Cinq années de ma vie, 1894-1899
Part 6
Le courrier venant de Cayenne vient de passer sous mes yeux. Aurai-je enfin des nouvelles récentes de ma femme, de mes enfants? Depuis mon départ de France, c'est-à-dire depuis le 20 février, aucune nouvelle des miens. Ah! j'aurai connu toutes les souffrances, toutes les tortures.
Dimanche 2 juin 1895.
Rien. Rien. Ni lettres, ni instructions à mon sujet, le silence de tombe toujours.
Mais je résisterai, fort de ma conscience et de mon droit.
Lundi 3 juin 1895.
Je viens de voir passer le courrier se dirigeant vers la France. Mon coeur a tressailli et battu à se rompre.
Le courrier va t'apporter mes dernières lettres, ma chère Lucie, où je te crie toujours courage et courage. Il faut que la France entière apprenne que je suis une victime et non un coupable.
Un traître! à ce mot seul, tout mon sang afflue au cerveau, tout en moi tressaille de colère et d'indignation, un traître, le dernier des gredins... Ah! non, il faut que je vive, il faut que je domine mes souffrances pour voir le jour du triomphe de l'innocence pleinement reconnue.
Mercredi 5 juin 1895.
Quelles longues heures! Plus de papier pour écrire, pour travailler, malgré mes demandes réitérées depuis trois semaines, rien à lire, rien pour échapper à mes pensées.
Pas de nouvelles des miens depuis trois mois et demi.
Vendredi 7 juin 1895.
Je viens de recevoir enfin du papier, ainsi que des revues.
Pluie torrentielle aujourd'hui.
Le cerveau, sous la tension de la pensée, me fait atrocement souffrir.
Dimanche 9 juin 1895.
Tout pour moi est blessure, tant mon coeur saigne. La mort serait une délivrance: je n'ai pas le droit d'y penser.
Toujours sans lettres des miens.
Mercredi 12 juin 1895.
J'ai enfin reçu des lettres de ma femme, de ma famille. Ce sont celles qui sont arrivées ici fin mars; elles ont été certainement renvoyées en France. Plus de trois mois donc pour que les lettres me parviennent.
Comme on sent la douleur, le chagrin épouvantable de tous, percer entre chaque ligne. Je me reproche encore davantage d'avoir écrit, au début de mon arrivée ici, des lettres navrantes à ma femme. Je devrais savoir souffrir tout seul, sans faire partager à ceux qui souffrent déjà assez par eux-mêmes, mes cruelles tortures.
Puis, une suspicion continuelle, inouïe, incompréhensible, qui fait saigner plus encore mon pauvre coeur déjà si ulcéré.
En m'apportant mes lettres, le commandant des Iles me dit:
«On demande à Paris si vous n'avez pas un dictionnaire de mots conventionnels.»
--Cherchez, lui dis-je, que pense-t-on encore?
--Oh! me répondit-il, on n'a pas l'air de croire à votre innocence.
--Ah! j'espère bien vivre assez longtemps pour répondre à toutes les calomnies infâmes, nées dans l'imagination de gens aveuglés par la haine et la passion.»
Aussi nous faut-il, à tous, la lumière complète, éclatante, non seulement sur la condamnation, mais encore sur tout ce qui a été dit, commis depuis.
J'ai reçu ma batterie de cuisine et pour la première fois des conserves de Cayenne. La vie matérielle m'est indifférente, mais je pourrai soutenir ainsi mes forces.
Les ouvriers forçats viennent travailler ces jours-ci. Aussi m'enferme-t-on dans mon cabanon, de crainte que je ne communique avec eux! Oh! laideur humaine!
* * *
J'interromps ici mon Journal pour donner quelques extraits des lettres de ma femme que je reçus le 12 juin. Ces lettres étaient bien effectivement arrivées à Cayenne fin mars, puis avaient été renvoyées en France pour qu'elles pussent être lues au Ministère des Colonies ainsi qu'au Ministère de la Guerre. Plus tard, ma femme fut prévenue d'avoir à déposer au Ministère des Colonies, le 25 de chaque mois, les lettres qui m'étaient destinées. Il lui était interdit de parler de l'Affaire, des événements même connus et publics. Ses lettres étaient lues, étudiées, passaient entre bien des mains, souvent ne me parvenaient pas; elles ne pouvaient donc avoir aucun caractère intime. Enfin, étant donné la surveillance dont elle était l'objet, elle ne voulait livrer aucun des efforts faits pour arriver à la découverte de la vérité, de peur que ceux qui étaient intéressés à nous perdre et à étouffer la lumière n'en fissent leur profit.
Paris, 23 février 1895.
Mon cher Alfred,
J'ai été profondément affectée en apprenant, aussitôt mon retour, que tu avais quitté l'île de Ré. Tu étais bien loin de moi, il est vrai, et cependant je pouvais te voir chaque semaine et ces entrevues étaient ardemment attendues. Je lisais dans tes yeux tes atroces souffrances et je ne rêvais qu'à te les diminuer un peu. Maintenant je n'ai plus qu'un espoir, qu'un désir, venir te rejoindre, t'exhorter à la patience et à force d'affection et de tendresse te faire attendre avec calme l'heure de la réhabilitation. Voici maintenant ta dernière étape de souffrance, j'espère au moins que sur le bateau, pendant cette longue traversée, tu auras rencontré des gens humains, que la pensée d'un innocent, d'un martyr, aura attendris!...
Pas une seconde ne se passe, mon mari adoré, sans que ma pensée ne soit avec toi. Mes journées et mes nuits se passent en angoisses continues pour ta santé, pour ton moral. Pense que je ne sais rien de toi et que je ne saurai rien de toi jusqu'à ton arrivée!...
Paris, 26 février 1895.
Jour et nuit je pense à toi, je partage tes souffrances, j'ai des angoisses atroces en te sentant t'éloigner ainsi, naviguer sur une mer peut-être déchaînée et augmenter ainsi tes tortures morales par un malaise physique. Par quelle fatalité nous trouvons nous aussi cruellement éprouvés?...
J'ai hâte d'être près de toi et de pouvoir dominer un peu par mon affection, ma tendresse, notre immense chagrin; j'ai demandé au ministre des colonies l'autorisation de te rejoindre, la loi permettant aux femmes et enfants des déportés de les accompagner; je ne vois pas qu'il puisse y avoir d'objection à cet égard; aussi j'attends ma réponse avec une impatience fébrile...
Paris, 28 février 1895.
Te décrire ma tristesse, mon chagrin à mesure que je te sens t'éloigner m'est impossible; mes journées se passent en réflexions atroces, mes nuits en cauchemars épouvantables; les enfants seuls par leurs gentilles manières, leur âme si fraîche, arrivent à me rappeler que j'ai un grand devoir à remplir et que je n'ai pas le droit de me laisser aller; je me ressaisis alors et je tiens à coeur de les élever comme tu as toujours désiré le faire, de suivre tes excellents conseils, d'en faire de nobles coeurs, de façon qu'à ton retour tu trouves ces petites âmes telles que tu les rêvais.
Paris, 5 mars 1895.
Je t'ai expédié avec ma dernière lettre un paquet de revues de toutes sortes qui t'intéresseront et qui t'aideront dans la mesure du possible à te faire trouver les heures un peu moins longues en attendant que tu reçoives la bonne nouvelle de la découverte du coupable. Pourvu, mon Dieu, que la vie qui t'attend là-bas ne soit pas trop pénible, que tu ne manques pas du strict nécessaire et que tu supportes physiquement les rigueurs qui te seront imposées...
Depuis que tu as quitté la France mes souffrances ont doublé, rien ne peut égaler les angoisses affreuses qui me torturent. Je serais mille fois moins malheureuse si j'étais avec toi; je saurais au moins comment tu te trouves, quel est ton état de santé, ton moral, et mes inquiétudes de ce côté seraient au moins calmées...
LUCIE.
_Suite de mon Journal._
Samedi 15 juin 1895.
Je suis resté enfermé toute la semaine dans mon cabanon, par suite de la présence des forçats qui sont venus travailler à la caserne des surveillants.
Tous les supplices.
Cette nuit, coliques sèches qui me tordaient sur mon lit.
Mercredi 19 juin 1895.
Chaleur sèche; la saison des pluies tire à sa fin. Je suis couvert de boutons produits par les piqûres des moustiques et autres insectes.
Mais tout cela n'est rien! Que sont les souffrances physiques à côté de mes horribles tortures morales? des infiniment petits.
C'est mon cerveau, c'est mon coeur qui souffrent et hurlent de douleur. Quand donc découvrira-t-on le coupable, quand donc connaîtrai-je enfin la vérité sur cette tragique histoire? Vivrai-je jusque là? J'en doute parfois, tant je sens tout mon être se dissoudre dans une désespérance terrible. Et ma pauvre et chère Lucie, et mes enfants! Non, je ne les abandonnerai pas; je soutiendrai les miens de toute l'ardeur de mon âme tant que j'aurai ombre de forces. Il me faut tout mon honneur, tout l'honneur de mes enfants.
Samedi 22 juin, 11 heures soir
Impossible de dormir. Je suis enfermé dès six heures et demie du soir, éclairé seulement par le fanal du corps de garde. D'ailleurs, je ne puis faire de l'anglais toute la nuit, les quelques revues qui me parviennent sont bien vite lues.
Puis toute la nuit, c'est un va et vient continu dans le corps de garde, un bruit incessant de portes brusquement ouvertes, puis verrouillées. D'abord, la relève toutes les deux heures du surveillant de garde; en outre, le surveillant de ronde vient signer chaque heure au corps de garde. Ces allées et venues continuelles, ces grincements de serrures deviennent comme des choses fantasmagoriques dans mes cauchemars.
Quand finira ce martyre aussi horrible qu'immérité?
Mardi 25 juin 1895.
Les condamnés viennent de nouveau travailler dans l'île. Me voilà enfermé dans mon cabanon.
Vendredi 28 juin 1895.
Toujours enfermé, à cause de la présence des condamnés ici!
J'arrive, à force de volonté, en tendant mes nerfs, à travailler l'anglais trois ou quatre heures par jour, mais, le reste du temps, ma pensée se reporte toujours à cet horrible drame. Il me semble parfois que le coeur, que le cerveau vont éclater.
Samedi 29 juin 1895.
Je viens de voir passer le courrier venant de France. Comme ce mot fait tressaillir mon âme. Penser que ma patrie, à laquelle j'ai consacré toutes mes forces, toute mon intelligence, peut me croire un vil gredin! Ah! c'est parfois trop lourd pour des épaules humaines.
Jeudi 4 juillet 1895.
Je n'ai pas eu la force d'écrire ces jours-ci, tant j'ai été bouleversé, en recevant enfin, après une si longue attente, des lettres relativement récentes de ma femme, de toute ma famille; les dernières lettres reçues datent du 25 mai, on a enfin prévenu ma famille que les lettres devaient passer par la voie du Ministère.
Toujours rien; le coupable n'est pas découvert. Je souffre de toutes les tortures de ma famille, comme des miennes propres. Je ne parle même pas des mille misères de chaque jour, qui sont autant de blessures pour mon coeur ulcéré.
Mais je ne lâcherai pas pied; il faut que j'insuffle l'énergie à ma femme, je veux l'honneur de mon nom, de mes enfants.
* * *
Voici quelques extraits des lettres que je reçus de ma femme à cette date:
Paris, 25 mars 1895.
J'espère que cette lettre te trouvera en bonne santé... J'attends de mon côté avec une très grande impatience la nouvelle de ton arrivée, elle ne peut plus tarder, car voilà bientôt trois semaines que tu es en route. Quel calvaire tu as traversé et quels moments épouvantables tu as encore à passer jusqu'à ce que nous arrivions à la vérité...
Mathieu ne peut se décider à s'absenter. Je sais combien tu l'as toujours aimé, combien tu admirais son beau caractère...
Paris, 27 mars 1895.
J'ai le coeur déchiré en pensant à tes souffrances, au chagrin que tu dois ressentir tout seul, exilé, n'ayant même pas une âme auprès de toi qui puisse te soutenir, te donner de l'espoir, du courage. Je voudrais tant être près de toi, partager ta douleur et la diminuer un peu par ma présence. Je t'assure que ma pensée est bien plus aux îles du Salut qu'ici; je vis là-bas avec toi, je cherche à te voir dans cette île perdue, à me représenter ta vie...
Paris, 6 avril 1895.
J'ai lu ce matin, non sans émotion, le récit de ton arrivée aux îles du Salut; d'après les journaux, c'est l'île du Diable qui t'a été réservée. Mais si la nouvelle de ton arrivée est parvenue jusqu'en France, je n'ai encore absolument rien reçu de toi. Je ne puis te dire combien je souffre ainsi, séparée complètement de mon mari tant aimé, privée totalement de nouvelles et ne sachant comment tu supportes cet horrible martyre...
Ton abnégation si admirable, ton courage si héroïque, ton âme si énergique nous donnent des forces pour accomplir la tâche qui nous incombe; nous la mènerons à bien, j'en suis sûre...
Paris, 12 avril 1895.
Toujours sans nouvelles de toi, c'est terrible. Il va y avoir deux mois que je t'ai vu et depuis rien, absolument rien. Pas une ligne de ton écriture, m'apportant quelque chose de toi, c'est bien dur!...
Pour moi ce sont des angoisses terribles de te sentir aussi malheureux; mon coeur, tout mon être est torturé à cette pensée...
Paris, 21 avril 1895.
21 avril! Cette date me rappelle d'excellents souvenirs. Il y a aujourd'hui cinq ans nous étions heureux, parfaitement contents; quatre ans et demi se sont écoulés d'une existence délicieuse, nous ne connaissions que le bonheur. Puis, tout à coup, le coup de foudre, un effondrement épouvantable. Je t'ai toujours dit que je n'avais rien à désirer, que je possédais tout. Eh bien, cette fois je forme des voeux ardents, ce ne sont plus des désirs, c'est une supplication, une prière que j'adresse à Dieu pour que cette année nous ramène le bonheur, pour que notre honneur qui nous a été dérobé nous soit rendu, pour que tu retrouves, avec la force, la joie, le bonheur, la santé...
Paris, 24 avril 1895.
Je n'ai encore rien reçu de toi et je suis navrée. Chaque matin j'espère, j'attends. Chaque soir je me couche avec la même déception. Ah! mon pauvre coeur, comme il est torturé...
Paris, 26 avril 1895.
... Je viens de passer la journée la plus épouvantable de mon existence. Un journal n'a-t-il pas annoncé que tu étais malade! Les tortures que j'ai subies après cette lecture sont indescriptibles. Te sentir malade là-bas, seul, n'avoir même pas la consolation de te soigner, de te faire du bien, c'était atroce. Mon coeur, tout mon être, me faisait horriblement mal. Moi qui t'avais supplié de vivre, qui n'avais plus qu'un espoir, celui de te voir encore heureux et de contribuer à ce bonheur; toutes les idées les plus noires m'ont passé par la tête. Affolée, je me suis adressée au ministère des colonies. La nouvelle était fausse...
Quand m'arrivera ta première lettre? Je l'attends avec une impatience enfantine...
Paris, 5 mai 1895.
La lettre que j'attends de toi, depuis ton arrivée, avec une si grande impatience, ne m'est pas encore parvenue. Depuis que je sais que le courrier français est arrivé (depuis le 23 avril), j'ai des battements de coeur chaque fois que le facteur arrive et chaque fois j'ai le même désappointement. Il en est de même pour mon autorisation de venir te rejoindre; le ministre des colonies n'a pas encore répondu à mes deux demandes successives qui datent du mois de février! Que faire? Que penser?
Ton petit Pierre fait tous les soirs une ardente prière pour demander ton prompt retour. Le pauvre petit, qui a l'habitude que tout lui sourie dans la vie, ne comprend pas pourquoi ses voeux n'ont pas été exaucés; il la répète deux fois, de peur de ne l'avoir pas dite assez bien...
Paris 9 mai 1895.
Enfin j'ai reçu une lettre de toi. Je ne puis te dire quelle joie j'ai éprouvée et combien mon coeur a battu en revoyant ton écriture chérie, en lisant ces lignes que tu avais écrites, les premières qui me parviennent depuis ton arrivée, c'est-à-dire depuis près de deux mois. Tes souffrances, tes tortures, je les partage.
LUCIE.
_Suite de mon journal._
Samedi 6 juillet 1895.
Toujours cette vie atroce de suspicion, de surveillance continuelle, de mille piqûres journalières. Mon coeur bout de colère et d'indignation et je suis obligé pour moi-même, pour ma dignité, de n'en rien laisser paraître.
Dimanche 7 juillet 1895.
Les forçats ont enfin terminé leurs travaux. Aussi, hier et aujourd'hui, ai-je lavé mes torchons, nettoyé ma vaisselle à l'eau chaude, ravaudé mon linge qui est dans un piteux état.
Mercredi 10 juillet 1895.
Les vexations de tout genre recommencent de plus belle. Je ne puis plus me promener autour de ma case, je ne peux plus m'asseoir derrière ma case, devant la mer, seul endroit où il faisait frais et de l'ombre. Enfin je suis mis au régime des forçats, c'est-à-dire plus de café, plus de cassonade; un morceau de pain de deuxième qualité chaque jour et deux fois par semaine 250 grammes de viande. Les autres jours, endaubage ou lard conservé. Il est possible que ce nouveau régime comporte aussi la suppression des vivres de conserve que je recevais de Cayenne.
Je ne sortirai plus de mon cabanon, je vivrai de pain et d'eau; cela durera tant que cela pourra.
Vendredi 12 juin 1895.
Ce n'est point, paraît-il, la ration des forçats qui m'est délivrée, mais une ration spéciale pour moi. Enfin, cela ne comporte pas la suppression des vivres de conserve que je reçois de Cayenne.
Mais peu importe tout cela.
Ce sont mes nerfs, mon cerveau, mon coeur qui souffrent!
Impossible d'aller m'asseoir au seul endroit où il y avait un peu d'ombre dans la journée, où le vent de la mer qui me fouettait la figure faisait écho aux vibrations de mon âme.
Même jour, soir.
Je viens de recevoir des vivres de conserve de Cayenne. Mais qu'importe la nourriture du corps, le martyre qu'on me fait endurer est effroyable. On doit me garder, m'empêcher de partir--si tant est que j'en aie jamais manifesté l'intention, car la seule chose que je cherche, que je veux, c'est mon honneur--mais je suis poursuivi partout, tout ce que je fais est critiqué, matière à suspicion. Quand je marche trop vite, on dit que j'épuise le surveillant qui doit m'accompagner; quand je déclare alors que je ne sortirai plus de mon cabanon, on menace de me punir! Enfin le jour de la lumière finira bien par arriver, par venir.
Dimanche 14 juillet 1895.
J'ai vu flotter partout le drapeau tricolore, ce drapeau que j'ai servi avec honneur, avec loyauté. Ma douleur est telle, que la plume me tombe des mains; il y a des sensations qui n'ont pas de mots pour être exprimées.
Mardi 16 juillet 1895.
Les chaleurs deviennent terribles. La partie de l'île qui m'est réservée est complètement découverte; les cocotiers ne s'étendent que dans l'autre partie.
Je passe la plus grande partie des journées dans mon cabanon. Et rien à lire! Les revues du mois dernier ne me sont pas parvenues.
Et pendant ce temps, que deviennent ma femme, mes enfants?
Et toujours ce silence de tombe autour de moi
Samedi 20 juillet 1895.
Les journées s'écoulent terriblement monotones dans l'attente anxieuse d'un meilleur lendemain.
Ma seule occupation est de travailler un peu l'anglais.
C'est la tombe, avec la douleur en plus d'avoir encore un coeur.
Pluie torrentielle dans la soirée, suivie d'une buée chaude et accablante. Fièvre pour moi.
Dimanche 21 juillet 1895.
Fièvre toute la nuit dernière; envie de vomir continuelle. Les surveillants paraissent au moins aussi déprimés que moi par le climat.
Mardi 23 juillet 1895.
Encore une mauvaise nuit. Douleur rhumatismale, plutôt nerveuse, qui se déplaçait constamment, tantôt intercostale, tantôt se fixant entre les deux épaules. Mais je lutterai aussi contre mon corps; je veux vivre, voir la fin.
Mercredi 24 juillet 1895.
Le spleen me prend aussi. Jamais une figure sympathique, jamais ouvrir la bouche, comprimer nuit et jour son cerveau et son coeur!
Dimanche 28 juillet 1895.
Le courrier venant de France vient d'arriver. Mais mes lettres vont d'abord à Cayenne, puis reviennent ici, quoique déjà lues et contrôlées en France.
Lundi 29 juillet 1895.
Toujours la même chose, hélas! Les journées, les nuits se passent à lutter avec moi-même, à éteindre les bouillonnements de mon cerveau, à étouffer les impatiences de mon coeur, à surmonter enfin les horreurs de la vie.
Soir.
Journée lourde, étouffante, énervante au suprême degré. Mes nerfs sont tendus comme des cordes à violon. Nous sommes dans la saison sèche et cela va durer jusqu'en janvier. Espérons qu'à ce moment tout sera fini.
Mardi 30 juillet 1895.
Un surveillant vient de partir, accablé par les fièvres du pays. C'est le deuxième qui est obligé de s'en aller depuis que je suis ici. Je le regrette, car c'était un brave homme, faisant strictement le service qui lui était imposé, mais loyalement, avec tact et mesure.
Mercredi 31 juillet 1895.
Toute la nuit dernière, j'ai rêvé de toi, ma chère Lucie, de nos enfants. J'attends avec une impatience fébrile le courrier venant de Cayenne. J'espère qu'il m'apportera mes lettres. Les nouvelles seront-elles bonnes? A-t-on enfin la piste du misérable qui a commis cet horrible forfait?
Jeudi 1er août, midi.
Le courrier venant de Cayenne est arrivé ce matin à 7h. 1/4.
M'apporte-t-il mes lettres et quelles nouvelles? Jusqu'à présent, je n'ai encore rien reçu.
4 heures 1/2.
Toujours rien. Terribles heures d'attente.
9 heures du soir.
Rien ne m'est parvenu. Quelle amère déception!
Vendredi 2 août 1895, matin.
Quelle horrible nuit je viens de passer! Et il faut que je lutte toujours et encore. J'ai parfois de folles envies de sangloter, tant ma douleur est immense, mais il faut que je ravale mes pleurs, car j'ai honte de ma faiblesse devant les surveillants qui me gardent nuit et jour.
Pas même un instant seul avec ma douleur!
Ces secousses m'épuisent et aujourd'hui je suis brisé de corps et d'âme. Et cependant je vais écrire à Lucie, lui cacher mes douleurs, lui crier courage. Il faut que nos enfants entrent dans la vie la tête haute et fière, quoi qu'il advienne de moi.
7 heures soir.
Mon courrier était arrivé, on vient seulement de me l'apporter. Toujours rien. Mais j'aurai la patience qu'il faut; la machination dont je suis la victime doit être découverte, il faut qu'elle le soit.
Je saurai souffrir encore.
* * *
Voici quelques extraits des lettres de ma femme, que je reçus le 2 août au soir:
Paris, 6 juin 1895.
J'attends avec une bien vive anxiété quelques bonnes lettres de toi et des nouvelles qui me rassurent un peu sur ta santé pour laquelle je me fais tant de soucis. Le bateau est arrivé le 23 mai, nous sommes aujourd'hui le 6 juin et ton courrier ne m'est pas encore parvenu. Chaque fois le facteur me donne une nouvelle émotion, émotion bien inutile. Ma pensée n'est que vers toi, ma vie pour toi...
Paris, 7 juin 1895.
... Je viens d'être interrompue en t'écrivant par l'arrivée de tes excellentes lettres... C'est dans ton énergie que je puise des forces, c'est toi qui me soutiens... D'autre part, si je puis vivre séparée ainsi de toi, torturée par tes cruelles souffrances, c'est que mon espoir est immense, ma confiance en l'avenir absolue. Mais je souffre tellement d'être séparée de toi, que j'ai adressé une nouvelle demande pour venir partager ton exil. J'aurai au moins le bonheur de vivre de ta vie, d'être auprès de toi, de te témoigner mon immense affection.
Je passe des heures à lire et relire tes bonnes lettres; elles sont ma consolation en attendant le bonheur de venir te retrouver...
LUCIE.
Quand je vis la situation qui m'était faite aux îles du Salut, je ne me fis aucune illusion sur la suite qui serait donnée aux demandes faites par ma femme pour venir me rejoindre. Je compris qu'elles seraient constamment repoussées.
_Suite de mon journal._
Samedi 3 août 1895.
Je n'ai pas fermé l'oeil de la nuit. Ces émotions me brisent.
Voir tant de douleurs accumulées si injustement autour de soi, et ne rien pouvoir faire pour les dissiper!
Samedi 4 août 1895.