Cinq années de ma vie, 1894-1899

Part 7

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Je viens de passer deux heures, de 5h. 1/2 à 7h. 1/2, à laver mes torchons, mes pantalons de drap, ma vaisselle. Ces efforts me brisent, mais me font du bien quand même. Ah! je lutte tant que je peux contre le climat, contre mes tortures, car je voudrais avant de succomber savoir que mon honneur m'est rendu.

Mais que ces journées et ces nuits sont longues!

Je n'ai pas reçu de revue depuis deux mois, je n'ai rien à lire.

Je n'ouvre jamais la bouche, plus silencieux qu'un trappiste.

J'avais fait demander à Cayenne une boîte d'instruments de menuiserie afin de pouvoir m'occuper un peu physiquement. Ils m'ont été refusés. Pourquoi? Encore une énigme que je ne veux pas chercher à résoudre. Je me trouve depuis neuf mois devant tant d'énigmes qui déroutent ma raison, que je préfère éteindre mon cerveau et vivre en inconscient.

Lundi 5 août 1895.

La chaleur devient terrible et je me sens si brisé, si las de cet effroyable martyre que je supporte depuis neuf mois.

Samedi 10 août 1895.

Je ne sais jusqu'où j'irai, tant mon coeur, mon cerveau me font souffrir, tant ce drame affreux déroute ma raison, tant toutes mes croyances en la justice humaine, en l'honnêteté, au bien, ont sombré devant des faits aussi horribles.

Si donc je succombe et que ces lignes te parviennent, ma chère Lucie, crois bien que j'aurai fait tout ce qui est humainement possible pour résister à un aussi long et aussi pénible martyre.

Sois alors courageuse et forte, que tes enfants deviennent ta consolation, qu'ils t'inspirent ton devoir.

Quand on a la conscience pour soi, d'avoir toujours et partout fait son devoir, on peut se présenter partout la tête haute, on doit revendiquer son bien, notre honneur.

Lundi 2 septembre 1895.

Il y a bien longtemps que je n'ai rien ajouté à mon journal.

A quoi bon? Je lutte pour vivre, si horrible que soit ma situation, si broyé que soit mon coeur, car je voudrais voir, entre ma femme et mes enfants, au milieu des miens, le jour où l'honneur nous sera rendu.

Mais souhaitons que cela ait un terme, mon coeur est bien malade. Hier j'ai eu une syncope, mon coeur a tout d'un coup cessé de battre. Je me sentais partir, sans souffrance. Qu'était-ce au juste, je n'ai pu m'en rendre compte moi-même.

J'attends mon courrier.

Vendredi 6 septembre 1895.

Je n'ai toujours pas de lettres! Il n'existe pas de mots pour exprimer un martyre pareil! Heureux les morts!

Et être obligé de vivre jusqu'à mon dernier souffle, tant que mon coeur battra!

Samedi 7 septembre 1895.

Je viens de recevoir les lettres. Le coupable n'est pas encore découvert.

* * *

(Quelques extraits des lettres de ma femme reçues à cette date.)

Paris, 8 juillet 1895.

Tes lettres de mai et du 3 juin me sont parvenues. Elles m'ont fait un bien immense. Il me semblait que je t'entendais parler, que ta voix chérie résonnait à mes oreilles; il me parvenait enfin quelque chose de toi, tes pensées si nobles et si belles venaient se refléter dans mon esprit. Te dire que je n'ai pas pleuré en recevant ces lignes si impatiemment attendues serait mentir; mais j'ai vu avec un bonheur immense que tu t'étais ressaisi. Tu es si vaillant que tu nous soutiens tous. Ton exemple nous fortifie dans la tâche que nous nous sommes tracée...

J'ai été touchée jusqu'au fond de l'âme de la lettre que tu as écrite à notre Pierre; lui était enchanté et sa petite physionomie d'enfant s'éclaire quand je lui relis tes lignes, il les sait par coeur. Quand il parle de toi, il y met toute son ardeur.

Paris, 10 juillet 1895.

Je viens encore te dire courage et patience; avec une grande volonté, beaucoup d'énergie, nous surmonterons toutes les difficultés, nous arriverons à nous rendre maîtres de cet effroyable mystère qui nous a si profondément atteints. C'est mon but, mon unique désir, mon idée fixe, celle de Mathieu, de tous, que de te donner le suprême bonheur de voir ton innocence éclater au grand jour. Je veux arriver à démasquer les coupables d'une infamie pareille, d'une monstruosité sans exemple. Si nous n'étions pas nous-mêmes les victimes d'un si horrible crime, je n'admettrais pas qu'il pût exister des hommes assez bas, assez lâches, assez pervers, pour arracher l'honneur d'une famille qui était fière de son nom intact, pour laisser condamner un officier irréprochable, sans que leurs consciences au moment décisif ne leur arrachent un cri d'aveu.

LUCIE.

_Suite de mon journal._

22 septembre 1895.

Palpitations de coeur toute la nuit dernière. Aussi suis-je bien fatigué ce matin.

Vraiment l'esprit reste perplexe devant de pareils faits.

Condamné sur une preuve d'écriture, voilà bientôt un an que je demande justice, et cette justice, que je réclame, ce n'est pas une discussion sur l'écriture, mais la recherche, la découverte du misérable qui a écrit cette lettre infâme. Le gouvernement a tous les moyens pour cela. Nous ne sommes pas en face d'un crime banal, dont on ne connaisse ni tenants ni aboutissants. Les aboutissants sont connus, donc la lumière peut être faite, quand on voudra bien la faire.

D'ailleurs, le moyen m'importe peu.

C'est là où mon esprit, ma raison se perdent, c'est qu'on n'ait pas encore fait cette lumière, éclairci cet horrible drame.

Ah! cette justice que je demande, il me la faut, pour mes enfants, pour les miens, et je resterai debout, jusqu'à mon dernier souffle, si horrible que soit mon supplice, pour la réclamer.

Mais quelle vie pour un homme qui ne place l'honneur de personne au-dessus du sien!

La mort certes eût été un bienfait! Je n'ai même pas le droit d'y penser.

27 septembre 1895.

Un supplice pareil finit par dépasser la limite des forces humaines. C'est renouveler chaque jour les angoisses de l'agonie, c'est faire descendre un innocent tout vivant dans la tombe.

Ah! je laisse leurs consciences comme juges à ceux qui m'ont fait condamner sur une preuve d'écriture, sans preuves tangibles, sans témoins, sans mobile pour faire concevoir un acte aussi infâme.

Si encore, après ma condamnation, comme on me l'a promis au nom du ministre de la Guerre, on avait poursuivi résolument, activement les recherches pour démasquer le coupable!

Et puis, il y a la voie diplomatique.

Un gouvernement a tous les moyens nécessaires pour éclairer un pareil mystère; c'est son devoir strict et absolu.

Ah! l'humanité, avec ses passions et ses haines, avec ses laideurs morales!

Ah! les hommes, avec leurs intérêts personnels qui les guident! peu leur importe tout le reste.

De la justice! C'est bon quand on a le temps, ou que cela ne gêne pas, ne nuit à personne!

Parfois je suis tellement écoeuré, tellement las, que j'ai envie de m'étendre, de me laisser aller et d'en finir ainsi avec la vie, sans y porter atteinte moi-même, car ce droit, hélas! je ne l'ai, je ne l'aurai jamais.

Ce supplice devient trop horrible.

Il faut que cela finisse. Il faut que ma femme fasse entendre sa voix, la voix d'innocents qui demandent justice.

Si je n'avais que ma vie à disputer, je ne lutterais certes pas ainsi; mais c'est pour mon honneur que je vis, et je lutterai pied à pied.

Les peines du corps ne sont rien, celles du coeur sont atroces.

29 septembre 1895.

Violentes palpitations du coeur ce matin. J'étouffais. La machine lutte, combien de temps durera-t-elle encore?

La nuit dernière aussi, j'ai eu un horrible cauchemar, dans lequel je t'appelais à grands cris, ma pauvre et chère Lucie!

Ah! s'il n'y avait que moi, mon dégoût des hommes et des choses est tellement profond que je n'aspirerais plus qu'au grand repos, au repos éternel.

1er octobre 1895.

Je ne sais plus comment traduire mes sensations. Les heures me paraissent des siècles.

5 octobre 1895.

J'ai reçu les lettres de ma famille. Toujours rien. Il s'élevait de toutes ces lettres un tel cri d'agonie, un tel cri de souffrances, que tout mon être en a été profondément secoué.

Aussi, je viens d'adresser la lettre suivante à Monsieur le Président de la République:

«Accusé, puis condamné sur une preuve d'écriture, pour le crime le plus infâme qu'un soldat puisse commettre, j'ai déclaré et je déclare encore que je n'ai pas écrit la lettre qu'on m'impute, que je n'ai jamais forfait à l'honneur.

«Depuis un an, je lutte, seul avec ma conscience, contre la fatalité la plus épouvantable qui puisse s'acharner après un homme.

«Je ne parle pas des souffrances physiques, elles ne sont rien; les peines du coeur sont tout.

«Souffrir ainsi est déjà épouvantable, mais sentir souffrir tous les siens autour de soi, est horrible. C'est l'agonie de toute une famille pour un crime abominable que je n'ai jamais commis.

«Je ne viens solliciter ni grâces, ni faveurs, ni convictions morales; je demande, je supplie qu'on fasse la lumière pleine, entière, sur cette machination dont ma famille et moi sommes les malheureuses et épouvantables victimes.

«Si j'ai vécu, Monsieur le Président, si j'arrive encore à vivre, c'est que le devoir sacré que j'ai à remplir vis-à-vis de tous les miens remplit mon âme et la gouverne; autrement j'aurais déjà succombé sous un fardeau trop lourd pour des épaules humaines.

«Au nom de mon honneur arraché par une erreur épouvantable, au nom de ma femme, au nom de mes enfants--oh! Monsieur le Président, rien qu'à cette dernière pensée, mon coeur de père, de Français, d'honnête homme, rugit et hurle de douleur--je vous demande justice, et cette justice pour laquelle je vous sollicite, avec toute mon âme, avec toutes les forces de mon coeur, les mains jointes dans une prière suprême, c'est de faire faire la lumière sur cette tragique histoire, de faire cesser ainsi le martyre effroyable d'un soldat et d'une famille pour lesquels l'honneur est tout.»

J'écris aussi à Lucie d'agir par elle-même, énergiquement, résolument, car ce martyre finira par nous jeter tous par terre.

On me dit que je pense plus aux souffrances des autres qu'aux miennes propres. Ah! certes oui, car si j'étais seul au monde, si je me laissais aller à ne penser qu'à moi, il y a longtemps que ma tombe serait creusée.

Ce qui me donne précisément ma force, c'est la pensée de Lucie, celle de mes enfants.

Ah! mes chers enfants! Mourir, peu m'importe. Mais avant de mourir, je veux savoir que le nom de mes enfants est lavé de cette souillure.

* * *

Quelques extraits des lettres de ma femme que je reçus en octobre:

Paris, 4 août 1895.

Je n'ai pas la patience d'attendre ton courrier pour t'écrire, j'ai besoin de causer un peu avec toi, de me rapprocher de ton âme si belle, si éprouvée, et de puiser en toi une nouvelle provision de force et de courage.

Paris, 12 août 1895.

Enfin, j'ai reçu tes lettres, je les dévore, je les lis, je les relis, avec une avidité insatiable.

Quand pourrai-je, par ma sollicitude, par mon affection, effacer complètement en toi le souvenir de ces atroces journées, de cette terrible année qui a tracé dans ton coeur une blessure si profonde. Je voudrais pouvoir tripler mes forces pour hâter ce moment si anxieusement attendu et montrer au monde entier que nous sommes purs de cette boue infâme que l'on nous a jetée à la face...

Paris, 19 août 1895.

Quand je veux diminuer un peu l'énervement de l'attente, quand je veux atténuer ma fièvre d'impatience, c'est auprès de toi que je viens reprendre du calme, de nouvelles forces.

Ce qui me navre, c'est de penser que seul, loin de tous ceux que tu aimes et qui t'aiment de toute leur âme, tu es en proie à une attente terrible; tu te tortures l'esprit à éclaircir ce mystère et ton pauvre coeur si bon, ta conscience si droite, ne peuvent croire à tant d'infamie...

LUCIE.

_Suite de mon journal._

6 octobre 1895.

Chaleur terrible. Les heures sont de plomb.

14 octobre 1895.

Vent violent. Impossible de sortir. Journée d'une longueur terrible.

26 octobre 1895.

Je ne sais plus comment je vis. Mon cerveau est broyé. Ah! dire que je ne souffre pas au delà de toute expression, que souvent je n'aspire pas au repos éternel, que cette lutte entre mon dégoût profond des hommes et des choses, et mon devoir n'est pas terrible, ce serait mentir!

Mais chaque fois que je défaille, dans mes longues nuits ou dans mes journées solitaires, chaque fois que ma raison, ébranlée par tant de secousses, se demande enfin comment, après une vie de travail, d'honneur, il est possible que j'en sois là, et qu'alors je voudrais fermer les yeux pour ne plus voir, pour ne plus penser, pour ne plus souffrir enfin, je me raidis dans un effort violent de tout l'être et je me crie à moi-même: «Tu n'es pas seul, tu es père, tu dois défendre ton honneur, celui de ta femme, de tes enfants» et je repars d'un nouvel élan, pour retomber, hélas! un peu plus loin, et repartir encore.

Voilà ma vie journalière.

30 octobre 1895.

Spasmes violents du coeur.

Temps lourd qui abat toute énergie. Temps de transition, avant la saison des pluies, la plus mauvaise période aussi à la Guyane. Me jettera-t-elle définitivement par terre?

Nuit du 2 au 3 novembre 1895.

Le courrier venant de Cayenne est arrivé, mais pas de lettres.

Je crois qu'il est impossible de se figurer la déception poignante que l'on éprouve, quand, après avoir attendu pendant un long mois, anxieusement, des nouvelles des siens, rien ne vient.

Enfin, il est entré tant de douleurs dans mon âme depuis plus d'un an que je n'en suis plus à compter avec les plaies de mon coeur.

Cependant, cette émotion, que je devrais connaître, tant elle s'est fréquemment renouvelée, m'a tant brisé que quoique je sois levé depuis ce matin à cinq heures et demie, quoique j'aie marché au moins six heures pour briser mes nerfs, il m'est impossible de dormir.

Quel supplice, et combien de temps durera-t-il encore?

4 novembre 1895.

Chaleur terrible, au moins 45°.

Rien de plus déprimant, rien qui use autant les énergies du coeur et de l'âme, que ces longs silences angoissés, sans jamais entendre parole humaine, sans jamais voir figure amie, ou seulement sympathique.

7 novembre 1895.

Qu'est devenu le courrier qui m'est adressé? Où s'est-il arrêté? Est-il resté à Paris ou à Cayenne? Autant de questions angoissantes que je me pose, presque à chaque heure du jour.

Je me demande souvent si je suis éveillé ou si je rêve, tant tout ce qui se passe depuis un an est incroyable, inimaginable.

Avoir abandonné son pays, l'Alsace, avoir quitté une situation indépendante au milieu des siens, avoir servi sa patrie avec tout son coeur, toute son intelligence, pour se voir un beau jour accusé, puis condamné pour un crime aussi infâme qu'odieux, sur la foi de l'écriture d'un papier suspect, n'y a-t-il pas de quoi démoraliser un homme à jamais!

Mais je suis obligé de résister, de lutter, pour ma chère Lucie, pour mes enfants.

9 novembre 1895.

Journée terriblement longue. Premières pluies. Obligé de me confiner dans mon cabanon. Rien à lire. Les livres annoncés par la lettre du mois d'août ne me sont pas encore parvenus.

15 novembre 1895.

J'ai enfin reçu mon courrier. Le coupable n'est pas encore découvert.

Enfin, j'irai jusqu'au bout de mes forces qui déclinent chaque jour; c'est une lutte incessante pour pouvoir résister à cet isolement profond, à ce silence perpétuel, sous un climat qui abat toute énergie, n'ayant rien à faire, rien à lire, en tête à tête avec mes tristes et décevantes pensées.

* * *

Quelques extraits des lettres de ma femme, que je reçus le 15 novembre 1895:

Paris, 5 septembre 1895.

Que de longues heures, que de pénibles journées nous avons traversées depuis le jour où le malheur effroyable est venu nous atterrer comme un coup de massue! Espérons que nous avons enfin gravi le plus dur de notre calvaire; nous avons traversé les plus atroces angoisses, nous avons trouvé en notre conscience la force de supporter le plus pénible des martyres; Dieu qui nous a si cruellement éprouvés nous donnera la volonté d'accomplir jusqu'au bout notre devoir...

Je comprends tes angoisses et je les partage; comme toi j'ai des moments terribles où la patience m'échappe, tant je trouve le temps long et les heures d'attente cruelles, mais alors je pense à toi, au bel exemple de courage et de volonté que tu me donnes et je puise des forces dans ton amour...

Paris, 25 septembre 1895.

C'est la dernière lettre que je t'écris avant de t'expédier ce courrier; je fais des voeux ardents pour qu'il te trouve en bonne santé et toujours fort et courageux; je ne puis venir te rejoindre, je n'ai pas encore l'autorisation. Pour moi cette attente est cruelle, et c'est une amère déception à ajouter à tant d'autres...

LUCIE.

Au bas de cette lettre, se trouvaient les quelques lignes suivantes de mon frère Mathieu:

J'ai reçu ta bonne lettre, mon cher frère, et ce m'est une grande consolation et un grand réconfort de te savoir si fort et si courageux. Ce n'est pas espère que je te dis: aie foi, aie confiance! Il est impossible qu'un innocent paye pour un coupable.

Il n'est pas de jour que je ne sois avec toi de pensée et de coeur.

MATHIEU.

_Suite de mon journal_

30 novembre 1895.

Je ne veux pas parler des piqûres journalières, car je les méprise. Il me suffit de demander n'importe quelle chose insignifiante, de nécessité banale, au surveillant-chef, pour voir ma demande aussitôt repoussée. Aussi je ne renouvelle jamais aucune demande, préférant me passer de tout, n'ayant à m'humilier devant personne.

Mais ma raison finira par sombrer sous cet incroyable martyre.

3 décembre 1895.

Je n'ai pas encore reçu le courrier du mois d'octobre. Journée lugubre, pluie incessante. Le cerveau se rompt, le coeur se brise.

Le ciel est noir comme de l'encre, l'atmosphère embrumée; vraie journée de mort, d'enterrement.

Combien souvent me revient à l'esprit cette exclamation de Schopenhauer, qui, à la vue des iniquités humaines, s'écriait:

«Si Dieu a créé le monde, je ne voudrais pas être Dieu.»

Le courrier venant de Cayenne est arrivé, paraît-il, mais n'a pas apporté mes lettres. Que de douleurs!

Rien à lire, rien pour échapper à mes pensées. Ni livres, ni revues ne me parviennent plus.

Je marche dans la journée jusqu'à épuisement de forces, pour calmer mon cerveau, pour briser mes nerfs.

5 décembre 1895.

Vraiment, je me demande ce que valent les consciences d'aujourd'hui?

Dire qu'il y a des hommes, soi-disant honnêtes, comme le nommé Bertillon, qui ont osé jurer, sans restriction, que du moment où c'était ressemblant à mon écriture, il n'y avait que moi ayant pu écrire cette lettre infâme. Preuves morales ou autres, peu leur importait.

Ah! j'espère que le jour où le véritable coupable sera démasqué, s'il reste un peu de coeur à ces hommes-là, ils trouveront encore une balle de pistolet pour se la loger dans la tête, pour se faire justice à eux-mêmes d'avoir fait souffrir un pareil martyre à un homme, à toute une famille.

7 décembre 1895.

Ah! j'en ai souvent assez de cette vie de suspicion continuelle, de surveillance ininterrompue ni de jour, ni de nuit, traité en bête fauve comme le plus vil des criminels.

8 décembre 1895.

Les névralgies de la tête augmentent chaque jour et me font atrocement souffrir. Quel martyre de toutes les heures, de toutes les minutes!

Et toujours ce silence de tombe, sans entendre voix humaine.

Une parole sympathique, un regard ami, apportent quelquefois un léger baume aux plus cruelles blessures et en endorment pour un temps les cuisantes douleurs. Ici rien.

9 décembre 1895.

Toujours pas de lettres. Elles sont probablement restées à Cayenne où elles traînent pendant une quinzaine de jours. Le courrier a passé sous mes yeux venant de France, le 29 novembre, et depuis ce moment les lettres doivent être à Cayenne.

Même jour, 6 heures soir.

Le deuxième courrier venant de Cayenne est arrivé aujourd'hui à une heure. M'apporte-t-il cette fois mon courrier et quelles sont les nouvelles?

11 décembre, 6 heures soir.

Pas de lettres! mon coeur est labouré, déchiré.

12 décembre 1895, matin.

Mon courrier n'est effectivement pas arrivé. Où est-il resté? J'ai fait télégraphier à Cayenne pour le demander.

Même jour, soir.

Mon courrier est resté en France! Mon coeur me fait souffrir comme si on le labourait à coups de poignard.

Oh! cette plainte incessante de la mer. Quel écho à mon âme ulcérée!

Une colère si sourde et si âpre envahit parfois mon coeur contre l'iniquité humaine, que je voudrais m'arracher la peau pour oublier, dans une douleur physique, cette horrible torture morale.

13 décembre 1895.

On finira certainement par me tuer à force de souffrances, ou par m'obliger à me tuer pour échapper à la folie. Je laisserai l'opprobre de ma mort au commandant du Paty, à Bertillon, à tous ceux qui ont trempé dans cette iniquité.

Chaque nuit, je rêve à ma femme, à mes enfants. Mais quels terribles réveils! Quand j'entr'ouvre les yeux, que je me vois dans ce cabanon, j'ai un moment d'angoisse tellement horrible, que je voudrais fermer les yeux à jamais, pour ne plus voir, pour ne plus penser.

Soir.

Spasmes violents du coeur, nombreux étouffements.

14 décembre 1895.

Je demande à prendre un bain, ainsi que j'y ai été autorisé, sur la demande du médecin. Non, me fait répondre le surveillant-chef. Quelques instants après, il y allait lui-même. Je ne sais pourquoi je m'abaisse à lui demander quoi que ce soit. Jusqu'à présent, je ne renouvelais aucune demande; dorénavant, je n'en ferai plus.

16 décembre 1895.

De dix heures à trois heures, les heures sont terribles et rien pour faire diversion à mes décevantes pensées.

18 décembre 1895.

Cher petit Pierre, chère petite Jeanne, chère Lucie, comme je vous vois tous trois par la pensée, comme votre souvenir me donne la force de tout subir, de tout supporter.

20 décembre 1895.

Aucune avanie ne m'est épargnée. Quand je reçois mon linge, lavé à l'île Royale, on le déplie, on le fouille de toutes façons, puis on me le jette ainsi qu'à un vil criminel.

Chaque fois que je contemple la mer, me revient le souvenir des bons et heureux moments que j'y ai passés avec ma femme, avec mes enfants. Je me vois promenant mon petit Pierre sur la plage, jouant et gambadant avec lui, faisant de beaux rêves d'avenir pour lui.

Puis me revient l'horrible situation présente, l'infamie jetée sur mon nom, sur celui de mes enfants; mes yeux se troublent, le sang afflue au cerveau, le coeur bat à se rompre, l'indignation s'empare de mon être. Il faut que la lumière soit faite, il faut que la vérité soit découverte, quel que soit notre supplice.

22 décembre 1895.

Toujours aucune nouvelle des miens. Le silence de tombe. Quelle nuit épouvantable je viens de passer! Ces allées et venues, durant la nuit, des surveillants dans le poste, les lumières qui passent et repassent, alimentent mes cauchemars.

25 décembre 1895.

Hélas! toujours la même chose, pas de lettres. Le courrier anglais a passé il y a deux jours; mes lettres ne sont probablement pas encore arrivées car je pense que, sans cela, on me les eût remises; que penser, que croire?

La pluie tombe en permanence.

Pendant une éclaircie, je sors pour me détendre un peu. Il tombait encore quelques gouttes d'eau. Le chef arrive et dit au surveillant qui m'accompagne: «Il ne faut pas rester dehors quand il pleut.» Dans quelle consigne est-ce écrit? Mais je dédaigne de répondre, tant je me place au-dessus de toutes ces petitesses, de toutes ces mesquineries journalières.

Nuit du 26 au 27 décembre 1895.

Impossible de dormir.

Dans quel cauchemar vis-je depuis bientôt quinze mois et quand prendra-t-il fin?

28 décembre 1895.

Quelle profonde lassitude! Mon cerveau est broyé. Que se passe-t-il? Pourquoi les lettres du mois d'octobre ne me sont-elles pas parvenues? Oh! Lucie, si tu lis ces lignes, si je succombe avant le terme de cet effroyable martyre, tu pourras mesurer tout ce que j'ai souffert!