l'ennemi, dit le Cardinal-duc; vous n'en serez pas fâché par la suite, mon cher Fabert.
Mazarin s'approcha aussi, mais avec précaution, du Cardinal, et, donnant à ses traits mobiles l'expression d'une tristesse profonde, lui fit cinq ou six révérences fort basses et tournant le dos au groupe du Roi, de sorte que l'on pouvait les prendre de là pour ces saluts froids et précipités que l'on fait à quelqu'un dont on veut se défaire, et du côté du Duc pour des marques de respect, mais d'une discrète et silencieuse douleur.
Le ministre, toujours calme, sourit avec dédain; et, prenant ce regard fixe et cet air de grandeur qui paraissait en lui dans les dangers imminents, il s'appuya de nouveau sur ses pages, et, sans attendre un mot ou un regard de son souverain, prit tout à coup son parti et marcha directement vers lui en traversant la tente dans toute sa longueur. Personne ne l'avait perdu de vue, tout en faisant paraître le contraire, et tout se tut, ceux mêmes qui parlaient au Roi; tous les courtisans se penchèrent en avant pour voir et écouter.
Louis XIII étonné se retourna, et, la présence d'esprit lui manquant totalement, il demeura immobile et attendit avec un regard glacé, qui était sa seule force, force d'inertie très grande dans un prince.
Le Cardinal, arrivé près du monarque, ne s'inclina pas; mais, sans changer d'attitude, les yeux baissés et les deux mains posées sur l'épaule des deux enfants à demi courbés, il dit:
--Sire, je viens supplier Votre Majesté de m'accorder enfin une retraite après laquelle je soupire depuis longtemps. Ma santé chancelle; je sens que ma vie est bientôt achevée; l'éternité s'approche pour moi, et, avant de rendre compte au Roi éternel, je vais le faire au Roi passager. Il y a dix-huit ans, Sire, que vous m'avez remis entre les mains un royaume faible et divisé; je vous le rends uni et puissant. Vos ennemis sont abattus et humiliés. Mon oeuvre est accomplie. Je demande à Votre Majesté la permission de me retirer à Cîteaux, où je suis abbé-général, pour y finir mes jours dans la prière et la méditation.
Le Roi, choqué de quelques expressions hautaines de ces paroles, ne donna aucun des signes de faiblesse qu'attendait le Cardinal, et qu'il lui avait vus toutes les fois qu'il l'avait menacé de quitter les affaires. Au contraire, se sentant observé par toute sa cour, il le regarda en roi et dit froidement:
--Nous vous remercions donc de vos services, monsieur le Cardinal, et nous vous souhaitons le repos que vous demandez.
Richelieu fut ému au fond, mais d'un sentiment de colère qui ne laissa nulle trace sur ses traits. «Voilà bien cette froideur, se dit-il en lui-même, avec laquelle tu laissas mourir Montmorency; mais tu ne m'échapperas pas ainsi.» Il reprit la parole en s'inclinant:
--La seule récompense que je demande de mes services, est que Votre Majesté daigne accepter de moi, en pur don, le Palais-Cardinal, élevé de mes deniers dans Paris.
Le Roi étonné fit un signe de tête consentant. Un murmure de surprise agita un moment la cour attentive.
--Je me jette aussi aux pieds de Votre Majesté pour qu'elle veuille m'accorder la révocation d'une rigueur que j'ai provoquée (je l'avoue publiquement), et que je regardai peut-être trop à la hâte comme utile au repos de l'État. Oui, quand j'étais de ce monde, j'oubliais trop mes plus anciens sentiments de respect et d'attachement pour le bien général; à présent que je jouis déjà des lumières de la solitude, je vois que j'ai eu tort; et je me repens.
L'attention redoubla, et l'inquiétude du Roi devint visible.
--Oui, il est une personne, Sire, que j'ai toujours aimée, malgré ses torts envers vous et l'éloignement que les affaires du royaume me forcèrent à lui montrer; une personne à qui j'ai dû beaucoup, et qui vous doit être chère, malgré ses entreprises à main armée contre vous-même; une personne enfin que je vous supplie de rappeler de l'exil: je veux dire la Reine Marie de Médicis, votre mère.
Le Roi laissa échapper un cri involontaire, tant il était loin de s'attendre à ce nom. Une agitation tout à coup réprimée parut sur toutes les physionomies. On attendait en silence les paroles royales. Louis XIII regarda longtemps son vieux ministre sans parler, et ce regard décida du destin de la France. Il se rappela en un moment tous les services infatigables de Richelieu, son dévouement sans bornes, sa surprenante capacité, et s'étonna d'avoir voulu s'en séparer; il se sentit profondément attendri à cette demande, qui allait chercher sa colère au fond de son coeur pour l'en arracher, et lui faisait tomber des mains la seule arme qu'il eût contre son ancien serviteur; l'amour filial amena le pardon sur ses lèvres et les larmes dans ses yeux; heureux d'accorder ce qu'il désirait le plus au monde, il tendit la main au Duc avec toute la noblesse et la bonté d'un Bourbon. Le Cardinal s'inclina, la baisa avec respect; et son coeur, qui aurait dû se briser de repentir, ne se remplit que de la joie d'un orgueilleux triomphe.
Le prince, touché, lui abandonnant sa main, se retourna avec grâce vers sa cour, et dit d'une voix très émue:
--Nous nous trompons souvent, messieurs, et surtout pour connaître un aussi grand politique que celui-ci; il ne nous quittera jamais, j'espère, puisqu'il a un coeur aussi bon que sa tête.
Aussitôt le cardinal de La Valette s'empara du bas du manteau du Roi pour le baiser avec l'ardeur d'un amant, et le jeune Mazarin en fit presque autant au Duc de Richelieu lui-même, prenant un visage rayonnant de joie et d'attendrissement avec l'admirable souplesse italienne. Deux flots d'adulateurs fondirent, l'un sur le Roi, l'autre sur le ministre: le premier groupe, non moins adroit que le second, quoique moins direct, n'adressait au prince que les remercîments que pouvait entendre le ministre, et brûlait aux pieds de l'un l'encens qu'il destinait à l'autre. Pour Richelieu, tout en faisant un signe de tête à droite et donnant un sourire à gauche, il fit deux pas, et se plaça debout à la droite du Roi, comme à sa place naturelle. Un étranger en entrant eût plutôt pensé que le Roi était à sa gauche.--Le maréchal d'Estrées et tous les ambassadeurs, le duc d'Angoulême, le duc d'Halluin (Schomberg), le maréchal de Châtillon et tous les grands officiers de l'armée et de la couronne l'entouraient, et chacun d'eux attendait impatiemment que le compliment des autres fût achevé pour apporter le sien, craignant qu'on ne s'emparât du madrigal flatteur qu'il venait d'improviser, ou de la formule d'adulation qu'il inventait. Pour Fabert, il s'était retiré dans un coin de la tente, et ne semblait pas avoir fait grande attention à toute cette scène. Il causait avec Montrésor et les gentilshommes de Monsieur, tous ennemis jurés du Cardinal, parce que, hors de la foule qu'il fuyait, il n'avait trouvé qu'eux à qui parler. Cette conduite eût été d'une extrême maladresse dans tout autre moins connu; mais on sait que, tout en vivant au milieu de la cour, il ignorait toujours ses intrigues; et on disait qu'il revenait d'une bataille gagnée comme le cheval du Roi de la chasse, laissant les chiens caresser leur maître et se partager la curée, sans chercher à rappeler la part qu'il avait eue au triomphe.
L'orage semblait donc entièrement apaisé, et aux agitations violentes de la matinée succédait un calme fort doux; un murmure respectueux interrompu par des rires agréables, et l'éclat des protestations d'attachement, étaient tout ce qu'on entendait dans la tente. La voix du Cardinal s'élevait de temps à autre pour s'écrier:--Cette pauvre Reine! nous allons donc la revoir! je n'aurais jamais osé espérer ce bonheur avant de mourir! Le Roi l'écoutait avec confiance et ne cherchait pas à cacher sa satisfaction:--C'est vraiment une idée qui lui est venue d'en haut, disait-il; ce bon Cardinal, contre lequel on m'avait tant fâché, ne songeait qu'à l'union de ma famille; depuis la naissance du Dauphin, je n'ai pas goûté de plus vive satisfaction qu'en ce moment. La protection de la sainte Vierge est visible pour le royaume.
En ce moment un capitaine des gardes vint parler à l'oreille du prince.
--Un courrier de Cologne? dit le Roi; qu'il m'attende dans mon cabinet.
Puis, n'y tenant pas:--J'y vais, j'y vais, dit-il. Et il entra seul dans une petite tente carrée attenante à la grande. On y vit un jeune courrier tenant un portefeuille noir, et les rideaux s'abaissèrent sur le Roi.
Le Cardinal, resté seul maître de la cour, en concentrait toutes les adorations; mais on s'aperçut qu'il ne les recevait plus avec la même présence d'esprit; il demanda plusieurs fois quelle heure il était, et témoigna un trouble qui n'était pas joué; ses regards durs et inquiets se tournaient vers le cabinet: il s'ouvrit tout à coup; le Roi reparut seul, et s'arrêta à l'entrée. Il était plus pâle qu'à l'ordinaire et tremblait de tout son corps; il tenait à la main une large lettre couverte de cinq cachets noirs.
--Messieurs, dit-il avec une voix haute mais entrecoupée, la Reine-mère vient de mourir à Cologne, et je n'ai peut-être pas été le premier à l'apprendre, ajouta-t-il en jetant un regard sévère sur le Cardinal impassible; mais Dieu sait tout. Dans une heure, à cheval, et l'attaque des lignes. Messieurs les Maréchaux, suivez-moi.
Et il tourna le dos brusquement, et rentra dans son cabinet avec eux.
La cour se retira après le ministre, qui, sans donner un signe de tristesse ou de dépit, sortit aussi gravement qu'il était entré, mais en vainqueur.
CHAPITRE IX
LE SIÈGE
Il papa alzato le mani e fattomi un patente crocione supra la mia figura, mi disse, che mi benediva e che mi perdonava tutti gli omicidii che io avevo mai fatti, e tutti quelli che mai io farei in servizio della Chiesa apostolica.
BENVENUTO CELLINI.
Il est des moments dans la vie où l'on souhaite avec ardeur les fortes commotions pour se tirer des petites douleurs; des époques où l'âme, semblable au lion de la fable et fatiguée des atteintes continuelles de l'insecte, souhaite un plus fort ennemi, et appelle les dangers de toute la puissance de son désir. Cinq-Mars se trouvait dans cette disposition d'esprit, qui naît toujours d'une sensibilité maladive des organes et d'une perpétuelle agitation du coeur. Las de retourner sans cesse en lui-même les combinaisons d'événements qu'il souhaitait et celles qu'il avait à redouter; las d'appliquer à des probabilités tout ce que sa tête avait de force pour les calculs, d'appeler à son secours tout ce que son éducation lui avait fait apprendre de la vie des hommes illustres pour le rapprocher de sa situation présente; accablé de ses regrets, de ses songes, des prédictions, des chimères, des craintes et de tout ce monde imaginaire dans lequel il avait vécu pendant son voyage solitaire, il respira en se trouvant jeté dans un monde réel presque aussi bruyant, et le sentiment de deux dangers véritables rendit à son sang la circulation, et la jeunesse à tout son être.
Depuis la scène nocturne de son auberge près de Loudun, il n'avait pu reprendre assez d'empire sur son esprit pour s'occuper d'autre chose que de ses chères et douloureuses pensées; et une sorte de consomption s'emparait déjà de lui, lorsque heureusement il arriva au camp de Perpignan, et heureusement encore eut occasion d'accepter la proposition de l'abbé de Gondi; car on a sans doute reconnu Cinq-Mars dans la personne de ce jeune étranger en deuil, si insouciant et si mélancolique, que le duelliste en soutane avait pris pour témoin.
Il avait fait établir sa tente comme volontaire dans la rue du camp assignée aux jeunes seigneurs qui devaient être présentés au Roi et servir comme aides de camp des généraux; il s'y rendit promptement, fut bientôt armé, à cheval et cuirassé selon la coutume qui subsistait encore alors, et partit seul pour le bastion espagnol, lieu du rendez-vous. Il s'y trouva le premier, et reconnut qu'un petit champ de gazon caché par les ouvrages de la place assiégée avait été fort bien choisi par le petit abbé pour ses projets homicides; car, outre que personne n'eût soupçonné des officiers d'aller se battre sous la ville même qu'ils attaquaient, le corps du bastion les séparait du camp français, et devait les voiler comme un immense paravent. Il était bon de prendre ces précautions, car il n'en coûtait pas moins que la tête alors pour s'être donné la satisfaction de risquer son corps.
En attendant ses amis et ses adversaires, Cinq-Mars eut le temps d'examiner le côté du sud de Perpignan, devant lequel il se trouvait. Il avait entendu dire que ce n'était pas ces ouvrages que l'on attaquerait, et cherchait en vain à se rendre compte de ces projets. Entre cette face méridionale de la ville, les montagnes de l'Albère et le col du Perthus, on aurait pu tracer des lignes d'attaque et des redoutes contre le point accessible; mais pas un soldat de l'armée n'y était placé; toutes les forces semblaient dirigées sur le nord de Perpignan, du côté le plus difficile, contre un fort de brique nommé le Castillet, qui surmonte la porte de Notre-Dame. Il vit qu'un terrain en apparence marécageux, mais très solide, conduisait jusqu'au pied du bastion espagnol; que ce poste était gardé avec toute la négligence castillane, et ne pouvait avoir cependant de force que par ses défenseurs, car ses créneaux et ses meurtrières étaient ruinés et garnis de quatre pièces de canon d'un énorme calibre, encaissées dans du gazon, et par là rendues immobiles et impossibles à diriger contre une troupe qui se précipiterait rapidement au pied du mur.
Il était aisé de voir que ces énormes pièces avaient ôté aux assiégeants l'idée d'attaquer ce point, et aux assiégés celle d'y multiplier les moyens de défense. Aussi, d'un côté, les postes avancés et les vedettes étaient fort éloignés; de l'autre, les sentinelles étaient rares et mal soutenues. Un jeune Espagnol, tenant une longue escopette avec sa fourche suspendue à son côté, et la mèche fumante dans la main droite, se promenait nonchalamment sur le rempart, et s'arrêta à considérer Cinq-Mars, qui faisait à cheval le tour des fossés et du marais.
--_Senor Caballero_, lui dit-il, est-ce que vous voulez prendre le bastion à vous seul et à cheval, comme don Quixote-Quixada de la Mancha?
Et en même temps il détacha la fourche ferrée qu'il avait au côté, la planta en terre, et y appuyait le bout de son escopette pour ajuster, lorsqu'un grave Espagnol plus âgé, enveloppé dans un sale manteau brun, lui dit dans sa langue:
--_Ambrosio de demonio_, ne sais-tu pas bien qu'il est défendu de perdre la poudre inutilement jusqu'aux sorties ou aux attaques, pour avoir le plaisir de tuer un enfant qui ne vaut pas ta mèche! C'est ici même que Charles-Quint a jeté et noyé dans le fossé la sentinelle endormie. Fais ton devoir, ou je l'imiterai.
Ambrosio remit son fusil sur son épaule, son bâton fourchu à son côté, et reprit sa promenade sur le rempart.
Cinq-Mars avait été fort peu ému de ce geste menaçant, et s'était contenté d'élever les rênes de son cheval et de lui approcher les éperons, sachant que d'un saut de ce léger animal il serait transporté derrière un petit mur d'une cabane qui s'élevait dans le champ où il se trouvait, et serait à l'abri du fusil espagnol avant que l'opération de la fourche et de la mèche fût terminée. Il savait d'ailleurs qu'une convention tacite des deux armées empêchait que les tirailleurs ne fissent feu sur les sentinelles, ce qui eût été regardé comme un assassinat de chaque côté. Il fallait même que le soldat qui s'était disposé ainsi à l'attaque fût dans l'ignorance des consignes pour l'avoir fait. Le jeune d'Effiat ne fit donc aucun mouvement apparent: et lorsque le factionnaire reprit sa promenade sur le rempart, il reprit la sienne sur le gazon, et aperçut bientôt cinq cavaliers qui se dirigeaient vers lui. Les deux premiers qui arrivèrent au plus grand galop ne le saluèrent pas; mais, s'arrêtant presque sur lui, se jetèrent à terre, et il se trouva dans les bras du conseiller de Thou, qui le serrait tendrement, tandis que le petit abbé de Gondi, riant de tout son coeur, s'écriait:
--Voici encore un Oreste qui retrouve son Pylade, et au moment d'immoler un coquin qui n'est pas de la famille du Roi des rois, je vous assure!
--Eh quoi! c'est vous, cher Cinq-Mars! s'écriait de Thou; quoi! sans que j'aie su votre arrivée au camp? Oui, c'est bien vous; je vous reconnais, quoique vous soyez plus pâle. Avez-vous été malade, cher ami? je vous ai écrit bien souvent; car notre amitié d'enfance m'est demeurée bien avant dans le coeur.
--Et moi, répondit Henri d'Effiat, j'ai été bien coupable envers vous: mais je vous conterai tout ce qui m'étourdissait; je pourrai vous en parler, et j'avais honte de vous l'écrire. Mais que vous êtes bon! votre amitié ne s'est point lassée.