Cinq années de ma vie, 1894-1899
Part 8
Dans les nombreux moments où je défaille, dans ce profond dégoût de toutes choses, trois noms que je murmure tout bas me réveillent, relèvent mon énergie et me donnent des forces toujours nouvelles: Lucie, Pierre, Jeanne.
Même jour, 11 heures matin.
Je viens de voir passer le courrier venant de France. Mais, hélas! mes lettres vont d'abord à Cayenne. Enfin, j'espère que le premier courrier venant de Cayenne me les apportera et que j'aurai enfin des nouvelles de ma chère femme, de mes enfants, des miens; que je saurai si l'énigme de cette monstrueuse affaire est résolue, si j'aperçois enfin un terme à cet effroyable supplice.
Dimanche 29 décembre 1895.
Quelle bonne journée je passais le Dimanche, au milieu des miens, à jouer avec mes enfants!
Mon petit Pierre a maintenant tout près de cinq ans; c'est presque un grand garçon. J'attendais avec impatience ce moment pour l'emmener avec moi, causer avec lui, ouvrir sa jeune intelligence, lui donner le culte du beau, du vrai, lui faire une âme tellement haute que les laideurs de la vie ne puissent l'entamer; où est tout cela, et cet éternel pourquoi?
30 décembre 1895.
Le sang me brûle la peau, la fièvre me dévore. Quand donc ce supplice finira-t-il?
Même jour, soir.
Mes nerfs me font tellement souffrir que je crains de me coucher. Ce silence de tombe, sans nouvelles depuis trois mois des miens, sans rien à lire, m'écrase et m'accable.
Il me faut rassembler toutes mes forces pour résister toujours et encore, murmurer tout bas ces trois noms, mon talisman: Lucie, Pierre, Jeanne.
31 décembre 1895.
Quelle horrible nuit! Des rêves étranges, des cauchemars absurdes suivis d'abondantes transpirations.
J'ai vu arriver ce matin, aux premières heures du jour, le bateau venant de Cayenne. Depuis ce matin, je suis dans une anxiété étrange, je me demande à chaque instant si j'ai enfin des nouvelles des miens.
Et le coeur bat à se rompre, dans cette attente angoissée.
1er janvier 1896.
J'ai enfin reçu hier au soir les lettres d'octobre et de novembre. Toujours rien; la vérité n'est pas encore découverte.
Mais aussi quelle douleur j'ai causée à Lucie par mes dernières lettres; comme je lui arrache l'âme par mon impatience, et la sienne est cependant aussi grande que la mienne!
* * *
Voici quelques extraits des lettres de ma femme que je reçus le 1er janvier 1896:
Paris, 10 octobre 1895.
Ce courrier, mon cher mari, ne m'a apporté qu'une seule lettre de toi; celle que tu m'as écrite le 5 août ne m'est pas parvenue; comme toujours ces chères lignes écrites de ta main, la seule manifestation que j'aie de ton existence, viennent me réconforter, ton courage ravive le mien, ton énergie me donne des forces pour supporter la lutte...
Paris, 15 octobre 1895.
Cette date me rappelle de si pénibles souvenirs que je ne puis me passer de venir un moment auprès de toi. Je me sens mieux, et il me semble que je te fais du bien à toi aussi. Je ne veux plus te reparler de ces horribles journées que nous avons supportées chacun souffrant de son côté; il vaut mieux ne plus y penser, la plaie est toujours ouverte et il est inutile de la rendre plus cuisante encore; mais je veux te dire que nous sommes pleins de confiance et d'espoir, que notre volonté d'arriver nous fera triompher des obstacles et que nous aurons enfin raison des misérables qui ont commis ce crime infâme...
Paris, 25 octobre 1895.
Les mois sont longs lorsqu'on souffre aussi cruellement; ils se ressemblent tous par leur monotonie, leur tristesse. Voici un nouveau courrier; comme les précédents, il t'apportera des paroles d'espoir et l'écho de notre immense affection... L'attente est longue et atroce, mais compte sur nous, elle ne sera pas vaine...
Paris, 10 novembre 1895.
Je lis et relis la seule lettre que j'aie de toi, la seule que ce courrier m'ait remise et que je viens de recevoir seulement ce matin. C'est bien peu, mais je suis encore trop heureuse de posséder ce pauvre petit écho de ta personne chérie. Je ne doute pas que tu sois venu souvent causer avec moi, si pénible que cela puisse t'être d'écrire, ne pouvant rien me dire, et t'abstenant de déverser ton coeur de crainte de me faire trop mal.
Pourquoi ne pas me remettre ces lettres qui sont ma seule consolation? Pourquoi rendre encore plus pénible la situation de deux êtres déjà si malheureux?...
Nos petits Pierre et Jeanne continuent à être de bons et braves enfants pleins de coeur, aimables pour tout le monde; ils ont bonne mine tous deux, deviennent de jour en jour plus grands et plus forts. Quel bonheur ce sera pour toi quand nous aurons enfin fait connaître la vérité, de tenir dans tes bras ces chers petits êtres que tu aimes tant, pour qui tu souffres si cruellement et qui te rendront par leur affection la vie heureuse et douce.
Paris, 25 novembre 1895, minuit.
Je dois remettre les lettres demain matin pour qu'elles prennent le bateau du 9 décembre, et malgré l'heure avancée de la nuit, je ne puis m'empêcher de venir causer encore une fois avec toi. C'est pour moi un déchirement que de laisser partir ces lignes inanimées, banales et froides qui sont si loin de répondre à ma pensée, à ma tendresse, à mon affection. Je ne peux t'exprimer ce que je ressens pour toi, le sentiment est trop violent pour que je puisse le décrire; mais il me semble que je ne suis plus qu'une partie de moi-même: mon âme, mon coeur sont là-bas, dans ces îles lointaines, auprès de toi, mon mari bien aimé. Ma pensée nuit et jour est avec toi; cela m'aide à vivre et m'est un puissant soutien...
LUCIE.
_Suite de mon journal._
8 janvier 1896.
Les journées, les nuits s'écoulent terribles, monotones, d'une longueur qui n'en finit pas. Le jour, j'attends avec impatience la nuit, espérant goûter quelque repos dans le sommeil; la nuit, j'attends, avec non moins d'impatience, le jour, espérant calmer mes nerfs par un peu d'activité.
En lisant et relisant toutes les lettres de ce dernier courrier, j'ai compris combien ma disparition serait un choc terrible pour les miens; que mon devoir, envers et contre tout, était de résister jusqu'à mon dernier souffle.
12 janvier 1896.
Réponse de M. le Président de la République à la supplique que je lui ai adressée le 5 octobre 1895:
«Repoussée, sans commentaires.»
24 janvier 1896.
Je n'ai plus rien à ajouter; les heures se ressemblent dans l'attente angoissante, énervante d'un meilleur lendemain.
27 janvier 1896.
J'ai enfin reçu un colis sérieux de livres; il m'est parvenu après de longs mois d'attente.
J'arrive ainsi, en forçant ma pensée à se fixer, à donner quelques instants de repos à mon cerveau; mais, hélas! je ne puis plus lire longtemps, tant tout est ébranlé en moi.
2 février 1896.
Le courrier venant de Cayenne est arrivé; il n'y a pas de lettres pour moi.
12 février 1896.
Je viens seulement de recevoir mon courrier. Toujours rien, et il faut que je lutte, que je résiste toujours.
* * *
Quelques extraits de lettres de ma femme reçues à cette date.
Paris, 9 décembre 1895.
Comme toujours, tes lettres attendues avec une vive anxiété, m'ont causé une forte émotion, un rayon de bonheur, le seul instant de détente et de joie que j'aie durant ces longs mois, ces journées lourdes et pénibles. Lorsque je lis ces lignes si pleines de volonté et d'énergie, je sens que ton être tout entier vibre avec moi; ton activité morale entretient mes forces et il me semble qu'elles sont doublées par la puissance de ta volonté...
Paris, 19 décembre 1895.
L'année dernière, à cette date, nous espérions être arrivés à la fin de notre calvaire. Nous avions mis notre confiance entière dans la justice, l'abominable erreur qui a été commise nous a remplis de stupeur. Une année entière s'est passée dans les plus atroces souffrances, tant par la blessure indigne qu'on nous a faite que pour la vie cruelle à laquelle tu es exposé physiquement et moralement...
Paris, 25 décembre 1895.
Je ne puis m'empêcher avant le départ du courrier de venir encore une fois causer avec toi. Ce sont toujours les mêmes choses que je te redis, mais qu'importe, je te parle, je me rapproche de toi pendant un instant et cela me fait du bien...
Je ne t'ai pour ainsi dire pas parlé des enfants et ce sont cependant eux qui nous rattachent à la vie, c'est pour ces pauvres petits que nous supportons cette situation intolérable, et Dieu merci, ils ne s'en doutent pas. Tout est joie pour eux, ils chantent, ils rient, ils bavardent, ils animent la maison...
LUCIE.
_Suite de mon journal._
28 février 1896.
Plus rien à lire. Journées, nuits, tout se ressemble. Je n'ouvre jamais la bouche, je ne demande même plus rien. Mes conversations se bornaient à demander si le courrier était arrivé ou non? Mais on m'interdit de parler ou du moins, ce qui est la même chose, on interdit aux surveillants de répondre à des questions aussi banales, aussi insignifiantes que celles que je faisais.
Je voudrais bien vivre jusqu'au jour de la découverte de la vérité, pour hurler ma douleur, les supplices qu'on m'inflige.
3 mars, 6 heures soir.
Le courrier venant de Cayenne est arrivé ce matin à neuf heures. Ai-je des lettres?
4 mars 1896.
Pas de lettres. Quel supplice atroce, trop souvent renouvelé.
8 mars 1896.
Journées lugubres. Tout m'est interdit, le tête-à-tête perpétuel avec mes pensées.
9 mars 1896.
J'ai vu arriver ce matin, de très bonne heure, le canot du commandant du pénitencier. Était-ce enfin quelque chose pour moi?
Hélas, ce n'était rien; une simple visite de logement.
Je ne vis plus que par une tension inouïe des nerfs, de la volonté, dans l'attente anxieuse de la fin de ces tortures sans nom.
12 mars 1896.
Je viens de recevoir enfin mon courrier. Toujours rien, hélas!
* * *
Extraits des lettres de ma femme reçues à cette date:
Paris, 1er janvier 1896.
Cette journée du 1er janvier est encore plus longue, plus pénible. Pourquoi? je me le demande; les raisons de souffrir sont les mêmes, qu'il fasse jour, qu'il fasse nuit; tant que ton innocence ne sera pas reconnue, le poids qui nous oppresse est trop lourd pour que nous puissions prendre part à la vie extérieure et faire une différence entre les jours quels qu'ils soient. Et cependant nous sommes sous une impression plus triste encore. Sans doute, cela tient à ce que ces journées, chez des êtres qui s'aiment tendrement, sont des moments de très grand bonheur, de grande joie, et nous, si malheureux, si cruellement atteints, nous éprouvons plus vivement encore le besoin de nous rapprocher, de nous soutenir et de maintenir nos forces par une solide affection...
Paris, 7 janvier 1896.
Je viens de recevoir tes lettres. Comme toujours elles m'ont remuée jusqu'au plus profond de l'âme; ma joie et mon émotion sont intenses lorsque j'aperçois ta chère écriture, lorsque je me pénètre de ta pensée...
Tes lettres montrent une grande énergie, mais comme je sens percer ton impatience et comme je la comprends. Comment pourrait-il en être autrement? Livré à toi-même, dans un isolement complet, rongé continuellement par des angoisses atroces, ne connaissant rien de l'infamie commise et qui nous rend si malheureux, arraché à tous les tiens en plein bonheur, la situation est certes la plus épouvantable qui puisse exister!...
LUCIE.
A la dernière lettre du courrier du mois de janvier étaient jointes les lignes suivantes de mon frère:
Mon cher frère,
Oui, comme tu le dis dans ta lettre du 20 novembre, toute ma volonté, toute mon intelligence sont tendues vers un seul but: découvrir la vérité et nous y arriverons.
Je ne puis que me répéter jusqu'au jour où je pourrai te dire: la vérité est connue, la lumière est faite; mais il faut que tu vives jusqu'à ce jour, il faut que tu tendes toutes les forces de ton être pour résister à tes tortures morales et physiques et ce n'est pas au-dessus de ton courage...
MATHIEU.
_Suite de mon journal._
15 mars 1896, 4 heures du matin.
Impossible de dormir. Ma tête est horriblement fatiguée par cette terrible inactivité physique et intellectuelle.
Les envois de livres que Lucie m'annonçait dans ses trois derniers courriers ne me sont pas encore parvenus. D'ailleurs mon cerveau est si fatigué, si ébranlé, qu'il m'est impossible de lire pendant un long temps. Cependant ces quelques instants où je puis échapper à mes pensées me procurent un léger soulagement.
27 mars 1896.
Je viens enfin de recevoir l'envoi de livres que comportait l'expédition faite le 25 novembre 1895.
5 avril 1896.
Le courrier du mois de février vient de me parvenir. Le coupable n'est toujours pas démasqué.
Quelles que soient mes souffrances, il faut que la lumière se fasse; donc, arrière toutes les plaintes!
* * *
Extraits des lettres de ma femme reçues le 5 avril:
Paris, 11 février 1896.
Je n'ai pas encore reçu tes lettres du mois de décembre; je ne me plaindrai pas des tortures que me fait endurer ce retard, c'est inutile, personne ne peut comprendre à quel point les souffrances causées par l'inquiétude sont vives; il n'y a rien de plus atroce que d'être privé des nouvelles d'un être que l'on sait très malheureux, et dont la vie m'est cent fois plus chère que la mienne propre...
Souvent, dans mes heures de calme, je me demande pourquoi nous sommes si éprouvés, pour quelle raison nous sommes appelés à supporter un supplice à côté duquel la mort serait douce...
Paris, 18 février 1896.
Je suis toujours sans nouvelles de toi; cependant je sais que les lettres que tu m'as écrites sont au ministère depuis plus de trois semaines; je suis bien impatiente de les avoir et de recevoir enfin ma consolation de chaque mois, chaque retard apporté dans le courrier me cause de pénibles émotions...
Paris, 25 février 1896.
A l'instant même où je terminais ma dernière lettre pour le départ du courrier, on m'apporte enfin tes lettres. Merci de tout coeur de ton admirable fermeté, des lignes si rassurantes que tu m'envoies...
LUCIE.
_Suite de mon journal._
5 mai 1897.
Je n'ai plus rien à dire. Tout se ressemble dans son atrocité.
Quelle horrible vie! Pas un moment de repos, ni de jour ni de nuit. Jusqu'à ces derniers temps, les surveillants restaient assis la nuit dans le corps de garde, je n'étais réveillé que toutes les heures. Maintenant ils doivent marcher sans jamais s'arrêter; la plupart sont en sabots!
* * *
Puis, le journal s'arrête pendant plus de deux mois. Les journées se passaient également tristes, également angoissantes, mais je gardais la ferme volonté de lutter, de ne me laisser abattre par aucun des supplices qui m'étaient infligés. Je fus en outre atteint en juin de forts accès de fièvre, qui provoquèrent même des congestions cérébrales.
Voici quelques extraits des lettres de ma femme que je reçus en mai et juin 1896:
Paris, 29 février 1896.
Lorsque j'ai reçu ton courrier de décembre, mes lettres étaient toutes prêtes à partir; les quelques lignes que j'ai encore pu y ajouter n'ont pu t'exprimer qu'insuffisamment le bonheur, la joie immense qu'il m'a procurés. Tes paroles affectueuses m'ont bien émue. Lorsqu'on est bien malheureux, lorsqu'on a le coeur déchiré, l'âme triste, rien n'est plus doux que de sentir au milieu de tous ses chagrins une affection sûre, un dévouement intense, dont toutes les forces vives, la volonté, l'intelligence, sont concentrées et tendues pour vous soutenir et vous apportent, à défaut d'un aide efficace, un secours moral, qui, présent à toute heure, décuple les forces et vous empêche de défaillir lâchement dans les moments de douleur trop grande...
Paris, 20 mars 1896.
Tu peux t'imaginer l'angoisse que j'éprouve quand je vois arriver la deuxième quinzaine du mois, ce qui signifie pour moi le départ du courrier. Tant que ce moment n'est pas tout proche, j'espère même jusqu'à la dernière minute pouvoir t'annoncer le terme de tes souffrances, la fin de notre chagrin. Et puis, les lettres s'en vont, elles sont comme toujours vides de nouvelles, et un atroce déchirement se fait en moi à la pensée de la profonde déception que tu vas avoir...
Paris, 1er avril 1896.
J'ai vu partir avec une grande tristesse le dernier courrier; jusqu'au dernier instant j'avais espéré pouvoir te mettre une parole réconfortante...
Mais courage, je te le demande avec toute la force, toutes les supplications de ta femme qui t'adore, au nom de tes enfants bien-aimés, qui t'aiment déjà de tout leur petit coeur et qui auront pour toi une reconnaissance infinie, lorsqu'ils comprendront la grandeur du sacrifice que tu leur as fait. Pour moi, je ne pourrai assez te dire quelle admiration j'ai pour toi, avec quelle tendresse ma pensée t'accompagne nuit et jour, combien je souffre de te sentir malheureux. Tes chagrins, ta douleur, toutes les sensations qui te torturent trouvent un écho dans mon être et me font subir des angoisses atroces. Rien ne peut me consoler de ne pouvoir vivre auprès de toi, de ne pas être là pour te soutenir, pour éviter les défaillances, pour atténuer tes souffrances. Dans cet épouvantable malheur, c'eût été pour moi un bien grand apaisement que de pouvoir t'entourer, de te faire sentir à tous moments qu'une nature aimante et dévouée veillait à tes côtés, toujours prête à entendre tes plaintes, à recevoir le débordement de ta douleur, de ta peine. Eh bien, cette affection si intense que j'aurais tant voulu t'apporter pendant ces chagrins, s'accroît encore si cela est possible par les angoisses atroces que me donnent la distance qui nous sépare, le manque de nouvelles, la vie si triste, si isolée que tu subis. Je renonce enfin à te décrire cet ensemble d'impressions; elles sont trop douloureuses pour que je vienne t'en affecter, trop intenses et trop profondes pour les confier à cette feuille de papier si froide et si banale...
LUCIE.
_Suite de mon journal._
26 juillet 1896.
Voilà bien longtemps que je n'ai rien ajouté à mon journal.
Mes pensées, mes sentiments, ma tristesse sont les mêmes; mais si la faiblesse physique et cérébrale s'accentue chaque jour, ma volonté reste toujours aussi forte.
Je n'ai même pas reçu ce mois-ci les lettres de ma femme.
2 août 1896.
Enfin je viens de recevoir les courriers de mai et de juin. Toujours encore rien, peu importe. Je lutterai contre mon corps, contre mon cerveau, contre mon coeur, tant qu'il me restera ombre de forces, tant qu'on ne m'aura pas jeté dans la tombe, car je veux voir la fin de ce sinistre drame.
Je souhaite pour nous tous que ce moment ne tarde plus.
* * *
Extraits des lettres de ma femme reçues le 2 août 1896.
Paris, 10 juin 1896.
Je t'écris, encore toute troublée par tes chères et bonnes lettres que je viens de recevoir. Au premier moment, quand je vois ton écriture chérie, quand je lis ces lignes qui m'apportent ta pensée, les seules nouvelles que j'aie pendant un grand mois, je suis comme folle de chagrin, ma tête gonflée ne comprend plus, je pleure à chaudes larmes. Puis je me ressaisis, j'ai honte de m'être laissée abattre par l'émotion, honte de ma faiblesse et je puise dans ta fermeté, dans ton énergie, dans ma puissante affection, une nouvelle provision de courage. Néanmoins, tes lettres me font un bien énorme, et si l'émotion me brise, j'ai le bonheur de te lire, l'illusion d'entendre quelques instants ta voix aimée...
Paris, 25 juin 1896.
J'ajoute encore quelques lignes à mes lettres avant le départ du courrier; je tiens à te dire que je suis forte, que ma volonté est inébranlable, que j'arriverai à te faire rendre ton honneur, et je te supplie d'avoir avec moi cet espoir absolu en l'avenir, cette foi qui nous fait accepter les plus dures situations pour arriver à rendre à nos enfants un nom sans tache, un nom respecté...
LUCIE.
_Suite de mon journal._
30 août 1896.
Voici de nouveau cette période si énervante où j'attends mon courrier, où je me demande quel jour il me parviendra, et quelles nouvelles il m'apportera?
Quel pénible mois d'août ma pauvre Lucie a dû avoir! D'abord, la lettre que je lui ai écrite au commencement de juillet, au milieu des fièvres qui me tenaient depuis une dizaine de jours, et ne recevant pas mon courrier. C'était tout à la fois, venant ajouter à mes tortures. Je n'ai pas su me contenir, me dominer et lui ai encore jeté mes cris de détresse et de douleur, comme si elle ne souffrait pas déjà assez, comme si son impatience de voir arriver la fin de cet horrible drame n'était pas aussi grande que la mienne. Ma pauvre et chère Lucie! Puis le jour de sa fête a dû passer bien tristement. Je croyais qu'il ne m'était plus possible de souffrir davantage que je souffre; ce jour-là cependant a été encore plus atroce que les autres. Si je ne m'étais pas retenu avec une volonté farouche, comprimant mon coeur, tout mon être, j'aurais hurlé de douleur, tant ma souffrance était âpre, vive, violente.
A travers l'espace, ma chère Lucie, je t'envoie en ce moment l'expression de ma profonde affection, de toute ma tendresse, et ce cri toujours le même, ardent, invariable: Courage et courage!
Devant le but à atteindre, toute la vérité, tout l'honneur de notre nom, souffrances, tortures sans nom, tout doit disparaître, tout doit s'effacer.
1er septembre 1896.
Journée atrocement longue, dans l'attente, comme chaque mois, de mon courrier, à me demander aussi ce qu'il m'apportera?
Je suis comme cristallisé dans ma douleur; je suis obligé de concentrer toutes mes forces pour ne plus penser, pour ne plus voir.
Quelle douleur, quel supplice, pour toute une famille dont la vie tout entière est une vie d'honneur, de droiture, de loyauté.
Mercredi 2 septembre 1896, 10 heures matin.
Les nerfs m'ont fait horriblement souffrir toute la nuit; j'aurais voulu les calmer ce matin en marchant un peu. Mais il tombe une pluie torrentielle, extraordinaire à cette période de l'année, car nous sommes dans la saison sèche.
Et de nouveau plus rien à lire.
Aucun de tous les envois de livres, faits par ma chère Lucie depuis le mois de mars, ne m'est encore parvenu. Rien enfin pour tuer l'atroce longueur des heures. J'avais demandé, il y a longtemps, n'importe quel travail manuel pour m'occuper un peu; il ne m'a pas été répondu!
Je scrute l'horizon, à travers le grillage de la lucarne, pour voir si je n'apercevrai pas quelque fumée, l'annonce de l'arrivée du courrier venant de Cayenne.
Même jour, midi.
J'aperçois à l'horizon du côté de Cayenne un panache de fumée. Ce doit être le courrier.
Même jour, 7 heures soir.
Le courrier est arrivé en rade à une heure du soir; je n'ai toujours pas de lettres, je pense qu'il ne me les a pas apportées. Quel infernal supplice!
Mais au-dessus de tout, plane immuablement le souci de notre honneur; le but est là, invariable, quelles que soient toutes nos souffrances.
Jeudi 3 septembre, 6 heures matin.
Nuit horrible de fièvre et de délire.
9 heures matin.
Le canot est arrivé et n'a toujours pas apporté mes lettres. Il est donc évident qu'elles sont restées à Cayenne, où elles sont depuis le 28 du mois dernier.
Vendredi 4 septembre 1896.
J'ai reçu hier au soir le courrier qui était arrivé et il n'y avait qu'une seule des lettres que ma chère Lucie m'a écrites. Comme on sent chez tous une souffrance horrible, un désespoir farouche, de ne pas encore pouvoir m'annoncer la découverte du coupable, le terme de nos tortures à tous.
L'eau me perlait du front à la lecture des lettres des membres de ma famille, les jambes tremblaient sous moi.
Est-il possible que des êtres humains puissent souffrir ainsi et d'une manière aussi imméritée?