Chroniques de J. Froissart, tome 05/13
c. Saint-Sulpice-les-Feuilles); le 20, à Saint-Benoît-du-Sault
(Indre, arr. le Blanc); le 21, à Argenton (Argenton-sur-Creuse, Indre, arr. Châteauroux); le 21 et le 22, à Châteauroux et au Bourg-Dieu (auj. Déols, Indre, arr. et c. Châteauroux).--Le prince de Galles dit, dans une lettre adressée de Bordeaux le 20 octobre 1356 à l’évêque de Worcester (publiée par Buchon, Froissart, éd. du Panthéon, t. I, p. 354, en note), qu’il commença à chevaucher vers les parties de France «la veille de la translation saint Thomas de Canterbire», c’est-à-dire le mercredi 6 juillet 1356. D’un autre côté, Barthélemi de Burghersh, dans sa lettre à Jean Montagu, publiée par M. Coxe (_The life of black prince_, notes, p. 369 et 370), raconte que «le prince se parti de Burdeux l’endemayn de saynt Johan en auguste l’an de Nostre Seignur M.CCC.LVI.»
Les Anglais mettent le feu aux faubourgs de Bourges[4]; ils sont repoussés devant le château d’Issoudun[5] en Berry, mais ils s’emparent de la ville, puis du château de Vierzon[6] et se dirigent vers Romorantin[7], dont le château est défendu par Boucicaut[8], le sire de Craon et l’Hermite de Caumont, qui s’y sont enfermés après avoir été battus dans une escarmouche par Barthélemi de Burghersh et Eustache d’Auberchicourt. Siége et reddition du château de Romorantin. P. 3 à 11, 238 à 244.
[4] Par acte daté de Paris en février 1358 (n. st.), Charles, aîné fils et lieutenant du roi de France, accorda des lettres d’amortissement pour 30 livres de rente annuelle sises à Dampierre et achetées de son amé et féal messire Philippe de Prie, ch{er}, à ses amés et féaux les doyen et chapitre de l’église de Bourges «attentis dampnis et gravaminibus in ipsorum ecclesie terra ac eorum hominibus factis et illatis tam per exercitum principis Wallie quam per alios Anglicos, qui eciam nonnulla castra seu fortalicia in diocesi et partibus Bituricensibus et circumvicinis de facto occuparunt, attentis eciam miseriis et expensis per eosdem decanum et capitulum pro dictorum castrorum seu fortaliciorum redemptione et alias pro guerris presentibus multipliciter factis....» JJ89, nº 57.
[5] D’après la chronique anonyme d’un moine de Malmesbury, le prince de Galles fut devant Issoudun du 24 au 26 août.
[6] Cher, arr. Bourges. D’après la chronique déjà citée, le prince de Galles fut le 28 août devant le château de la Ferté appartenant au vicomte de Thouars et devant Vierzon, le jour même où Jean Chandos et James Audley mirent le feu à Aubigny (Cher, arr. Sancerre). Le samedi 19 octobre 1359, Jean Chabot, bourgeois de Vierzon, affranchit, avec l’agrément de Hutin de Vermeilles, chevalier, seigneur de Vierzon, Martin Prevostel, homme serf et de condition servile, taillable haut et bas à la volonté du dit bourgeois, qui demeurait à Vierzon «tempore quo princeps Vallie et alii inimici domini regis et regni Francie incurrerunt et invaserunt Biturriam et maxime dictam villam Virsionis, in qua quidem villa predicta et terra predictus Martinus habebat omnia bona sua et ipsa ibidem amiserit....» JJ90, nº 406.
[7] Romorantin, aujourd’hui chef-lieu d’arrondissement du département de Loir-et-Cher, est situé sur la Saudre, affluent de la rive droite du Cher, un peu au nord-ouest de Vierzon, qui est sur le Cher. D’après la chronique du moine de Malmesbury, le siége fut mis devant Romorantin les mardi 30 et mercredi 31 août à la suite d’un combat victorieux livré le lundi 29 au sire de Craon et à Boucicaut. Le jeudi 1er septembre, trois assauts furent donnés par le comte de Suffolk, Barthélemi de Burghersh et un baron de Gascogne. Les vendredi 2 et samedi 3 septembre, le feu grégeois fut mis au donjon. Les assiégés, manquant de vin et d’eau pour éteindre l’incendie, capitulèrent. Le prince de Galles se reposa le dimanche 4 à Romorantin. Robert de Avesbury dit (éd. d’Oxford, 1720, p. 255) que la ville et le château de Romorantin furent emportés d’assaut quinze jours avant la bataille de Poitiers et qu’on fit prisonniers environ 80 gens d’armes, entre autres le sire de Craon et Boucicaut; le chroniqueur anglais ajoute que près de 120 hommes d’armes français s’étaient fait prendre dans l’escarmouche qui avait précédé le siége de Romorantin.
[8] Le 5 juillet 1356, Jean le Maingre, dit Boucicaut, était à Poitiers où il donnait quittance des gages à lui dus pour la défense du château. _Catalogue Joursanvault_, t. I, p. 5, nº 27.
De Chartres, le roi de France se rend à Blois, puis à Amboise, tandis que les divers corps de son armée passent la Loire à Orléans, à Meung[9], à Blois, à Tours[10], à Saumur; à Loches, où il s’arrête[11] pour concentrer ses forces, qui s’élèvent à vingt mille hommes d’armes, il apprend que les Anglais sont en Touraine et se disposent à regagner le Poitou. P. 11 à 14, 244 à 246.
[9] Le roi Jean était à Meung-sur-Loire (Loiret, arr. Orléans, un peu au sud-ouest de cette ville) le jeudi 8 septembre: _Datum Magduni super Ligerim octava die mensis septembris anno Domini 1356. Per regem_, presente domino marescallo d’Odeneham. P. Blanchet. JJ84, nº 598. Tandis que le roi de France était encore sur la rive droite de la Loire, son adversaire le prince de Galles se tenait sur la rive gauche de ce fleuve, qu’il essayait en vain de franchir, à Chaumont-sur-Loire (Loir-et-Cher, arr. Blois, c. Montrichard, un peu en aval de Blois) où, d’après la chronique déjà citée du moine de Malmesbury, il séjourna du mercredi 7 au samedi 10 septembre. Le roi de France qui, comme nous l’avons établi plus haut, était à Meung le 9, arriva sans doute à Blois le 10 pour y passer la Loire, car le 11 le prince de Galles franchit précipitamment le Cher ainsi que l’Indre et vint coucher à Montbazon (Indre-et-Loire, arr. Tours, sur la rive gauche de l’Indre); il y reçut le 12 la visite du cardinal de Périgord, qui venait s’interposer comme médiateur entre les belligérants; il apprit en même temps que le roi de France s’avançait à marches forcées et que le dauphin était à Tours.
[10] Il faut dire, à l’honneur du roi Jean, que des mesures avaient été prises, dès les premiers mois de 1356, pour mettre Tours en état de défense. En mars de cette année, Jean mandait à son bailli de Tours de nommer, après en avoir délibéré avec le conseil de la ville, 6 élus chargés de pourvoir aux travaux des fortifications, en leur donnant pouvoir de lever des tailles, impositions et collectes sur tous les habitants de la ville et de la châtellenie, _de quelque condition qu’ils soient_, et de frapper les réfractaires d’une amende qui ne dépassera pas 60 sous. JJ118, nº 176.
[11] Jean était le mardi 13 septembre à Loches sur Indre, où il rendit deux ordonnances sur les monnaies (_Ordonn._, t. III, p. 84 et 85). Nous apprenons par la chronique du moine de Malmeslmry que le même jour le prince de Galles, menacé d’être débordé par son aile gauche et enveloppé, traversa Sainte-Maure (Sainte-Maure-de-Touraine, Indre-et-Loire, arr. Chinon, à l’ouest de Loches) et vint coucher à la Haye-sur-Creuse (auj. la Haye-Descartes, Indre-et-Loire, arr. Loches, sur la rive droite de la Creuse, un peu en amont de son confluent avec la Vienne).
De Loches, le roi de France vient à la Haye en Touraine[12] où il passe la Creuse; il arrive le jeudi soir à Chauvigny[13], pensant que les Anglais sont devant lui, tandis qu’ils sont derrière[14]. Pendant toute la journée du lendemain vendredi, son armée franchit la Vienne sur le pont de Chauvigny et se dirige vers Poitiers.--Le prince de Galles ne se remet en mouvement que le vendredi soir[15], et le samedi un détachement d’éclaireurs, où se trouvent Eustache d’Auberchicourt et Jean de Ghistelles, rencontre, en traversant la route qui va de Chauvigny à Poitiers, l’arrière-garde française et la met en déroute. P. 14 à 17, 246 à 249.
[12] Jean, qui était à Loches le mardi 13, dut arriver le lendemain soir mercredi 14 à la Haye, où le prince de Galles l’avait précédé seulement de 24 heures. La Haye est sur la Creuse, et non sur la Vienne, comme le dit par erreur Froissart (p. 246).
[13] Vienne, arr. Montmorillon, sur la rive droite de la Vienne, à 10 lieues au sud de la Haye, à 7 lieues au sud de Châtellerault, à 5 lieues à l’est de Poitiers.
[14] Lorsque Jean arriva à Chauvigny le jeudi soir 15 septembre, il laissait en effet les Anglais derrière lui sur sa droite, puisque nous savons par le moine de Malmesbury que le prince de Galles séjourna à Châtellerault du mercredi 14 au vendredi 16 septembre. Comment Jean, dont l’armée dut suivre la vallée de la Vienne en remontant par la rive droite le cours de cette rivière, pour se rendre de la Haye à Chauvigny, put-il passer si près de Châtellerault sans apercevoir les Anglais? Craignit-il de tenter le passage de la Vienne en présence de l’ennemi campé sur la rive gauche?
[15] L’immobilité du prince de Galles à Châtellerault pendant trois jours, du mercredi 14 au vendredi soir 16 septembre, prouve qu’il se savait devancé et débordé sur sa gauche par l’armée française à laquelle il voulut laisser le temps de s’écouler avant de reprendre lui-même sa marche en avant. Le mouvement de l’armée française dans la journée du vendredi prouvait que le roi Jean, croyant Poitiers menacé par les Anglais, avait voulu le couvrir. Le prince de Galles prit aussitôt ses mesures pour mettre cette erreur à profit en essayant de s’échapper par la gauche de son adversaire. Dans la nuit du vendredi 16 au samedi 17, il fit passer tout son charroi, et le samedi 17, dès la pointe du jour, il se porta lui-même en avant dans la direction de Chauvigny en remontant la Vienne par la rive gauche. C’est alors que ses éclaireurs rencontrèrent l’arrière-garde française sur la route qui va de Chauvigny à Poitiers, en un lieu dit la Chaboterie marqué sur la carte de Cassini. Les Français eurent le dessous dans cette escarmouche où, selon Robert de Avesbury (p. 255), environ 240 hommes d’armes furent tués ou pris et où les comtes d’Auxerre, de Joigny et le maréchal de Bourgogne restèrent entre les mains des vainqueurs; mais cet engagement, en révélant au roi Jean la véritable position des Anglais, rendait la bataille inévitable. Les Grandes Chroniques disent (t. VI, p. 31) que ce fut le comte de Sancerre, et non le comte d’Auxerre, qui fut pris avec le comte de Joigny.
Le prince de Galles, comprenant qu’il ne peut échapper, donne tous ses soins à choisir l’emplacement le plus favorable pour livrer bataille; il établit son camp à deux petites lieues de Poitiers, en un lieu très-fort et hérissé de haies, de vignes, de buissons, qu’on appelle dans le pays _les Plains de Maupertuis_[16], en face de l’armée française échelonnée entre Poitiers et les Anglais. P. 17, 18 249, 250.
[16] L’endroit, dit _Maupertuis_ jusqu’à la fin du quinzième siècle, qui s’appelle aujourd’hui _la Cardinerie_, est situé dans la commune de Nouaillé (Vienne, arr. Poitiers, c. la Villedieu, à deux lieues au sud-est de Poitiers). Ce changement de nom, d’après les renseignements qu’a bien voulu nous fournir notre savant confrère M. Redet, provient de la concession faite par le commandeur de Beauvoir à Richard Delyé, dit _Cardin_, le 31 janvier 1495 (n. st.) de terres sises au lieu appelé _Maupertuis_ (Archives de la Vienne, fonds de la commanderie de Beauvoir). De nombreux lieux-dits rappellent encore la bataille de 1356. Tout près de la Cardinerie (Maupertuis), un endroit dit _Champ-de-la-Bataille_ fait partie de la pièce des _Grimaudières_ sise sur la commune de Saint-Benoît (Vienne, arr. et c. Poitiers). Le prince de Galles campé sur des hauteurs alors couvertes de vignes et hérissées de haies épaisses, ayant derrière lui et à sa gauche le ravin assez profond du Miausson, appuyait sa droite aux bois et à l’abbaye de Nouaillé; il avait devant lui la plaine qui s’étend de la Cardinerie (Maupertuis) vers Beauvoir et que traverse une voie romaine. «Commissum est prælium, disaient en 1720 les auteurs du _Gallia Christiana_ (t. II, col. 1243) in extrema parte saltus Nobiliacensis (bois de Nouaillé), _ubi etiamnum Anglorum castra fossis munita cernere est_.» V. la dissertation, accompagnée d’une carte, publiée par le capitaine F. Vinet à la suite de l’ouvrage intitulé _Bertrand du Guesclin et son époque_, de Jamison, traduit par J. Baissac, in-8º, 1866, p. 575 à 578. On peut consulter encore les ouvrages suivants:
_Annales d’Aquitaine_, par Jean Bouchet, Poitiers, Abraham Monnin, 1644, in-4º, p. 200.
--Essai de dissertation touchant la situation du _Campus vocladensis_, dans _Dissertations sur l’histoire ecclésiastique et civile de Paris_, par l’abbé Lebeuf, 1739-1743, 3 vol. in-12, t. I, p. 304 à 338.
--_Archæologia britannica_, vol. I, p. 213; mémoire lu le 24 janvier 1754 à la Société des Antiquaires de Londres, par le docteur Lyttleton, doyen d’Exeter.
--_Affiches du Poitou_, feuille hebdomadaire publiée de 1773 à 1790, in-4º, 1774, p. 187.
--_Abrégé de l’histoire du Poitou_, par Thibaudeau, Poitiers, 1783, 6 vol. in-12, t. II, p. 247.
--_Vies des grands capitaines_, par Mazas, t. III, p. 112 à 141.
--_Revue anglo-française_, publiée à Poitiers par M. de la Fontenelle de Vaudoré, de 1833 à 1841, 7 vol. in-8º; t. V, p. 99, 106, 108, 194, 204, 206.
--_Essai sur l’ancien Poitou_, par Joseph Guérinière, Poitiers, 1836, 2 vol. gr. in-8º, t. I, p. 534.
--Campagne du prince de Galles dans le Languedoc, l’Aquitaine et la France, terminée par la bataille de Poitiers; dans les _Mémoires de la Société des Antiquaires de l’Ouest_, t. VIII, 1841, p. 75.
--_Life of Edward the black prince_; chronique rimée du héraut Chandos sur les faits d’armes du prince de Galles, publiée par M. Coxe pour le Roxburgh-Club; in-4º de I-XII et 1-399 pages. M. Francisque Michel a bien voulu nous communiquer un exemplaire de cette importante publication, fort rare, même en Angleterre; cet exemplaire est probablement le seul qui existe en France.
--_Bataille de Maupertuis_, par M. Saint-Hippolyte; dans les _Mémoires de la Société des Antiquaires de l’Ouest_, t. XI (1844), avec carte.
--_Bulletin de la Société d’Agriculture de Poitiers_, in-8º, t. I, p. 27 et t. II, p. 361.
--_Chroniques de Froissart_ publiées par M. Kervyn de Lettenhove, t. V, p. 526.
Le dimanche matin[17], le roi de France, après avoir entendu la messe dans sa tente et avoir communié ainsi que ses quatre fils, donne l’ordre de tout préparer pour le combat; il forme son armée en trois divisions ou _batailles_ composées chacune de seize mille hommes d’armes, la première sous les ordres du duc d’Orléans, la seconde sous ceux du dauphin, duc de Normandie; il se réserve le commandement de la troisième[18]. Il envoie en éclaireurs Eustache de Ribemont[19], Jean de Landas, Guichard de Beaujeu et Guichard d’Angle, il charge ces quatre chevaliers de le renseigner exactement sur la situation des Anglais. P. 18 à 21, 250 à 252.
[17] Le dimanche 18 juillet, l’armée française était campée près de Poitiers, comme l’atteste la date suivante d’un acte émané du roi Jean: «Datum in exercitu nostro _prope Pictavis die decima octava septembris_, anno Domini 1356. Per regem, episcopo Lingonensi (Guillaume de Poitiers) presente.» JJ84, nº 635.
[18] Le rédacteur des _Grandes Chroniques_ (t. VI, p. 32) et le héraut Chandos, dans son poëme sur la bataille de Poitiers publié par M. Coxe (p. 72 à 82, vers 1046 à 1189), indiquent aussi cet ordre de bataille.
[19] Eustache de Ribemont est ce chevalier auquel Édouard III avait décerné le chapelet de bravoure à la suite du combat livré sous les murs de Calais, dans la nuit du 31 décembre 1349 au 1er janvier 1350. (t. IV de cette édition, sommaire, p. XXXIII et XXXIV). Il fut tué à Poitiers ainsi que Jean de Landas et Guichard de Beaujeu; Guichard d’Angle fut grièvement blessé.
Eustache de Ribemont rend compte au roi du résultat de sa mission. Les forces ennemies peuvent être évaluées à trois mille hommes d’armes, cinq mille archers[20] et quatre mille bidauds à pied. Les Anglais occupent une très-forte position sur des hauteurs hérissées de vignes et de buissons. On ne peut aborder ces hauteurs que par un chemin où quatre hommes d’armes pourraient à peine chevaucher de front, et ce chemin est bordé des deux côtés de haies épaisses garnies d’archers anglais. Au fond de ce chemin, sur les hauteurs, derrière leurs archers disposés sur deux lignes en forme de herse, les hommes d’armes se tiennent à pied, leurs chevaux sous leur main, et leur charroi derrière eux. Eustache de Ribemont conseille au roi d’engager l’action en lançant contre les lignes des archers ennemis, pour les rompre, trois cents hommes d’armes d’élite choisis entre les plus braves et montés sur fleur de coursiers, et de faire mettre à pied le reste de l’armée tout prêt à les suivre et à les appuyer.--Noms de quelques-uns de ces trois cents hommes d’armes qui sont placés sous les ordres de Gautier, duc d’Athènes, connétable, de Jean de Clermont et d’Arnoul d’Audrehem, maréchaux de France, et auxquels se joignent un grand nombre d’Allemands auxiliaires commandés par les comtes de Saarbruck et de Nassau. P. 21 à 23, 252 à 254.
[20] L’incontestable supériorité militaire des Anglais au quatorzième siècle résidait surtout dans l’adresse, le bon outillage et la proportion numérique de leurs archers par rapport au reste de leurs troupes. Dès le 30 janvier 1356, Édouard III mandait à ses vicomtes de faire fabriquer 5600 arcs blancs et 11400 gerbes de flèches dont moitié devra être prête et rendue à la Tour de Londres à Pâques (24 avril) et l’autre moitié dans la quinzaine de la Trinité (1re quinzaine de juin) 1356. Rymer, vol. III, p. 322.
Le roi de France fait mettre à pied tous ses hommes d’armes excepté ceux de la bataille des maréchaux, il leur fait ôter à tous leurs éperons, couper les poulaines de leurs souliers et retailler leurs lances à la longueur de cinq pieds.--Toute la journée du dimanche se passe en négociations par l’intermédiaire du cardinal de Périgord qui va et vient sans cesse d’une armée à l’autre. Le prince de Galles, qui craint par-dessus tout que l’ennemi ne se contente de le tenir bloqué sans lui livrer bataille, offre de mettre en liberté les prisonniers faits dans le cours de cette expédition, de restituer en outre les villes et les châteaux et de s’engager à ne pas prendre les armes contre le royaume de France pendant sept ans. Le roi de France, convaincu que les Anglais ne peuvent lui échapper, exige que le prince se rende, lui et ses gens, sans condition et se mette à sa merci. Les démarches, les supplications du cardinal de Périgord n’aboutissent qu’à faire accepter une trêve entre les belligérants, qui doit durer toute cette journée du dimanche et le lendemain lundi jusqu’au lever du soleil. P. 23 à 27, 254 à 257.
Jean Chandos, l’un des principaux chevaliers anglais et Jean de Clermont, maréchal de France, qui se rencontrent en faisant des reconnaissances, échangent des invectives parce qu’ils portent tous deux la même devise[21]. P. 27 à 29, 257 à 259.
[21] Le héraut Chandos passe sous silence cet incident, mais il rapporte (p. 88, v. 1280 à 1299) l’altercation qui s’éleva entre Jean de Clermont, partisan de l’immobilité, et Arnoul d’Audrehem qui assurait que les Anglais essayaient de fuir et voulait les attaquer. «La pointe de votre lance ne viendra pas au cul de mon cheval,» avait dit Jean de Clermont impatienté. Le brave maréchal se fit tuer, en effet, au premier choc.
Les Français passent cette journée du dimanche dans l’abondance de toutes choses. Les Anglais, au contraire, commencent à être en proie à la disette; ils creusent des tranchées et font des retranchements en avant de leurs archers.--Le lundi matin, vers le lever du soleil, le cardinal de Périgord recommence ses voyages d’un camp à l’autre pour négocier un accord entre les belligérants, mais il n’a pas plus de succès que la veille et retourne à Poitiers; plusieurs gens de son entourage se détachent de la suite de leur maître et vont, à l’insu du cardinal, combattre dans les rangs des Français sous les ordres du châtelain d’Amposte[22]. P. 29, 30, 259, 260.
[22] En février 1361, le châtelain d’_Emposte_ (Amposta, Catalogne, prov. Lerida) était Jean Ferdinand de Heredia, grand prieur de Saint-Gilles, qui fut chargé par le pape Innocent VI de traiter avec les brigands des Compagnies maîtres du Pont-Saint-Esprit. Dom Vaissette, _Hist. du Languedoc_, t. IV, p. 311, 576 et 577.
L’ordonnance de l’armée anglaise est telle qu’Eustache de Ribemont l’a rapporté au roi de France, sauf que le prince de Galles a fait rester à cheval un certain nombre de ses gens entre chacune de ses batailles, afin de pouvoir les opposer aux soudoyers également montés de la bataille du duc de Normandie. Il a disposé en outre, sur sa droite, un détachement de trois cents hommes d’armes et de trois cents archers à cheval, qui a pour mission de contourner la hauteur où il est campé et de prendre en flanc la bataille du duc de Normandie échelonnée au bas de cette hauteur. L’armée anglaise est divisée en trois batailles, composées chacune de mille hommes d’armes, de deux mille deux cents à deux mille cinq cents archers, de quinze à seize cents brigands à pied, et commandées, la première par les comtes de Warwick et de Suffolk, maréchaux d’Angleterre, la seconde par le prince en personne, assisté de Jean Chandos et de James Audley, la troisième ou arrière-garde, par les comtes de Salisbury et d’Oxford[23]. Noms des principaux chevaliers, tant anglais que gascons, qui figurent dans les rangs de cette armée. P. 31, 32, 260 à 263.
[23] Le témoignage du héraut Chandos vient confirmer celui de Froissart relativement à l’ordre de bataille de l’armée anglaise (p. 82 à 86, v. 1200 à 1259). Seulement, d’après Chandos, cette armée fut attaquée sur ses derrières au moment même où elle se mettait en mesure de passer le Miausson et où l’avant-garde, commandée par le comte de Warwick, était déjà de l’autre côté de cette rivière. Les passages suivants, qui mettent ce fait hors de doute, doivent être cités textuellement. Le prince de Galles dit au comte de Warwick:
Primers, passerés le passage Et garderés nostre cariage, Je chevacherai après vous (v. 1222 à 1224).
Et plus loin:
Et li prince se desloga, A chivacher se chimina, Car celui jour ne quidoit pas Combatre, je ne vous mente pas (v. 1268 à 1271).
Aussi, le héraut Chandos a bien soin de faire remarquer que ce fut l’arrière-garde, placée sous les ordres du comte de Salisbury, qui eut à soutenir le choc des maréchaux de France et de leurs 300 chevaliers d’élite et qui les mit en déroute. Il ajoute que cette déconfiture eut lieu:
Devant qe poist estre tournée L’avauntgarde et repassée, Car jà fuist outre la rivère (le Miausson). (V. 1374 à 1376.)
Jean Chandos se tient aux côtés du prince qu’il ne quitta pas un instant pendant toute la durée de l’action; c’est d’après ses conseils et ceux de James Audley qu’on a adopté l’ordre de bataille et les autres mesures prises le dimanche.--James Audley, qui a fait voeu d’être le premier assaillant dans toutes les batailles où sera présent le roi Édouard ou l’un de ses fils, sollicite et obtient du prince la faveur de combattre au premier rang; il en vient aux mains avec Arnoul d’Audrehem et les gens de la bataille des maréchaux de France; Arnoul d’Audrehem est blessé et fait prisonnier du côté des Français, Eustache d’Auberchicourt du côté des Anglais. La bataille du connétable et des maréchaux de France se fait écraser en voulant s’engager dans l’étroit chemin[24] qui mène à la hauteur où se tient le gros des forces ennemies; les archers anglais, à l’abri derrière les haies épaisses dont ce chemin est bordé des deux côtés, font pleuvoir une grêle de traits qui tuent hommes et chevaux; pas un des chevaliers français ne réussit à se frayer un passage et ne peut arriver jusqu’à la bataille du prince de Galles. P. 32 à 37, 263 à 266.
[24] L’armée anglaise occupait le plateau de la Cardinerie (alors Maupertuis) sur la rive droite du Miausson entre cette rivière et la voie romaine de Poitiers à Limoges. L’étroit chemin dont il s’agit ici est le chemin rural, allant du hameau des Minières à celui des Bordes, qui traverse le plateau de la Cardinerie dans sa largeur, qui par conséquent coupait en deux la position des Anglais.
Jean de Clermont, maréchal de France, est tué sous sa bannière en combattant pour son roi.--En même temps, un détachement de trois cents hommes d’armes et de trois cents archers à cheval vient à la faveur d’un détour prendre en flanc la bataille du duc de Normandie dont les derniers rangs commencent à battre en retraite devant cette attaque imprévue. A vrai dire, les Anglais sont redevables de la victoire au tir rapide et régulier de leurs archers qui mettent les Français hors de combat avant même qu’ils aient pu joindre leurs adversaires. P. 37, 38, 266, 267.
Les Anglais, témoins de la déroute des maréchaux de France et voyant la bataille du duc de Normandie qui déjà commence à plier, jugent que le moment est venu de prendre l’offensive et de marcher à l’ennemi; ils remontent en toute hâte sur leurs chevaux et s’élancent en avant au cri de: Saint-George! Guyenne! «Sire, en avant, s’écrie Chandos, la journée est vôtre; allons droit au roi de France, il est trop brave pour reculer, et c’est autour de lui que va se décider le sort de la journée.» Le prince de Galles, apercevant sur le chemin Robert de Duras, neveu du cardinal de Périgord, tué dans la mêlée, donne l’ordre de porter à Poitiers les restes de ce chevalier, afin qu’on les présente de sa part au cardinal. Un autre personnage de la suite du cardinal de Périgord, le châtelain d’Amposte, étant tombé entre les mains des Anglais, le prince lui aurait fait trancher la tête, si Jean Chandos n’avait intercédé en sa faveur. P. 38 à 40, 267, 268.
Les Anglais culbutent la bataille des Allemands auxiliaires, et Jean de Ghistelles reprend et délivre Eustache d’Auberchicourt qui, fait prisonnier par un chevalier de la suite du comte de Nassau, avait été attaché sur un chariot de bagages.--A la vue de cette déroute de la bataille des maréchaux et des Allemands, le duc de Normandie et ses deux frères les comtes de Poitiers et de Touraine, par ordre et de propos délibéré[25], s’éloignent du champ de bataille dans la direction de Chauvigny à la tête de huit cents lances saines et entières qui n’ont pas donné un seul instant. Toutefois deux chevaliers de la suite du comte de Poitiers, Guichard d’Angle et Jean de Saintré se détachent et vont se jeter au plus fort de la mêlée; ainsi font deux des conseillers du duc de Normandie, Jean de Landas et Thibaud de Vaudenay, après avoir obtenu du seigneur de Saint-Venant qu’il resterait seul chargé de la direction et de la garde du dauphin.--Ces braves chevaliers rencontrent en chemin la grosse bataille du duc d’Orléans qui quitte aussi le théâtre de l’action sans avoir été engagée et va se cacher sur les derrières de la bataille du roi. P. 40 à 42, 268 à 270.
[25] «Par conseil», dit Froissart. La version des _Grandes Chroniques_ relativement à ce départ du champ de bataille du dauphin et des princes ses frères est la même que celle de notre chroniqueur (t. VI, p. 33 et 34): «Et de la dite besoigne l’en fist retraire le duc de Normendie, ainsné fils du roy, le duc d’Anjou et le conte de Poitiers ses frères et le duc d’Orleans, frère du dit roy.» Charles, dauphin, né à Vincennes le 21 janvier 1337, n’avait pas encore 20 ans. Le comte d’Armagnac, alors lieutenant du roi en Languedoc, dans une lettre en provençal, datée de Moissac le 1er octobre 1356 et adressée aux habitants des villes de son gouvernement, que dom Vaissette (_Hist. du Languedoc_, t. IV, p. 288) a signalée le premier et dont Ménard a donné le texte d’après l’original conservé aux Archives municipales de Nîmes (_Hist. de Nismes_, t. II (1751), Preuves, p. 182), le comte d’Armagnac confirme la version des _Grandes Chroniques_: «Cars amis, ab la plus grant tristor et dolor de cor que avenir nos pogues, vos faut assaber que dilhus ac VIII jorns que lo rey Mossenhor se combatet ab lo princep de Gualas; et aychi cum a Dio a plagut a suffrir, lo rey Mossenhor es estat desconfit e es pres cum lo melhor cavalier que fos le jorn de sa part, e es naffrat el vizatge de doas plaguas. Mossenhor Phelip son dernier filh es pres ab lhuy. _Mossenhor lo duc de Normandia et mossenhor d’Anjo et de Peito et mossenhor le duc d’Orlhes, de comandamen del rey Mossenhor, se so salvatz_; et lo princep es o sera dins III jorns à Bordeus, e mena lo rey Mossenhor ab lhuy e son dig filh et d’autres preyos....»
Rapprochement entre les batailles de Crécy et de Poitiers; la bataille de Crécy avait commencé fort tard dans l’après-midi; celle de Poitiers s’était engagée le matin, à l’heure de prime (6 heures).--Le roi de France descend de cheval ainsi que tous les siens, saisit une hache de guerre et marche au premier rang de sa bataille qui en vient aux mains avec celle des maréchaux d’Angleterre.--Énumération des seigneurs qui composent les principaux groupes de combattants de la bataille du roi de France.--Le comte de Douglas d’Écosse, après avoir fait des prodiges de valeur, s’éloigne en toute hâte du champ de bataille dans la crainte de tomber entre les mains des Anglais ses mortels ennemis. P. 42 à 45, 270 à 272.
Jean Chandos[26] et Pierre Audley, frère de James Audley, se tiennent au frein du prince de Galles.--James Audley, après avoir accompli son vœu et porté les premiers coups, reçoit tant de blessures, il perd tant de sang qu’il tombe épuisé entre les bras des quatre écuyers qui l’escortent. P. 45 à 47, 272 à 274.
[26] Par acte daté de Londres le 15 novembre 1356, Édouard, prince de Galles, donna en viager à son amé et féal chevalier Jean Chandos «pro bono et gratuito servitio in partibus Vasconiæ et _præcipue in bello de Peyters_» deux parts de son manoir de _Kirketon in Lyndeseye_ (auj. Kirton ou Kirktown dans le comté de Lincoln près de Lindsey) à la condition de lui apporter chaque année une rose rouge à la fête de la Nativité-Saint-Jean-Baptiste (24 juin). Rymer, vol. III, p. 343.
Noms des grands seigneurs, tués du côté des Français[27].--Noms des princes, des grands feudataires et des principaux chevaliers faits prisonniers[28]. P. 47, 48, 274 à 276.
[27] La liste des morts de Poitiers, donnée par Froissart, est à la fois très-incomplète et très-inexacte. Le défaut d’espace nous permet de citer seulement Pierre I du nom, duc de Bourbon, comte de Clermont et de la Marche, Gautier, duc d’Athènes, connétable de France, Renaud Chauveau, évêque de Châlons, André de Chauvigny, vicomte de Brosse et le vicomte de Rochechouart. V. les listes données par Robert de Avesbury (éd. de 1720, p. 252 et 253) et à la suite d’une lettre du prince de Galles à l’évêque de Worcester en date du 20 octobre 1356; cette dernière liste a été reproduite par Buchon (Froissart, éd. du Panthéon, t. I, p. 355, en note). V. aussi la nomenclature des chevaliers et écuyers enterrés aux Frères Mineurs et aux Frères Prêcheurs de Poitiers publiée par Bouchet (_Annales d’Aquitaine_, p. 202 à 205) et reproduite ainsi que les listes précédentes dans les notes de l’édition de Buchon. V. enfin René de Belleval, _La Grande Guerre_, Paris, 1862, in-8º, p. 172 à 177.
[28] La liste des prisonniers, donnée par Froissart, est comme celle des morts incomplète et inexacte. Les principaux grands feudataires, ou grands officiers, pris avec le roi Jean et Philippe son plus jeune fils, étaient: Jacques de Bourbon I du nom, comte de Ponthieu et de la Marche, prisonnier de Jean de Grailly captal de Buch (Rymer, vol. III, p. 346); Jean d’Artois, comte d’Eu; Charles d’Artois, comte de Longueville; Charles de Trie, comte de Dammartin, prisonnier du comte de Salisbury (JJ 116, nº 115); Henri, sire de Joinville, comte de Vaudemont du chef de sa mère; Louis II, comte d’Étampes; Jean de Chalon, III du nom, comte d’Auxerre et de Tonnerre; Jean III, comte de Sancerre; Jean de Noyers, comte de Joigny; Robert II, comte de Roucy; Jean VI, comte de Vendôme; Bernard, comte de Ventadour. Jean II du nom, vicomte de Melun, comte de Trancarville; Jean, comte de Nassau; Jean, comte de Saarbruck; le comte de Nidau, en tout 16 comtes, 13 français, 3 allemands; Aymeri IX, vicomte de Narbonne; Guillaume de Melun, archevêque de Sens, prisonnier pour un quart de Robert de Clynton qui vendit ce quart à Édouard III 1000 livres (Rymer, vol. III, p. 399); Arnoul d’Audrehem, maréchal de France; le vicomte de Beaumont. V., outre les listes dont il a été question plus haut et qui ont été reproduites par Buchon, René de Belleval, ouvrage cité, p. 170 à 180.
Oudart de Renty fait prisonnier un chevalier anglais qui lui donnait la chasse.--De même Thomas, seigneur de Berkeley[29], tombe entre les mains d’un écuyer picard, nommé Jean d’Allaines[30], à la poursuite duquel il s’était imprudemment élancé. P. 48 à 52, 276 à 279.
[29] Froissart dit (p. 51, 278) que _Bercler_ est «un moult biel chastiel seant sus le rivière de Saverne, en le marce de Galles». Berkeley est en effet situé sur la rive gauche de la Savern, près de son embouchure dans le canal de Bristol qui forme la limite sud-est du pays de Galles.
[30] Nous identifions _Ellènes_, que notre chroniqueur dit être le nom d’un écuyer et par suite d’un fief picard, avec Allaines, Somme, arr. et c. Péronne.
Le combat s’était livré dans les plaines de Beauvoir[31] et de Maupertuis, mais les Anglais poursuivent les fuyards jusqu’aux portes de Poitiers que les bourgeois ferment par précaution.--Le roi de France, sa hache de guerre à la main, fait merveilles d’armes; à ses côtés se font tuer Renaud, sire de Pons[32] et Geoffroi de Charny[33] qui porte l’oriflamme; Guichard d’Angle et Jean de Saintré sont blessés grièvement; Baudouin d’Annequin et le comte de Dammartin sont faits prisonniers, le premier par Barthélemi de Burghersh, le second par Renaud de Cobham.--Le roi Jean, après avoir couru ainsi que Philippe son plus jeune fils de grands dangers par la convoitise des Anglais qui se disputent sa prise, se rend à un chevalier artésien nommé Denis de Morbecque[34] auquel il remet son gant dextre. P. 52 à 55, 279 à 282.
[31] Mignaloux-Beauvoir, Vienne, arr. Poitiers, c. Saint-Julien-l’Ars.
[32] Renaud, sire de Pons, de Blaye et de Ribérac, est mentionné comme mort à Poitiers dans un acte de Charles, duc de Normandie, daté de Paris en avril 1357. JJ85, nº 128.
[33] Le 21 novembre 1356, à la requête de Jeanne de Vergy, dame de Montfort et de Savoisy, veuve de Geoffroi de Charny, Charles fils aîné du roi de France, confirma une donation faite par son père au dit Geoffroi au mois de juillet précédent; et cette confirmation est accordée en faveur de Geoffroi de Charny, fils mineur du dit Geoffroi «tué à la bataille livrée dernièrement près de Poitiers». JJ84, nº 671.
[34] Denis de Saint-Omer, sire de Morbecque, se fit délivrer des lettres patentes datées de Westminster le 20 décembre 1357 (Rymer, vol. III, p. 385) où le roi d’Angleterre constate que c’est bien à Denis que le roi de France s’est rendu et a baillé sa foi le jour de la bataille de Poitiers. Denis de Morbecque avait été secondé dans cette glorieuse capture par Enguerrand de Beaulincourt son cousin.
Le prince de Galles, qui voit que la journée est finie, plante sa bannière au haut d’un buisson pour rallier ses gens. En même temps, il envoie le comte de Warwick et Renaud de Cobham demander des nouvelles du roi de France, que l’arrivée de ces deux seigneurs délivre d’un péril croissant. P. 55 à 58, 282, 283.
Le prince de Galles fait venir James Audley[35] et, après l’avoir proclamé le plus brave de la journée, le retient pour son chevalier et lui assigne cinq cents marcs de revenu.--Sur ces entrefaites, le comte de Warwick et Renaud de Cobham reviennent avec le roi de France qu’ils présentent au prince. P. 58, 59, 283, 284.
[35] Sir James Touchet, baron Audley, descendait d’une famille normande fixée en Angleterre après la conquête.
Cette grande bataille se livra ès champs de Maupertuis, à deux lieues de Poitiers, le lundi 20[36] septembre 1356; commencée à l’heure de prime, elle était terminée à basse nonne (un peu après 3 heures de l’après-midi).--Dix-sept comtes y furent faits prisonniers, sans les barons, les chevaliers et les écuyers; en outre, elle coûta la vie à trente-trois bannerets, à six ou sept cents hommes d’armes, chevaliers ou écuyers, et à cinq ou six mille simples gens, du côté des Français.--Chaque Français pris est la propriété personnelle de l’Anglais qui l’a fait prisonnier[37]; mais les vainqueurs, les Anglais aussi bien que les Gascons, traitent leurs prisonniers avec beaucoup de courtoisie et les mettent en liberté sur parole, à la condition de se retrouver à Bordeaux à la fête de Noël le 25 décembre suivant, s’ils n’ont pas payé leur rançon dans l’intervalle.--Sans parler des rançons et des armures, les Anglo-gascons trouvent dans le camp français un immense et magnifique butin[38]. P. 59 à 61, 284 à 286.
[36] La bataille de Poitiers se livra en effet un lundi, mais ce lundi tomba en 1356 le 19 septembre, non le 20, d’après la leçon la moins fautive, celle du ms. d’Amiens (p. 284), ni le 21, d’après la leçon des mss. de la première rédaction revisée (p. 60), ni le 22, d’après la leçon des mss. de la première rédaction proprement dite (p. 284). Jean le Bel avait commis une erreur en sens inverse en fixant cette bataille au lendemain de la Saint-Lambert, c’est-à-dire au 18 septembre. (_Chron._, t. II, p. 200). Entre autres documents authentiques qui nous donnent la date exacte de la défaite du roi Jean, il convient d’en citer un qui nous a été signalé par notre confrère M. Molinier: c’est une lettre datée de Paris le 27 septembre 1356 et adressée, sous forme de circulaire, par les Gens du Conseil du roi de France à l’évêque d’Alby au sujet de la bataille livrée à Poitiers huit jours auparavant, le lundi 19 septembre (Bibl. nat., dép. des mss., fonds Baluze, t. 87, fº 183).
[37] Froissart dit que le prince de Galles acheta de ceux qui les avaient capturés les prisonniers les plus notables. Nous voyons en effet que le vainqueur de Poitiers paya 25 000 écus d’or vieux au captal de Buch et à six autres Gascons en échange de Jacques de Bourbon. Rymer, vol. III, p. 346.
[38] Il reste de ce butin un manuscrit de la _Bible hystoriaus_ trouvé avec quelques autres ouvrages dans la tente du roi Jean et conservé aujourd’hui au _British Museum_, fonds du roi, DII, nº 19; on y lit la mention suivante: «Cest livre fut pris ove le roy de Fraunce à la bataille de Peyters; et le boun count de Saresbirs (Salisbury), William Montague, le achata pur cent marsz et le dona à sa compaigne Elizabeth la bone countesse, qe Dieux assoile!» M. Delisle a démontré (_Comptes rendus des séances de l’Académie des Inscriptions_, année 1867, in-8º, p. 262 à 266) qu’un manuscrit des _Miracles de Notre-Dame_, qui appartient aujourd’hui au séminaire de Soissons, avait été pris aussi par les Anglais sur le champ de bataille dans la tente du roi Jean.
James Audley, rentré dans sa tente après son entrevue avec le prince de Galles, distribue les cinq cents marcs de revenu dont il vient d’être doté entre les quatre écuyers qui lui ont fait escorte pendant la bataille. P. 61 à 63, 286, 287.
Le soir de la bataille, le prince de Galles donne à souper[39] en sa tente au roi de France et aux principaux captifs; il sert lui-même Jean à table et refuse de s’asseoir à côté du roi, en disant qu’il n’est pas digne d’un si grand honneur; il prodigue en un mot à son prisonnier toutes les marques du respect le plus profond et le proclame le plus brave d’entre ceux de sa partie, aux applaudissements des Français comme des Anglais. P. 63, 64, 287 à 289.
[39] Un registre de l’hôtel de ville de Poitiers mentionne ce souper, devenu historique grâce au récit de Froissart, que le vainqueur offrit à son royal prisonnier au château de Savigny-l’Evesquault appartenant à l’évêque de Poitiers (auj. Savigny, hameau de 300 h. de la commune de Saint-Julien-l’Ars, Vienne, arr. Poitiers, à une lieue à l’est de la Cardinerie (Maupertuis) et de Beauvoir).
Après le souper, la nuit se passe à traiter du rachat des captifs; les Anglo-gascons se montrent pleins de courtoisie, à la différence des Allemands qui taxent les gentilshommes prisonniers au delà de leurs moyens et les torturent au besoin pour leur arracher plus forte rançon.--La nuit même qui suivit la bataille, Mathieu, seigneur de Roye, était allé s’enfermer dans Poitiers à la tête de cent lances, par l’ordre du duc de Normandie qui l’avait rencontré à quelque distance de Chauvigny.--Les Anglais reprennent le chemin de Bordeaux; ils s’avancent à petites journées, précédés des comtes de Warwick et de Suffolk qui éclairent le pays sur leur passage, à la tête de cinq cents armures de fer.--Le prince de Galles confirme le don fait par James Audley à ses écuyers[40] et gratifie de nouveau de six cents marcs de revenu ce chevalier. P. 64 à 68, 289, 291.
[40] Les quatre écuyers de James Audley étaient du comté de Chester. Walter Woodland avait porté la bannière du prince de Galles (Rymer, vol. III, p. 359); Jean, sire de Maignelay, dit Tristan, qui tenait celle du duc de Normandie, fut fait prisonnier (JJ89, nº 160; JJ91, nº 499).
Les Anglais traversent le Poitou et la Saintonge, passent la Gironde à Blaye et arrivent à Bordeaux[41]. Le prince de Galles et le roi de France se logent à l’abbaye de Saint-André, et le prince achète à ses gens la plupart des comtes et grands feudataires français faits prisonniers. Il fait donner deux mille nobles à Denis de Morbecque auquel un écuyer gascon, nommé Bernard de Truttes[42], dispute la prise du roi de France.--Grâce à l’entremise des seigneurs de Caumont, de Monferrand et du captal de Buch, ses cousins, le cardinal de Périgord vient à Bordeaux et réussit à rentrer dans les bonnes grâces du prince; le châtelain d’Amposte recouvre la liberté moyennant dix mille francs.--Le prince de Galles et les Anglo-gascons passent toute la saison en fêtes et en réjouissances jusqu’au carême (22 février-7 avril) 1357.--A l’époque de la bataille de Poitiers, le duc de Lancastre faisait la guerre avec Philippe de Navarre et Godefroi de Harcourt dans le comté d’Évreux ainsi que sur les marches du Cotentin[43]; il avait tenté de faire sa jonction avec le prince de Galles, mais il avait trouvé les passages de la Loire trop bien gardés. A la nouvelle de la victoire de Poitiers, il s’était rendu en Angleterre en compagnie de Philippe de Navarre, laissant Godefroi de Harcourt tenir frontière à Saint-Sauveur-le-Vicomte. P. 68 à 71, 292, 293.
[41] Nous devons à la chronique anonyme du moine de Malmesbury l’itinéraire suivi par les Anglais à leur retour de Poitiers à Bordeaux. Le mardi 20 septembre à midi, le prince de Galles arriva à la Roche-de-Gençay (Vienne, arr. Civray) et y passa la journée du lendemain; le jeudi 22, il logea à Couhé (Vienne, arr. Civray); le 23, à Ruffec; le 24, à Champagne-Mouton (Charente, arr. Confolens); le dimanche 25 à la Rochefoucauld (Charente, arr. Angoulême); le 26, à Bors (Bors-de-Montmoreau, Charente, arr. Barbezieux, c. Montmoreau); le 27, à Saint-Aulaye (Dordogne, arr. Ribérac); le 28, à Saint-Antoine (Saint-Antoine-de-l’Isle ou du Pizon, Gironde, arr. Libourne, c. Coutras); le 30, sur les bords de la Dordogne. Le 2 octobre, le prince s’arrêta à Libourne, pendant qu’on préparait à Bordeaux le logement du roi de France.
[42] Le procès intenté par cet écuyer, dont le nom est écrit _Bernard de Troie_ dans Rymer, à Denis de Morbecque, durait encore le 13 janvier 1360. V. Rymer, vol. III, p. 467.
[43] Dès la fin de 1356, Henri, duc de Lancastre, s’était emparé des forteresses de Bois-de-Maine (auj. château de Rennes-en-Grenouille, Mayenne, arr. Mayenne, c. Lassay), de Domfront, de Messei (Orne, arr. Domfront), de Condé (Condé-sur-Sarthe, Orne, arr. et c. Alençon) et de la tour de Villiers. JJ85, nºs 105, 184; JJ119, nº 84.--Les intéressés rachetèrent ces forteresses au vainqueur moyennant 20 000 florins d’or qui n’étaient pas encore entièrement payés en 1366 (Arch. nat., sect. jud., accord du 10 avril 1366 qui nous a été signalé par M. Fagniez). Le 8 août 1356, le roi d’Angleterre avait nommé Henri, duc de Lancastre, son très-cher cousin, lieutenant et capitaine au duché de Bretagne (Rymer, vol. III, p. 335), et le 30 octobre suivant Philippe de Navarre, comte de Longueville, sire de Cassel, son féal et très-cher cousin, lieutenant et capitaine au duché de Normandie. Rymer, vol. III, p. 342.
CHAPITRE LXXIX.
LIEUTENANCE DU DUC DE NORMANDIE ET GOUVERNEMENT DES ÉTATS GÉNÉRAUX (1356, OCTOBRE-1357, NOVEMBRE).--DÉFAITE ET MORT DE GODEFROI DE HARCOURT.--TRÊVE ENTRE LA FRANCE ET L’ANGLETERRE, ARRIVÉE DU ROI JEAN A LONDRES.--PAIX ENTRE L’ANGLETERRE ET L’ÉCOSSE.--SIÉGE DE RENNES.--OCCUPATION D’ÉVREUX PAR LES NAVARRAIS.--RAVAGES DES COMPAGNIES EN PROVENCE, DANS L’ÎLE DE FRANCE ET EN NORMANDIE[44] (§§ 400 à 409).
[44] Cf. Jean le Bel, _Chroniques_, t. II, p. 205 à 213.
Le désastre de Poitiers plonge le royaume de France dans la consternation et excite le mécontentement des gens des communes contre les nobles[45].--Les États généraux, composés des députés du clergé, de la noblesse et des bonnes villes, se réunissent à Paris et prennent en main, non-seulement le gouvernement, mais encore l’administration qu’ils confient à trente-six délégués élus, douze par le clergé, douze par la noblesse et douze par la bourgeoisie[46]. En même temps, les États prohibent l’ancienne monnaie et en font forger une nouvelle dont les pièces sont de fin or et se nomment moutons; ils ordonnent des poursuites contre les principaux conseillers du roi Jean; ils remplacent les receveurs des subsides qu’ils trouvent en fonctions par d’autres qu’ils instituent; ils vont même jusqu’à faire des démarches auprès du duc de Normandie pour obtenir la mise en liberté du roi de Navarre alors détenu au château de Crèvecœur en Cambrésis, mais le dauphin oppose à leur demande un refus formel. P. 71 à 74, 293 à 296.
[45] Ces sentiments se font jour dans une complainte en vers conservée au deuxième registre capitulaire de Notre-Dame de Paris, commençant en septembre 1356, finissant en janvier 1361 (Archives nationales, sect. hist., fonds de Notre-Dame, LL 209 A, fº 183). Entre les séances du 4 et du 7 octobre 1359 ont été transcrites plusieurs pièces plus anciennes et entre autres la complainte dont nous parlons, relative à la bataille de Poitiers, qui doit avoir été composée à la fin de 1356 ou au commencement de 1357 et qui paraît être l’œuvre d’un chanoine ou d’un clerc de la cathédrale (voir dans la _Bibliothèque de l’École des Chartes_ 3e série, t. II, p. 257 à 263, un article de M. Charles de Beaurepaire qui le premier a publié ce curieux document). L’auteur de ce petit poëme attribue la déroute de l’armée française à la trahison de la noblesse dont il flétrit énergiquement le luxe et les vices; il fait des vœux pour la délivrance du roi Jean dont il célèbre la vaillance, et il espère que le souverain, avec l’aide du peuple, désigné sous le sobriquet de _Jacques Bonhomme_, parviendra à triompher de ses ennemis. V. un fac-simile du document original dans le _Musée des Archives nationales_, Paris, 1872, in-4º, p. 212 et 213.
[46] Dès leur première réunion à Paris le 17 octobre 1356, les États avaient demandé: 1º la délivrance du roi de Navarre; 2º la destitution des principaux membres du conseil du roi et du dauphin; 3º l’établissement d’un nouveau conseil entièrement pris dans le sein des États eux-mêmes. Licenciés le 2 novembre suivant par le dauphin, puis rappelés le 5 février 1357, ils réclament de nouveau, dans la séance du 3 mars, par l’organe de Robert le Coq, évêque de Laon, en même temps que la destitution de vingt-deux hauts fonctionnaires et la suspension de tous les officiers du royaume, la création d’un grand conseil de réformateurs généraux nommés par les États qui ordonneront souverainement de la guerre et des finances; dès le vendredi 10 mars, ils organisent ce grand conseil tiré de leur sein et qui concentre en ses mains tous les pouvoirs. Ce conseil n’était pas composé de 36 membres, comme le dit Froissart, mais seulement de 34 dont 11 appartenaient au clergé, 6 à la noblesse et dont 17 représentaient la bourgeoisie. M. Douet d’Arcq a publié leurs noms (_Bibl. de l’École des Chartes_, t. II, p. 382 et 383) qui se trouvent au dos d’un rouleau conservé au dép. des mss. de la Bibliothèque nationale. Par acte daté du Louvre lez Paris le 8 mars 1357 (n. st.), Charles, lieutenant du roi, nomma réformateurs généraux par tout le royaume ses amés les évêques de Nevers (Bertrand de Fumel), de Meaux (Philippe de Vitry, le traducteur d’Ovide, mort en juin 1361), et de Thérouanne (Gilles Aycelin de Montagu), maître Jean de Gonnelieu, doyen de Cambrai, maître Robert de Corbie; messire Mahieu, sire de Moucy, messire Jean de Conflans, maréchal de Champagne, chevaliers; Colard le Caucheteur, bourgeois d’Abbeville, Jean Godart, bourgeois de Paris (JJ89, nº 150). Ces réformateurs se contentèrent d’imposer aux fonctionnaires convaincus de concussion des amendes pécuniaires (JJ89, nºs 150, 319).
Sur ces entrefaites, Godefroi de Harcourt fait des incursions aux environs de Saint-Lô, de Coutances, d’Avranches et jusqu’aux faubourgs de Caen. Le duc de Normandie et les États envoient en Cotentin Raoul de Renneval à la tête de trois ou quatre cents lances et de cinq cents armures de fer. Français et Anglo-navarrais se livrent un combat acharné[47] où Godefroi de Harcourt est vaincu et tué; la mort de ce chevalier fait passer sa terre de Saint-Sauveur-le-Vicomte, dont le revenu annuel est de seize mille francs, entre les mains du roi d’Angleterre qui l’avait achetée de Godefroi[48]. P. 74 à 79, 296 à 299.
[47] Le combat où périt Godefroi de Harcourt eut lieu au mois de novembre 1356. M. Delisle a établi le premier, d’après une chronique inédite (Bibl. nat., mss., fonds français, nº 4987, fº 61), que l’action, engagée sur la chaussée qui traverse les marais de Brévands (Manche, arr. Saint-Lô, c. Carentan, entre les embouchures de la Taute et de la Vire), en un lieu dit _Cocbour_, se termina près des gués de Saint-Clément (Calvados, arr. Bayeux, c. Isigny), non loin de l’endroit où Amauri de Meulan, lieutenant du dauphin Charles en Normandie, avait été battu et fait prisonnier peu de temps auparavant (JJ84, nº 710). Le même savant a prouvé aussi que Robert de Clermont et le Baudrain de la Heuse, maréchaux de Normandie, et non Raoul de Renneval, commandaient les forces françaises. V. Delisle, _Hist. du château de Saint-Sauveur-le-Vicomte_, p. 92 à 108; _Preuves_, p. 142 et 143.
[48] Godefroi de Harcourt n’avait pas vendu, il avait légué, le 18 juillet 1356, au roi d’Angleterre son immense fortune territoriale dont il avait juré de frustrer son neveu Louis de Harcourt (Rymer, vol. III, p. 332). M. Delisle n’a pas trouvé mention dans les actes de ce Jean de l’Isle, auquel Édouard aurait confié, d’après Froissart, la garde du château de Saint-Sauveur; Pierre Pigache remplissait ces fonctions dès le 7 février 1357. _Ibid._, p. 111.
Après un hiver passé à Bordeaux en fêtes et réjouissances, des difficultés s’élèvent au retour de la belle saison entre le prince de Galles et les seigneurs gascons; ceux-ci ne veulent pas laisser emmener en Angleterre le roi Jean qu’ils prétendent être aussi bien leur prisonnier que celui des Anglais; le prince les fait taire en leur payant cent mille francs. Puis il s’embarque à Bordeaux[49] sur une flotte dont un des vaisseaux est occupé par le roi de France et sa suite. La traversée dure onze jours, et le débarquement a lieu à Sandwich[50] où l’on se repose deux jours. On se remet en route en s’arrêtant successivement à Canterbury, à Rochester, à Dartford; et quatre jours après son départ de Sandwich, le prince de Galles fait son entrée dans Londres; il suit sur une petite haquenée noire son prisonnier qui monte un coursier blanc. On assigne pour demeure au roi de France, d’abord l’hôtel de Savoie[51], puis le château de Windsor[52], en lui laissant la faculté de chasser et de prendre toute sorte de divertissements.--Par ordre du pape Innocent VI, les cardinaux de Périgord et d’Urgel viennent en Angleterre pour s’entremettre de nouveau entre les deux rois; grâce à leur médiation, on conclut une trêve qui doit durer jusqu’à la Saint-Jean-Baptiste (24 juin) 1359; mais Philippe de Navarre, le comte de Montfort et le duché de Bretagne sont exceptés de cette trêve[53]. P. 79 à 84, 300 à 302.
[49] Le prince de Galles et le roi Jean s’embarquèrent le mardi 11 avril 1357 à Bordeaux, où une trêve avait été conclue entre la France et l’Angleterre le 23 mars précédent; cette trêve devait durer deux ans (Rymer, vol. III, p. 348 à 351). Nous avons un acte du roi Jean daté de Bordeaux le 25 mars 1357 (n. st.). JJ84, nº 801.
[50] Le prince et son prisonnier débarquèrent en Angleterre le jeudi 4 mai (_Grandes Chroniques_, t. VI, p. 58), probablement à Plymouth, selon la version des chroniqueurs anglais, qui pourraient bien avoir raison contre Froissart; car, dans l’ordre que le roi d’Angleterre expédia le 20 mars pour faire tout préparer sur la route de son fils et du roi son prisonnier, il est dit qu’ils devaient arriver à Plymouth (Rymer, vol. III, p. 348). Le mercredi 24 mai, ils firent leur entrée dans Londres où il était accouru une si grande foule pour les voir passer que le cortége, qui avait traversé à neuf heures du matin le pont de Londres, arriva au palais de Westminster à midi seulement.
[51] Nous avons en effet plusieurs actes émanés du roi Jean pendant les quatre premiers mois de son séjour en Angleterre, qui sont datés de Londres en août (JJ86, nº 416); l’un de ces actes fut passé dans cette ville le 11 septembre 1357 (JJ89, nº 247). Un acte passé le 7 juillet 1358 en présence du roi de France est daté du _manoir de Savoie ès faubourgs de Londres_ (Rymer, vol. III, p. 401 et 402). L’hôtel de Savoie, résidence de Henri duc de Lancastre, était situé au sud du Strand, à côté de la rue qui a reçu dans ces derniers temps le nom de Wellington-Street. Il ne reste de ce grand palais que la chapelle, naguère reconstruite aux frais du gouvernement sur l’emplacement de l’ancienne détruite par un incendie en 1864.
[52] On connaît un acte du roi Jean daté du château de Windsor en octobre 1357 (JJ89, nº 220).
[53] Il y a, comme l’a fait remarquer Dacier, trois erreurs capitales dans le peu de mots que dit Froissart, concernant cette trêve: 1º elle fut conclue, non en Angleterre, mais à Bordeaux, le 23 mars 1357, dix-neuf jours avant le départ du prince de Galles et du roi Jean pour l’Angleterre; 2º elle devait durer depuis le jour de Pâques (9 avril 1357) jusques à deux ans (21 avril 1359), et non jusqu’à la Saint-Jean-Baptiste; 3º Philippe de Navarre et les héritiers du comte de Montfort y étaient expressément compris; il convient d’ajouter toutefois qu’ils ne voulurent en tenir aucun compte, et c’est ce qui a pu induire Froissart en erreur sur ce dernier point.
Un traité de paix est conclu entre l’Angleterre et l’Écosse, et David Bruce[54], retenu captif depuis sa défaite à Nevill’s Cross, recouvre la liberté. P. 84, 85, 302 à 304.
[54] Ce traité fut signé à Berwick le 3 octobre 1357. Rymer, vol. III, p. 372 à 374.
Le duc de Lancastre, qui soutient le parti de la comtesse de Montfort, assiége la cité de Rennes[55]. En l’absence de Charles de Blois, prisonnier du roi d’Angleterre et mis en liberté sur parole, cette ville est défendue par le vicomte de Rohan, les seigneurs de Rochefort, de Beaumanoir, et par Bertrand du Guesclin, alors jeune bachelier, qui soutient une joute brillante contre Nicolas d’Agworth, chevalier anglais.--Épisode des perdrix d’Olivier de Mauny. P. 85 à 87, 304 à 308.
[55] Henri, duc de Lancastre, n’ayant pu parvenir au commencement de septembre 1356 à opérer sa jonction par les Ponts-de-Cé avec le prince de Galles, mit le siége devant Rennes. Ce siége, qui suivit immédiatement le désastre de Poitiers et qui dura neuf mois, du 2 octobre 1356 au 5 juillet 1357, est le pendant du siége de Calais après la défaite de Crécy; une si longue et si honorable défense releva un peu les courages du côté des vaincus. Charles de Blois, alors prisonnier sur parole du roi d’Angleterre, se tint pendant toute la durée du siége à la cour du dauphin (Morice, _Preuves_, t. 1, col. 1513; JJ89, nº 276; JJ85, nº 115; JJ89, nº 312). Le duc de Normandie envoya, dès le mois de décembre 1356, Thibaud, sire de Rochefort, au secours des assiégés (Morice, _Preuves_, t. 1, col. 1512 à 1514). En dépit de la trêve conclue à Bordeaux le 23 mars 1357, Lancastre ne voulait pas lever le siége de Rennes; il fallut deux lettres du roi d’Angleterre, la première en date du 28 avril, la seconde du 4 juillet 1357 (Rymer, vol. III, p. 353 et 359), pour vaincre la résistance de son lieutenant, qui n’en obligea pas moins les habitants de la ville assiégée, quoi qu’en aient dit des historiens bretons plus patriotes que véridiques, à se racheter et à payer au vainqueur une contribution de guerre considérable (Morice, _Preuves_, t. I, col. 1522).--Dans les premiers mois de 1357, Charles dauphin avait chargé Guillaume de Craon, son lieutenant en Anjou, Maine, Poitou et Touraine, d’inquiéter le duc de Lancastre et d’obliger les Anglais à lever le siége de Rennes (JJ89, nºs 37 et 127). C’est alors seulement que Bertrand du Guesclin pénétra dans l’intérieur de la place, car, comme le dit Cuvelier dans son poëme (v. 1080 et 1081):
Mais Bertran du Guesclin se fu ès bois boutez, A tamps n’y pot venir qui n’i pot estre entrez.
Les habitants d’Évreux, même après la conquête de cette ville par le roi de France[56], sont restés Navarrais de cœur. Vers le temps où les trois États s’efforcent de faire mettre en liberté le roi de Navarre[57], un chevalier appelé Guillaume de Gauville vient à Évreux, et, mettant à profit les dispositions des gens de la cité et du bourg, ainsi que la passion du châtelain du roi de France pour le jeu d’échecs, s’avise d’une ruse de guerre qui livre le château et par suite la cité et le bourg aux Navarrais. P. 87 à 93, 308 à 310.
[56] Le bourg, la cité et le château d’Évreux avaient été conquis par le roi Jean au commencement de juin 1356. Voy. t. IV de cette édition, Sommaire, p. LXVIII, note 1.
[57] Nous ignorons si ce fut la ruse de guerre, prêtée par Froissart à Guillaume de Gauville, qui remit les Navarrais en possession du château d’Évreux, mais la date que notre chroniqueur assigne à cet événement est certainement fausse. En février 1358 (n. st.), Évreux appartenait encore au régent, qui délivrait des lettres de rémission à Guillaume de la Goderie, demeurant à Évreux, dont le valet avait acheté pour les garnisons anglaises des forteresses voisines de cette ville «anneaux et chapeaux de bièvre et les plumes....» JJ89, nº 83.--On lit, d’un autre côté, dans les _Grandes Chroniques_ (t. VI, p. 108), qu’au mois de mai 1358 Jean de Meudon, _châtelain d’Évreux pour le roi de France_, mit le feu à la ville d’Évreux, ce dont le roi de Navarre fut très-irrité. Le château d’Évreux avait été livré par trahison aux Navarrais avant le mois de septembre 1358, date de deux donations faites par le régent à Guillaume de Tronchevillier, chevalier, et Robinet Boulart, écuyer, des biens confisqués de Pierre du Bosc-Renoult et de Guillaume Houvet, écuyers, complices _de la trahison du chastel d’Evreux à nos ennemis en ceste presente année_ (JJ87, nºs 78 et 79). Froissart raconte que Guillaume de Gauville, pour apprivoiser encore plus sûrement le châtelain, lui parla d’une descente en Angleterre que devaient faire les Danois alliés de la France. Il y eut en effet, en 1358 et 1359, des négociations actives avec Valdemar III, roi de Danemark, qui aboutirent à un projet de descente des Danois en Angleterre pour la délivrance du roi Jean, dont le texte a été publié par M. Germain (_Mémoires de la Société archéologique de Montpellier_, t. IV, p. 409 à 434). Voy. aussi le rapport de M. Delisle, _Revue des Sociétés savantes_, année 1866, 4e série, iv, 33.
Un chevalier, nommé Arnaud de Cervole[58], vulgairement l’Archiprêtre[59], à la tête d’une grande compagnie de gens d’armes licenciés depuis la trêve de Bordeaux, met la Provence au pillage; il fait trembler dans Avignon le pape Innocent VI[60], qui l’invite à dîner dans son palais, lui donne quarante mille écus et l’absolution de ses péchés par-dessus le marché, à condition qu’il videra le pays. P. 93, 94, 310, 311.
[58] Le travail du baron de Zurlauben sur ce chef de compagnies (_Hist. de l’Académie des Inscriptions_, t. XXV, p. 153 à 168) n’est qu’un essai fort incomplet. Le savant baron répète, après Baluze, qu’Arnaud apparaît pour la première fois dans l’histoire à la bataille de Poitiers, tandis que nous avons plusieurs actes, antérieurs à cette date, qui le mentionnent: le premier, de février 1354 (n. st.), où le roi Jean assigne 200 livres de rente à Arnaud de Cervole, écuyer, en récompense de la part qu’il a prise au recouvrement des châteaux de Montravel, de Sainte-Foy près Bergerac (auj. Sainte-Foy-des-Vignes, hameau de Gineste, Dordogne, arr. Bergerac, c. Laforce), du Fleix (Dordogne, arr. Bergerac, c. Laforce), de Guitres (Gironde, arr. Libourne), et donne en outre au dit écuyer son château de Châteauneuf-sur-Charente (Charente, arr. Cognac), JJ82, nº 93;--l’autre, du 27 août de la même année, où le roi de France accorde des lettres de rémission à Arnaud de Cervole, écuyer, qui, avec l’aide de Pierre de Cervole, chevalier, et de neuf autres complices, avait occupé après l’assassinat du connétable Charles d’Espagne les châteaux de Cognac, de Jarnac et de Merpins en Saintonge et avait fait mettre à mort vingt-sept de ses soudoyers en garnison dans lesdits châteaux, qui avaient volé blés, vins et draps aux habitants de Saint-Laurent (Saint-Laurent-de-Cognac, Charente, arr. et c. Cognac). JJ82, nº 613.
[59] Au moyen âge, il arriva parfois qu’un archiprêtré fut inféodé, au temporel, à un laïque. Dom Vaissete dit (_Hist. du Languedoc_, t. IV, p. 292) qu’Arnaud possédait l’archiprêtré de _Vezzins_; mais où était situé cet archiprêtré? C’est ce que personne n’a encore établi jusqu’à ce jour. On lit dans Rymer (vol. III, p. 350) que les rois de France et d’Angleterre, en concluant à Bordeaux la trêve du 23 mars 1357, établirent l’un des quatre gardiens de cette trêve dans la vicomté de Limoges et en Berry, pour la partie du roi de France, «Mgr Arnaud de Servole, _archiprestre de_ VELINES.» Vélines (Dordogne, arr. Bergerac) donnait en effet jadis son nom à l’un des archiprêtrés du diocèse de Périgueux. Voy. le _Dictionnaire topographique de la Dordogne_, par le vicomte de Gourgues, Paris, 1873, in-4º, p. 335.
[60] On lit dans la seconde vie d’Innocent VI: «Mense julio (1357) miles quidam gasco, dictus Archipresbyter, collecta societate, intravit Provinciam, et plurima damna fecit et strages; propter quæ, tota curia romana stupefacta, papa, data pecunia, pro qua se Provinciales obligaverunt, ipsum abire fecit, et transitum per Avinionem concessit. Sed interim papa stipendiarios multos tenuit, civitatemque muris et portis ac fossatis munivit; ad quæ omnes clerici in curia romana degentes contribuere cogebantur.» (Bal., _Vitæ pap. Aven._, t. I, p. 350). On sait que les fortifications dont il est question dans ces dernières lignes subsistent encore. Cf. Léon Ménard, _Hist. de Nismes_, t. II, p. 182, et _Preuves_, p. 201.
Des compagnies de gens d’armes et de brigands se répandent dans le pays situé entre Seine et Loire et y commettent toute sorte d’excès; ils infestent surtout les routes de Paris à Orléans, à Chartres, à Vendôme et à Montargis[61]. Un de leurs principaux chefs est un Gallois nommé Ruffin[62], qui s’enrichit de ses brigandages et devient chevalier. Ces compagnies occupent ou rançonnent Saint-Arnoult[63], Gallardon[64], Bonneval[65], Cloyes[66], Étampes[67], Châtres[68], Montlhéry[69], Pithiviers en Gâtinais, Larchant[70], Milly[71], Château-Landon[72], Montargis[73], Yèvre[74].--Pendant ce temps, Robert Knolles se met à la tête de brigands anglo-navarrais et rançonne les frontières de Normandie, où il gagne bien cent mille écus[75]. P. 94, 95, 311 à 313.
[61] Cf. Jean le Bel, _Chroniques_, t. II, p. 215 et 216. Froissart reproduit ici à peu près littéralement le texte du chanoine de Liége. Le roi de Navarre, détenu au château d’Arleux, recouvra la liberté le mercredi 8 novembre 1357, grâce aux menées de Robert le Coq, qui avait fait demander à plusieurs reprises sa délivrance par les États, et à la complicité de Jean de Picquigny, gouverneur d’Artois, qui l’arracha par surprise de sa prison. La mise en liberté de Charles le Mauvais est certainement la faute la plus grave, nous dirions presque le plus grand crime qu’on puisse reprocher à Robert le Coq et à Étienne Marcel; car c’est le roi de Navarre qui, à peine délivré, fit occuper entre le 13 et le 25 décembre 1357, les environs de Paris par les compagnies anglo-navarraises cantonnées jusque-là sur les confins de la Bretagne et de la Normandie (_Gr. Chron._, t. VI, p. 71 à 73). Ces brigands étaient si bien aux ordres du roi de Navarre qu’on s’adressait à ce dernier plutôt qu’au dauphin pour obtenir des sauf-conduits, quand on voulait voyager de Paris à un point quelconque du royaume. Nous avons un de ces sauf-conduits accordé à deux chevaliers et daté de Paris le 12 mars 1358 (n. st.). _Ibid._, p. 96 et 97.
[62] Le 25 décembre 1358, Griffith ou _Griffon_ de Galles quitta Montebourg en basse Normandie, où il avait longtemps tenu garnison, et vint occuper la forteresse de Becoiseau en Brie (auj. château de Mortcerf, Seine-et-Marne, arr. Coulommiers, c. Rozoy-en-Brie). JJ90, nº 57.
[63] St-Arnoult-en-Yveline, Seine-et-Oise, arr. Rambouillet, c. Dourdan.
[64] Eure-et-Loir, arr. Chartres, c. Maintenon.
[65] Eure-et-Loir, arr. Châteaudun. Bonneval et le pays chartrain furent ravagés dès le mois de janvier 1357 par Philippe de Navarre qui fit une chevauchée de ce côté à la tête de huit cents hommes. _Gr. Chron._, t. VI, p. 52.
[66] Cloyes-sur-le-Loir, Eure-et-Loir, arr. Châteaudun.
[67] Les ennemis d’entre Paris et Chartres s’emparèrent d’Étampes, le mardi 16 janvier 1358, le jour même où se célébrait à Paris le mariage de Louis, comte d’Étampes, avec Jeanne d’Eu, veuve de Gautier duc d’Athènes tué à Poitiers, sœur du connétable Raoul d’Eu décapité à l’hôtel de Nesle (_Gr. Chron._, t. VI, p. 81). Dans les premiers mois de 1360, le comte d’Étampes emprunta 1000 moutons d’or à Guillaume Marcel, changeur à Paris, «pour la raençon du pais d’Estampes à paier aux Anglois», à raison de 400 moutons d’intérêt pour six semaines; il donna en gage son chapeau d’or du prix de 200 moutons. JJ91, nº 399.
[68] Auj. Arpajon, Seine-et-Oise, arr. Corbeil. Le lundi 12 mars 1358 (_Gr. Chron._, t. VI, p. 95), la ville de Châtres (Arpajon) fut occupée et pillée par la garnison anglo-navarraise d’Épernon dont l’Anglais James Pipes était capitaine. James Pipes prenait le titre de lieutenant du roi de Navarre (_Ibid._, p. 108 et 109).
[69] Seine-et-Oise, arr. Corbeil, c. Arpajon. C’est à Montlhéry que les Anglo-navarrais de la garnison d’Épernon emmenèrent les prisonniers faits le lundi 12 mars 1358 au sac de Châtres (Arpajon). _Gr. Chron._, t. VI, p. 95.
[70] Seine-et-Marne, arr. Fontainebleau, c. la Chapelle-la-Reine.
[71] Seine-et-Oise, arr. Étampes.
[72] Seine-et-Marne, arr. Fontainebleau. Ce fut le 15 avril 1358 que les ennemis, qui étaient à Épernon, prirent et pillèrent Château-Landon. JJ90, nºs 272, 421 et 422.
[73] Louis de Beaumont était capitaine pour le roi de France de la ville de Montargis en août 1358. JJ86, nº 238.
[74] Yèvre-le-Châtel, Loiret, arr. et c. Pithiviers.
[75] Robert de Knolles ou Knolles avait fait ses premières armes en Bretagne dans la guerre de Montfort contre Charles de Blois. Dès avant le 10 juillet 1355, le roi d’Angleterre avait donné à ce partisan le château du Fougeray (le Grand-Fougeray, Ille-et-Vilaine, arr. Redon). Voy. Rymer, vol. III, p. 307, 312, 480, 485.--Jean le Bel dit (t. II, p. 216), qu’il était de basse extraction, Allemand d’origine et «parmentier de draps» avant de se faire brigand et soudoyer à pied; il fut promu chevalier au sac d’Auxerre le dimanche 10 mars 1359.
CHAPITRE LXXX.
1357, 8 NOVEMBRE-1358, 31 JUILLET, DOMINATION DE LA COMMUNE DE PARIS ET D’ÉTIENNE MARCEL, PRÉVÔT DES MARCHANDS.--DÉLIVRANCE DU ROI DE NAVARRE ET POPULARITÉ DE CE ROI A PARIS.--ASSASSINAT DES MARÉCHAUX DE CHAMPAGNE ET DE NORMANDIE PAR LES PARISIENS.--LE DAUPHIN, LIEUTENANT DU ROI, PREND LE TITRE DE RÉGENT ET S’ÉCHAPPE DE PARIS.--JACQUERIE.--ATTAQUE DU MARCHÉ DE MEAUX PAR LES JACQUES AIDÉS DES PARISIENS.--LE RÉGENT VIENT CAMPER AU PONT DE CHARENTON ET ASSIÉGE PARIS; IL TRAITE AVEC LE ROI DE NAVARRE ÉTABLI A SAINT-DENIS.--RIXES ENTRE LES PARISIENS ET LES ANGLO-NAVARRAIS; DÉFAITE DES BOURGEOIS PAR LA GARNISON ANGLAISE DE SAINT-CLOUD.--MORT D’ÉTIENNE MARCEL ET RENTRÉE DU RÉGENT A PARIS[76] (§§ 410 à 421).
[76] Cf. Jean le Bel, _Chroniques_, t. II, chap. XCIX à CII, p. 216 à 229.
Les États généraux ne dirigent que de nom l’administration; tout se fait en réalité sous l’influence d’Étienne Marcel[77], prévôt des marchands et d’un certain nombre de bourgeois de Paris. Le prévôt fait porter à ses partisans, pour les distinguer des autres, des chaperons d’une certaine couleur[78]; un jour il envahit à la tête d’une multitude armée la chambre du duc de Normandie: Robert de Clermont, maréchal de Normandie, Jean de Conflans, maréchal de Champagne[79], et un avocat nommé Regnault d’Acy[80] sont massacrés en présence du dauphin. P. 95 à 97, 313 à 314.
[77] Quoi qu’en dise Froissart, qui reproduit ici littéralement le texte de Jean le Bel, l’homme qui gouvernait alors la France n’était pas Marcel, mais bien Robert le Coq, évêque de Laon, l’âme damnée de Charles le Mauvais, dont ce prélat avait fait réclamer la délivrance par les États généraux, dès leur première session, en octobre 1356. Exilé dans son évêché par le dauphin qu’il trahissait, vers le 15 août 1357 (_Gr. Chron._, t. VI, p. 60), l’évêque de Laon était parvenu à rentrer en grâce dans les premiers jours d’octobre, et il fit réunir de nouveau à Paris les États le mardi 7 novembre (_Ibid._, p. 61 et 62). Le lendemain, le roi de Navarre était arraché par surprise de sa prison d’Arleux; et bientôt l’on forçait le dauphin à délivrer à l’ennemi mortel de son père et du royaume un sauf-conduit pour venir à Paris. L’âme de toute cette intrigue avait été Robert le Coq, qui avait pris pour instruments Jean de Picquigny et Étienne Marcel. Les Grandes Chroniques de France, écrites pour cette époque sous l’inspiration de Charles V, le disent expressément: «Et lors au conseil du dit monseigneur le duc estoit _principal et souverain maistre_ le dit evesque de Laon, qui les choses dessus dites avoit toutes preparées et faites...» Cf. _Ibid._, p. 66. Vers la Chandeleur (2 février) 1358, Robert le Coq avait essayé de profiter de sa haute position dans les conseils du dauphin, au moment même où il trahissait le plus ce jeune prince au profit du roi de Navarre, pour obtenir le chapeau de cardinal; et le duc de Normandie avait député à Avignon un clerc nommé Jean d’Aubeviller, dit Toussaint, né à Montdidier, compatriote et l’un des serviteurs de l’évêque de Laon, pour négocier cette affaire auprès de la cour pontificale. JJ90, nº 17.
[78] Le prévôt des marchands fit prendre à ses partisans des chaperons mi-partis de rouge et de _pers_ (bleu), qui étaient les couleurs de la commune de Paris, dans la première semaine de janvier 1358 (_Gr. Chron._, t. VI, p. 73). A l’instigation de Robert le Coq, originaire de Montdidier, et de Jean de Picquigny, les bourgeois d’Amiens, de Laon et de quelques autres villes, qui prirent parti pour les Parisiens, endossèrent aussi des chaperons à ces couleurs. La livrée du roi de Navarre était de drap vert et _camelin_ (couleur de chameau, gris-roux); celle du prévôt, de drap vermeil et azur. JJ86, nº 266, fº 89.
[79] Robert de Clermont et le Baudrain de la Heuse, tous les deux maréchaux de Normandie, avaient livré en novembre 1356 le combat où périt Godefroi de Harcourt. Robert avait été nommé gardien des trêves en Normandie le 23 mars 1357 (Rymer, vol. III, p. 349, 350). Le 20 août 1357, le dauphin établit Robert de Clermont son capitaine ès bailliages de Caen et de Cotentin; le 11 septembre suivant, Robert était au Pont-Audemer avec le Baudrain de la Heuse (la Roque, _Hist. de la maison de Harcourt_, t. IV, p. 1882), et il prit part au siége de Honfleur sous le gouvernement de Louis de Harcourt, vicomte de Châtellerault (Anselme, t. VI, p. 54 et 55). Le 24 janvier 1358, Robert de Clermont avait arraché de l’église Saint-Merry, où il s’était réfugié, Perrin Marc, meurtrier de Jean Baillet trésorier du duc de Normandie (_Gr. Chron._, t. VI, p. 82).--Jean de Conflans, maréchal de Champagne, avait quitté le parti des États généraux après avoir été un de leurs commissaires élus. Depuis le mois de septembre 1357 jusqu’au 22 février 1358, jour où il fut massacré, Jean de Conflans figure parmi les principaux conseillers du dauphin (JJ86, nº 42; JJ87, nºs 34, 35).
[80] La substitution de Regnault d’Acy à Simon de Bucy est une heureuse correction apportée au texte primitif par les mss. A 8, 9, 15 à 17, 20 à 22, qui contiennent l’interpolation relative au rôle de Pépin des Essarts dans la révolution du 31 juillet 1358 (cf. p. 97, 314). Regnault d’Acy, qui avait passé le détroit avec maître Étienne de Paris et Jean de Champeaux à la fin d’août 1357 (Rymer, vol. III, p. 368), était sans doute un de ceux qui rapportèrent d’Angleterre, le 27 janvier 1358, les bases d’un traité de paix projeté entre Jean et Édouard.
Jean de Picquigny enlève par surprise le roi de Navarre de sa prison d’Arleux[81] et l’amène à Paris, où ce roi fait des discours[82] en plein air aux habitants et jouit bientôt d’une grande popularité au détriment du duc de Normandie. P. 97 à 99, 344 à 317.
[81] Arleux ou Arleux-du-Nord, Nord, arr. Douai. Froissart a reproduit une erreur de Jean le Bel (_Chron._, t. II, p. 217) en plaçant la délivrance du roi de Navarre après l’assassinat des maréchaux. Le roi de Navarre sortit de sa prison d’Arleux dans la nuit du mardi 7 au mercredi 8 novembre 1357 (_Gr. Chron._, t. VI, p. 63; JJ86, nº 331; JJ89, nº 289), tandis que Regnault d’Acy et les maréchaux de Champagne et de Normandie furent massacrés trois mois plus tard, le jeudi 22 février 1358 (_Gr. Chron._, t. VI, p. 86 à 88; JJ86, nº 203).
[82] Le roi de Navarre avait eu soin de se préparer un auditoire favorable en arrachant à la faiblesse du dauphin, le 9 et le 15 décembre 1357, la mise en liberté de tous les criminels détenus tant au Châtelet que dans les autres prisons de Paris, y compris celles de l’abbé de Saint-Germain des Prés. JJ89, nºs 254 et 288; Secousse, _Preuves_, p. 64, 65, 68 à 70.
Les paysans[83], nommés Jacques Bonshommes, se soulèvent dans le Beauvaisis, l’Ile-de-France, la Brie et les évêchés de Laon, de Noyon et de Soissons; ils mettent à leur tête comme roi un paysan originaire de Clermont[84] en Beauvaisis, et commettent toute sorte d’excès contre les nobles.--Les duchesses de Normandie, d’Orléans et une foule de nobles dames se réfugient dans la forteresse du marché de Meaux pour échapper à la fureur des Jacques. P. 99 à 101, 317 à 322.
[83] Froissart s’est trompé (p. 99) en plaçant la Jacquerie peu après la délivrance du roi de Navarre, qui, comme nous venons de le voir, sortit de prison dans la nuit du 8 au 9 novembre 1357, tandis que la Jacquerie éclata six mois plus tard, le lundi après la Pentecôte, 21 mai 1358, selon les Grandes Chroniques de France et la Chronique de Jean le Bel (t. II, p. 219 à 223); Froissart a emprunté à ce dernier chroniqueur presque tout ce qu’il dit de la Jacquerie. V. notre _Histoire de la Jacquerie_, Paris, 1859, 1 vol. in-8.
[84] Guillaume Cale, roi des Jacques, n’était pas de Clermont, mais de Mello (Oise, arr. Senlis, c. Creil).
Les gentilshommes du Beauvaisis, du Vermandois et du Valois réunissent leurs forces pour tenir tête à l’ennemi commun; ils font la chasse aux Jacques et les exterminent sans pitié ni merci; le roi de Navarre en tue un jour plus de trois mille aux environs de Clermont[85].--Le duc de Normandie quitte alors Paris[86] et rassemble une armée pour faire la guerre aux Parisiens et à leur allié le roi de Navarre[87]. Étienne Marcel, prévôt des marchands, se prépare à soutenir un siége et emploie trois mille ouvriers aux fortifications de Paris[88]. P. 101 à 103, 322 à 324.
[85] Cet engagement, qui est décrit fort au long dans une chronique que nous avons publiée (_Chronique des quatre premiers Valois_, Paris, 1862, in-8, p. 73 à 75), se livra dès la fin de mai si, comme l’affirme la chronique déjà citée (p. 76), et celle de Jean de Venette (éd. de Geraud, t. II, p. 265 et 267), il est antérieur à l’attaque de Senlis par les nobles qui eut lieu «le jour de la beneisçon derrain passée» (dimanche, fête de la Trinité, 27 mai 1358). JJ86, nº 421.
[86] Le dauphin, qui prit le titre de régent le mercredi 14 mars 1358, quitta Paris deux mois avant le commencement de la Jacquerie; le dernier acte daté de cette ville que nous connaissions, est du 21 mars (JJ86, nº 8). Le 25 (_Gr. Chron._, t. VI, p. 99) et le 28 mars (JJ86, nº 58), il était à Senlis.
[87] Il est probable, quoique les chroniqueurs du temps n’en aient rien dit, que le régent et le roi de Navarre eurent ensemble un rendez-vous en vue d’une entente commune pour combattre les Jacques, car nous avons découvert trois actes émanés du régent en personne et datés de _Clermont en Beauvaisis, en mai_ 1358 (JJ86, nºs 44, 528 et 529).
[88] V. sur ces travaux de fortification ce que dit Jean de Venette, éd. de Geraud, t. II, p. 257, 258.
Des gens d’armes parisiens, réunis aux Jacques, viennent au nombre de neuf mille attaquer la forteresse du marché de Meaux[89] où le duc d’Orléans, les duchesses de Normandie et d’Orléans auraient couru un grand danger, si le comte de Foix[90] et le captal de Buch[91], de passage à Châlons au retour d’une expédition en Prusse, n’étaient accourus avec quarante lances, à la faveur de la trêve entre l’Angleterre et la France, au secours des assiégés; ces chevaliers repoussent les agresseurs dont ils font une horrible boucherie, puis ils mettent le feu aux faubourgs de Meaux.--Enguerrand, le jeune seigneur de Coucy, à la tête des gentilshommes de sa baronnie, consomme l’extermination des Jacques. P. 103 à 106, 324 à 327.
[89] L’attaque du Marché de Meaux eut lieu le samedi 9 juin (JJ86, nºs 211, 274; _Gr. Chron._, t. VI, p. 113 à 115), le jour même où le régent, qui avait quitté Meaux au commencement de ce mois, arriva a Sens (_Gr. Chron._, t. VI, p. 112; JJ86, nºs 264, 463), après avoir passé le 7 à Montereau-Faut-Yonne (JJ86, nº 128). Les Parisiens étaient commandés par Pierre Gilles, épicier à Paris en la grande rue Saint-Denis, mais originaire de Saint-Guilhem-le-Désert (Hérault, arr. Montpellier, c. Aniane): «un trahidor que avia nom Peyre Gili, de San Guilhem del Desert, que era de la part del dich rey de Navarra, devia aver los bens dels marchans de Montpellier e dels autres de Lengua d’Oc». _Le petit thalamus de Montpellier_, 1840, in-4º, p. 353.
[90] Gaston, III du nom, comte de Foix, vicomte de Béarn, surnommé _Phœbus_, succéda à Gaston II, son père, en 1343, et mourut en octobre 1391. Anselme, t. III, p. 349.
[91] Jean de Grailly, III du nom, captal de Buch, fils de Jean de Grailly, II du nom, et de Blanche de Foix, cousin germain, par sa mère, de Gaston Phœbus (Anselme, t. III, p. 370). Le comte de Foix et le captal étaient tous les deux attachés au parti de l’Angleterre (Rymer, vol. III, p. 278, 305). Le captal s’était distingué à Poitiers; mais la trêve conclue à Bordeaux le 23 mars 1357, avait fait aux partisans ou alliés de l’Angleterre des loisirs que le comte et le captal employaient, selon la mode du temps, à guerroyer contre les païens de la Prusse.
Peu après l’attaque du marché de Meaux, le régent, duc de Normandie, vient avec une armée de trois mille lances assiéger Paris du côté de la porte Saint-Antoine[92]; le duc se tient tantôt au pont de Charenton, tantôt à Saint-Maur-des-Fossés. Maître du cours de la Marne et du cours de la Seine, il empêche tous vivres d’entrer à Paris, et ses gens d’armes brûlent et saccagent tous les villages des environs.--Le prévôt des marchands s’attache de plus en plus au roi de Navarre[93] dont il a besoin et prend à la solde de la commune des soudoyers anglo-navarrais; mais déjà il se forme secrètement dans Paris tout un parti, dont Jean et Simon Maillart sont les chefs, qui désire faire la paix avec le régent.--Le roi de Navarre, trop clairvoyant pour que les agissements et les progrès de ce parti lui échappent, quitte Paris et vient tenir garnison au bourg de Saint-Denis[94] dont ses gens d’armes pillent et ravagent les environs. P. 106 à 108, 327 à 329.
[92] Le régent, après avoir séjourné à Sens du samedi 9 au vendredi 15 juin, quitta cette ville dans la journée du 15 pour aller à Provins, d’où il se rendit à Château-Thierry, à la Ferté-Milon, à Gandelu (Aisne, arr. Château-Thierry, c. Neuilly-Saint-Front) et aux environs de Meaux, pour faire la chasse aux Jacques et les anéantir (JJ86, nº 146; _Gr. Chron._, t. VI, p. 117, 119). Il était en marche pour venir assiéger Paris et datait un acte _en nostre ost de Chelles_ (Seine-et-Marne, arr. Meaux, c. Lagny) le 23 juin (JJ86, nºs 139, 140; _Gr. Chron._, t. VI, p. 119); il arriva au pont de Charenton le jeudi 28 juin (JJ90, nº 436), et son armée, forte de trente mille chevaux, était campée le lendemain 29 entre ce pont et le bois de Vincennes (_Gr. Chron._, p. 119; _Mém. de la Sorbonne_, 1869, p. 237).
[93] Le roi de Navarre vint à Paris et fut élu capitaine de cette ville le vendredi 15 juin (_Gr. Chron._, t. VI, p. 115 et 116).
[94] Le roi de Navarre, qui était parti de Paris le vendredi 22 juin pour faire une tentative contre Senlis (_Gr. Chron._, p. 118; JJ86, nº 460), s’établit à Saint-Denis au retour de cette expédition dans les derniers jours de juin (_Gr. Chron._, p. 119, 120).
Un accord intervient entre le régent et le roi de Navarre[95]. Le régent promet de faire grâce aux Parisiens à condition qu’on lui livrera le prévôt des marchands et douze des principaux rebelles, et il va rejoindre à Meaux la duchesse sa femme. L’archevêque de Sens et l’évêque d’Auxerre le prient de venir à Paris, mais il refuse de rentrer dans cette ville tant qu’on ne lui aura pas donné satisfaction.--En dépit de l’accord conclu avec le régent, le roi de Navarre continue sous main de prêter son appui aux rebelles; un jour, il y a rixe sanglante[96] entre les soudoyers anglo-navarrais aux gages de la commune, dont beaucoup sont restés à Paris même après le départ du roi de Navarre pour Saint-Denis et son accord avec le régent, et les habitants qui massacrent un certain nombre de ces soudoyers et font enfermer les autres en prison au Louvre. Au grand mécontentement des bourgeois, Marcel met en liberté ces prisonniers[97] qui vont rejoindre à Saint-Denis leurs compagnons et qui, pour se venger, font à partir de ce moment une guerre incessante aux Parisiens. P. 109 à 112, 329 à 331.
[95] Par l’entremise de la reine Jeanne d’Évreux, veuve de Charles IV, dit le Bel, roi de France et de Navarre, dont elle avait été la troisième femme et tante de Charles le Mauvais, des conférences se tinrent pour la paix, l’une le dimanche 8 juillet, près de Saint-Antoine; l’autre fut entamée le samedi 14 du même mois et terminée par un accord le jeudi 19, sur un pont de bateaux que le régent avait fait construire entre les Carrières près Charenton où il était logé et Vitry (_Gr. Chron._, t. VI, p. 120 à 127; _Mém. de la Sorbonne_, 1869, p. 237 à 239). Marcel, à qui cet accord enlevait sa dernière espérance, adressa alors aux communes de Picardie et de Flandre la fameuse lettre en date du 11 juillet, que M. Kervyn de Lettenhove a publiée le premier d’après l’original conservé aux Archives d’Ypres. Voy. l’édition des Chroniques de Froissart publiée sous les auspices de l’Académie de Belgique, t. VI, p. 466 à 472.
[96] Cette rixe eut lieu le samedi 21 juillet. Voy. _Gr. Chron._, t. VI, p. 128 et 129.
[97] Marcel fit mettre en liberté ces prisonniers le vendredi 27 juillet, et cette mesure acheva de le ruiner dans l’esprit des Parisiens. _Ibid._, p. 131.
Les Parisiens, au nombre de deux mille deux cents, font une expédition[98] contre la garnison anglaise[99] de Saint-Cloud; ils se forment en deux colonnes dont la première, sous les ordres d’Étienne Marcel, rentre d’assez bonne heure à Paris par la porte Saint-Martin sans avoir rencontré l’ennemi. La seconde colonne bat la campagne jusque fort tard dans l’après-midi, et lorsqu’elle reprend dans le plus grand désordre la route de la porte Saint-Honoré, elle est surprise au fond d’un chemin creux par quatre cents Anglais qui tuent plus de sept cents bourgeois. Le lendemain encore, les Anglais massacrent plus de cent vingt Parisiens qui sont venus avec des charettes sur le théâtre du combat pour emporter les restes de leurs parents ou amis morts afin de les ensevelir.--On comprend tout ce qu’un tel échec attire d’impopularité sur la personne et le parti du prévôt des marchands; aussi la mésaventure des bourgeois vient-elle à point pour le régent, sans déplaire au roi de Navarre, qui a toujours sur le cœur le massacre de ses gens d’armes. A Paris, le nombre des mécontents va sans cesse croissant, et l’on commence à se plaindre tout haut de l’état des choses. P. 112 à 114, 331 à 333.
[98] Cette expédition se fit dans l’après-midi du dimanche 22 juillet, le lendemain du massacre des gens d’armes anglo-navarrais; le roi de Navarre y prit part bien à contre-cœur: il conduisait avec Marcel la colonne qui sortit par la porte Saint-Denis, et fit semblant d’opérer du côté de Montmartre.
[99] «Par un raffinement de perfidie, dit M. Perrens (_Étienne Marcel_, 1860, p. 299), on affectait de nommer ces mercenaires Anglais.»--Et plus loin (p. 300): «L’idée vint aux ennemis du prévôt d’appeler Anglais des hommes d’armes qui ne l’étaient pas.» Cette assertion est démentie, non-seulement par les chroniques contemporaines, mais encore ce qui est plus grave, par plusieurs actes du temps. Il est certain que des gens d’armes, Anglais de nation, comme leurs noms l’attestent, tenaient garnison à Creil et à Saint-Cloud dès le mois de juillet 1358. Par acte donné à Paris le 1er septembre 1358, Charles régent accorda des lettres de rémission à Jean de Lens, chirurgien clerc, qui, ayant tué à Saint-Denis un soudoyer navarrais nommé Jacquemin Vincent, aurait été mis à mort si un écuyer anglais de la garnison de Saint-Cloud, nommé Charues Sefelc, que Jean de Lens avait en cure, n’avait demandé au roi de Navarre le dit chirurgien pour en faire sa volonté, et ne l’avait emmené avec lui à Saint-Cloud, «et là trouva nostre amé et feal chevalier et mareschal Rigaut de Fontaines, qui prison estoit d’un des Anglois qui au dit lieu estoient en garnison, et lequel encharga secretement au dit cirurgien à venir par devers nous pour nous venir dire certaines nouvelles du couvine de noz ennemiz, lequel y vint et nous trouva à Meaulz, où nous estions....» JJ86, nº 389.--Vers le 13 juillet 1358, Guillaume Chipay, Henry Houst et Jean Travers, tous Anglais de la garnison de Creil, occupèrent Poissy et prirent d’assaut la forteresse d’Argenteuil. JJ90, nº 351.
Étienne Marcel et ses principaux partisans, voyant que le régent ne veut à aucun prix leur faire grâce, trament secrètement une conspiration pour livrer Paris, à l’insu et contre la volonté de ses habitants, au roi de Navarre.--La nuit même que ce complot doit être mis à exécution, les deux frères Jean et Simon Maillart[100], à la tête d’un certain nombre de bourgeois qui étaient toujours restés fidèles au régent, entrent en lutte ouverte contre le prévôt des marchands et le tuent un peu avant minuit à la porte Saint-Antoine avec six de ses partisans dont soixante sont arrêtés et mis en prison. Le lendemain, Jean Maillart réunit les Parisiens aux halles et leur rend compte de ce qui s’est passé. Après avoir jugé sommairement et fait exécuter les rebelles les plus compromis, on députe Simon Maillart et deux maîtres du Parlement vers le duc de Normandie, qui se tient à Charenton[101]. Le régent, ayant à ses côtés Jean Maillart, fait son entrée dans Paris aux applaudissements du peuple et descend au Louvre, puis il se rend à l’hôtel Saint-Pol où la duchesse de Normandie, qui était à Meaux, vient bientôt le rejoindre. P. 115 à 118, 334 à 339.
[100] La seconde rédaction, représentée par le manuscrit d’Amiens (p. 334), ne nomme que Jean Maillart, qui est aussi seul cité par Jean le Bel (_Chroniques_, t. II, p. 229). Les mss. A 8, 9, 15 à 17, 20 à 22 (p. 337, 338) substituent Pepin des Essarts et Jean de Charny comme chefs du parti du régent à Jean et à Simon Maillart, tout en faisant jouer un rôle très-notable à Jean Maillart dans le mouvement populaire qui amena la chute et la mort de Marcel. Dans un mémoire lu le 28 avril 1778, en séance publique de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, Dacier s’était efforcé de prouver que la gloire de la révolution du 31 juillet 1358 est due, non à Jean Maillart, mais aux deux chevaliers Pepin des Essarts et Jean de Charny (_Mém. de l’Académie des Inscriptions_, t. XLIII, p. 563). M. Lacabane entreprit, en 1840, de réfuter Dacier (_Bibl. de l’École des Chartes_, t. I, p. 79 à 98). La conclusion de son très-savant travail est qu’à Jean Maillart et au peuple de Paris revient la principale part dans la révolution du 31 juillet 1358, et que Pepin des Essarts n’y a joué qu’un rôle secondaire (p. 97). M. Lacabane a tout à fait raison contre Dacier en ce qui concerne Jean de Charny; mais nous croyons que Pepin des Essarts, comme chef du parti jusque-là plus ou moins occulte du régent, et Jean Maillart, en se ralliant à ce parti avec éclat et en y entraînant ses amis après avoir été l’un des principaux adhérents de Marcel, jouèrent l’un et l’autre un rôle bien distinct, mais également marquant, également actif dans la révolution du 31 juillet 1358. Sur cette question, aucun témoignage ne saurait égaler l’autorité des Grandes Chroniques de France écrites sous l’inspiration de Charles V lui-même; or, les Grandes Chroniques (t. VI, p. 132) reconnaissent l’initiative distincte de Jean Maillart et de Pepin des Essarts, et placent ces deux personnages sur la même ligne. Ainsi fait le régent au lendemain même de la révolution du 31 juillet, lorsqu’il accorde des lettres de rémission en août 1358 à Hennequin le Flamand (JJ76, nº 196), à Nicolas le Flamand (JJ86, nº 209), «present _messire Pepin des Essars, Jehan Maillart_ et plusieurs autres,» à Pierre de Lagny (JJ86, nº 206), «pour contemplacion de nos amez et feaulx chevalier et conseillier _messire Pepin des Essars et Jehan Maillart_», lorsqu’il avait donné avant le 28 février 1359 (n. st.) les maisons de Robin du Castel sises à Paris «à messire Jehan de la Rivière, à _messire Pepin des Essars_, chevaliers, _nos chambellans_, et à Martin des Essars, escuier de cuisine du roy» (JJ90, nº 49), lorsqu’il donne en août 1358 tous les biens confisqués de Guillaume Lefèvre à son amé et féal Jacquet des Essars, son huissier d’armes, «pour contemplacion de nostre amé et feal _messire Pepin des Essars_, chevalier». JJ86, nº 197. Que devient en présence de ces textes l’assertion suivante (p. 91) de M. Lacabane: «Si la part que Pepin des Essars prit à cette révolution était aussi grande que le prétend M. Dacier, _n’en eût-il pas été récompensé par le régent_, et ne trouverions-nous pas encore aujourd’hui dans le Trésor des Chartes ou dans les autres collections du temps quelque pièce émanée de ce prince et qui nous ferait connaître les motifs et la nature même de cette récompense? _Or, toutes mes recherches à ce sujet ont été infructueuses, et je puis presque affirmer qu’aucun témoignage de ce genre n’a jamais existé_ NI POUR LUI ni surtout pour le chevalier Jean de Charny....»--Que dire à plus forte raison de ces phrases de M. Kervyn de Lettenhove: «Où retrouver messire Pepin des Essarts, si ce n’est dans Philippe des Essarts? Le prénom de Pepin était-il une abréviation de celui de Philippe? N’y a-t-il ici qu’un sobriquet que sa petite taille aurait expliqué? Froissart parle ailleurs de messire Pepin de Werre. Ne s’appelait-il pas aussi Philippe?» _Œuvres de Froissart, Chroniques_, Introduction, IIe et IIIe parties (1873), p. 95.
[101] Froissart attribue la révolution du 31 juillet à _l’inspiration divine_ (p. 115, 334, 337); le rédacteur des Grandes Chroniques (t. VI, p. 131), «à Dieu qui tout voit, qui vouloit la dite ville sauver.» Dans ce dernier ouvrage, dont le témoignage a une importance exceptionnelle, comme aussi dans une lettre confidentielle du régent au comte de Savoie, dont il sera question plus loin, on ne dit ou on ne laisse entendre nulle part que cette révolution eût été concertée à l’avance entre le régent et Jean Maillart et Pepin des Essarts qui s’en firent les chefs. Quelques jours seulement avant le 31 juillet, le duc de Normandie traitait encore Jean Maillart comme un rebelle et confisquait ses biens qu’il donnait au comte de Porcien (JJ86, nº 151). Si, comme on l’a prétendu, cet acte n’était qu’une fiction, si la révolution qui renversa Marcel avait été concertée entre ses chefs et le régent, n’est-il pas évident que celui-ci aurait dû se tenir le plus près possible du théâtre des événements pour en profiter? Eh bien! le duc de Normandie fit tout le contraire. Dès le vendredi 20 juillet, il leva son camp du pont de Charenton pour aller au Val-la-Comtesse; et le lendemain de la mort de Marcel, c’est-à-dire le mercredi 1er août, il n’était pas au pont de Charenton, comme Froissart le dit par erreur, mais à Meaux d’où il a daté plusieurs actes (JJ86, nº 192; JJ90, nº 107). Dans la lettre qu’il adressa le vendredi 31 août 1358 à Amé VI, comte de Savoie, son beau-frère (Amé, surnommé _le Vert_, avait épousé en août 1355 Bonne de Bourbon, sœur de Jeanne de Bourbon, duchesse de Normandie), dans cette lettre, dis-je, publiée pour la première fois par M. Combes (_Mémoires lus à la Sorbonne par divers savants_, année 1869, p. 236 à 242), le régent affirme aussi qu’il était à Meaux le jour où s’accomplit la révolution qui renversa Marcel: «Et tantost après la dite delivrance (des gens d’armes anglais mis en prison par les bourgeois de Paris), _nous estans toujours à Meaulx_, fu traictié entre le dit roy (de Navarre), le dit prevost des marchans et autres traitres que, le mardi au soir dernier jour de juillet dernier passé (31 juillet), icelli roy et les dis Anglois entreroient en la dite ville par nuit.... Et, ces choses faites, le dit peuple et nos bons amis et subgiés de Paris _envoièrent par devers nous_ A MEAULX». Le régent ne fit son entrée à Paris que le jeudi 2 août (JJ86, nº 431; _Gr. Chron._, t. VI., p. 134). V. _Bibliothèque de l’École des Chartes_, t. XVIII (1856-1857), p. 415 à 426; t. XXI (1859-1860), p. 73 à 92, 241 à 282; _Revue critique_, nº du 2 août 1873, p. 82 à 87.
CHAPITRE LXXXI.
GUERRE OUVERTE ENTRE LE RÉGENT ET LE ROI DE NAVARRE (1358, 31 JUILLET-1359, 21 AOUT).--OCCUPATION PAR LES NAVARRAIS D’UN GRAND NOMBRE DE FORTERESSES EN NORMANDIE, DANS L’ILE DE FRANCE ET EN PICARDIE.--TENTATIVE DE JEAN DE PICQUIGNY CONTRE AMIENS.--PRISE DU CHATEAU DE CLERMONT PAR LE CAPTAL DE BUCH; SIÉGE DE SAINT-VALERY PAR LES FRANÇAIS.--RAVAGES DES COMPAGNIES ANGLO-NAVARRAISES DANS L’ORLÉANAIS, L’AUXERROIS, LA CHAMPAGNE, LA BOURGOGNE, LE PERTHOIS, LE COMTÉ DE ROUCY ET LA SEIGNEURIE DE COUCY.--REDDITION DE SAINT-VALERY AUX FRANÇAIS; CHEVAUCHÉE DE ROBERT, SIRE DE FIENNES ET DU COMTE DE SAINT-POL A LA POURSUITE DE PHILIPPE DE NAVARRE.--ATTAQUE DE CHALONS-SUR-MARNE PAR PIERRE AUDLEY.--DÉFAITE DU COMTE DE ROUCY PAR LA GARNISON DE SISSONNE.--EXPLOITS D’EUSTACHE D’AUBERCHICOURT EN CHAMPAGNE.--SIÉGE DE MELUN PAR LES FRANÇAIS. --TRAITÉ DE PAIX CONCLU A PONTOISE ENTRE LE RÉGENT ET LE ROI DE NAVARRE[102] (§§ 422 à 440).
[102] Cf. Jean le Bel, _Chroniques_, t. II, p. 229 à 233, 236 à 243.
A la nouvelle de la mort de Marcel, le roi de Navarre quitte Saint-Denis après avoir défié le régent[103] et vient tenir garnison à Melun[104], qui lui est livré par surprise, grâce à la connivence de la reine Blanche sa sœur; Philippe de Navarre son frère occupe Mantes[105] et Meulan[106].--Les Anglo-navarrais s’emparent d’Eu[107], de Saint-Valery, de Creil, de la Hérelle et de Mauconseil. A Saint-Valery[108], Guillaume Bonnemare et Jean de Segur tiennent à leur discrétion tout le pays compris entre Dieppe, Abbeville, le Crotoy, Rue et Montreuil.--Jean de Fodrynghey, capitaine de la garnison de Creil[109], commande le cours de l’Oise et rançonne tous ceux qui vont de Paris à Compiègne, à Noyon, à Soissons ou à Laon; il y gagne cent mille francs à délivrer des sauf-conduits aux voyageurs.--A la Hérelle[110], Jean de Picquigny menace Montdidier, Amiens, Péronne, Arras et tout le cours de la Somme.--A Mauconseil[111], Rabigot de Dury, Richard Franklin et Frank Hennequin obligent les grosses villes non fermées, aussi bien que les abbayes des environs de Noyon, à se racheter toutes les semaines. Les campagnes se dépeuplent, et partout les terres restent en friche faute de bras pour les cultiver. P. 118 à 122, 339 à 343.
[103] Marcel avait été tué le mardi 31 juillet. Dès le lendemain mercredi 1er août, le roi de Navarre concluait avec les Anglais un traité d’alliance, rapporté par erreur dans Rymer (vol. III, p. 228) au 1er août 1351, mais auquel Secousse a restitué le premier avec beaucoup de sagacité sa véritable date (_Hist. de Charles le Mauvais_, p. 318, note 1). Ce traité, qui était de la part du roi d’Angleterre une violation aussi déloyale que flagrante de la trêve de Bordeaux, reconnaissait les droits d’Édouard III sur le royaume de France en même temps qu’il assurait au roi de Navarre le comté de Champagne et de Brie. Il y avait une réserve relative au duché de Normandie, au comté de Guines et au bailliage d’Amiens; les deux rois devaient décider de la possession de ces provinces à leur première entrevue. Les plénipotentiaires du roi de Navarre qui signèrent ce traité étaient Martin Henriquez, Jean et Robert de Picquigny, Pierre de Saquainville, Jean de Fricamps et Jean Ramirez. Les négociations préparatoires d’un acte aussi important purent-elles avoir lieu sans qu’il en transpirât quelque chose dans Paris, et n’eurent-elles pas une certaine influence sur la révolution du 31 juillet? Quoi qu’il en soit, le contenu du traité du 1er août montre le but où le roi de Navarre voulait entraîner la France et permet de juger en parfaite connaissance de cause la politique dont Marcel se faisait l’instrument. Pour prouver que ce traité est bien daté, non du 1er août 1351, comme Rymer l’a imprimé par une faute de lecture, mais du 1er août 1358, il suffit de citer la phrase suivante: «Et ceuls qui à present tienent places ès parties de Normandie et d’ailleurs, les tendront et garderont jusques à tant que les deux seigneurs aient ordené et acordé, _except les pons et places de_ POISSY _et de_ SAINT CLOU _et de toutes autres forteresces et places qui ont esté prinses et occupées_ DEPUIS QUE LE DIT ROY DE NAVARRE MANDA LES GENZ D’ENGLETERRE DERREINER A VENIR DEVERS LUI....» Le 1er août 1351, le roi de Navarre était dans les bonnes grâces du roi Jean qui lui avait fait épouser sa fille et l’avait institué son lieutenant général dans le Languedoc; de plus, les Anglais n’étaient ni à Poissy ni à Saint-Cloud, tandis qu’ils occupaient au contraire ces forteresses, comme on l’a vu plus haut (p. XXXII, note 2), le 1er août 1358.
[104] Le château de Melun fut occupé par trois cents hommes d’armes navarrais le samedi 4 août 1358, le lendemain du défi porté par le roi de Navarre au régent; les Navarrais s’emparèrent le lendemain du quartier de la ville situé sur la rive gauche de la Seine, du côté du Gâtinais comprenant les paroisses de Saint-Ambroise et de Saint-Étienne; le quartier situé sur la rive droite, du côté de la Brie, où se trouve la paroisse de Saint-Aspais, resta seul français. JJ86, nºs 219, 505, 458, 469, 257, 461, 407, 475, 478, 479, 486.
[105] Le roi de Navarre était à Mantes le 9 août 1358, jour où il envoya à Paris une lettre close adressée à maître Jean Danet, chanoine de la Sainte-Chapelle (JJ86, nº 595). Le samedi 11 août, il attaqua l’église fortifiée de Notre-Dame de Pontoise défendue par un bourgeois nommé Pierre Boyvin, capitaine de la garnison (JJ86, nº 228). Voyez sur l’occupation de Mantes par les Navarrais: JJ87, nº 346; JJ90, nºs 224, 432.
[106] Seine-et-Oise, arr. Versailles. En octobre 1358, Charles régent accorda des lettres de rémission aux habitants d’Ableiges (Seine-et-Oise, arr. Pontoise, c. Marines), de Santeuil (Seine-et-Oise, arr. Pontoise, c. Marines), de Sagy (ibid.), de _Courtemanche_ (Courdimanche, Seine-et-Oise, arr. et c. Pontoise), de Puiseux (ibid.), de Villeneuve-Saint-Martin (auj. hameau d’Ableiges), de Courcelles (Seine-et-Oise, arr. Pontoise, c. Marines), de Cergy (Seine-et-Oise, arr. et c. Pontoise), de Montgeroult (Seine-et-Oise, arr. Pontoise, c. Marines), et de Boissy (Boissy-l’Aillerie, arr. et c. Pontoise), en la prévôté de Pontoise, qui s’étaient rançonnés aux Navarrais de Meulan. JJ86, nºs 484 et 485.--JJ90, nº 161.
[107] Seine-Inférieure, arr. Dieppe. Le comté d’Eu appartenait à Jean d’Artois, du chef de sa femme Isabelle de Melun, comtesse de Dreux. JJ90, nº 153.
[108] Saint-Valery-sur-Somme, Somme, arr. Abbeville, sur la rive gauche et près de l’embouchure de la Somme. Saint-Valery-sur-Somme fut pris peu avant le mois d’octobre 1358, date de lettres de rémission accordées par le régent aux maire et échevins d’Abbeville qui avaient mis à mort sans jugement régulier un bourgeois de leur ville nommé Godin le Canoine, accusé d’avoir voulu livrer par trahison, moyennant 3000 écus d’or du coin du roi Jean, Abbeville aux ennemis. «.... Cum nuper, dum NOVISSIME dicti domini genitoris ac nostri inimici ad partes Picardie accessissent, ac villam et castrum Sancti Wallerici, a dicta villa Abbatisville per quatuor leucas duntaxat distantia, accepissent....» JJ86, nº 473; JJ90, nº 386.
[109] Oise, arr. Senlis, sur la rive gauche de l’Oise. Creil était occupé dès le mois de juillet 1358 par les Anglo-navarrais. Nous avons recueilli quinze pièces inédites sur l’occupation de Creil. JJ86, nº 481; JJ90, nºs 214, 127, 184, 201, 82, 385, 388, 407; JJ105, nº 362; JJ108, nº 17; JJ112, nº 155; JJ106, nº 203.--C’est pour résister aux Anglo-navarrais de Creil que les habitants de Longueil-Sainte-Marie (Oise, arr. Compiègne, c. Estrées-Saint-Denis) et des environs de Compiègne s’organisèrent sous la direction d’un simple paysan qui fut le véritable héros de ces tristes guerres. Jean de Venette a raconté en quelques pages inspirées les exploits de ce paysan (éd. de Geraud, t. II, p. 288 à 293) qu’il appelle _Guillelmus de Alaudis_, ce que Geraud (_Ibid._, p. XLII) et à son exemple tous nos historiens ont traduit par _Guillaume l’Alouette_ ou _aux Alouettes_. Nous avons eu la bonne fortune de découvrir un document authentique qui restitue à cet obscur héros la forme exacte de son nom, en même temps qu’il confirme l’éloquent récit de Jean de Venette. Le capitaine de Longueil, celui qui le premier arma avec succès les paysans pour la défense du sol envahi s’appelait Guillaume l’Aloue. Voici, en effet, ce qu’on lit dans des lettres de rémission accordées par Charles V en avril 1376 à Henri Stadieu de Wagicourt (auj. hameau d’Allonne, Oise, arr. et c. Beauvais): «.... Comme jà piecà au temps des grans guerres, descors et discensions qui estoient ou pais de Beauvoisin et environ, le dit suppliant _se feust mis pour nous servir soubz le gouvernement de GUILLAUME l’ALOE, faisant guerre à l’aide des bonnes genz du pais aus ennemis estanz ou dit pais, pour l’onneur et prouffit de nous lors regent le royaume; ausquelx ennemis par lui et les siens fu porté très grant dommaige en plusieurs lieux, tant à Longueil Sainte Marie_ comme ailleurs....» JJ108, nº 350, fº 197.
[110] Oise, arr. Clermont, c. Breteuil, un peu au sud-ouest de Montdidier. JJ90, nºs 400, 617; JJ105, nºs 226, 541; JJ114, nº 87.
[111] La forteresse de Mauconseil était située dans les environs de Noyon (Oise, arr. Compiègne). JJ90, nºs 137, 159; JJ115, nº 250.
Par l’ordre du régent, l’évêque de Noyon[112], Raoul de Coucy, le sire de Renneval et un certain nombre de chevaliers picards viennent mettre le siége devant Mauconseil. Les assiégés appellent à leur secours Jean de Picquigny et les Anglo-navarrais de la Hérelle, qui, après avoir chevauché toute une nuit, tombent à l’improviste dès le point du jour sur les assiégeants et les taillent en pièces. Le combat se livre entre Noyon, Ourscamps[113] et Pont-l’Évêque[114]; l’évêque de Noyon[115] et cent chevaliers ou écuyers y sont faits prisonniers; quinze cents morts, dont sept cents étaient des soudoyers envoyés par la commune de Tournai, restent sur le champ de bataille[116]. On enmène la plupart des prisonniers à Creil dont la garnison s’enrichit par ses rançons et aussi par la délivrance des sauf-conduits qu’elle accorde pour le passage de toutes les marchandises autres que les chapeaux de bièvre (castor), les plumes d’autruche et les fers de glaive.--La garnison de Mauconseil pille et brûle l’abbaye d’Ourscamps[117].--Rabigot de Dury et Robin l’Escot prennent par escalade la bonne ville de Vailly[118] et s’y fortifient.--Le jeune sire de Coucy, qui fait garder sa terre par un chevalier nommé le Chanoine de Robersart, et le seigneur de Roye parviennent seuls à se défendre contre les entreprises des Anglo-navarrais. P. 122 à 127, 343 à 346.
[112] Gilles de Lorris, promu à l’évêché de Noyon en février 1352, mort le 27 novembre 1388 (_Gallia Christiana_, t. IX, col. 1017), était fils de Robert de Lorris favori du roi Jean; il avait fait fortifier Noyon en juin 1358 (JJ88, nº 87).
[113] Ourscamps-le-Petit, auj. château de la commune de Larbroye, Oise, arr. Compiègne, c. Noyon.
[114] Oise, arr. Compiègne, c. Noyon.
[115] Gilles de Lorris, qui avait été acheté par le roi d’Angleterre, s’engagea, par lettres datées de Boulogne le 22 octobre 1360 (Rymer, vol. III, p. 512), à payer à Édouard pour sa rançon 9000 écus d’or du coin du roi Jean, 50 marcs d’argent de Paris ouvrés et un bon coursier du prix de 100 moutons d’or. Jean, comte de Tancarville, vicomte de Melun, chambellan de France et de Normandie, et Robert de Lorris, seigneur d’Ermenonville, chevalier, se portèrent caution pour ledit évêque du payement de cette somme. Toutefois nous voyons, par un accord conclu à Noyon en mai 1360 entre l’évêque et son chapitre au sujet d’une grange sise à Ercheux (Somme, arr. Montdidier, c. Roye) près la résidence épiscopale dont le chapitre réclamait la restauration aux frais de l’évêque, que Gilles de Lorris avait été déjà mis en liberté à cette date. «Et nos episcopus dicebamus et proponebamus destructionem et granorum levationem factas fuisse _tempore quo nos detinebamur prisonarius in carceribus inimicorum_....» JJ88, nº 118.
[116] Froissart commet une erreur (p. 125, 344), en rapportant, d’après Jean le Bel (t. II, p. 251), la défaite de Mauconseil au mardi après la Notre-Dame mi-août, qui, ajoute Froissart, fut un samedi. En 1358, la Notre-Dame ou l’Assomption ne tomba pas un samedi, mais un mercredi. L’affaire de Mauconseil eut lieu, non le mardi 21 août, mais le jeudi 23 août 1358. _Gr. Chron._, t. VI, p. 138.--JJ86, nº 376; JJ97, nº 358; JJ90, nº 46.
[117] Abbaye d’hommes de l’ordre de Cîteaux au diocèse de Noyon. Le nom de cette abbaye est resté à la commune de Chiry-Ourscamps (Oise, arr. Compiègne, c. Ribecourt) où l’on en voit encore les ruines.
[118] Vailly-sur-Aisne, Aisne, arr. Soissons. Cette forteresse, située aux environs de Soissons, un peu à l’est de cette ville, commandait le cours moyen de l’Aisne; elle fut occupée par les Anglo-navarrais de septembre 1358 à la fin de 1359. Nous avons recueilli huit pièces inédites relatives à cette occupation. JJ90, nºs 111, 130, 165, 166, 174, 275, 296, 484.
Jean de Picquigny, qui tient garnison à la Hérelle, essaye de s’emparer d’Amiens par surprise, grâce à la complicité d’un certain nombre de bourgeois avec lesquels il entretient des intelligences; il est déjà maître d’un faubourg, lorsque Robert de Fiennes, connétable de France, et son neveu le comte de Saint-Pol[119] accourent en toute hâte de Corbie et repoussent les Navarrais qui se retirent après avoir mis le feu à ce faubourg[120]. Le lendemain, dix-sept des plus coupables, entre autre l’abbé du Gard[121], sont mis à mort; six bourgeois, qui avaient trempé dans le complot, sont aussi exécutés à Laon[122], dont l’évêque se réfugie à Melun auprès du roi de Navarre.--On n’est en sûreté nulle part, et l’on n’ose même plus cultiver la terre; il en résulte une famine telle qu’on vend trente écus un tonnelet de harengs. Aussi, les petites gens meurent de faim.--Pour comble de misère, le régent, qui a mis un impôt sur le sel pour payer ses soudoyers, oblige chacun à l’acheter dans ses greniers et à en prendre une certaine quantité, car la plupart des sources de ses revenus en temps ordinaire sont taries. P. 127 à 131, 346 à 349.
[119] Le 24 août 1358, le régent avait établi son très-cher et très-amé cousin Gui de Châtillon, comte de Saint-Pol, lieutenant du roi ès parties de Picardie et de Beauvaisis (JJ90, nº 46).
[120] Ce coup de main de Jean de Picquigny contre Amiens fut tenté le dimanche 16 septembre 1358. Nous avons recueilli vingt pièces, la plupart inédites, relatives aux acteurs et aux incidents de cette affaire. JJ90, nºs 99, 66, 46, 169, 167, 498, 81; JJ86, nºs 604 _bis_, 620; JJ90, nºs 44, 92; JJ86, nº 602; JJ90, nºs 53, 87; JJ86, nº 610; JJ90, nºs 113, 168, 170, 394, 403, 541. Cf. _Gr. Chron._, t. VI, p. 140.
[121] Abbaye d’hommes de l’ordre de Cîteaux au diocèse d’Amiens (auj. couvent et château de la commune de Crouy, Somme, arr. Amiens, c. Picquigny). Cet abbé, dont le nom ne figure pas sur la liste des abbés du Gard donnée par le _Gallia Christiana_ (t. X, col. 1332) serait-il le même que «maistre Guillaume le Mareschal, justicié pour ses demerites» dont une maison sise à Amiens en la rue de Coquerel fut confisquée et donnée par le régent à Jean Maniart le 3 mars 1359? JJ90, nº 87.
[122] Le complot de Laon, ourdi sans doute à l’instigation de Robert le Coq, alors réfugié auprès du roi de Navarre, dut coincider avec la tentative de Jean de Picquigny contre Amiens, car une des pièces qui se rapporte à ce complot est datée du mois d’octobre 1358 (JJ86, nº 446). Les chefs du complot étaient Colard dit Boine, autrement de Coulgis (hameau de Marchais, Aisne, arr. Château-Thierry, c. Condé-en-Brie), clerc marié, qui avait été l’un des commissaires généraux élus par les États en 1357 (JJ86, nº 446), Robert de Lusaut (JJ86, nº 559), Guillaume, dit Mauvinet, clerc tonsuré (JJ90, nº 212), un chanoine de Laon nommé Oudart du Lointel (JJ90, nº 475). Ils furent exécutés, et la tête de Colard de Coulgis était encore suspendue au bout d’une lance au-dessus d’une des portes de Laon en février 1359 (JJ90, nº 14). Toutefois, le régent accorda des lettres de rémission à Gobert de Coulgis, bachelier ès lois, fils de Colard (JJ90, nº 35) et à maître Raoul d’Ailly, familier de Robert le Coq qui l’avait fait nommer conseiller du roi et maître en la Chambre des Comptes à Paris, lequel Raoul avait été mis en prison par le sire de Coucy au château de Saint-Gobain (JJ86, nº 514).
Le connétable Robert de Fiennes et son neveu le comte de Saint-Pol mettent le siége devant Saint-Valery à la tête de deux mille chevaliers de Picardie, de l’Artois, du Boulonnais, du Hainaut et de douze mille gens des communes.--Le captal de Buch vient en Normandie avec deux cents lances servir son cousin le roi de Navarre; il prend un matin par escalade, à l’aide d’échelles de corde et de grappins d’acier, le château de Clermont[123] en Beauvaisis; Bernard de la Salle[124], un de ses hommes d’armes, y pénètre le premier en rampant comme un chat. Dès lors, les forteresses anglo-navarraises de Clermont, de Creil, de la Hérelle, de Mauconseil se prêtent un mutuel appui pour tenir à discrétion le plat pays de Vexinet de Beauvaisis. P. 131 à 134, 349 à 351.
[123] Le château de Clermont fut pris le lundi 18 novembre 1359 par le captal de Buch, cousin et ami du roi de Navarre, à la faveur ou au moins pendant la durée d’un sauf-conduit que le régent, à la prière de Charles le Mauvais, avait accordé au dit captal (_Gr. Chron._, t. VI, p. 164, 165).
[124] En 1374 «_Bernard de la Salle_, à grant compagnie d’Anglois, estoit logié à Chalomo» en Bourgogne (Chalmoux, Saône-et-Loire, arr. Charolles, c. Bourbon-Lancy) JJ112, nº 263.
Pendant le siége de Saint-Valery, des capitaines de gens d’armes s’emparent au nom du roi de Navarre d’un grand nombre de châteaux en Brie, en Gâtinais, en Bourgogne et en Champagne.--Le plus riche, le plus rusé et le plus puissant de ces capitaines est Robert Knolles. Il tient garnison à Châteauneuf-sur-Loire[125] et il a bien sous ses ordres deux ou trois mille combattants; il est riche de deux cent mille florins et maître de quarante bons châteaux. Un jour, il prend la bonne cité d’Auxerre[126] et la saccage, ainsi que le pays des environs. Il se vante de ne faire la guerre ni pour le roi d’Angleterre ni pour le roi de Navarre, mais pour lui, et il fait graver cette devise sur ses armoiries:
Qui Robert Canolle prendera Cent mille moutons gagnera.
Pierre Audley se tient au château de Beaufort[127], situé entre Châlons et Troyes et appartenant au duc de Lancastre.--Un écuyer allemand nommé Albrecht s’empare de la bonne ville de Rosnay[128] et de la forteresse de Hans[129] d’où il fait des incursions jusqu’à Sainte-Menehould[130].--Le plus grand et le plus renommé de ces capitaines, est Eustache d’Auberchicourt; ce chevalier, originaire du Hainaut[131], fait sa résidence habituelle à Nogent-sur-Seine[132] et à Pont-sur-Seine[133], mais il occupe aussi Damery[134], Lucy[135], Saponay[136], Troissy[137], Arcis-sur-Aube, Plancy[138].--En Perthois et sur la marche de Bourgogne, Thibaud et Jean de Chauffourt s’emparent d’un très-fort château de l’évêché de Langres nommé Montsaugeon[139] d’où ils ravagent les environs de Chaumont, les évêchés de Langres et de Verdun. P. 134 à 136, 351 à 353.
[125] Robert Knolles s’empara de Châteauneuf-sur-Loire (Loiret, arr. Orléans, sur la rive droite de la Loire) en octobre 1358 (_Gr. Chron._, t. VI, p. 142; JJ90, nºs 48, 389). Knolles chevaucha ensuite en Puisaye, où il occupa Malicorne (Yonne, arr. Joigny, c. Charny). On peut voir au sujet de l’occupation de cette dernière forteresse JJ90, nºs 51, 155, 566; JJ107, nº 169.
[126] Auxerre, entouré de tous les côtés dès la fin de 1358 de forteresses occupées par les Anglais, telles que Ligny-le-Châtel à l’est, la Motte Joceran et Malicorne à l’ouest, Regennes, la Motte de Champlost, Champlay et Aix-en-Othe au nord, Auxerre, dis-je, fut pris et saccagé le dimanche 10 mars 1359 par Robert Knolles, qui avait concentré à Regennes (auj. commune d’Appoigny, à deux lieues au nord d’Auxerre) toutes les garnisons anglaises des environs pour opérer ce coup de main. Les vainqueurs n’évacuèrent la ville que le mardi 30 avril suivant, moyennant une rançon de 40 000 moutons et de 40 000 perles du prix de 10 000 moutons et à condition qu’on leur engagerait les joyaux de l’église Saint-Germain-d’Auxerre jusqu’au parfait payement de la dite rançon. Le 10 avril 1370, Robert Knolles, sire de Derval et de Rougé, _par remords de conscience et en considération du pape Urbain V_, fit remise aux habitants d’Auxerre des 40 000 florins d’or au mouton qu’il avait levés jadis _pour le rachat du feu, du glaive et du pillage de la dite ville, cité et faubourgs d’Auxerre_ (_Mém. pour l’Histoire d’Auxerre_, éd. Quantin et Challe, t. IV, p. 194).
[127] Le château de Beaufort était situé sur le territoire de la commune actuelle de Montmorency (Aube, arr. Arcis-sur-Aube, c. Chavanges). La seigneurie de Beaufort avait passé en 1269 dans la maison de Lancastre par suite du mariage de Blanche d’Artois, veuve de Henri le Gros, dernier comte de Champagne, avec Edmond de Lancastre, frère d’Édouard Ier, roi d’Angleterre. Après que le Montmorency de l’Ile-de-France eut été érigé en duché d’Enghien au profit du prince de Condé et en souvenir de l’Enghien du Hainaut (Belgique, prov. Hainaut, à 31 kil. de Mons), Charles-François-Frédéric de Montmorency-Luxembourg, prince de Tingry, qui avait acheté la terre de Beaufort, devenue un duché en 1597, du duc de Vendôme et de Beaufort, arrière-petit-fils de Gabrielle d’Estrées, fit ériger cette terre en duché-pairie sous le nom de Beaufort-Montmorency en mai 1688 et octobre 1689. C’est ainsi que le nom de Montmorency est seul resté dans l’usage moderne pour désigner le Beaufort du moyen âge (Arch. nat., t. 144, nº 4; _Musée des Archives_, 1867, p. 535, 536).
[128] Marne, arr. Reims, c. Ville-en-Tardenois. Le château de Rosnay, qui commandait la route de Soissons à Reims, était déjà occupé par les Anglo-navarrais le 11 novembre 1358 lorsque le régent nomma Jean de Fismes capitaine de la tour et de la ville de Fismes (Marne, arr. Reims). Cette forteresse était redevenue française avant le mois de mars 1360. JJ90, nº 484.
[129] Marne, arr. et c. Sainte-Menehould.
[130] Sainte-Menehould (auj. chef-lieu d’arr. de la Marne), sur l’Aisne, commandait le cours supérieur de cette rivière. Dès la fin de 1356, Cibuef de Chaponnières avait voulu livrer cette forteresse aux Anglais (JJ84, nº 627). Jean de Rueil, gardien du château pour le roi de France (JJ91, nº 226), fit abattre un four situé rue de Lanche ès faubourgs de Sainte-Menehould et appartenant aux religieux bénédictins de Moiremont (Marne, arr. et c. Sainte-Menehould), dans la crainte que les ennemis ne vinssent l’occuper. JJ90, nº 553.
[131] Eustache tirait son nom de la seigneurie d’Auberchicourt, aujourd’hui chef-lieu de canton du dép. du Nord, situé sur la rivière d’Escaillon, dans l’arr. et à 12 kil. de Douai.
[132] JJ92, nº 255.
[133] Pont-sur-Seine ou Pont-le-Roi (Aube, arr. et c. Nogent-sur-Seine), un peu à l’est de Nogent-sur-Seine près du confluent de la Seine et de l’Aube. Il est fait mention de l’occupation de Pont-sur-Seine par les Anglais dans un arrêt du 23 décembre 1359 (Arch. nat., sect. jud., X²ª6, fº 438). Jean de Segur, qui est mentionné dans plusieurs actes comme capitaine de Pont-sur-Seine (JJ90, nºs 521-630; JJ112, nº 253), occupa sans doute cette forteresse en mai 1359 après l’évacuation de Saint-Valery. ²
[134] Marne, arr. et c. Épernay. JJ97, nº 189.
[135] Marne, arr. Épernay, c. Montmort. Les Anglo-navarrais occupaient aussi la forteresse du parc de Lachy (Marne, arr. Épernay, c. Sézanne). JJ89, nº 479; JJ107, nº 104.
[136] Aisne, arr. Château-Thierry, c. Fère-en-Tardenois, au sud-est de Soissons. Cette forteresse fut occupée depuis la fin de 1358; les ennemis l’avaient évacuée avant le mois de mars 1360. Nous avons recueili six pièces inédites relatives à cette occupation (JJ90, nºs 208, 215, 216, 220, 221, 484).
[137] Marne, arr. Épernay, c. Dormans. La forteresse de Troissy, située sur la rive gauche de la Marne, commandait la route de Château-Thierry à Épernay. Nous pouvons signaler cinq pièces inédites relatives à l’occupation de Troissy par les Anglo-navarrais depuis la fin de 1359 jusqu’au commencement de 1360. JJ90, nºs 286, 435; JJ97, nº 189; JJ107, nº 104; JJ109, nº 243.
[138] Aube, arr. Arcis-sur-Aube, c. Méry-sur-Seine. Le seigneur de Plancy tenait alors garnison dans un autre de ses châteaux nommé Praslin (Aube, arr. Bar-sur-Seine, c. Chaource). JJ90, nº 530.
[139] Haute-Marne, arr. Langres, c. Prauthoy. Le dimanche 28 juillet 1353, Jean de Chauffourt (Haute-Marne, arr. Langres, c. Montigny-le-Roi), chevalier, et Thibaud son frère envahirent et pillèrent Langres aux cris de: «Guyenne! Guyenne! Angleterre! Ville gagnée!» JJ82, nº 216.--Vers 1359, Guillaume de Poitiers, évêque de Langres, fit décapiter plusieurs de ses vassaux «pour ce qu’il avoient traictié avec Guillempot, capitaine d’une route de genz d’armes de compaignie, de lui bailler et faire avoir le chastel de Montsaujon qui est de l’evesque de Langres.» JJ114, nº 194.
Du côté de Soissons, de Laon et de Reims, dans la seigneurie de Coucy et le comté de Roucy, les brigands, sous les ordres de deux écuyers, Rabigot de Dury, anglais, et Robin l’Escot, font de Vailly[140] leur souveraine garnison.--Vers la fête de Noël (25 décembre) 1358, Robin l’Escot prend de nuit par surprise le fort château de Roucy[141] où il fait prisonnier le comte, la comtesse et leur fille qu’il rançonne à douze mille florins d’or au mouton; il détient ce château pendant tout l’hiver et l’été de 1359. Après le payement de sa rançon, le comte de Roucy va demeurer à Laon. Les environs de cette ville sont tellement désolés que la terre y reste complétement inculte. P. 136, 137, 353, 355.
[140] Vailly-sur-Aisne, Aisne, arr. Soissons. Voy. plus haut, p. XXXIX, note 118. Pont-Arcy (Aisne, arr. Soissons, c. Vailly) et Courlandon (Marne, arr. Reims, c. Fismes) étaient aussi à la même époque au pouvoir des ennemis. JJ90, nº 484; JJ97, nº 581.
[141] Aisne, arr. Laon, c. Neufchâtel-sur-Aisne. Froissart a emprunté ce récit à Jean le Bel (_Chroniques_, t. II, p. 238). Voyez sur l’occupation de Roucy JJ88, nº 112.
Le Chanoine de Robersart, capitaine de Pierrepont[142] pour le sire de Coucy, tombe un jour à l’improviste sur les Navarrais de Vailly et de Roucy qui avaient attaqué près de Craonne[143] en Laonnois le seigneur de Pinon[144], banneret du Vermandois et les met en déroute. P. 137 à 141, 355.
[142] Aisne, arr. Laon, c. Marle.
[143] Aisne, arr. Laon.
[144] Aisne, arr. Laon, c. Anizy-le-Château.
Le siége de Saint-Valery dure depuis le commencement d’août 1358 jusqu’au carême de 1359[145]; les assiégés, réduits à la famine par un étroit blocus, se rendent à Robert de Fiennes, connétable de France et au comte de Saint-Pol, à la condition d’avoir la liberté et la vie sauves. Trois jours après avoir quitté Saint-Valery et rendu la place aux Français, Guillaume Bonnemare et Jean de Segur rencontrent en chemin Philippe de Navarre, le jeune comte de Harcourt et Jean de Picquigny qui accouraient à leur secours avec une armée de trois mille combattants rassemblés à Mantes et à Meulan. P. 141 à 144, 355 à 357.
[145] D’après Froissart, dont le récit a été adopté par tous les historiens (Secousse, _Hist. de Charles le Mauvais_, p. 361 à 367; Anselme, t. VI, p. 166; Sismondi, t. X, p. 546 et 547; H. Martin, t. V (1839), p. 573; Garnier, _Bibl. de l’École des Chartes_, t. XIII, p. 32 et 33), Robert, sire de Fiennes, connétable de France et le comte de Saint-Pol auraient tenu siége devant Saint-Valery depuis le mois d’août 1358 jusqu’au carême (mars-avril) 1359. Ce siége de sept mois n’est qu’une fable qui ne résiste pas à l’examen des actes du temps. Saint-Valery ne devait pas être investi par les Français dès le mois d’août 1358, puisque, vers le 25 décembre de cette année, on faisait à Abbeville une garde très-sévère «... pour garder le pas de la revière de Somme _au lés devers Saint Valery_....» JJ90, nº 213.--Quant à la présence du connétable de France à ce siége, les actes établissent que Robert, sire de Fiennes, dit Moreau, était à Paris en août (JJ86, nº 334), en octobre (JJ87, nº 99), à Crécy-en-Brie en novembre (JJ231, nº 14), à Paris le 6 décembre (JJ90, nº 171; JJ86, nº 587), à Saint-Quentin le 22 décembre (JJ89, nº 436) 1358; à Tournay où il réprima une émeute le 4 janvier (JJ88, nºs 57, 92), à Arras le 27 février (JJ90, nº 393), enfin à Saint-Omer le 15 mars (JJ90, nº 417) 1359. D’ailleurs, c’est seulement le 6 décembre 1358 que le sire de Fiennes avait été nommé lieutenant du roi et du régent en Picardie, Vermandois et Beauvaisis (JJ90, nº 171).--Quant à Gui de Châtillon, comte de Saint-Pol, nommé le 24 août 1358 lieutenant du roi et du régent ès parties de Picardie et de Beauvaisis (JJ90, nº 46), il était à Amiens le 21 septembre (JJ90, nº 99), le 2 octobre (JJ90, nº 66), le 3 octobre (JJ90, nº 46), le 10 novembre (JJ90, nº 169), à Arras le 23 novembre (JJ90, nº 167), enfin à Saint-Pol le 28 décembre (JJ90, nº 498) 1358.--Nous avons découvert trois actes, émanés de Robert, sire de Fiennes, connétable de France, lieutenant du roi et du régent ès parties de Picardie, de Vermandois et de Beauvaisis, datés «en l’ost _devant Saint-Valery_» le 1er (JJ88, nº 110), le 10 (JJ90, nº 179) et le 17 (JJ90, nº 311) avril 1359. Un autre acte du sire de Fiennes est daté de Ham en Vermandois le 29 avril 1359 (JJ90, nº 120). Du rapprochement de tous ces faits on peut conclure avec certitude que Saint-Valery fut assiégé par les Français et évacué par les Anglo-navarrais entre le 15 mars et le 29 avril 1359.
Le connétable de France et le comte de Saint-Pol, apprenant que les Navarrais ne sont qu’à trois lieues de Saint-Valery, se mettent en devoir de les poursuivre. Philippe de Navarre et ses gens battent en retraite, passent la Somme et vont s’enfermer dans le château de Long[146] en Ponthieu; ils sont serrés de près par leurs adversaires qui viennent camper le soir même devant cette forteresse. Les Navarrais, craignant de manquer de vivres, profitent du sommeil des Français pour quitter précipitamment Long vers minuit et chevaucher dans la direction de Péronne sous la conduite de Jean de Picquigny qui connaît le pays. P. 144 à 146, 357 à 359.
[146] Somme, arr. Abbeville, c. Ailly-le-Haut-Clocher, sur la rive droite de la Somme, entre Abbeville et Amiens. Avant de tenir garnison à Creil, Jean de Picquigny s’était emparé du château de Long et l’avait occupé quelque temps. En mai 1360, Charles régent accorda des lettres de rémission à Thomas du Pont de Remi, curé de Rivières au diocèse d’Amiens (auj. hameau de Longpré-Les-Corps-Saints, Somme, arr. Abbeville, c. Hallencourt), qui avait servi Jean de Picquigny comme chapelain de l’hôpital de Long. JJ90, nº 554.
Arrivés à Thorigny[147], petit village situé sur une hauteur au milieu de la plaine entre Saint-Quentin et Péronne, Philippe de Navarre et Jean de Picquigny, qui ne peuvent aller plus loin à cause de la fatigue de leurs chevaux, trouvant la position favorable pour en venir aux mains avec l’ennemi, s’y établissent et se rangent en bon ordre comme pour livrer bataille; ils ne sont rejoints qu’assez tard dans l’après-midi par les Français qui, épuisés eux-mêmes par une longue marche, n’osent attaquer des gens si bien préparés à les recevoir. P. 146 à 149, 359 à 362.
[147] Auj. hameau de 76 hab. de la commune du Haucourt, Aisne, arr. Saint-Quentin, c. le Catelet, un peu au nord de Saint-Quentin.
Les Navarrais décampent pendant la nuit, passent la Somme en face de Bertaucourt[148] et longent les bois de Bohain[149] pour gagner la forteresse de Vailly[150] occupée par des gens d’armes de leur parti. Les Français, qui ne s’aperçoivent de ce mouvement qu’au lever du jour, vont pour passer la Somme à deux lieues de là au pont de Saint-Quentin, afin de prendre les devants sur l’ennemi en marchant à la traverse et de l’attendre au passage du côté de Lience[151]; mais les bourgeois de Saint-Quentin refusent obstinément de leur ouvrir les portes de leur ville. Le connétable de France et le comte de Saint-Pol, furieux d’avoir laissé échapper leurs adversaires et désespérant de les rejoindre, licencient leur armée, tandis que Philippe de Navarre et Jean de Picquigny, après avoir passé l’Oise à gué et s’être rafraîchis à Vailly, reprennent le chemin de la Normandie[152]. P. 149 à 152, 362, 363.
[148] Auj. hameau de 643 hab. de la commune de Pontru, Aisne, arr. Saint-Quentin, c. Vermand, à la source de l’Omignon, affluent de la rive droite de la Somme et un peu à l’ouest de Fonsomme où cette dernière rivière prend sa source.
[149] Bohain-en-Vermandois, Aisne, arr. Saint-Quentin.
[150] Vailly-sur-Aisne, Aisne, arr. Soissons.
[151] Auj. Notre-Dame-de-Liesse, Aisne, arr. Laon, c. Sissonne, un peu au nord-est de Laon. _Lience_, du latin _Lientia_, est l’ancienne et bonne forme de ce nom de lieu; _Liesse_ n’est qu’une corruption amenée par une certaine similitude de _Lience_ avec _liesse_ (lætitia, joie) et consacrée à la longue par la piété plus fervente que soucieuse de l’étymologie des nombreux pèlerins qui depuis le quinzième siècle ont fréquenté ce célèbre sanctuaire. La forme _Leesse_, _Liesse_, apparaît pour la première fois dans un texte de 1411. Matton, _Dictionnaire topographique de l’Aisne_, Paris, 1871, in-4º, p. 151.
[152] Froissart dit (p. 144, 147) que Robert Knolles faisait partie de cette expédition; c’est une erreur que notre chroniqueur a corrigée dans le manuscrit d’Amiens ou seconde rédaction. La chevauchée de Philippe de Navarre en Picardie et en Vermandois eut lieu dans la seconde quinzaine d’avril; or, Robert Knolles, qui, comme nous l’avons vu, avait pris Auxerre le dimanche 10 mars 1359, resta dans sa nouvelle conquête tout le mois d’avril suivant (_Gr. Chron._, t. VI, p. 150) et ne quitta l’Auxerrois pour retourner à Châteauneuf-sur-Loire que le dernier jour d’avril ou dans les deux premiers jours de mai (_Ibid._, p. 151).
Pierre Audley, capitaine de Beaufort pour le duc de Lancastre et maître de cinq ou six forteresses des environs, essaye de s’emparer par surprise de Châlons-sur-Marne; à la faveur d’une attaque de nuit, il parvient à occuper l’abbaye de Saint-Pierre et la partie de cette ville située sur la rive gauche de la Marne; mais il est repoussé, à l’assaut du pont qui réunit les deux rives du fleuve, par les bourgeois auxquels Eudes, sire de Grancey, prévenu à temps de la chevauchée des Anglais, amène pendant le combat un renfort de soixante lances. P. 152 à 157, 363 à 366.
Les Navarrais de Vailly et de Roucy se rendent maîtres de Sissonne[153] dont la garnison, sous les ordres d’un Allemand, originaire de Cologne, nommé Frank Hennequin, se signale par ses cruautés aussi bien que par sa rapacité. Un jour, les comtes de Roucy et de Porcien, à la tête de cent lances dont quarante avaient été fournies par la cité de Laon, attaquent Frank Hennequin; ils sont défaits par la faute des bourgeois de Laon qui lâchent pied au milieu de l’action. Le comte de Porcien est grièvement blessé ainsi que le comte de Roucy, qui, fait prisonnier une seconde fois et livré à Rabigot de Dury et à Robin l’Escot, est enfermé dans son propre château[154]. P. 157, 158, 366 à 368.
[153] Aisne, arr. Laon. Jean le Bel (_Chroniques_, t. II, p. 238, 239), que suit ici Froissart, dit que Sissonne fut pris peu après Pâques (21 avril) 1359. Par acte daté du Louvre en octobre 1359, Charles, régent, accorda des lettres de rémission aux habitants _de la paroisse de Pourvais et du secours, c’est assavoir Pourvais_ (Prouvais, Aisne, arr. Laon, c. Neufchâtel) et _Pourviser_ (Proviseux-et-Plesnoy, Aisne, arr. Laon, c. Neufchâtel), qui s’étaient rançonnés à 6 tonneaux d’avoine et à 4 ânées de bled aux ennemis des forteresses de Sissonne et de Roucy. JJ90, nº 316.
[154] Jean le Bel, à qui Froissart emprunte ces détails, ajoute: «Encores y estoit il (Robert II, comte de Roucy), _quant cil escript fut fait, l’an LIX ou moys de may_.» _Chroniques_, t. II, p. 239.--D’après la chronique inédite de Jean de Noyal (Aisne, arr. Vervins, c. Guise), abbé de Saint-Vincent de Laon (Bibl. nat., dép. des mss., fonds français, nº 10 138, fº 170 vº), ce combat fut livré entre _Sevigny_ (auj. Sevigny-Waleppe, Ardennes, arr. Rethel, c. Château-Porcien, au nord-est de Roucy) et _la Val le Roy_ (abbaye marquée sur la carte de Cassini entre Sevigny-Waleppe au nord et Saint-Quentin-le-Petit au sud).
Pendant ce temps, Eustache d’Auberchicourt étend sa domination au pays de Brie et de Champagne, sur les deux rives de la Seine et de la Marne; il tient à ses gages bien mille combattants, occupe dix ou douze forteresses et rançonne tout le pays compris entre Troyes et Provins, Château-Thierry et Châlons-sur-Marne. Eustache s’est épris d’une dame de la plus haute naissance, qui devint bientôt sa femme[155], Isabelle de Juliers, nièce de la reine d’Angleterre et veuve du comte de Kent. Émerveillée des exploits de ce chevalier, cette princesse lui envoie des haquenées, des coursiers et lui adresse des lettres d’amour qui redoublent l’ardeur d’Eustache pour les belles entreprises en même temps que sa passion pour une si noble dame. P. 158 à 160, 368, 369.
[155] Le mariage fut célébré à Wingham, dans le comté de Kent, le 29 septembre 1360.
Après la reddition de Saint-Valery, le régent, duc de Normandie, vient avec deux mille lances assiéger Melun[156], où trois reines font alors leur résidence.--Noms des principaux chevaliers de l’armée du régent.--Le roi de Navarre, qui se tient à Vernon, Philippe de Navarre, qui occupe Mantes et Meulan, mandent à leur secours les garnisons navarraises de Creil, de la Hérelle, de Clermont, Eustache d’Auberchicourt et Pierre Audley, afin de forcer les Français à lever le siége de Melun.--Sur ces entrefaites, des négociations interviennent entre les deux rois, qui concluent un traité de paix[157] stipulant une amnistie complète pour trois cents chevaliers ou écuyers complices du roi de Navarre. Fidèle à l’alliance d’Édouard III, Philippe de Navarre refuse de ratifier ce traité et se retire auprès du capitaine de Saint-Sauveur-le-Vicomte[158] pour le roi d’Angleterre.--Le roi de Navarre est confirmé dans la possession de Mantes et de Meulan.--Le jeune comte de Harcourt se réconcilie avec le régent et se marie à une fille du duc de Bourbon, sœur de la duchesse de Normandie[159].--Les Français lèvent le siége de Melun, dont le traité leur assure la possession. P. 160 à 163, 359 à 371.
[156] Froissart dit (p. 160 et 161) que le duc de Normandie ne vint pas en personne au siége de Melun, et il ajoute que les deux capitaines du château pour le roi de Navarre étaient James Pipes et Jean Carbonnel. Ces deux erreurs ont été corrigées dans les manuscrits A 8, 9, 15 à 17, qui contiennent l’interpolation relative à Pepin des Essarts (p. 370). La présence du régent au siége de Melun est attestée par un grand nombre d’actes, datés de cette ville, qui contiennent la formule: _par monseigneur le regent_, actes rendus le 19 juin (JJ90, nº 187), le 23 juin (JJ90, nº 199), le 26 juin (JJ87, nº 351), _en nostre host de Melun_ au mois de juillet (JJ90, nº 374), le 26 juillet (JJ90, nº 219) 1359. D’un autre côté, Martin Henriquez et le Bascon de Mareuil sont mentionnés comme capitaines de Melun pour le roi de Navarre dans des lettres de rémission accordées par le régent en décembre 1358 au capitaine et aux habitants de la Ferté-Alais (Seine-et-Oise, arr. Étampes), qui s’étaient rançonnés aux Navarrais de Melun moyennant 500 deniers d’or au mouton, 50 queues de vin et 50 queues d’avoine, d’orge ou de froment (JJ86, nº 505). Le siége de Melun, qui dura depuis le 18 juin jusqu’au mercredi 31 juillet 1359, nécessita un grand déploiement d’artillerie. Dès le 17 juin, l’Hermite de Bachevilier, capitaine de Saint-Maur et de la Queue-en-Brie, donnait quittance à Jean de Lyons de 20 000 carreaux, de 10 000 viretons, de 18 falots, de 600 tourteaux et de _deux grans canons garniz de poudre et de charbon et de plommées_ (Bibl. nat., Titres scellés, vol. IX, fº 483; _Bibl. de l’École des Chartes_, t. VI, p. 52). Du Guesclin était au siége de Melun (JJ87, nºs 349, 350), où il se retrouva en face du Bascon de Mareuil, qui lui avait donné une si chaude alerte en attaquant de nuit Pontorson le 17 février 1358 (JJ87, nº 90). C’est alors aussi que la dame d’Andrezel refusa de sauter par-dessus un bâton malgré l’invitation de son mari. _Ménagier de Paris_, éd. Pichon, t. I, p. 148 à 153.
[157] Ce traité de paix fut conclu, non à Vernon, comme le dit Froissart par erreur (p. 162, 371), mais à Pontoise le mercredi 21 août 1358. _Grandes Chroniques_, t. VI, p. 155 à 160; Secousse, _Preuves_, p. 154 à 159.
[158] Froissart commet une erreur en appelant ce capitaine Thomas d’Agworth (p. 163, 371); c’est Thomas de Holland, qui avait été nommé capitaine de Saint-Sauveur dès le 10 octobre 1358, et qui remplit ces fonctions jusqu’à la donation de cette seigneurie faite par Édouard à Jean Chandos entre le 8 mai et le 24 octobre 1360. Delisle, _Hist. de Saint-Sauveur_, p. 112, 113.
[159] Le mariage de Jean, VI du nom, comte de Harcourt, auquel Froissart (p. 63) donne à tort le prénom de _Guillaume_, avec Catherine de Bourbon, sœur de Jeanne de Bourbon, duchesse de Normandie, fut célébré au Louvre le lundi 14 octobre 1359. _Grandes Chroniques_, t. VI, p. 164.
CHAPITRE LXXXII.
EXPIRATION DE LA TRÊVE DE BORDEAUX; REPRISE DES HOSTILITÉS ET DE LA GUERRE OUVERTE ENTRE LA FRANCE ET L’ANGLETERRE (1359, 21 AVRIL-OCTOBRE). PRISE DU CHATEAU DE HANS ET DÉFAITE D’EUSTACHE D’AUBERCHICOURT PRÈS DE NOGENT-SUR-SEINE.--ACHAT ET RASEMENT DU FORT DE MAUCONSEIL PAR LES BOURGEOIS DE NOYON.--ÉMEUTE A TROYES ET MASSACRE DE JEAN DE SEGUR.--RUPTURE DES NÉGOCIATIONS ENTRE LA FRANCE ET L’ANGLETERRE.--REDDITION DE ROUCY A L’ARCHEVÊQUE DE REIMS.--OCCUPATION D’ATTIGNY PAR EUSTACHE D’AUBERCHICOURT.--PRISE ET PILLAGE DE BAR-SUR-SEINE PAR BROCARD DE FÉNÉTRANGE.--CHEVAUCHÉE DE ROBERT KOLLES EN AUVERGNE[160] (§§ 441 à 452).
[160] Cf. Jean le Bel, _Chroniques_, t. II, p. 239 à 246.
Malgré la paix de Pontoise, la guerre ne cesse pas en France parce que, la trêve avec l’Angleterre venant d’expirer[161], les gens d’armes qui avant la conclusion de cette paix guerroyaient sous le couvert du roi de Navarre continuent de guerroyer au nom et pour le compte du roi d’Angleterre.--L’évêque de Troyes[162], les comtes de Vaudemont, de Joigny et Jean de Châlon rassemblent une troupe de mille lances et de quinze cents brigands. Aidés d’un chevalier lorrain nommé Brocard de Fénétrange que le régent prend à sa solde, ils assiégent et emportent au troisième assaut la forteresse de Hans[163] en Champagne, occupée depuis un an et demi et dont ils passent la garnison par les armes. P. 163 à 165, 372.
[161] Cette trêve, conclue le 23 mars 1357, prorogée pour deux ans à partir du jour de Pâques (9 avril) suivant, expira sans doute à Pâques 21 avril 1359. Rymer, vol. III, p. 348 à 351.
[162] Henri II de Poitiers (1354-25 août 1370).
[163] Marne, arr., et c. Sainte-Menehould. Jean le Bel, dont la Chronique est la source où Froissart a puisé ces détails, dit que le château de Hans fut pris vers la Saint-Jean (24 juin) 1359, et que le capitaine nommé Jacques Senak offrit 16 000 écus pour sa rançon. _Chron._, t. II, p. 240.
La veille de la fête Saint-Jean-Baptiste[164] 1359, l’évêque de Troyes et ses compagnons d’armes battent Eustache d’Auberchicourt près de Nogent-sur-Seine. Eustache d’Auberchicourt reste au pouvoir des vainqueurs ainsi que Jean de Paris et Martin d’Espagne faits chevaliers le matin de la bataille. Courageux de Mauny, cousin d’Eustache d’Auberchicourt, fait aussi chevalier et laissé pour mort sur le champ de bataille, se traîne jusqu’à la forteresse de Nogent dont Jean de Segur est capitaine. A la nouvelle de la défaite de leur chef, les garnisons de Pont-sur-Seine[165], de Torcy[166], de Saponay[167], d’Arcis, de Méry[168], de Plancy[169] évacuent ces places. Seuls, Pierre Audley, Jean de Segur et Albrecht se maintiennent dans les forts qu’ils occupent, le premier à Beaufort, le second à [Pont[170]], le troisième à Gyé-sur-Seine[171]. P. 165 à 175, 372 à 377.
[164] La veille de la fête Saint-Jean-Baptiste tomba, en 1359, le dimanche 23 juin. Jean le Bel donne une date moins précise; il dit seulement que la défaite d’Eustache eut lieu dans la même semaine que la prise de Hans (_Ibid._, p. 240, 241). On trouve des détails fort curieux sur le combat de Nogent-sur-Seine dans une donation, en date du 13 juin 1363, d’une maison sise à Laon, à François d’Aunoy, huissier du Parlement (JJ92, nº 255, fº 76 vº). A la suite de cette affaire, Robert, sire de Fiennes, connétable de France, qui était au siége de Melun, se rendit à Troyes, où il accorda, le 11 juillet 1359, des lettres de rémission à Pierre de la Capelle, maire de Hesdin (JJ90, nº 328).
[165] Pont-sur-Seine ou Pont-le-Roi, Aube, arr. et c. Nogent-sur-Seine.
[166] Torcy-le-Grand, Aube, arr. et c. Arcis-sur-Aube.
[167] Aisne, arr. Château-Thierry, c. Fère-en-Tardenois.
[168] Méry-sur-Seine, Aube, arr. Arcis-sur-Aube.
[169] Aube, arr. Arcis-sur-Aube, c. Méry-sur-Seine.
[170] Jean de Segur n’était pas capitaine de Nogent, comme Froissart le dit par erreur (p. 174), mais de Pont-sur-Seine. JJ90, nºs 521, 630.
[171] Aube, arr. Bar-sur-Seine, c. Mussy-sur-Seine.
Jean de Picquigny meurt[172] après avoir étranglé son chambellan dans un accès de rage; un chevalier de sa suite nommé Luc de Béthisy a comme son maître une fin tragique.--Autant en advient à un soudard de la bande d’Albrecht, qui, ayant un jour pillé l’église de Rosnay, frappé le prêtre à l’autel et jeté par terre le vin consacré, est étranglé par son cheval pris soudain d’un accès de rage et réduit en poudre[173]. P. 175, 176, 377 à 379.
[172] Jean de Picquigny mourut en mai ou juin 1359, car _à la fin d’avril_ il prenait part à la chevauchée de Philippe de Navarre à travers la Picardie et le Vermandois; d’un autre côté, il est mentionné comme mort dans des lettres de rémission datées de Melun et accordées en _juillet_ 1359 par le régent à messire Henri le Vasseur, curé de Fluy (Somme, arr. Amiens, c. Molliens-Vidame). JJ90, nº 214.--Froissart dit (p. 175) que Jean de Picquigny trépassa au château de la Hérelle; mais on voit par des lettres de rémission octroyées en mai 1360 a Thomas du Pont de Remi, curé de Rivières, qui avait séjourné avec le dit Jean à Long, puis à Creil, que ce seigneur mourut à Évreux «.... et depuis alla avec le dit chevalier _à Évreux où il demoura en sa compaignie jusques à tant que il trespassa_....» JJ90, nº 554.
[173] Froissart a emprunté cette légende, comme celle de la mort de Jean de Picquigny, à Jean le Bel. Cf. _Chron._, t. II, p. 241, 242.
Le château de Mauconseil est racheté au prix de douze mille moutons et rasé par les bourgeois de Noyon[174]; les gens d’armes qui occupaient cette forteresse se retirent à Creil, à Clermont, à la Hérelle, à Vailly, à Pierrepont, à Roucy et à Sissonne. P. 176, 379.
[174] Le château de Mauconseil fut racheté et rasé par les bourgeois de Noyon, dans les premiers mois de 1359. Cf. _Cont. de G. de Nangis_, éd. Geraud, t. II, p. 283.
Jean de Segur, étant venu un jour à Troyes traiter de la vente du château de [Pont-sur-Seine][175], d’où il a mis à rançon pendant si longtemps le pays environnant, est massacré dans l’hôtel même de l’évêque, où il est descendu, par la population indignée. P. 177, 178, 379, 380.
[175] Froissart répète ici (p. 177) l’erreur qu’il avait déjà commise plus haut, en disant que Jean de Segur était capitaine de Nogent-sur-Seine: il commet une seconde erreur en rapportant à l’année 1359 le massacre de ce chef de Compagnies, qui eut lieu le samedi 4 avril 1360. Par acte daté de Paris en avril 1360, Charles régent accorda des lettres de rémission à ses amés les bourgeois et habitants de Troyes en Champagne «.... Comme, le samedi veille de la Resurrection Nostre Seigneur derrain passée (samedi 4 avril 1360), Jehan de Segure, nagaires capitaine de Pons sur Saine, ennemi et malveillant du royaume, de la couronne de France, de monseigneur et de nous, feust alez, emprès la ditte ville de Troies et eust fait assavoir à nostre amé et feal conseillier l’evesque de Troies (Henri de Poitiers), capitaine de la ditte ville de par monseigneur et nous, que il avoit grant volenté de parler à lui et de estre et devenir bon François et de lui exposer et dire plusieurs choses honorables et proufitables pour monseigneur, nous et le dit pais; lequel capitaine envoya le maistre de son hostel querir aus champs le dit Segure et l’amena en son hostel où il disnoit, senz le faire assavoir au conseil de la ville ne aus diz habitanz, ne la cause pour quoy il estoit venuz. Lequel Jehan de Segure parla au dit capitaine moult longuement après disner et s’offry à estre bon François, si comme on dit, et fu veu publiquement au dit hostel. Et si tost comme il fu venu à la cognoissance du menu commun de la ditte ville, tant ceulx qui estoient venuz du plat pays comme autres, qui bien le cognoissoient et que il avoit desers, il furent moult esmeuz. Et ceulx qui avoient la garde des portes pour la journée les firent fermer par telle manière que le dit capitaine, quant il senty l’effroy, ne le pot mettre hors de la ditte ville, mais escouvint qu’il le ramenast en son hostel, où il le cuida sauver pour ce qu’il estoit là venuz à sa seurté et à son sauf conduit. Et illeuc s’asembla si grant multitude de genz armez que la ditte maison fu environnée de toutes pars. Et crioient touz à haute voys les paroles qui s’ensuivent ou semblables: «Où est li lerres, traitres du roy nostre sire et de monseigneur le regent, qui a le pays ars et gasté, ravies noz fames et filles et ycelles violées et a tant de peuple mis à mort que ce est senz nombre? Il convient qu’il muire; et vous mesmes morrez, se vous ne nous le rendez.» Après lesquelles paroles, pour ce que le dit capitaine ne leur vouloit rendre, il rompirent les huis du dit hostel et entrèrent dedens. Finablement, le dit Jehan de Segure, cuidant eschiver les perilz de la mort, sailly par une fenestre dehors enmy la voye, et illeuc fu tantost tuez et mis à mort par le dit commun. Et aussi fu mis à mort en l’ostel du dit capitaine, l’un des varlez du dit Segure, qui estoit portier de la ditte forteresse de Pons, si comme on dit, et avoit touz jours esté anglois et traitres de la couronne de France et nez de la ville d’Evreux. Et un autre varlet du dit Segure fu pris par ceulx qui faisoient la garde et depuis par nostre justice executez pour ses demerites....» JJ90, nº 521. On voit par d’autres lettres de rémission, en date du 10 juillet 1360, que Jean Bonnet, de Troyes, Étienne et Thibaud de Mesnil-Lettre frères, écuyers, avaient été les principaux chefs de ce mouvement populaire (JJ90, nº 630). A la requête de l’évêque de Troyes, le régent nomma des commissaires pour juger les coupables; on imposa des amendes à ceux qui pouvaient les payer; les autres furent condamnés au dernier supplice. JJ89, nºs 413, 414.
A l’expiration de la trêve entre la France et l’Angleterre, le roi Jean et Jacques de Bourbon, d’une part, Édouard III et le prince de Galles, d’autre part, avaient conclu à Londres un traité de paix dont Arnoul d’Audrehem, maréchal de France, et le comte de Tancarville furent chargés de porter le texte sur le continent[176]; mais les trois États, convoqués à Paris par le régent, trouvent ce traité trop onéreux et refusent de le ratifier, au grand mécontentement des deux rois et surtout d’Édouard, qui fait dès lors de grands préparatifs pour recommencer la guerre contre la France. P. 178 à 181, 380 à 382.
[176] M. Lecointre-Dupont a retrouvé chez un parcheminier de Poitiers et publié le projet complet de ce traité, daté de Londres, le 24 mars 1359; ce projet assurait au roi d’Angleterre la possession de la Normandie, de la Touraine, du Maine, de l’Anjou, du Ponthieu et de Boulogne, la suzeraineté de la Bretagne, sans compter une rançon de quatre millions d’écus d’or, c’est-à-dire un million de plus que ne portera le traité de Brétigny. (_Revue anglo-française_, t. I, p. 388 à 405.)
Jean de Craon, archevêque de Reims, aidé du comte de Porcien et d’un certain nombre de gens d’armes tant de l’évêché de Laon que du comté de Rethel, met le siége devant le château de Roucy, dont le capitaine Frank Hennequin[177] se rend après une résistance de trois semaines à condition que la garnison aura la liberté et la vie sauves, ce qui n’empêche pas la plus grande partie de cette garnison d’être massacrée par les gens d’armes de Reims et des environs; Hennequin lui-même n’est arraché qu’avec peine à leur fureur. P. 181, 182, 382, 383.
[177] Jean le Bel, qui a fourni à Froissart ce récit de la reprise de Roucy par les Français (_Chron._, t. II, p. 242, 243), dit que Frank Hennequin était «un povre garchon d’Alemaigne». On trouvera des détails curieux sur l’occupation de Roucy par les Compagnies dans JJ88, nº 112. D’après la chronique de Jean de Noyal, abbé de Saint-Vincent de Laon (Bibl. nat., dép. des mss., fonds français, nº 10138, fº 170), Frank Hennequin était capitaine de Sissonne.
Après la reddition de Roucy aux Français, Pierre Audley meurt au château de Beaufort. Restées sans chef, les garnisons anglaises de Champagne se cotisent pour payer la rançon d’Eustache d’Auberchicourt, taxée à vingt-deux mille francs, et livrent en outre le château de Conflans[178]. A peine Eustache est-il mis en liberté qu’il s’empare de la forteresse d’Attigny[179] dans le comté de Rethel d’où il fait des incursions, d’une part, jusqu’à Château-Thierry et la Ferté-Milon[180], de l’autre, jusqu’à Mézières, Donchery[181] et au Chesne-Populeux[182]; en même temps, ses gens d’armes prennent et pillent les environs de Reims, Épernay, Dammarie[183], Craonne[184] et la grosse ville de Vertus[185]. P. 182 à 184, 383, 384.
[178] Maison forte située sur le territoire de Villeseneux, Marne, arr. Châlons-sur-Marne, c. Vertus, et encore marquée sur la carte de Cassini (communication de M. Auguste Longnon).
[179] Ardennes, arr. Vouziers.
[180] Aisne, arr. Château-Thierry, c. Neuilly-Saint-Front.
[181] Ardennes, arr. et c. Sedan.
[182] Le Chesne, Ardennes, arr. Vouziers.
[183] Meuse, arr. Bar-le-Duc, c. Montiers-sur-Saulx.
[184] Aisne, arr. Laon.
[185] Marne, arr. Châlons-sur-Marne.
Brocard de Fénétrange, furieux contre le régent qui refuse de lui payer trente mille francs dus pour ses gages et ceux de ses gens d’armes, met à sac Bar-sur-Seine, ravage la Champagne[186] et ne rentre dans son pays de Lorraine qu’après avoir obtenu satisfaction. P. 184, 185, 384 à 386.
[186] Une charte du mois d’août 1359 mentionne les exactions de Brocard de Fénétrange et de ses gens d’armes à Vassy. Par acte daté de Paris en août 1359, en présence du seigneur de Hangest, Charles régent transporta dans le ressort de la prévôté de Bar-sur-Aube les religieux, abbé et couvent de Montiérender (Haute-Marne, arr. Vassy) au bailliage de Chaumont, auparavant placés dans le ressort des prévôtés de Vassy, de Rosnay et de Chaumont «verumptamen ad presens villa de Ronneyo (Rosnay-l’Hôpital, Aube, arr. Bar-sur-Aube, c. Brienne), per inimicos destructa, penitus inhabitabilis est effecta. _Villa vero de Waiseyo_ (Vassy) _tradita est Brocardo de Fenestrangiis, militi_, cujus gentes, pretextu dicte tradicionis, nedum superioratum vel ressortum et gardiam predictas, verum eciam juridicionem domanariam dictorum religiosorum usurpare et exercere et omnes redditus eorumdem religiosorum percipere et levare nituntur et de facto usurpant et levant, ipsosque religiosos et eorum subditos taliter oppresserunt et predati fuerunt eorum bona quod dicti religiosi dictum suum monasterium, et eorum subditi terram suam, terrore mortis reliquerunt, dampna et oppressiones hujus modi sustinere nequentes, ut dicunt....» JJ90, nº 229.
Au mois d’août 1359[187], Robert Knolles, à la tête de trois mille combattants, remonte la Loire, entre en Berry et ravage l’Auvergne, puis il rebrousse chemin devant les seigneurs de cette province, qui ont rassemblé six mille hommes pour lui livrer bataille et se dirige vers Limoges. P. 185 à 190, 385 à 390.
[187] Robert Knolles quitta Auxerre le dernier jour d’avril 1359 pour retourner à Châteauneuf-sur-Loire; le jeudi 2 mai il prit Châtillon-sur-Loing (_Gr. Chron._, t. VI, p. 151). La chevauchée du célèbre partisan en Auvergne doit sans doute être placée après son retour à Château-neuf-sur-Loire; les Anglais avaient déjà fait invasion dans cette province à la date du 29 juin (Ménard, _Hist. de Nismes_, t. II, _Preuves_, p. 190). Nous voyons, par un mandement de Jean, comte de Poitiers et de Mâcon, au bailli d’Auvergne, en date du 20 novembre 1359, que les habitants de Riom dépensèrent 736 écus d’or et mirent sur pied 30 hommes d’armes «.... en ceste presente année, quant les ennemis du royaume furent entrés _dans le pais d’Auvergne_,... chusques à tant que les dis ennemis vuydarent le dit pais....» Bibl. nat., dép. des mss., Quittances, t. XI, nº 894.
CHAPITRE LXXXIII.
1359, OCTOBRE. CHEVAUCHÉE DU DUC DE LANCASTRE EN ARTOIS ET EN PICARDIE.--1359, NOVEMBRE-1360, AVRIL. EXPÉDITION D’ÉDOUARD III EN CHAMPAGNE, EN BOURGOGNE ET DANS L’ILE-DE-FRANCE[188] (§§ 453 à 473).
[188] Cf. Jean le Bel, _Chroniques_, t. II, chap. CIV à CVIII, p. 245 à 268.
Édouard III fait de grands préparatifs pour envahir la France[189]. A cette nouvelle, beaucoup de chevaliers étrangers s’assemblent à Calais pour faire partie de l’expédition. P. 190, 191, 390, 391.
[189] La trêve conclue à Bordeaux le 23 mars 1357 entre les rois de France et d’Angleterre avait pris fin en avril 1359, et toutes les négociations entamées en vue de rétablir la paix étaient restées sans résultat. Aussi, dès le 4 août 1359, Édouard III, par divers mandements adressés de Westminster dans les divers comtés et vicomtés de son royaume, donnait l’ordre de réunir à Sandwich avant la fête de l’Assomption (15 août 1359) 910 archers à cheval choisis en vue de son prochain passage en France (Rymer, vol. III, p. 440 et 441); le 12 août, il lançait une déclaration de guerre à son adversaire de France sous forme de lettre adressée à l’archevêque de Canterbury, primat d’Angleterre, pour lui demander des prières: de rege super tractatibus pro pace deluso inaniter, de guerra resumpta et de orando (Rymer, vol. III, p. 442). Ce fut cette rupture des négociations avec l’Angleterre qui détermina surtout le régent à traiter avec le roi de Navarre et à signer le 21 août 1359 la paix de Pontoise.
Le duc de Lancastre débarque à Calais vers la Saint-Remi (1er octobre); il est envoyé en avant par le roi d’Angleterre afin de donner de l’occupation aux gens d’armes étrangers rassemblés à Calais et surtout pour leur faire vider cette ville qu’ils encombrent. Le duc de Lancastre se met à la tête de ces auxiliaires et entreprend une chevauchée à travers l’Artois; il passe devant Saint-Omer, devant Béthune et occupe l’abbaye du Mont-Saint-Éloy[190]. P. 191, 192, 391, 392.
[190] Pas-de-Calais, arr. Arras, c. Vimy. Abbaye de l’ordre de Saint-Augustin au diocèse d’Arras, à 9 kil. au nord de cette ville; il reste de cette abbaye, bâtie sur une colline escarpée de 120 mètres, deux tours à six étages qui dominent tout le pays environnant.
Après une halte de quatre jours au Mont-Saint-Éloy, le duc de Lancastre se dirige vers la Picardie du côté de Bapaume et de Péronne. Il ravage toute la vallée de la Somme[191] et met le siége devant Bray-sur-Somme[192]. Les Anglais sont repoussés après un assaut qui dure tout un jour et où les assiégés[193] déploient un grand courage; ils vont traverser la Somme à Cerisy[194] et passent dans ce village le jour de la Toussaint. Le duc de Lancastre reçoit, ce jour même, la nouvelle de l’arrivée à Calais d’Édouard III qui mande à son lieutenant de l’y venir rejoindre; il reprend aussitôt le chemin de cette ville.--Noms des principaux chevaliers de Flandre, du Hainaut, du Hasbaing qui avaient pris part à cette chevauchée. P. 193, 194, 392 à 394.
[191] Le 18 octobre 1359, il y eut une panique à Amiens, où l’on disait que le duc de Lancastre n’était qu’à trois ou quatre lieues de cette ville, dont le régent avait confié la garde à Raoul de Renneval et au sire de Campremy. Par acte daté de Paris en janvier 1360 (n. st.), Charles, régent, accorda des lettres de rémission à ses bien amés Fremin Andeluye, son écuyer d’écurie, Jacques Andeluie, frère de Fremin, son panetier, Fremin Guinaut, Raoul de Fricamps, Guy Pin, Colart du Bosquel, Colart le Rat, Fremin de Prousel, Andrieu du Buscoy et à plusieurs autres, ses bons et loyaux sujets de sa bonne ville d’Amiens, qui avaient mis à mort Pierre Rousseaux soupçonné de trahison «comme nagaires, ou jour Saint Luc (vendredi 18 octobre 1359) darrain passé, eust esté ordené en la ditte ville par le maieur et eschevins d’icelle que aucune personne bourgoise, forain ne habitant, n’issist hors ne autres n’y entrast, _pour cause de ce que le duc de Lancastre et noz ennemis estoient à trois ou quatre lieues près de la ditte ville sur la rivière de Somme_; et avecques ce estoit rapporté et mandé de plusieurs nobles, tant par messire Raoul de Rainneval comme par le seigneur de Campremy, que les dessus diz ennemis avoient intencion d’aler assaillir la ditte ville....» JJ90, nº 405.
[192] Somme, arr. Péronne.
[193] Le régent rend hommage à la belle résistance des habitants de Bray-sur-Somme dans deux chartes que nous sommes heureux de signaler et qui sont de véritables titres de gloire pour cette localité. Par acte daté de Paris en janvier 1360 (n. st.), Charles régent autorise ses bien amés les habitants de Bray sur Somme à convertir leur marais en terre _gaignable_ et _havable_ ou en prés: «comme après ce que le roy d’Engleterre, le prince de Gales et le duc de Lencloistre furent descendus derrain ou royaume à grant quantité de gens, ennemis de nostre dit seigneur, de nous et du dit royaume, pour ycelui grever et dommagier, en eulx traiant ès parties de Picardie, il feust venu à la cognoissance des diz maire, eschevins et communauté que le dit duc de Lencloistre et grant partie de genz du dit roi d’Engleterre en sa compaignie se ordonoient et entendoient à traire vers la ditte ville de Bray et ou pais d’environ. Et pour ce, au plus tost qu’il peurent, se mistrent en arroy et en ordenance et retindrent grant quantité de genz d’armes, arbalestriers et archiers, à leurs gaiges et despenz, pour garder et deffendre la ditte ville et pour resister de tout leur povoir contre la puissance des diz ennemis. _Lequel duc de Lencloistre et ceulx de sa compaignie, venus devant la ditte ville, firent et donnèrent à ycelle et à ceulx qui dedens estoient plusieurs grans griefs et crueulx assaux et envaissemens par plusieurs journées et intervalles. Lesquels maire, eschevins et communauté, à l’aide de Dieu et des dittes gens d’armes, arbalestriers et archiers, obvièrent et resistèrent aus diz ennemis par tele manière que il s’en departirent et alèrent._ Et fu la ditte ville et les bonnes gens qui y estoient garantis pour lors d’estre perilliés, exilliés et gastés par les diz ennemis; mais toutevoies, pour cause des diz assauz et envaissemenz, nonobstant la deffense et resistence des dittes gens d’armes et des diz supplians, yceulx supplians ont esté grandement domagiez en leurs biens par les diz ennemis, tant en la forteresce de leur ville, en leurs molins qui ont estés ars et gastés, comme autrement.» (JJ90, nº 438). Par d’autres lettres de même date que les précédentes, Charles régent amortit en faveur de ses amés les habitants de Bray-sur-Somme 40 livres parisis de rente annuelle et perpétuelle qui doivent être affectées à la fondation d’une chapelle en l’honneur de Dieu, de sa benoite mère et du glorieux confesseur Mgr saint Nicolas, en exécution d’un vœu fait par les dits habitants, lorsque leur ville fut dernièrement assiégée par les Anglais. JJ90, nº 439.
[194] Cerisy-Gailly, Somme, arr. Péronne, c. Bray-sur-Somme.
Ces gens d’armes étrangers rencontrent en chemin, à quatre lieues de Calais, entre cette ville et l’abbaye de Licques[195], Édouard III et le prince de Galles qui s’avancent à la tête d’une puissante armée; ils prient le roi d’Angleterre de les prendre à sa solde. Édouard demande du temps pour réfléchir à leur demande et les invite à se rendre à Calais où il promet de leur transmettre promptement sa réponse. Deux jours après cette entrevue, il leur fait dire par trois de ses chevaliers qu’il n’a pas besoin de leurs services et que d’ailleurs il manque d’argent pour leur payer des gages. La plupart de ces seigneurs étrangers prennent alors le parti de retourner dans leur pays, et l’on prête une petite somme à chacun d’eux pour faciliter son rapatriement. P. 195 à 197, 394 à 397.
[195] Abbaye d’hommes de l’ordre de Prémontré au diocèse de Boulogne. L’abbaye de Licques, dont une partie de l’église et des bâtiments modernes subsiste encore, était située sur le territoire de la commune de ce nom (Pas-de-Calais, arr. Boulogne, c. Guines), à la lisière d’une forêt, à 12 kil. au sud de Guines et à 25 kil. à l’est de Boulogne.
Le roi d’Angleterre avait fait pour cette expédition les plus grands préparatifs. Après avoir fait renfermer à la Tour de Londres le roi de France son prisonnier et le jeune Philippe compagnon de captivité de son père, il avait convoqué à Douvres[196] et appelé sous les armes tous les hommes valides de son royaume depuis vingt ans jusqu’à soixante; et cette immense armée avait débarqué à Calais deux jours avant la Toussaint[197] 1359. P. 197 à 199, 397, 399.
[196] Édouard III ne s’embarqua pas à Dover, mais à Sandwich (petit port du comté de Kent, un peu au nord de Dover et à l’est de Canterbury) où il était dès le 14 octobre et où il resta jusqu’au 28 de ce mois. Rymer, vol. III, p. 451 à 453.
[197] Édouard III débarqua à Calais le mercredi 30 octobre; et comme ce mois a 31 jours, la date donnée par Froissart est parfaitement exacte. _Ibid._, p. 453.
Après avoir séjourné quatre jours à Calais, Édouard se dirige vers l’Artois et la Picardie et va à la rencontre du duc de Lancastre. Voici l’ordre de marche de l’armée anglaise. Cette armée est divisée en trois corps. Le premier corps ou avant-garde est sous les ordres de Jean, comte de March, connétable d’Angleterre; le roi commande en personne le second corps. Après la bataille du roi vient le train composé de six mille chariots tous attelés où sont les moulins à main, les fours à cuire le pain et tout ce qui est nécessaire à la subsistance de l’armée; il ne couvre pas moins de deux lieues de pays et il est précédé de cinq cents sapeurs, armés de pelles et de cognées, qui frayent la voie pour le passage des chariots. Le prince de Galles, qui est à la tête de l’arrière-garde, ferme la marche. Tous ces corps s’avancent en bon ordre; chaque homme d’armes est à son rang, prêt à combattre, si besoin est. L’armée ne laisse pas derrière elle un seul traînard; aussi ne fait-elle pas plus de trois lieues de chemin par jour.--Noms des principaux seigneurs qui font partie de cette expédition.--Les Anglais traversent l’Artois et trouvent ce pays en proie à la famine, car on n’y a rien labouré depuis trois ans, non plus qu’en Vermandois et dans les évêchés de Laon et de Reims; on y serait mort de faim, si l’on n’avait tiré des bleds et des avoines du Hainaut et du Cambrésis. Mais les Anglais ont apporté avec eux toutes leurs provisions, sauf les fourrages et l’avoine. En revanche, ils souffrent beaucoup de l’humidité, car l’automne fut si pluvieux cette année que les vins ne valurent rien. P. 199 à 202, 399 à 402.
L’armée d’Édouard arrive aux environs de Bapaume[198]. Aventure de Galehaut de Ribemont. P. 202 à 210, 402.
[198] Pas-de-Calais, arr. Arras.
Les Anglais occupent Beaumetz[199] et pillent le Cambrésis, malgré les réclamations de Pierre[200] évêque de Cambrai; ils entrent en Thiérache et se logent à l’abbaye de Femi[201] d’où ils font des incursions aux environs de Saint-Quentin. Dans une de ces incursions, Barthélemi de Burghersh fait prisonnier Baudouin d’Annequin[202], capitaine de Saint-Quentin qui avait été déjà pris par le même Barthélemi à la bataille de Poitiers. P. 210 à 211, 402.
[199] Beaumetz-lez-Cambrai, Pas-de-Calais, arr. Arras, c. Bertincourt.
[200] Pierre IV d’André promu en 1347, mort le 13 septembre 1368.
[201] Abbaye de Bénédictins au diocèse de Cambrai. L’emplacement qu’occupait cette abbaye est aujourd’hui compris, en partie du moins, dans le territoire de la commune d’Oisy (Aisne, arr. Vervins, c. Wassigny). Cette abbaye était placée juste au point d’intersection des routes du Nouvion au Cateau et à Cambrai et de Guise à Landrecies, au Quesnoy et à Valenciennes.
[202] Baudouin de Lens, sire d’Annequin (Pas-de-Calais, arr. Béthune, c. Cambrin), institué en 1358 maître des arbalétriers, après la mort de Robert, sire de Houdetot, mena en 1359 cent hommes d’armes en Picardie où il fut établi capitaine du château de Presles avec neuf écuyers (Anselme, t. VIII, p. 28). Le 15 février 1360 (n. st.), Simon de Baigneux, vicomte de Rouen, donna quittance à Jean le Villain de 30 écus d’or pour la dépense de Baudouin d’Annequin, chevalier, maître des arbalétriers, qui était allé par l’ordre du régent abattre la forteresse de Saint-Germain-sous-Cailly (Seine-Inférieure, arr. Rouen, c. Clères). Bibl. nat., dép. des mss., Quittances, t. XI, nº 921.
Le roi d’Angleterre assiége Reims depuis la Saint-André environ[203] (30 novembre 1359) jusqu’à l’entrée du carême[204] (19 février 1360); Édouard est logé à Saint-Basle[205], tandis que le prince de Galles et ses frères campent à Saint-Thierry[206]. Le reste de l’armée anglaise se répand dans les villages des environs de Reims. Cette cité est défendue[207] par Jean de Craon[208] son archevêque, par le comte de Porcien[209], Hugues de Porcien, frère du comte, les seigneurs de la Bove[210], d’Anor[211] et de Lor[212]. Les Anglais font des incursions par tout le comté de Rethel jusqu’à Warcq[213], Mézières, Donchery[214] et Mouzon[215]. P. 211, 212, 403, 404.
[203] Édouard III arriva devant Reims le mercredi 4 décembre 1359. Varin, _Archives administratives de la ville de Reims_, t. III, note 1, d’après les _Mémoires_ de Rogier, fº 109.
[204] Les Anglais levèrent le siége de Reims le dimanche 11 janvier à minuit. V. _Grandes Chroniques_, édit. in-12, t. VI, p. 167; _Mémoires_ de Rogier, fº 109 vº.
[205] Abbaye de Bénédictins au diocèse de Reims, située sur le territoire de la commune de Verzy, Marne, arr. Reims, à 16 kil. au sud-est de cette ville, sur la montagne de Reims, au-dessus de la plaine de Vesle.
[206] Abbaye de Bénédictins au diocèse de Reims, qui a donné son nom à la commune de Saint-Thierry, Marne, arr. Reims, c. Bourgogne, à 8 kil. au nord de Reims. D’après les Grandes Chroniques, le prince de Galles était logé à Villedomange (Marne, arr. Reims, c. Ville-en-Tardenois), à 9 kil. au sud-ouest de Reims; c’étaient les comtes de Richmond et de Northampton qui étaient campés à Saint-Thierry. Le duc de Lancastre était établi à Brimont (Marne, arr. Reims, c. Bourgogne), à 10 kil. au nord de Reims. Enfin le maréchal d’Angleterre et Jean de Beauchamp étaient à Betheny (Marne, arr. et c. Reims), à 4 kil. au nord-est de Reims. _Grandes Chroniques_, t. VI, p. 166 et _Mémoires_ de Rogier, fº 109 vº.
[207] Varin a publié, d’après une pièce conservée aux archives municipales de Reims, la belle lettre adressée par le régent le 26 décembre 1359 aux Rémois, pour les engager à repousser vigoureusement les Anglais qui «se sont venuz logier plus près de la ditte ville qu’il n’ont esté et sont maintenant tous environ ycelle», et leur annoncer qu’il envoie une seconde fois à leur secours le connétable Robert de Fiennes qui était allé une première fois jusqu’à Troyes d’où le régent l’avait rappelé «pour aucunes grans besoignes touchans très grandement l’oneur et l’estat de monseigneur, de nous et du royaume.» _Arch. adm. de Reims_, t. III, p. 156 à 159.
[208] Jean III de Craon, promu en décembre 1355, mort le 26 mars 1373.
[209] Ce n’est pas Jean de Châtillon, comte de Porcien (voy. Anselme, _Hist. généal._, t. VI, p. 111), c’est Gaucher de Châtillon qui était capitaine de Reims dès le mois de mars 1359 (JJ90, nº 85); il occupait encore ce poste pendant le siége de cette ville par les Anglais, et son principal auxiliaire était Gaucher de Lor, comme le prouve la curieuse pièce suivante qui paraît avoir échappé aux recherches de Varin. Par acte daté de Paris en mars 1360 (n. st.) et sur le rapport de ses amés et féaux messire Gaucher de Châtillon, capitaine de la ville de Reims, de messire Gaucher de Lor et des échevins et élus sur le gouvernement de la dite ville, Charles régent accorda des lettres de rémission à Roger et Jean de Bourich, père et fils, ainsi qu’à Pierre de Bantuel, leur cousin, habitants de Reims, qui, à la suite d’une querelle au jeu de dés, avaient blessé mortellement un habitant de Reims nommé Jean de Saint-Gobain «comme les diz père et filz aient bien et loyaument servi nostre dit seigneur, nous et la ditte ville en la compaignie du dit capitaine ou de ses genz et de noz bons subgiez de Reins, _tant en la prise et aux assaus des chasteaulx de Marueil, de Sissonne et de Roucy ès quiex lieux noz ennemis estoient logiez dont eulx ont esté deboutez et mis hors par force, comme en venant pardevers nous, de par les diz capitaines, eschevins et autres habitants de la ditte ville, en message par plusieurs fois, ou temps que les ennemis estoient à siège devant ycelle, paravant et depuis_, pour nous certefier de l’estat des diz ville et ennemis: durant lequel siège les diz capitaine et habitanz ne pouvoient trouver personne convenable qui vousist entrepenre à venir devers nous adoncques, si comme eulx nous ont escript et affermé par leurs dittes lettres closes....» JJ90, nº 495.
[210] Auj. hameau de la commune de Bouconville, Aisne, arr. Laon, c. Craonne.
[211] Nord, arr. Avesnes, c. Trélon. Le nom de cette seigneurie est écrit _Ennore_ (p. 212, l. 16).
[212] Aisne, arr. Laon, c. Neufchâtel.
[213] Ardennes, arr. et c. Mézières.
[214] Ardennes, arr. et c. Sedan.
[215] Ardennes, arr. Sedan.
Vers le temps de l’arrivée d’Édouard devant Reims, Eustache d’Auberchicourt s’empare de la bonne ville d’Attigny[216] sur Aisne, où il trouve plus de mille tonneaux de vin; il fait cadeau d’une grande partie de ce vin au roi anglais et à ses enfants. P. 213, 404.
[216] Ardennes, arr. Vouziers.
Pendant le siége de Reims, Jean Chandos et James Audley prennent le château de Cernay-en-Dormois[217]; le sire de Mussidan[218] est tué à l’assaut.--La guerre éclate de nouveau entre le régent et le roi de Navarre; ce dernier quitte précipitamment Paris et vient s’enfermer dans Mantes[219].--Un écuyer originaire de Bruxelles, nommé Gautier Strael[220], prend prétexte de cette reprise des hostilités pour occuper le fort de Rolleboise[221] situé sur le bord de la Seine, à une lieue de Mantes. P. 213 à 215, 404 à 406.
[217] Marne, arr. Sainte-Menehould, c. Ville-sur-Tourbe. Knyghton fixe la prise de Cernay-en-Dormois au mardi 31 décembre 1359.
[218] Auger de Montaut, sire de Mussidan, était châtelain de Blaye le 5 avril 1356. _Archives de la Gironde_, t. XII, p. 12 à 14.
[219] Froissart se trompe lorsqu’il affirme que la guerre ouverte se ralluma en décembre 1359 entre le régent et le roi de Navarre, et lorsqu’il ajoute que Charles le Mauvais envoya un défi au duc de Normandie. Ce qui est vrai, c’est que le roi de Navarre qui, depuis la paix conclue à Pontoise le 21 août précédent, avait rendu plusieurs fois visite au régent, qui avait assisté notamment au mariage de Jean, comte de Harcourt, et de Catherine de Bourbon, célébré à Paris le lundi 14 octobre, n’en fit pas moins une guerre couverte au duc de Normandie à partir du mois de novembre. Le premier acte de cette guerre couverte fut la prise par escalade du château de Clermont en Beauvaisis, opérée le lundi 18 novembre par Jean de Grailly, captal de Buch, partisan dévoué du roi de Navarre aussi bien que du roi d’Angleterre. Le second fait, plus grave encore que le premier, qui amena, non, comme le dit Froissart, une déclaration de guerre, mais la rupture de toutes relations personnelles et courtoises entre les deux princes, ce fut la découverte d’un complot tramé au mois de décembre par un certain nombre de bourgeois de Paris, dont Martin Pisdoe était le chef, pour renverser le régent (JJ90, nºs 20 à 32). Martin Pisdoe fut exécuté le lundi 30 décembre (JJ90, nº 369). La déposition de Jean le Chavenacier est accablante pour le roi de Navarre. «Jehan, avait dit Martin, ces choses se pourront bien faire, _car nous aurons de nostre alience plusieurs des genz de monseigneur de Navarre_.» JJ90, nº 382. Le régent, qui avait bien assez à faire de repousser l’invasion d’Édouard, remit à une époque plus favorable la vengeance de ses griefs contre Charles le Mauvais.
[220] Cet écuyer, que Froissart appelle _Wautre Obstrate_, est nommé _Gautier Strael_ dans des lettres de rémission que Charles V lui octroya à Paris en octobre 1368 (JJ99, nº 416; Secousse, _Preuves_, p. 295 et 296). Les gens d’armes de la garnison de Rolleboise sont qualifiés _Anglais_ dans un acte daté du mois d’août 1364. JJ96, nº 258, fº 86.
[221] Seine-et-Oise, arr. Mantes, c. Bonnières. Le château ou plutôt la tour de Rolleboise, dont les murs, d’après Jean de Venette, avaient plus de neuf pieds d’épaisseur, située entre Mantes et Bonnières sur une hauteur qui domine la Seine, fut occupée par Gautier Strael depuis la fin de 1359 jusques vers Pâques (13 avril) 1365. Après l’avoir occupée au nom du roi d’Angleterre jusqu’à la conclusion du traité de Bretigny, et plus tard au nom du roi de Navarre, tant que ce dernier fut en guerre avec la France, mais en réalité pour son propre compte, Gautier consentit à l’évacuer en avril 1365 moyennant le payement d’une somme considérable, et Charles V la fit aussitôt démolir de fond en comble par les paysans des environs. Jean de Venette dit qu’il n’avait pas vu sans un certain sentiment de terreur les imposants débris de cette tour qui jonchaient la terre. _Chron. du contin. de G. de Nangis_, éd. Geraud, t. II, p. 357 et 358.
Le sire de Gommegnies[222], qui vient rejoindre le roi d’Angleterre, est battu et fait prisonnier à Herbigny[223] par le sire de Roye[224], capitaine du Rozay[225] en Thiérache, par Flament de Roye[226] et par le Chanoine de Robersart, capitaine du château de Marle[227] pour le jeune seigneur de Coucy[228]. P. 215 à 220, 406 à 410.
[222] G. de Jauche, sire de Gommegnies (Nord, arr. Avesnes, c. le Quesnoy).
[223] Ardennes, arr. Rethel, c. Novion-Porcien. D’après Froissart (p. 220 et 409), l’escarmouche de Herbigny eut lieu vers le 25 décembre 1359.
[224] Mathieu II du nom, seigneur de Roye et de Germigny, mentionné pour la première fois sur les rôles des guerres en 1343, otage en Angleterre pour la rançon du roi Jean de 1360 à 1374, mort en 1380 et enterré dans l’église de l’abbaye de Longpont (Aisne, arr. Soissons, c. Villers-Cotterets). Anselme, t. VIII, p. 9.
[225] Le _Rosoy en Triérache_ de Froissart ne peut s’appliquer qu’à Rozay, aujourd’hui hameau de la commune de Barzy, Aisne, arr. Vervins, c. le Nouvion.
[226] Mathieu de Roye, II du nom, dit le Flament, seigneur du Plessis-de-Roye (Oise, arr. Compiègne, c. Lassigny), cousin de Mathieu seigneur de Roye, maître des arbalétriers de France de 1347 à 1349, mort en janvier 1381 et enterré comme son cousin à l’abbaye de Longpont. Anselme, t. VIII, p. 6.
[227] Aisne, arr. Laon.
[228] Enguerrand VII du nom, sire de Coucy, comte de Soissons et de Marle, seigneur de la Fère, d’Oisy et de Ham, était alors sous la tutelle de sa mère Catherine d’Autriche. Anselme, VIII, p. 542 et 545.
A l’aide de mineurs de l’évêché de Liége, Barthélemi de Burghersh abat le beau château de Cormicy[229] appartenant à l’archevêque de Reims; la garnison dont Henri de Vaux, chevalier champenois, est capitaine, a la vie sauve. P. 220 à 223, 410 à 413.
[229] Marne, arr. Reims, c. Bourgogne, à quatre lieues au nord-ouest de Reims, à la limite des départements de l’Aisne et de la Marne. Suivant Knyghton, le siége de Cormicy commença le 20 décembre 1359 et dura jusqu’au jour de l’Épiphanie (mardi 6 janvier 1360), que la place fut emportée. Par acte daté de Paris en mars 1365 (n. st.), Charles V accorda des lettres de rémission à Ludet Guerry de _Cormissy_, accusé d’avoir volé un muid de sel. «.... environ la Purification Nostre Dame l’an LIX (dimanche 2 février 1360), après ce que le roy d’Angleterre se fu parti de environ Reins et que ses gens eurent pris le chastel et ville de Cormisy, pillé et emporté les biens qui estoient en ycelle ville....» JJ98, nº 186, fº 56 vº.
Le roi d’Angleterre lève le siége de Reims qui dure depuis sept semaines[230] et se dirige vers la Champagne du côté de Châlons et de Troyes; il campe avec son armée à Méry-sur-Seine[231] et vient rejoindre son connétable le comte de March, qui a mis le siége devant Saint-Florentin[232], place située sur la rivière d’Armançon; les Anglais sont repoussés par Oudart de Renty, capitaine de la garnison; ils viennent ensuite loger à l’abbaye de Pontigny[233] et veulent enlever les restes de saint Edmond qui y sont conservés, mais un miracle les empêche de donner suite à leur projet. Édouard III prend d’assaut la ville de Tonnerre où il trouve plus de trois mille pièces de vin; le château de Tonnerre, dont Baudouin d’Annequin[234], maître des arbalétriers, est capitaine, résiste seul à tous les assauts des Anglais. P. 223 et 224, 413 à 415.
[230] Le siége de Reims, commencé le 4 décembre 1359, levé le 11 janvier 1360, avait duré trente-neuf jours ou cinq semaines et demie environ.
[231] Aube, arr. Arcis-sur-Aube, au nord-ouest de Troyes.
[232] Yonne, arr. Auxerre, sur la route de Troyes à Auxerre, au confluent de l’Armançon et de l’Armance, au nord-ouest de Tonnerre. Les Anglais prirent certainement la ville de Saint-Florentin, quoi qu’en dise Froissart, puisque Charles V, confirmant en mai 1376 la donation d’une motte vague faite en janvier 1359 aux habitants de cette ville, pour y reconstruire leur église paroissiale, dit que les lettres de cette donation «furent perdues et arses _à la prinse de nostre ditte ville_ qui fu arse et destruicte par noz ennemis (JJ109, nº 11, fº 10 vº).» Si quelque chose résista, ce fut le château, grâce aux travaux de fortification exécutés avec tant de prévoyance par le régent et un désintéressement si patriotique par les habitants pendant le cours de l’année 1359. Le régent accorda à Paris en janvier 1359 (n. st.) des lettres de rémission aux habitants de Saint-Florentin qui, «pour ce que la clausure de la ditte ville de Saint-Florentin, laquelle les habitanz d’icelle ont empris de cloure de foussez et de paleiz, n’est pas encore parfaite» ont obtenu, moyennant 89 florins d’or au mouton et plus, trêves jusqu’à Pâques 1359 de nos ennemis: «Comme noz ennemis aient _nagaires_ pris et tiennent cinq forteresses environ noz chastel et ville de Saint Florentin en Champaigne, c’est assavoir la _Moute de Chamlost_ (Champlost, Yonne, arr. Joigny, c. Brienon), qui est en une lieue; _Laigni le Chastel_ (Ligny-le-Châtel, Yonne, arr. Auxerre), qui est à deux lieues; _Regennes_ (auj. hameau de la commune d’Appoigny, Yonne, arr. et c. Auxerre, près de la rive gauche de l’Yonne), _Chanlay_ (Champlay, Yonne, arr. et c. Joigny), et _Ays en Otte_ (Aix-en-Othe, Aube, arr. Troyes), qui sont chascun à cinq lieues près de la ditte ville de Saint Florentin, et courent, pillent, gastent et raençonnent chascun jour tout le pais.» JJ86, nº 553, fº 201.--Nous voyons, par une autre charte, aussi datée de Paris en janvier 1359 (n. st.), que le capitaine du château de Saint-Florentin avait fait abattre l’église paroissiale, le prieuré, l’Hôtel-Dieu et la maladrerie, situés dans les faubourgs, ainsi que l’église de Mgr saint Florentin, sise en dedans des fortifications devant le château, afin que les ennemis ne s’y pussent loger et tenir. JJ86, nº 554.
[233] Yonne, arr. Auxerre, c. Ligny-le-Châtel. Autrefois siége d’une abbaye, l’une des quatre filles de Cîteaux, fondée en 1114 et placée sous la garde des comtes de Tonnerre. Ce curieux épisode du passage des Anglais à Pontigny n’est fourni que par trois manuscrits, cotés A 15 à 17 dans notre classement (v. p. 414 et 415), et n’a été relevé que dans notre édition. Seulement, l’auteur de cette intercalation se trompe en plaçant l’abbaye de Pontigny sur l’Armançon; ce beau monastère était situé sur la rive gauche du Serain ou plutôt du _Senin_, ainsi qu’on a appelé jusqu’à la fin du dernier siècle cet affluent de la rive droite de l’Yonne. En quittant Saint-Florentin, le gros de l’armée anglaise suivit la vallée du Serain et remonta le cours de cette rivière, puisque Froissart mentionne plus loin le passage d’Édouard à Noyers et à Guillon; la mention d’une halte des Anglais à l’abbaye de Pontigny, donnée par les trois manuscrits cités plus haut, n’a donc rien que de très-vraisemblable.
[234] Froissart a dit plus haut que ce même Baudouin d’Annequin, capitaine de Saint-Quentin, avait été fait prisonnier par Barthélemi de Burghersh, à la fin de novembre 1359; il est douteux qu’il eût déjà recouvré sa liberté et fût capitaine du château de Tonnerre à la fin de janvier ou en février 1360. D’après un titre qu’a connu le père Anselme, Baudouin fut envoyé au mois de janvier 1361 (n. st.) en Anjou, Poitou et Saintonge pour traiter de la délivrance d’un nommé _Barthelemy Bronas_ (sans doute Barthélemi Burghersh, dont le nom est souvent écrit _Bruwes_), chevalier anglais (Anselme, t. VIII, p. 28). Froissart n’aurait-il pas pris le change, lorsqu’il a raconté que Baudouin d’Annequin fut pris près de Saint-Quentin par Barthélemi Burghersh? Ne serait-ce pas, au contraire, Baudouin qui aurait fait prisonnier Barthélemi?
Après une halte de cinq jours à Tonnerre, le roi anglais, laissant à sa droite Auxerre où se trouve alors le sire de Fiennes[235], connétable de France, à la tête d’une nombreuse garnison, prend le chemin de la Bourgogne pour y séjourner tout le carême; il passe à côté de Noyers[236] et défend d’y donner l’assaut, car il tient le seigneur prisonnier depuis la bataille de Poitiers[237]; il loge à Montréal[238] puis à Guillon[239], villages situés sur une rivière nommée _Sellètes_[240]; il reste à Guillon depuis la nuit des Cendres (mercredi 19 février) jusqu’à la mi-carême (dimanche 15 mars 1360), et pendant ce temps Jean de Harleston, écuyer de sa suite, s’empare de Flavigny[241] où il trouve de quoi approvisionner l’armée. P. 224, 225, 415, 416.
[235] Robert, sire de Fiennes, connétable de France, était à Auxerre le 1er décembre 1359, jour où il conclut une convention avec Jean de Delton et Danquin de Hatton, capitaines anglais de Regennes et de la Motte de Champlay, pour l’évacuation de ces forteresses et leur rasement moyennant le payement de 26 000 florins d’or ou moutons (Rymer, vol. III, p. 461 et 462). Le roi d’Angleterre, qui venait de recommencer les hostilités contre la France et qui assiégeait Reims, lorsque la nouvelle de cette convention dut lui parvenir, refusa sans doute de la ratifier, car nous voyons par un de ses mandements, adressé de Calais le 26 octobre 1360 à Nicol de Tamworth, que ce chevalier anglais était encore à cette date capitaine de Regennes où il détenait Jacques Wyn (_Ibid._, p. 545). Deux jours après, le 28 octobre, Édouard donnait l’ordre d’évacuer Regennes et la Motte de Champlay (_Ibid._, p. 546). Enfin, le 12 avril 1364, à la requête de Jean de Dalton et de Danquin de Hatton, le roi anglais visa et _exemplifia_ la convention du 1er décembre 1359 (_Ibid._, p. 729 et 730). Jean, sire de Hangest, dit Rabache, est mentionné comme capitaine d’Auxerre en 1360 dans des lettres de rémission octroyées le 14 juin 1364 à Jean, sire de Maligny (JJ96, nº 359, fº 128 vº). Vers la Chandeleur (2 février) 1360, on faisait le guet et l’arrièreguet aux _eschiffles_ des remparts d’Auxerre (JJ90, nº 502). Par acte daté de Paris en décembre 1360, Jean, roi de France, restitua au comte d’Auxerre la ville de ce nom «comme, par la deffaute et coulpe des bourgoiz et habitanz de la ville d’Auceurre, la ditte ville ait esté nagaires perdue et destruitte par Robert Canole et ses complices, ennemis de nostre dit royaume, pour ce que les diz bourgoiz et habitanz, qui par leurs grans avarices, orgueil et malvais gouvernement, vouldrent de euls garder la ditte ville, boutèrent et mistrent hors d’icelle partie de plusieurs gentiz hommes qui par avant longue pièce estoient venuz en la ditte ville en la compaignie de feu Guillaume de Chalon, filz de nostre très chier et féal cousin et conseillier le conte d’Aucerre (Jean de Chalon, III du nom) bouteillier de France, pour la ditte ville et tout le pais garder et deffendre et resister aus diz ennemis de tout leurs povoirs; et pour ce que, après ce que la ditte ville fu ainsi perdue, nostre cousin le sire de Fiennes, connestable de France, entra en ycelle, la garda et empara de rechiez, le dit connestable et plusieurs autres dient la ditte ville et ses appartenances estre à nous acquise, nous ait fait supplier le dit conte, comme il ait touz jours amé et servi loyalment et continuelment nous et nos predecesseurs roys de France, et ait esté longuement prisonnier en Engleterre où il a moult fraié et despendu du sien à cause de sa ditte prise et li convient encore pour très grant et excessive raençon....» JJ89, nº 429.
[236] Noyers ou Noyers-sur-Serein, Yonne, arr. Tonnerre.
[237] Froissart veut sans doute parler ici de Jean de Noyers, comte de Joigny, qui avait en effet été fait prisonnier à la bataille de Poitiers (Rymer, vol. III, p. 539). Après la mort de Miles VI du nom, seigneur de Noyers et de Vendeuvre arrivée en septembre 1350, le comte de Joigny, fils aîné, et Eudes de Grancey, gendre de Miles VI, s’étaient emparés de la seigneurie de Noyers au mépris des droits de Miles VIII du nom, sire de Noyers et de Montcornet, petit-fils de Miles VI, qui obtint arrêt contre ses oncles en 1364. Anselme, t. VI, p. 652.
[238] Yonne, arr. Avallon, c. Guillon, sur le Serain, au sud de Noyers.
[239] Yonne, arr. Avallon, sur le Serain, au sud de Montréal.
[240] Noyers, Montréal et Guillon sont situés sur une rivière nommée aujourd’hui par corruption _Serain_. La forme latine de ce nom était au neuvième siècle _Sedena_, au douzième siècle _Saina_ et _Seduna_; la forme française a été _Senein_ ou _Cenin_ jusqu’à ces derniers temps. _Sellette_ est une mauvaise forme où Froissart a peut-être été induit, parce qu’une rivière du Hainaut porte ce nom.
[241] Flavigny-sur-Ozerain, Côte-d’Or, arr. Semur, à l’est de Guillon.
L’armée anglaise traîne derrière elle huit mille chariots, attelés chacun de quatre forts roncins et chargés de tentes, de pavillons, de moulins, de fours pour cuire du pain et de forges pour forger les fers des chevaux. Ces chariots transportent en outre de petits bateaux que trois hommes peuvent monter et avec lesquels on peut pêcher dans les étangs, ce qui fut d’un grand secours aux Anglais en carême. Le roi d’Angleterre voyage, ainsi que plusieurs seigneurs de sa suite, avec ses oiseaux et ses chiens afin de pouvoir aller à la chasse.--L’armée se compose de trois corps distincts, qui sont sous les ordres du roi, du prince de Galles et du duc de Lancastre, et qui se tiennent toujours à une lieue de distance l’un de l’autre. Tel est l’ordre de marche qui fut invariablement suivi depuis Calais jusqu’à Chartres. P. 225, 226, 416, 417.
Édouard, pendant son séjour à Guillon, conclut un traité[242] avec Philippe, duc de Bourgogne, par lequel il s’engage à ne pas ravager le duché de Bourgogne et à le tenir en paix pendant trois ans moyennant le payement de deux cent mille francs tous appareillés. Après quoi, il repasse l’Yonne au-dessous de Clamecy[243] et de Vezelay[244], se dirige vers Paris à travers le Gâtinais et arrive à deux lieues de Bourg-la-Reine[245]. P. 226, 227, 417, 418.
[242] Ce traité dont le texte est dans Rymer (vol. III, p. 473 et 474), fut donné à Guillon en Bourgogne sous le grand sceau du roi d’Angleterre le 10 mars 1360 (n. st.). Édouard s’engageait à rendre Flavigny et à tenir la Bourgogne en paix pendant trois ans moyennant le payement de deux cent mille deniers d’or au mouton payables, 50 000 comptant, 50 000 le 22 juin, 50 000 le 25 décembre 1360, 50 000 enfin le 28 mars 1361. Les évêques de Chalon et d’Autun, quatorze abbés, les cités et bonnes villes de Chalon, d’Autun, de Dijon, de Beaune, de Semur, de Montbar et de Châtillon-sur-Seine, quinze nobles et sept bourgeois de Bourgogne se portaient garants du payement de cette somme. L’un de ces sept bourgeois, encore obscur en 1360, allait bientôt devenir l’un des plus grands personnages du quatorzième siècle: c’était Hugues Aubriot, le futur prévôt de Paris du roi Charles V. Quatre jours seulement après la conclusion de ce traité, le 14 mars, un certain nombre de seigneurs picards et normands, conduits par Jean de Neuville, faisaient une descente en Angleterre où ils prenaient, saccageaient et brûlaient Winchelsea (JJ105, nº 535; _Contin. de Nangis_, éd. Geraud, t. II, p. 298, 299; ms. nº 4987, fº 77 vº. Voyez surtout le t. XI des Quittances conservées au dép. des mss. de la Bibl. nat. et classées chronologiquement; elles nous donnent tous les détails d’armement relatifs à cette expédition préparée au clos des galées de Rouen et à Leure par le Baudrain de la Heuse, amiral de France (nº 916) et Étienne du Moustier, capitaine de Leure).
[243] Le rédacteur des Grandes Chroniques (t. VI, p. 168) dit qu’Édouard passa l’Yonne à Coulanges (Yonne, arr. Auxerre). Coulanges est en effet en aval de Clamecy.
[244] Yonne, arr. Avallon. Froissart paraît croire que Vezelay est sur l’Yonne, tandis qu’il est sur la Cure, affluent de la rive droite de l’Yonne. _Kon dessous Vosselay_ (p. 227, 418) est peut-être une mauvaise leçon pour Coulanges sous Vezelay.
[245] Seine, arr. et c. Sceaux.
Pendant qu’Édouard envahit ainsi le royaume, une foule de garnisons anglaises ravagent le Beauvaisis, la Picardie, l’Ile-de-France, la Brie et la Champagne.--Le roi de Navarre, de son côté, fait une rude guerre sur les confins de la Normandie.--La plus terrible de ces garnisons ennemies est celle d’Attigny dont Eustache d’Auberchicourt est capitaine. Les gens d’armes de cette garnison font sans cesse des incursions dans les comtés de Rethel et de Bar jusqu’à Donchery, Mézières, Stenay[246] et au Chesne-Populeux[247]; un jour, ils prennent par surprise un fort château du Laonnois voisin de Montaigu[248] et situé au milieu des marais qu’on appelle Pierrepont[249], dont ils emportent le butin à Attigny[250]. P. 227, 228, 419, 420.
[246] Meuse, arr. Montmédy.
[247] Ardennes, arr. Vouziers. Le _Chesne Pouilleux_ de Froissart est devenu dans la terminologie administrative le _Chesne Populeux_.
[248] Aisne, arr. Laon, c. Sissonne.
[249] Aisne, arr. Laon, c. Marle.
[250] Ardennes, arr. Vouziers. La forteresse d’Attigny, située sur l’Aisne, commandait le cours moyen de cette rivière dont une autre forteresse, également occupée par Eustache, celle d’Autry (Ardennes, arr. Vouziers, c. Monthois) commandait le cours supérieur. Eustache d’Auberchicourt faisait la guerre de partisan comme on exercerait la plus lucrative des industries. Ainsi, le 19 mai 1360, Louis de Male délivra commission pour imposer sur les habitants du comté de Rethel la somme de 25 000 deniers d’or qu’ils avaient promis de donner à Eustache d’Auberchicourt pour retirer de ses mains les forteresses de Manre (Ardennes, arr. Vouziers, c. Monthois) et d’Attigny (Arch. dép. du Nord, 1er reg. des Chartes, fº 174 vº). Un mois plus tard, le 16 juin 1360, par contrat passé devant Pierre et Thomassin de Cusy, notaires jurés à Sainte-Menehould, noble homme messire Eustache d’Auberchicourt, chevalier, vendit à haut et puissant prince monseigneur Robert, duc de Bar, marquis du Pont, moyennant 7 000 florins d’or au mouton et 1000 florins par-dessus le marché, qui devaient être remis à messire Courageux de Mauny et à messire Gui de Nevill, chevaliers, la forteresse d’Autry «laquelle li avoit esté donnée par haut et puissant prince son très chier seigneur le roy d’Angleterre, comme terre acquise et conquestée par armes....» Cet acte de vente stipule que tous les approvisionnements entassés à Autry seront livrés au duc de Bar. «Et aussi seront et doient estre au dit monseigneur le duc toutes les finances et raençons que les villes et li pais ont fait par devers le dit monseigneur Eustace et ses genz, qui sont deues et à avenir, tant de vivres comme de deniers; et li baillera et li a le dit messire Eustace promis à baillier touz les papiers, lettres et seurtés qu’il a et puet avoir sur les dittes raençons....» Le régent ratifia cette vente à Compiègne en juillet 1360 (JJ88, nº 11). Un paladin aussi pratique qu’Eustache d’Auberchicourt était un fort beau parti. Aussi, le voyons-nous cette même année 1360, le 29 septembre, épouser à Wingham, dans le comté de Kent, la propre nièce de la reine d’Angleterre, Elisabeth de Juliers, veuve du comte de Kent. Coxe, _The Life of Black Prince_, notes, p. 367.
En ce temps, il y avait ès parties d’Avignon un frère mineur ou cordelier, nommé Jean de la Roche Taillade, que le pape Innocent VI tenait enfermé au château de Bagnols[251] parce qu’il avait annoncé dans ses livres de prophétie, commencés dès 1345, tous les malheurs qui devaient fondre sur la France, notamment de 1356 à 1359, les attribuant à la vengeance de Dieu irrité de la corruption des grands seigneurs et des prélats du royaume[252]. P. 228 à 230, 420 à 423.
[251] Bagnols-sur-Cèze, Gard, arr. Uzès.
[252] Les premières prophéties de Jean de la Roche Taillade, qui avait étudié cinq ans à l’université de Toulouse et appartenait à l’ordre des Frères Mineurs de la province d’Aquitaine et de la maison de Rodez, sont datées de la prison du pape Clément VI, dite _du Soudan_, à Avignon, au mois de novembre 1349 (Bibl. nat., fonds latin, nº 3598). D’autres ouvrages de cet illuminé, qui s’occupait aussi de médecine et d’alchimie, sont conservés à la même bibliothèque, fonds latin, sous les nºs 7151, 7167, 7371, 11200 et 11202. M. Kervyn de Lettenhove, dans une savante note de son édition des Chroniques de Froissart (t. VI, p. 493 à 495), indique un certain nombre de manuscrits des ouvrages de Jean de la Roche Taillade conservés à Bruges, à Cambridge, à Oxford, à Mayence, à Rome et à Bâle.
Le roi d’Angleterre est logé à Bourg-la-Reine à deux petites lieues de Paris, et son armée est campée depuis cet endroit jusqu’à Montlhéry[253]; il envoie ses hérauts à Paris demander la bataille au duc de Normandie qui la refuse. Après une escarmouche de Gautier de Mauny devant les barrières de Paris, Édouard quitte Bourg-la-Reine et prend le chemin de Montlhéry. P. 230 à 232, 423.
[253] Seine-et-Oise, arr. Corbeil, c. Arpajon, au sud de Bourg-la-Reine. D’après les Grandes Chroniques de France (t. VI, p. 169), Édouard vint loger en l’hôtel de Chanteloup (auj. château de la commune de Saint-Germain-lés-Arpajon), entre Montlhéry et Châtres (Arpajon), le mardi 31 mars; il était encore à Chanteloup le lundi 6 avril, jour où il confia à Jean Chandos la garde de son château de la Fretty et de la Tour Saint-Christophe en Normandie (Rymer, vol. III, p. 480). Des négociations, qui furent entamées le vendredi saint 3 avril à la maladrerie de Longjumeau, restèrent sans résultat. Le mardi 7 avril, Édouard s’approcha plus près de Paris et vint loger à Châtillon près Montrouge, tandis que les autres corps de son armée s’établissaient à Issy, à Vanves, à Vaugirard, à Gentilly et à Cachan. Si l’on veut savoir comment le régent et par suite le rédacteur des Grandes Chroniques a pu être si bien renseigné jour par jour sur les mouvements de l’armée ennemie, on n’a qu’à lire la pièce suivante où l’on reconnaît l’esprit pratique et nullement chevaleresque du futur Charles V. Par acte daté de Paris le 13 avril 1360, Charles régent accorda des lettres de naturalisation et de bourgeoisie parisienne à son amé Jean Cope, originaire d’Angleterre, «et de nouvel, _pour le temps que le roy d’Angleterre a esté près de nostre bonne ville de Paris, le dit Jehan, qui bien savoit et scet parler le langaige d’Angleterre, ait exposé et mis en avanture son corps, sa vie et sa chevance pour nous faire certains services qu’il nous a faiz au grant proufit de monseigneur, de nous et du royaume, pour lesquiex nous nous reputons et devons reputer pour grandement tenuz à lui_; nous, pour les causes dessus dittes et plusieurs autres qui à ce nous ont meu et doivent mouvoir, voulans au dit Jehan Cope, comme à celui qui bien l’a desservi, faire grace especial qui soit à lui et aus siens honnorable et prouffitable, si que les autres de sa nativité et d’autres nacions estranges, qui sauront la ditte grace à lui faite, doient, à l’exemple de lui, eulx efforcier de eulx loyaument porter envers monseigneur et nous....» JJ90, nº 510.
Des chevaliers français au nombre de cent lances s’aventurent à la poursuite des Anglais qu’ils voient opérer leur mouvement de retraite de Bourg-la-Reine sur Montlhéry, mais ils tombent dans une embuscade dressée par un certain nombre de seigneurs anglais et gascons qui avaient prévu cette sortie; neuf chevaliers français, entre autres le sire de Campremy, restent entre les mains des Anglais qui, après avoir donné la chasse jusqu’au delà de Bourg-la-Reine à ceux qui réussissent à s’échapper, emmennent leurs prisonniers à Montlhéry où campe le roi d’Angleterre[254]. P. 232 à 234, 423 à 426.
[254] L’armée anglaise était campée entre Arpajon (Châtres) et Montlhéry. Arpajon fut alors le théâtre d’un des faits les plus atroces de cette épouvantable guerre. Jean de Venette dit (_Contin. de G. de Nangis_, éd. de Geraud, t. II, p. 304 à 306) qu’un noble, capitaine de l’église de ce village, y fit mettre le feu et y brûla environ neuf cents personnes, parce que les paysans des environs, réfugiés dans cette église convertie en forteresse, se voyant abandonnés par la garnison chargée de les garder, et ne pouvant tenir plus longtemps, menaçaient de se rendre aux Anglais. Des lettres de rémission, que Geraud n’a pas connues, nous font connaître le nom de ce capitaine, qui est qualifié écuyer et qui s’appelait Philippe de Villebon. La conduite de ce capitaine fut d’autant plus infâme que les malheureux habitants d’Arpajon avaient résisté pendant plus d’une semaine à tous les assauts des Anglais. «.... Et quia postquam idem rex et ejus gentes steterant _per septem dies_ ante fortalicium predictum, illud hostiliter et viriliter invadendo....» Elle fut d’autant plus lâche que Philippe, avant de mettre le feu à l’église, avait séparé son sort de celui des habitants confiés à sa garde et avait mis sa personne et celle de ses compagnons en sûreté dans des guérites. «.... Dum ipse Philippus et nonnulli alii socii sui secum erant superius in dicto fortalicio _ad garitas_....» Pendant que tous ces pauvres paysans périssaient dans les flammes allumées par Philippe de Villebon et où les Anglais repoussaient ceux qui essayaient d’y échapper, leur capitaine se tenait «subtus votas seu columpnas turris dicti monasterii....», et il ne sortit de sa cachette que vers minuit, non sans avoir tué un de ses hommes qui se trouva sur son passage et qu’il avait pris pour un Anglais. Le régent n’en accorda pas moins à Philippe de Villebon des lettres de rémission, d’où nous avons tiré ces détails qui confirment le récit de Jean de Venette, lettres que le roi Jean renouvela et confirma en février 1361 (n. st.). JJ89, nº 458, fº 203.--Les habitants de Boissy-sous-Saint-Yon en la châtellenie de Montlhéry (Seine-et-Oise, arr. Rambouillet, c. Dourdan) et de Toury en Beauce (Eure-et-Loir, arr. Chartres, c. Janville) soutinrent aussi des siéges contre les envahisseurs dans leurs églises transformées en forteresses. JJ90, nº 637.
[1] CHRONIQUES DE J. FROISSART.
LIVRE PREMIER.
§ 371. Quant li rois Jehans de France eut fait ses chevaucies et ensi reconquis en le Basse Normendie les villes et les chastiaus dou roy de Navare que il faisoit tenir en prison, et il fu retrais en le cité de 5 Paris, il n’i eut gaires sejourné quant il entendi que li princes de Galles, à tout son effort, estoit jà moult avant entrés en son pays et approçoit durement le bon pays de Berri. Ces nouvelles ne furent mies bien plaisans au dit roy; si dist et jura que il chevauceroit 10 contre lui et le combateroit, quel part que il le trouveroit.
Adonc li rois, meus et encoragiés de deffendre et garder son royaume, fist de recief un très especial mandement et commandement à tous nobles et 15 fievés tenans de lui, que nulz, à trop grandement fourfaire, ses lettres veues, ne s’escusast ne demorast [2] qu’il ne venist devers lui sus les marces de Blois et de Tourainne; car il voloit combatre les Englès. Dont s’esmurent tout gentil homme qui mandé et priiet en furent; car li pluiseur avoient ossi grant 5 desir, pour yaus contrevengier des despis et destourbiers que li Englès leur pooient avoir fais dou temps [passet[255]] d’yaus combatre.
[255] Mss. B 4, 3, fº 169 vº.--Ms. B 1, t. II, fº 70 (lacune).
Et meismement, li dis rois, pour haster et avancier sa besongne, se departi de Paris, car encores 10 tenoit il grant fuison de gens d’armes sus les camps; et chevauça devers le bonne cité de Chartres, et fist tant qu’il y parvint. Si se arresta là tous quois, pour mieus entendre et aprendre dou couvenant des Englès. Et toutdis li venoient gens d’armes à effort de 15 tous costés, d’Auvergne, de Berri, de Bourgongne, de Loeraingne, de Haynau, d’Artois, de Vermendois, de Pikardie, de Bretagne et de Normendie. Et tout ensi comme il venoient, il passoient oultre, et faisoient leur moustre; et se logoient sus le pays par l’ordenance 20 des mareschaus, monsigneur Jehan de Clermont et monsigneur Ernoul d’Audrehen.
Et faisoit li dis rois grossement pourveir et rafreschir les forterèces et les garnisons de bonnes gens d’armes d’Angho, de Poito, du Mainne, de Tourainne, 25 et tout sus les marces et frontières par où on esperoit que li Englès devoient passer, pour yaus clore le pas et tollir vivres et pourveances, que il n’en peuissent de nulles recouvrer pour yaus ne pour leurs chevaus.
30 Nonobstant tout ce, li princes de Galles et se [3] route, où bien avoit deux mil hommes d’armes et six mil arciers, chevauçoient à leur aise et recouvroient de tous vivres à grant fuison; et trouvoient le pays d’Auvergne, où jà il estoient entré et avalé, 5 si gras et si raempli de tous biens, que merveilles seroit à considerer. Mais, com plentiveus que il le trouvaissent, il ne voloient mies entendre ne arrester à çou; ançois voloient guerriier et grever leurs ennemis. Si ardoient et essilloient le pays tout devant 10 yaus et environ. Et quant il estoient entré en une ville, et il le trouvoient raemplie et pourveue largement de tous vivres, et il s’i estoient refresci deux jours ou trois et il s’en partoient, il essilloient le demorant, et effondroient les tonniaus plains de 15 vins, et ardoient bleds et avainnes afin que leur ennemi n’en euissent aise; et puis si chevauçoient avant. Et toutdis trouvoient il bon pays et plentiveus; car en Berri et en Tourainne, en Ango, en Poito et [au Maine[256]], a une des grasses marces dou monde pour 20 gens d’armes.
[256] Ms. B 3, fº 183 vº.--Ms. B 1, t. II, fº 70 vº et ms. B 4: «en Humainne.» _Mauvaise leçon._
§ 372. Ensi chevauçoient li Englès, ardant et exillant tout le pays devant yaus. Et fisent tant que il vinrent assés priès de le bonne cité de Bourges, où li arcevesques dou dit lieu pour le temps estoit, et 25 doi chevalier envoiiet de par le roy de France, pour entendre à le cité, se il besongnoit; et oil voir, car li Englès l’approcièrent de si priés qu’il en ardirent les fourbours. Et y eut une grande escarmuce à l’une des portes; et là furent bon chevalier de chiaus de dedens, [4] li sires de Gousant et messires Hustins de Vremelles. Et y eut ce jour, et l’escarmuce durant, fait tamainte belle apertise d’armes.
5 Si s’en partirent li Englès sans aultre cose faire, et passèrent oultre et vinrent à Yzodon en Berri, un fort chastiel, et l’assallirent fortement et radement. Et là se recueilla toute li hos, mès il ne le peurent gaegnier; car li gentil homme qui dedans estoient, 10 le gardèrent très bien. Si s’en partirent li dit Englès et prisent lor chemin devers Verson, une grosse ville et bon chastiel; mais la ditte ville estoit foiblement fremée, et peu de gens y estoient demoret pour le deffendre: si fu prise de force; et y trouvèrent li 15 Englès tant de vins et de vivres que sans nombre. Si y sejournèrent trois jours pour yaus rafreschir.
Là vinrent les nouvelles au prince de Galles que li rois de France estoit à Chartres, à grant fuison de gens d’armes, et que toutes les villes et li passage de 20 dessus le rivière de Loire estoient si bien gardet que nullement il ne poroient passer la ditte rivière. Si eut li dis princes conseil qu’il se metteroit au retour et passeroit parmi Tourainne et Poito, et revenroit, tout en guerriant, ardant et essillant le pays, à 25 Bourdiaus dont il s’estoit partis. Si s’ordonnèrent pour deslogier de Vierson, quant il eurent fait leur bon et leur talent de la ville; et avoient en ce sejour pris le chastiel et occis la plus grant partie de chiaus qui dedens furent trouvet; puis chevaucièrent par 30 devers Romorentin.
Adonc estoient envoiiet ou pays de Berri, de par le roy de France, troi grant baron et bon chevalier [5] durement, pour garder les frontières et aviser le couvenant des Englès. Si estoient cil premierement li sires de Craam, messires Boucicaus et li Hermites de Chaumont. Et avint ensi que cil troi signeur et 5 leurs routes, où bien avoit trois cens lances, chevauçoient sus les frontières en costiant les Englès, et les avoient poursievois jà par six jours et n’avoient pout trouver leur avantage d’entrer en yaus ne assallir; car li Englès chevauçoient et se logoient si sagement 10 que on ne les pooit envaïr de nul costé où on peuist riens gaegnier: si se boutèrent un jour li dessus dit en embusque, assés priès de Romorentin, sus un pas qui estoit assés mervilleus et par où il couvenoit les Englès passer.
15 Ce jour s’estoient departi des routes dou prince et de le bataille des mareschaus, et par le congiet monsigneur Bietremieu de Bruhes, li sires de Monchident, gascon, messires Petiton de Courton, li sires de le Ware, li sires de Basset, messires Daniel Pasele, 20 messires Richars de Pontchardon, messires Neel Lorinch, li jones sires Despensiers messires Edowars, et messires Eustasces d’Aubrecicourt. Et s’en venoient tout cil chevalier bien monté, et pooient estre parmi leurs gens environ deux cens, pour courir devant 25 Romorentin. Si passèrent parmi l’embusce des François, que onques ne s’en donnèrent garde.
Si tretost qu’il furent oultre, li François ouvrirent leur embusque et ferirent chevaus des esporons, qui estoient ossi monté sus fleur de coursiers et de rades 30 roncins et appers. Li Englès, qui jà estoient bien avant, sentirent l’effroi des chevaus derrière yaus: si se retournèrent et perçurent que c’estoient leur [6] ennemi qui les hastoient; si s’arrestèrent tout à un fais, ensi que pour yaus attendre. Li François, qui venoient de grant volenté et avisé de ce qu’il devoient faire, et tout serré, les lances abaissies, s’en 5 vinrent bouter en yaus de grant volenté.
A ce donc s’ouvrirent li Englès et les laissièrent passer oultre. Et n’en y eut des leurs pas plus de cinq ou de six de celle empainte [ruet[257]] par terre; et puis tantost se recloirent et misent ensamble et s’en 10 vinrent sus leurs ennemis. Là eut, et tout à cheval, bon puigneis et fort estecheis des lances. Et dura li bouteis moult longement; et y eut fait mainte belle apertise d’armes, maint chevalier et maint escuier d’un lés et d’aultre abatu, et puis par force relevé et 15 rescous. Et dura ceste cose une bonne espasse que on ne seuist à dire: «cilz ne cilz en aront le milleur»: tant estoient fort entoueilliet li un en l’autre, et tant se combatoient vaillamment.
[257] Mss. B 4, 3, fº 170 vº.--Ms. B 1, t. II, fº 71 vº (lacune).
Entrues qu’il estoient en cel estat, li bataille des 20 mareschaus ala approcier; et le perçurent li François comment elle lor venoit sus èle, en costiant un bois; si se doubtèrent de tout perdre, ensi que il euissent fait, se il fuissent demoret. Si se partirent cescuns qui mieulz mieulz, et prisent l’adrèce devers 25 Romorentin; et li Englès apriès, ferant, batant, sans yaus espargnier ne leurs chevaus. Là eut grant encauch et dur et maint homme mis à meschief et reversé par terre.
Toutes fois la moitié et plus s’en sauvèrent et se 30 boutèrent ou chastiel de Romorentin, qui leur fu [7] moult bien appareilliés et qui trop bien leur vint à point; car aultrement il euissent esté tout pris. Si escapèrent, par especial, li troi baron dessus nommet et aucun aultre chevalier et escuier qui estoient 5 très bien monté. Et fu prise li ville de Romorentin, de premières venues; car lors il n’i avoit gaires de forterèce; et cescuns des François ossi entendi à lui sauver et bouter ou chastiel.
§ 373. Ces nouvelles vinrent au prince que ses 10 gens avoient eu rencontre. Il demanda de qui et on li dist, et tout ensi que la besongne avoit alé, et comment ses gens avoient rebouté leur ennemis ou chastiel de Romorentin: «Chevauçons ceste part, dist li princes: je les voel aler veoir de plus priès.» 15 Lors s’arouta toute li hos celle part; et vinrent jusques en le ville de Romorentin, qui jà estoit tout plainne de leurs gens, et qui estudioient comment à leur avantage il poroient assallir le chastiel. Là vint li princes armés de toutes pièces, montés sus un 20 coursier noir, monsigneur Jehan Chandos dalés lui; et commencièrent à aviser et imaginer le forterèce, et cogneurent assés que elle estoit bien prendable.
Adonc appella li princes monsigneur Jehan Chandos et li dist: «Jehan, Jehan, alés jusques as 25 barrières et parlés as chevaliers qui sont laiens, à savoir se il se vorroient rendre bellement, sans yaus faire assallir.» Lors se parti li dis messires Jehans Chandos dou prince et s’en vint devant les barrières, et fist signe que il voloit parlementer d’aucune cose. 30 Chil qui estoient à la garde, demandèrent son nom et de par qui il estoit là envoiiés. Il se nomma et dist qu’il estoit là tramis de par son signeur monsigneur [8] le prince. Chil à qui li dis chevaliers avoit adreciet sa parole, vinrent à leurs mestres, et leur disent tout ce que vous avés oy.
5 Adonc avalèrent messires Boucicaus et li Hermites de Chaumont, et vinrent as barrières. Si tretost que messires Jehans Chandos les vey, il les salua et leur dist: «Signeur, je sui ci envoiiés devers vous de par monsigneur le prince, qui voelt estre moult 10 courtois à ses ennemis, si com il me samble: il dist ensi que, se vous vous volés mettre en se prison et rendre ceste forterèce ci qui n’est pas tenable, il vous prendera à merci et vous fera très bonne compagnie.» --«Messire Jehan, respondi messires Boucicaus, 15 grant mercis à monsigneur le prince qui nous voelt estre si courtois; mès nous ne sommes pas avisé ne en volenté de ce faire, ne jà ne place à Dieu qu’il nous ait si legierement.»--«Comment, dist messires Jehans Chandos, Boucicau, vous sentés 20 vous si bons chevaliers que pour tenir ceste forterèce à assaut contre monsigneur le prince et son effort, et si ne vous est apparans confors de nul costé?»--«Chandos, Chandos, respondi messires Boucicaus, je ne me tieng pas pour bon chevalier; 25 mès folie nous feroit mettre en tel parti d’armes que vous nous offrés, et plus grant folie le nous feroit prendre, quant il n’est encores nulz besoins. Dittes à monsigneur le prince, se il vous plest, qu’il face ce que bon li samble: nous sommes tout conforté de lui 30 attendre.»
Ensi se departirent li uns de l’autre; et s’en revint li dis monsigneur Jehan Chandos devers le prince et [9] li compta, ensi que bien le seut faire, toutes les parolles dessus dittes. Quant li princes eut oy la response de monsigneur Boucicau, si ne l’en prisa mies mains, et commanda toutes manières de gens à yaus 5 logier pour le jour et le soir ensievant; car l’endemain il voloit faire assallir à la ditte forterèce et assaiier se par assaut il le poroient avoir. Au commandement dou prince et à l’ordenance des mareschaus obeirent toutes manières de gens, ce fu raisons; et se 10 logièrent dedens le ville de Romorentin et dehors ossi, bien et faiticement.
§ 374. Quant ce vint à l’endemain bien matin, toutes manières de gens d’armes s’armèrent, et arcier ossi, et se traist cescuns à sa livrée; et commencièrent 15 à assallir au dit chastiel de Romorentin asprement et durement. Là eut grant assaut et dur; et se tenoient li arcier sus les fossés et traioient si ouniement que merveilles, ne à painnes osoit nulz apparoir as deffenses. Et li aucun entroient en l’aigue 20 jusques au col et venoient as murs, et li aultre nagoient sus huis et sus cloies, pils et haviaus et ars et saiettes en leurs mains, et venoient au fons dou mur hawer et piketer.
Là estoient li chevalier amont: li sires de Cram, 25 messires Boucicaus et li Hermites de Chaumont, qui trop bien s’acquittoient d’yaus deffendre; et jettoient et faisoient jetter aval pières et cailliaus et pos plains de cauch, dont il mehagnoient et bleçoient durement chiaus qui aconsievi en estoient. Et là fu occis 30 dou lés des Englès uns bons escuiers de Gascongne et bien gentilz homs et qui eut grant plainte, qui [10] s’appelloit Raymons de Zedulach; si estoit de le route le captal de Beus. Si dura cilz assaus toute jour à journée, à bien petit de repos; et se retraisent toutes manières de gens à leurs logeis. Et entendirent li 5 haitié à remettre à point les navrés et les bleciés, et passèrent ensi le nuit.
Quant solaus fu levés, li doi mareschal de l’host fisent sonner les trompètes, pour armer toutes manières de gens et traire avant à l’assaut. Si s’ordenèrent 10 et misent en conroy tout cilz qui pour assallir estoient appellé et appareilliet. Là de rechief commença uns hustins et uns assaus plus durs et plus fors sans comparison que le jour devant; car li princes de Galles y estoit personelment, qui les amonnestoit 15 et enjoindoit de bien faire. Et disoit à le fois: «Et comment nous durra meshui ceste forterèce?» Les parolles de lui et la presense de lui esvertuoit grandement toutes manières de gens d’armes et d’arciers qui assalloient; et s’abandonnoient li aucun 20 moult folement pour estre mix aloset.
Là fu occis assés priès dou prince, dou trait d’une pière, uns moult appers escuiers de Gascongne, frères germains au signeur de Labreth; et l’appelloit on Bernardet de Labreth. Si en furent tout si proisme, 25 dont il avoit là grant fuison, durement courouciet, et par especial li princes; et jura adonc si hault que pluiseur l’oïrent, que jamais ne partiroit de là si aroit gaegniet le dit chastiel et chiaulz de dedens ossi et mis en se volenté. Dont renforça li assaus de toutes 30 pars par grant aïr, pour leur besongne avancier, et pour tant que li princes, si com vous avés oy, en avoit parlé si avant.
[11] Si regardèrent et imaginèrent li soutil homme d’armes qu’il se travilloient en vain et faisoient blecier sans raison et occire leurs gens, et que par tel assaut que de traire et de lancier on ne les aroit jamais. 5 Si ordonnèrent à aporter kanons avant et à traire quariaus et feu grigois dedens en le basse court: se cilz feus s’i voloit prendre, il poroit bien tant montepliier qu’il se bouteroit ou toit des couvretures des tours dou chastiel, qui pour le temps 10 estoient couvertes d’estrain. Se par celle manière il ne les avoient, il ne pooient veoir voie comment il peuissent le dit chastiel gaegnier et les chevaliers qui le deffendoient.
Adonc fu li feus aportés avant et trais par bombardes 15 et par kanons en le basse court; et si prist et monteplia telement que toutes ardirent, et entra en le couvreture d’une grosse tour, qui estoit d’estrain, où li troi chevalier estoient, qui ce jour et celi devant moult d’armes fait avoient. Quant il veirent le 20 feu par dessus yaus, et que rendre les couvenoit ou là perir, si ne furent pas bien à leur aise, et vinrent tantost aval, et se rendirent au prince à se volenté: aultrement il ne les ewist point receus, pour tant qu’il en avoit juré et parlé si avant.
25 Ensi eut et prist li princes de Galles les dessus dis chevaliers que vous oés, et les fist, comme ses prisonniers, chevaucier et aler avoecques lui, et plusieurs aultres gentilz hommes, chevaliers et escuiers, qui estoient ou chastiel de Rommorentin, qui fu 30 laissiés tous vaghes, ars et exilliés.
§ 375. Apriès le prise dou chastiel de Rommorentin et des chevaliers dessus nommés, li princes et [12] ses gens chevaucièrent comme en devant, ardant et exillant le pays, et en approchant durement Ango et Tourainne.
5 Les nouvelles vinrent au roy de France, qui se tenoit en le cité de Chartres, que li princes de Galles malmenoit trop horriblement son pays et ardoit et essilloit tout devant lui: de quoi li dis rois fu moult durement courouciés, et dist qu’il y pourveroit 10 de remède. Si se parti de Chartres et chevauça vers Blois et commanda à ses mareschaus que il fesissent haster et avancier toutes manières de gens d’armes, et passer le rivière de Loire, car il voloit aler combatre les Englès. Li dis rois s’en vint à Blois 15 et là s’arresta, et y fu deux jours. Ses commandemens fu fais. Dont commencièrent gens d’armes, duch, conte, baron, chevalier et leurs routes [à] avaler et à poursievir le roy, qui toutdis aloit avant. Car il se parti de Blois et vint ce jour gesir à Amboise, 20 et l’endemain à Loces, et là se tint pour aprendre et entendre dou couvenant des Englès, dont tous les jours il ooit nouvelles; car li Englès estoient costiiet et poursievi d’aucuns [appers[258]] chevaliers de France et de Bourgongne, qui l’en raportoient, alant et venant, 25 le certainneté. Si entendi li dis rois qu’il estoient en Tourainne et prendoient leur chemin et leur retour devers Poito.
[258] Mss. B 4, 3, fº 172.--Ms. B 1, t. II, fº 73 vº (lacune).
Lors se parti li rois de France [de Loches[259]] et vint à le Haie en Tourainne; et ses gens avoient passet le [13] Loire au pont à Orliens, à Meun, à Saumur, à Blois et à Tours, et là où il pooient. Et y avoit si grant nombre de bonnes gens, que bien vingt mil hommes d’armes sans les autres; si y avoit bien vingt six, que 5 contes, que dus, et plus de sept vingt banerès. Et avoit là li rois ses quatre filz, qui pour le temps estoient moult jone, monsigneur Charle, duch de Normendie, monsigneur Loeis qui fu depuis dus d’Ango, monsigneur Jehan ossi, depuis duch de Berri, et 10 monsigneur Phelippe le mainnet, qui fu depuis dus de Bourgongne. Si poés bien croire et sentir que là estoit toute li fleur de France, de chevaliers et d’escuiers, quant li rois et si quatre enfant personelment y estoient.
[259] Mss. B 4, 3, fº 172.--Ms. B 1, t. II (lacune).
15 En ce temps avoient esté envoiiet en France, de par nostre Saint Père le pape Innocent VIe, messires Talerans, cardinaus de Pieregorch, et messires Nicoles, cardinauls d’Urgel, pour trettier pais et concorde entre le roy de France et ses malvoellans, premierement 20 contre le roy de Navare que il faisoit tenir en prison. Et en avoient cil esté et parlementé par pluiseurs fois au dit roy, le siège de Bretuel durant; mès riens n’avoient pout empetrer.
Or estoit retrès li dis cardinaulz de Pieregorch, 25 apriès le departement dou siège et le prise de Bretuel, en le bonne cité de Tours en Tourainne; et là li vinrent les nouvelles que li rois de France se hastoit moult pour trouver les Englès: si ques li cardinaus, meus et encoragiés de mettre remède à ces besongnes 30 et de apaisier, se il peuist, par nulle voie, ces deux signeurs, ou de mettre y moiien et attemprance que la bataille ne s’adreçast, se departi de Tours quoiteusement et chevauça devers le cité de Poitiers, car [14] il entendoit que ces deux hos y tiroient à aler, et tant s’esploita qu’il y parvint.
Nous lairons un petit à parler dou cardinal de 5 Pieregorch et parlerons dou roy de France, qui mettoit grant entente à ce qu’il peuist trouver son adversaire le prince de Galles et combatre, pour contrevengier ses mautalens et les grans damages de son royaume.
10 § 376. Nouvelles vinrent au roy de France, que li princes de Galles se hastoit durement pour retourner ens ou pays dont il estoit partis. Si se doubta li dis rois que il ne li escapast, ce que il n’euist nullement volentiers veu, tant le desiroit il à combatre. Si se 15 departi li dis rois de France de le Haie en Tourainne, et toutes gens d’armes apriès lui, et chevaucièrent à Chauvegni; et vint là li rois le joedi au soir. Si se logièrent grant fuison des signeurs dedens le ville de Chauvegni, et dehors ossi tout contreval uns biaus 20 prés, au lonch de le rivière de Cruese. Le venredi, apriès boire, passa li rois de France la ditte rivière au pont de Chauvegni, et cuidoit adonc que li Englès fuissent devant lui, et non estoient. Toutesfois, en lui poursievant, passèrent ce [venredi[260]] plus de 25 soixante mil chevaus, et encores en passèrent assés à Chasteleraut; et tout ensi que il passoient, il prendoient le chemin de Poitiers.
[260] Mss. B 4, 3, fº 172 vº.--Ms. B 1, t. II, fº 74: «samedi.» _Mauvaise leçon._
D’autre part, li princes de Galles et ses gens ne savoient nul couvenant des François ne pooient [15] savoir. Bien avoient entendu qu’il estoient sur les camps, mais il ne savoient mies justement quel part, fors tant que il supposoient assés que il ne pooient estre loing; car leur coureur ne trouvoient mès 5 riens que fourer: de quoi il avoient grant defaute en leur host de vivres. Et se repentoient li pluiseur grandement de ce qu’il en avoit fait si grant essil, entrues qu’il en estoient au large en Berri, en Ango et en Tourainne, et qu’il ne s’en estoient aultrement 10 pourveu.
Or avint ensi que ce venredi que li rois de France et son grant host passèrent le rivière au pont à Chauvegni, pour le foule et le presse qui si grans estoit et pour estre logiet mieulz à leur aise, troi grant baron 15 de France, loist à savoir li sires de Cram, messires Raoulz de Couci et li contes de Joni, demorèrent ce venredi tout le jour en le ville de Cauvegni, et une partie de leurs gens. Et li aultre passèrent et tous leurs harnois, excepté ce qu’il en avoient retenu 20 pour leurs corps.
Le samedi au matin, il se deslogièrent et passèrent le dit pont et poursievirent le route dou roy qui pooit estre environ trois liewes loing, et prisent les camps et les chemins des bruières au dehors d’un 25 bois pour venir à Poitiers.
Ce samedi au matin, s’estoient deslogiet d’un village assès priès de là li princes et ses gens, et avoient envoiiet descouvrir aucuns compagnons des leurs, pour savoir se il trouveroient nulle aventure, ne 30 oroient nulles nouvelles des François. Si pooient estre cil coureur environ soixante armeures de fier, tout bien monté selonch leur afaire, car leur cheval [16] estoient assés lasset. Entre ces compagnons y avoit deux chevaliers de Haynau, messires Eustasse d’Aubrecicourt et messire Jehan de Ghistellez; si se trouvèrent d’aventure, au dehors de ce bois et en ces 5 bruières dont je parloie maintenant.
Cil baron de France et leurs gens où il pooit avoir environ deux cens armeures de fier, si tretost que il perçurent les Englès chevaucier, il cogneurent assés que c’estoient leur ennemi. Si misent leurs bachinès 10 au plus tost qu’il peurent, et desvolepèrent leurs banières, et abaissièrent leurs lances, et ferirent chevaus des esporons.
Messires Eustasces d’Aubrecicourt et si compagnon, qui estoient monté sus fleur de coursiers, veirent venant 15 envers yaus une si grosse route de leurs ennemis, et n’estoient que une puignie de gens ou regard d’yaus: si n’eurent mies pourpos de l’attendre, et s’avisèrent que il se feroient cacier, car li princes et leur host n’estoient point trop loing de là. Si retournèrent les 20 frains de leurs chevaus et prisent le forrière d’un bois, et li François apriès yaus, en escriant leurs cris et en demenant grant hustin, et les cuidoient jà avoir tous pris davantage. Ensi que il chevauçoient en caçant, il s’embatirent si avant qu’il vinrent sus le bataille 25 dou prince, qui estoit toute arrestée au dehors d’un bois, entre bruières et grans ronsis; et attendoient là à oïr nouvelles de leurs compagnons: si furent bien esmervilliet, quant il les veirent cacier.
Messires Raoulz de Couci et se banière les sievi si 30 avant que il se bouta [droitement[261]] desous le banière [17] dou prince. Là eut fort hustin et dur. Et y fist li dis chevaliers assés d’armes, et s’i combati moult vassaument; mès toutesfois il fu pris et fianciés prisons des gens le prince, et ossi li contes de Joni et li viscontes 5 de Bruese, sires de Chauvegni, et tout li aultre mort ou pris, petit s’en sauvèrent: par lesquelz prisonniers li princes de Galles et ses gens sceurent que li rois de France les avoit adevanciés à tout si grant nombre de gens d’armes que merveilles seroit à penser.
[261] Mss. B 4, 3, fº 173.--Ms. B 1, t. II, fº 74 vº (lacune).
10 § 377. Quant li princes de Galles et ses consaulz eurent entendu que li rois Jehans et ses batailles estoient devant yaus et avoient le venredi passet au pont à Chauvegni, et que nullement il ne se pooient partir dou pays, sans estre combatu, si se recueillièrent 15 et rassamblèrent ce samedi sus les camps. Et fu adonc commandé de par le prince, que nuls, sus la teste, ne courust ne chevauçast sans commandement devant le banière des mareschaus. Cilz bans fu tenus, et chevaucièrent li Englès ce samedi, de l’eure de 20 prime jusques à vespres, et tant que il vinrent à deux petites liewes de Poitiers.
Adonc furent ordonné pour courir et savoir où li François se tenoient, li captaus de Beus, messires Aymenions de Pumiers, messires Bietremieus de 25 Brues et messires Eustasces d’Aubrecicourt. Et se departirent cil chevalier à tout deux cens armeures de fier, tout bien monté sus fleur de coursiers, et chevaucièrent si avant, d’une part et d’autre, que il veirent et cogneurent clerement le [grosse[262]] bataille dou [18] roy; et estoient tout li camp couvert de gens d’armes. Et ne se peurent cil dit coureur englès abstenir que il ne venissent ferir et courir en le kewe des François, et en ruèrent par terre aucuns et fiancièrent 5 prisonniers, et tant que li hos s’en commença grandement à estourmir. Et en vinrent les nouvelles au roy de France, ensi qu’il devoit entrer en le cité de Poitiers.
[262] Ms. B 4, fº 173.--Ms. B 1, t. II. fº 75 (lacune).
Quant li rois entendi que si ennemi, que tant desiroit 10 à trouver, estoient derrière lui et non devant, si en fu durement et grandement resjoïs; et retourna tout à un fais et fist retourner toutes manières de gens bien avant sus les camps et yaus là logier. Si fu ce samedi moult tart, ançois qu’il fuissent tout logiet. 15 Li coureur dou prince revinrent devers lui et li recordèrent une partie dou convenant des François, et li disent bien que il estoient malement grant gent. De ce ne fu li princes noient affraés et dist: «Diex y ait part! Or nous faut avoir avis et conseil coment 20 nous les combaterons à nostre avantage.» Ceste nuit se logièrent li Englès assés en fort liu, entre haies et vignes et buissons; et fu leur host bien gardée et escargaitie, et ossi fu ceste des François.
§ 378. Quant ce vint le dimence au matin, li rois 25 de France, qui grant desir avoit de combatre les Englès, fist en son pavillon chanter messe moult solennelment devant lui, et se acumenia, et si quatre fil. Apriès messe, se traisent devers li li plus grant et li plus proçain de son linage, li dus d’Orliens ses 30 frères, li dus de Bourbon, messires Jakemes de Bourbon, contes de Pontieu, li dus d’Athènes, connestables [19] de France, li contes d’Eu, li contes de Tankarville, li contes de Sallebruce, li contes de Dammartin, li contes de Mont Ventadour, et pluiseur [aultre[263]] grant baron de France et des tenures voisines, telz 5 que messires Jehans de Clermont et messires Ernoulz d’Audrehen, mareschal de France, li sires de Saint Venant, messires Jehans de Landas, messires Eustasses de Ribeumont, li sires de Fiennes, messires Joffrois de Chargni, li sires de Chastillon, li sires de 10 Sulli, li sires de Nielle, messires Robers de Duras et moult d’aultres qui y furent appellet. Là furent en conseil et en parlement un grant temps, à savoir comment il se maintenroient. Si fu adonc ordonné que toutes gens se traissent sus les camps, et cescuns 15 sires desvolepast se banière et mesist avant, ou nom de Dieu et de saint Denis, et que on se mesist en ordenance de bataille, ensi que pour tantost combatre.
[263] Mss. B 4, 3, fº 173.--Ms. B 1, t. II, fº 75 (lacune).
Cilz consaulz et avis pleut grandement au roy de 20 France. Si sonnèrent les trompètes parmi l’ost: dont s’armèrent toutes gens et montèrent à cheval et vinrent sus les camps là ou les banières dou roy venteloient et estoient arrestées, et par especial li oriflambe que messires Joffrois de Chargni portoit. Là peuist 25 on veoir grant noblèce de belles armeures, de riches armoieries, de banières et de pennons, de belle chevalerie et escuirie, car là en estoit toute li fleur de France; ne nulz chevaliers ne escuiers n’estoit demorés à l’ostel, se il ne voloit estre deshonnourés. 30 Là furent ordonnées, par l’avis dou connestable et [20] des mareschaus de France, troi grosses batailles; en çascune avoit seize mil hommes, dont tout estoient passet et moustret pour homme d’armes. Si gouvrenoit la première li dus d’Orliens à trente six banières et 5 deux tans de pennons; la seconde li dus de Normendie et si doi frère, messires Loeis et messires Jehans; la tierce devoit gouvrener li rois de France. Si poés et devés bien croire que en se bataille avoit grant fuison de bonne chevalerie et de noble.
10 Entrues que ces batailles s’ordonnoient et mettoient en arroi, li rois de France appella monsigneur Eustasse de Ribeumont, monsigneur Jehan de Landas, monsigneur Guiçart de Biaugeu et monsigneur Guiçart d’Angle, et leur dist: «Chevauciés avant plus priès 15 dou couvenant des Englès, et avisés et regardés justement leur arroi, et comment il sont, et par quel manière nous les porons combatre, soit à piet, soit à cheval.» Et cil respondirent: «Sire, volentiers.» Adonc se departirent li quatre chevalier dessus nommet 20 [dou roy[264]], et chevaucièrent avant et si priès des Englès, qu’il conçurent et imaginèrent une partie de leur couvenant; et en raportèrent le verité au roy, qui les attendoit sus les camps, montés sus un blanch coursier, et regardoit de fois en aultre ses gens et 25 looit Dieu de ce qu’il en veoit si grant fuison, et disoit tout en haut: «Entre vous, quant vous estes à Paris, à Chartres, à Roem ou à Orliiens, vous maneciés les Englès et vous soushediés le bacinet en le tieste devant yaus. Or y estes vous, je les vous moustre; 30 si leur voelliés remoustrer vos mautalens et [21] contrevengier les anois et les despis qu’il vous ont fais; car sans faute nous les combaterons.» Et cil qui l’avoient entendu, respondoient: «Sire, Diex y ait part! Tout ce [ferons[265]] nous volentiers.»
[264] Mss. B 4, 3, fº 173 vº.--Ms. B 1, t. II, fº 75 vº (lacune).
[265] Ms. B 4, fº 173 vº: «ferons».--Ms. B 3, fº 187 vº: «ferons nous volentiers, au plaisir et o l’aide de Dieu». --Ms. B 1, t. II, fº 76: «verons.»
5 § 379. En ces parolles que li rois de France disoit et moustroit à ses gens pour yaus encoragier, revinrent li quatre chevalier dessus nommet, et fendirent le presse et s’arrestèrent devant le roy. Là estoient li connestables de France et li doi marescal, et grant 10 fuison de bonne chevalerie, tout venu et arresté pour savoir comment on se combateroit. Li rois demanda as dessus dis tout en hault: «Signeur, quèles de vos nouvelles?» Il respondirent: «Sire, bonnes: si arés hui, se il plaist à Dieu, une belle 15 journée sus vos ennemis.»--«Tèle l’esperons nous à avoir par le grasce de Dieu, ce respondi li rois. Or nous dittes le manière de leur couvenant et comment nous les porons combatre.»
Adonc respondi messires Eustasses de Ribeumont, 20 si com je fui enfourmés, pour tous; car il l’en avoient priiet et cargiet, et dist ensi: «Sire, nous avons veu et considerés vos ennemis: si poeent estre par estimation doi mil hommes d’armes, quatre mil arciers et quinze cens brigans.»--«Et comment gisent 25 il? dist li rois.»--«Sire, respondi messires Eustasses, il sont en très fort liu, et ne poons veoir ne imaginer qu’il n’aient fait que une bataille; mès trop bellement et trop sagement l’ont il ordonné. Et [22] ont pris le lonc d’un chemin fortefiiet malement de haies et de buissons, et ont vesti celle haie, d’une part et d’autre, [de leurs archiers[266]] telement que on ne poet entrer ne chevaucier en leur chemin, fors 5 que parmi yaus: se couvient il aler celle voie, se on les voet combatre. En celle voie n’a que une seule entrée et issue, où espoir quatre homme d’armes, ensi que ou chemin, poroient chevaucier de fronth. Au coron de celle haie, entre vignes et espinètes, où 10 on ne poet aler ne chevaucier, sont leurs gens d’armes, tout à piet; et ont mis leurs gens d’armes tout devant yaus leurs arciers à manière d’une herce: dont c’est trop sagement ouvré, ce nous samble, car qui vodra ou pora venir par fait d’armes jusques à 15 yaus, il n’i entera nullement, fors que parmi ces arciers, qui ne seront mies legier à desconfire.»
[266] Mss. B 4, 3, fº 174.--Ms. B 1, t. II, fº 76 (lacune).
Adonc parla li rois et dist: «Messire Eustasse, et comment y conseilleriés vous à aler et combatre?» Dont respondi li chevaliers et dist: «Sire, tout à 20 piet, excepté trois cens armeures de fier des vostres, tous des plus apers, hardis, durs, fors et entreprendans de vostre host, bien armés et bien montés sus fleurs de coursiers, pour desrompre et ouvrir ces arciers, et puis vos batailles et gens d’armes vistement 25 sievir tout à piet et venir à ces gens d’armes, main à main, et yaus combatre de grant volenté. C’est tous li consaulz que de mon avis je y puis donner ne imaginer; et qui mieulz y scet, se le die.»
Cilz consaulz et avis pleut grandement au roy de 30 France, et dist que ensi seroit il fait. Adonc, par le [23] commandement dou roy, sus cel arrest, se departirent li doi mareschal et chevaucièrent de bataille en bataille, et triièrent et eslisirent et desevrèrent à leur avis, par droite election, jusques à trois cens 5 chevaliers et escuiers, les plus rades et les plus apers de toute l’ost, et cescun d’yaus montés sus fleur de coursier et armés de toutes pièces.
Et tantost apriès fu ordenée li bataille des Alemans, et devoient demorer à cheval pour conforter 10 les mareschaus, dont li contes de Salebruce, li contes de Nido et li contes Jehans de Nasco estoient meneur et conduiseur. Là estoit et fu li rois Jehans de France, armés li vingtimez en ses parures, et avoit recommandé son [ainsné[267]] fil en le garde dou signeur 15 de Saint Venant, de monsigneur Jehan de Landas, de monsigneur Thiebaut de Vodenay, et ses aultres trois filz puis nés, Loeis, Jehan et Phelippe, en le garde de bons aultres chevaliers et escuiers. Et portoit la souverainne banière dou roy, messires Joffrois 20 de Chargni, pour le plus preudomme et le plus vaillant de tous les aultres. Et estoit messires Renaulz de Cervolles, dis Archeprestres, armés ens ès armeures plainnement dou jone conte d’Alençon.
[267] Ms. B (lacune).
§ 380. Quant les batailles dou roy de France furent 25 toutes ordonnées et appareillies, et cescuns sires desous se banière et entre ses gens, et savoit ossi cescuns quel cose il devoit faire, on fist commandement, de par le roy, que cescuns alast à piet, excepté cil qui ordonné estoient avoecques les mareschaus [24] pour ouvrir et fendre les arciers, et que tout cil qui lance avoient le retaillassent au volume de cinq piés: par quoi on s’en peuist le mieus aidier, et que tout ossi ostassent leurs esporons. Ceste ordenance fu 5 tenue et fu à tout homme belle et bonne.
Ensi que il devoient approcier et estoient par samblant en grant volenté de requerre leurs ennemis, evous le cardinal de Pieregorch qui vient ferant batant devers le roy, et estoit partis moult matin de le 10 cité de Poitiers, et encline le roy moult bas en cause d’umilité et li prie à mains jointes, pour si hault homme que Diex est, que il se voelle astenir et afrener un petit tant qu’il ait parlé à lui.
Li rois de France, qui estoit assés descendans à 15 toutes voies de raison, li acorda et dist volentiers: «Que vous plaist il à dire?»--«Très chiers sires, dist li cardinaulz, vous avés ci toute le fleur de le chevalerie de vostre royaume assamblet contre une puignie de gens que li Englès sont ens ou regart de 20 vous; et se vous les poés avoir et qu’il se mettent en vostre merci sans bataille, il vous seroit plus honnourable et pourfitable à avoir par celle manière que de enventurer si noble chevalerie et si grant que vous avés ci. Si vous pri, ou nom de Dieu et d’umilité, 25 que je puisse chevaucier devers le prince et li remoustrer en quel dangier vous le tenés.» Encores li acorda li rois et li dist: «Sire, il nous plaist bien; mès retournés tantost.»
A ces parolles se parti li cardinaus dou roy de 30 France et s’en vint moult quoiteusement devers le prince qui estoit entre ses gens, et tout à piet, ou fort d’une vigne, tout conforté par samblant d’attendre [25] le poissance dou roy de France. Si tretost que li cardinaulz fu venus, il descendi à piet et se traist devers le prince qui moult benignement le recueilla. Et li dist li cardinaulz, quant il l’eut saluet et enclinet: 5 «Certes, biaus filz, se vous aviés justement consideret et imaginet le poissance dou roy de France, vous me lairiés couvenir de vous acorder envers lui, se je pooie.» Dont respondi li princes, qui estoit lors uns jones homs, et dist: «Sire, l’onneur salve de moy 10 et de mes gens, je vorroie bien encheir en toutes voies de raison.» Dont respondi li cardinaulz et dist: «Biaus filz, vous dittes bien, et je vous acorderai, se je puis; car ce seroit grans pités, se tant de bonnes gens qui ci sont et que vous estes, d’un lés et d’aultre, 15 venoient ensamble par bataille, et trop y poroit grans meschiés avenir.»
A ces mos se departi li cardinaulz dou prince, sans plus riens dire, et s’en revint arrière devers le roy de France; et commença à entamer trettiés d’acort 20 et à mettre pareçons avant et à dire au roy, pour li mieulz attraire à se intention: «Sire, vous ne vous avés que faire de trop haster pour yaus combatre, car il sont tout vostre sans cop ferir, ne il ne vous poeent fuir ne eslongier: si vous pri que hui tant 25 seulment et demain jusques soleil levant vous leur acordés respit et souffrance.»
Adonc commença li rois de France à busiier un petit, et ne volt mies ce respit acorder à le première priière dou cardinal, ne à le seconde; car une partie 30 de chiaus de son conseil ne s’i assentoit point, et par especial messires Eustasses de Ribeumont et messires Jehans de Landas, qui estoient moult secret [26] dou roy. Mès finablement li dis cardinaulz qui s’en ensonnioit, en espesse de bien, pria tant et preeça le roy de France que li rois s’i assenti et donna et acorda le respit à durer le dimence tout le jour et 5 l’endemain jusques soleil levant. Et le raporta ensi li dis cardinaulz moult vistement au prince et à ses gens, qui n’en furent mies courouciet, pour tant que toutdis s’efforcoient il d’avis et d’ordenance.
Adonc fist li rois de France tendre sur les camps, 10 ens ou propre lieu où il avoit le respit acordé, un pavillon de vermel samis moult cointe et moult rice, et donna congiet à toutes gens de retraire cescun à son logeis, excepté le bataille dou connestable et des mareschaus. Si estoient dalés le roy si enfant et li 15 plus grant de son linage à qui il prendoit conseil de ses besongnes.
Ensi ce dimence toute jour chevauça et travilla li cardinaus de l’un à l’autre et les euist volentiers acordés, se il peuist; mès il trouvoit le roy de France 20 et son conseil si froit que il ne voloient nullement descendre à acord, se il n’avoient de cinq les quatre, et que li princes et ses gens se rendesissent simplement, ce que il n’euissent jamais fait. Si y eut offres et pareçons pluiseurs et de divers pourpos mises 25 avant.
Et me fu dit jadis des gens le dit cardinal de Pieregorch, qui là furent present et qui bien en cuidoient sçavoir aucune cose, que li princes offroit à rendre au roy de France tout ce que conquis avoit 30 en ce voiage, villes et chastiaus, et quitter tous prisonniers que il ne ses gens avoient pris, et jurer à lui non armer contre le royaume de France sept ans [27] tous entiers. Mès li rois de France ne ses consaulz n’en veurent riens faire, et furent longement sus cel estat que li princes et cent chevaliers des siens se venissent mettre en le prison dou roy de France. 5 Aultrement on ne les voloit mies laissier passer: lequel trettiet li princes de Galles ne ses consaulz n’euissent jamais acordet.
§ 381. Endementrues que li cardinaus de Pieregorch portoit les parolles et chevauçoit de l’un à 10 l’autre, en nom de bien, et que li respis duroit, estoient aucun jone chevalier, bacelereus et amoureus, tant de le partie des François comme des Englès, qui chevaucièrent ce jour en costiant les batailles, li François pour aviser et imaginer le couvenant des 15 Englès, et li chevalier d’Engleterre celi des François, ensi que en telz besongnes telz coses aviennent.
Dont il avint que messires Jehans Chandos, qui estoit preus chevaliers, gentilz et nobles de coer, et de sens imaginatis, avoit ce jour chevauciet et costiiet 20 sus èle le bataille dou roy de France, et avoit pris grant plaisance au regarder, pour tant que il y veoit si grant fuison de noble chevalerie frichement armet et apparilliet. Et disoit et devisoit en soi meismes: «Ne place à Dieu que nous partons sans combatre, 25 car se nous sommes pris ne desconfi de si belle gent d’armes et si grant fuison comme j’en voi contre nous, nous n’i deverons avoir point de blame; et se la journée est pour nous et que fortune le voelle consentir, nous serons li plus honnourée 30 gent dou monde.»
Tout en tel manière que messires Jehans Chandos [28] avoit chevauciet et consideret une partie dou couvenant des François, en estoit avenu à l’un des mareschaus de France, monsigneur Jehan de Clermont. Et tant chevaucièrent cil doi chevalier qu’il se trouvèrent 5 et encontrèrent d’aventure; et là eut grosses parolles et reproces moult felenesces entre yaus. Je vous dirai pourquoi. Cil doi chevalier, qui estoient jone et amoureus, on le doit et poet entendre ensi, portoient cescuns une meisme devise de une blewe 10 dame, ouvrée de broudure ou ray d’un soleil, sus le senestre brach, et toutdis dessus leur deseurain vestement, en quel estat qu’il fuissent. Si ne pleut mies adonc à monsigneur Jehan de Clermont ce que il vei porter sa devise à monsigneur Jehan Chandos, et 15 se arresta tous quois devant lui et li dist: «Chandos, ossi vous desiroi je à encontrer. Depuis quant avés vous empris à porter ma devise?»--«Et vous la mienne, ce respondi messires Jehans Chandos, car otant bien est elle mienne comme elle est vostre.»--«Je 20 le vous devée, dist messires Jehans de Clermont; et se ne fust la souffrance qui est entre les vostres et les nostres, je le vous moustrasse tantost que vous n’avés nulle cause dou porter.»--«Ha! ce respondi messires Jehans Chandos, demain [au matin[268]] 25 vous me trouverés tout apareillé dou deffendre et de prouver par fait d’armes que otant bien est elle mienne comme vostre.»
[268] Mss. B 3, 4, fº 189.--Ms. B 1, t. II, fº 76 (lacune).
A ces parolles ils passèrent oultre; et dist encores messires Jehans de Clermont, ensi en rampronnant 30 plus avant monsigneur Jehan Chandos: «Chandos, [29] Chandos, ce sont bien des posnées de vos Englès qui ne sèvent aviser riens de nouvel; mès quanqu’il voient, leur est biel.» Il n’i eut adonc plus fait ne plus dit: cescuns s’en retourna devers ses gens, et 5 demora la cose en cel estat.
§ 382. Vous avés bien oy compter chi dessus comment li cardinaus de Piregorch se mist en painne ce dimence, tout le jour, de chevaucier de l’un à l’autre, pour acorder ces deux signeurs, le roy 10 de France et le prince de Galles; mès il n’en peut à cief venir, et fu tous bas vespres quant il se parti et rentra en le cité de Poitiers. Che dimence se tinrent li François tout le jour sus les camps, et au soir il se retraisent en leurs logeis et se aisièrent de ce 15 qu’il eurent. Il avoient bien de quoi, vivres et pourveances assés et largement; et li Englès en avoient grant defaute. C’estoit la cause qui plus les esbahissoit; car il ne savoient où ne quel part aler fourer, si fort leur estoient li pas clos; ne il ne se pooient 20 partir de là sans le dangier des François. Au voir dire, il ne ressongnoient point tant le bataille que il faisoient ce que on ne les tenist en tel estat, ensi que pour assegiés et affamés. Le dimence, tout le jour, entendirent il parfaitement à leur besongne, et le 25 passèrent au plus biel qu’il peurent; et fisent fosser et haiier leurs arciers autour d’yaus, pour estre plus fort.
Quant ce vint le lundi au matin, li princes et ses gens furent tantost apparilliet et mis en ordenance, ensi comme devant, sans yaus desroiier ne effraer; 30 et en tel manière fisent li François. Environ soleil levant, ce lundi au matin, revint li cardinaus de [30] Pieregorch arrière en l’une host et en l’autre, et les cuida par son preecement acorder, mès il ne peut; et li fu dit ireusement des François que il retournast à Poitiers ou là où il li plaisoit, et que plus il ne 5 portast nulles parolles de trettiés ne d’acort, car il l’en poroit bien mal prendre.
Li cardinaulz, qui s’en ensonnioit en espesse de bien, ne se volt mies bouter ens ou peril, et prist congiet au roy de France, car il vei bien que il travilloit 10 en vain; et s’en vint, au departir, vers le prince et li dist: «Biaus filz, faites ce que vous poés: il vous fault combatre; ne je ne puis nulle grasce impetrer d’acort ne de pais devers le roy de France.» Ceste daarrainne parolle enfelleni et encoraga grandement 15 le coer dou prince, et respondi: «C’est bien li intention de nous et des nostres; et Diex voelle aidier le droit!» Ensi se parti li cardinaulz dou prince et retourna à Poitiers.
En se compagnie avoit aucuns appers escuiers et 20 hommez d’armes qui estoient plus favourable au roy de France que au prince. Quant il veirent que on se combateroit, il s’emblèrent de leur mestre et se boutèrent en le route des François; et fisent leur souverain dou chastellain d’Amposte, qui estoit, pour le 25 temps, de l’ostel dou dit cardinal, et vaillans homs d’armes durement. Et de ce ne se perçut point li cardinaulz ne ne sceut riens, se fu revenus à Poitiers; car, se il l’euist sceu, il ne l’euist nullement souffert, pour tant que il avoit esté trettiières de apaisenter, se 30 il peuist, l’une partie et l’autre. Or parlerons un petit de l’ordenance des Englès, otant bien que nous avons fait de ceste des François.
[31] § 383. Li ordenance dou prince de Galles de ses batailles estoit auques tèle comme li quatre chevalier de France dessus nommet raportèrent en certainneté au dit roy, fors tant que depuis il avoient ordonnés 5 aucuns appers bacelers pour demorer à cheval entre les batailles et contre le bataille des mareschaus de France. Et avoient encores, sus leur destre lés, sus une montagne qui n’estoit point trop haute ne trop roste à monter, ordonné trois cens hommes à chevaus 10 et otant d’arciers, tout à cheval, pour costiier à le couverte ceste montagne, et venir autour sus èle ferir en le bataille le duc de Normendie qui estoit en se bataille à piet par desous celle montagne. Tout ce estoit que il avoient fait de nouviel. Et se tenoit li 15 princes et se grosse bataille ou fons de ces vignes, tout à piet, leurs chevaus assés priès d’yaus pour tantost monter, se il leur besongnast; et estoient fortefiiet et enclos, au plus foible lés, de leur charoy et de tout leur harnas: si ne les pooit on approcier de 20 ce costé.
Or vous voel je renommer aucuns des plus renommés chevaliers d’Engleterre et de Gascongne, qui estoient là adonc dalés [le[269]] prince de Galles: premierement le conte de Warvich, le conte de Sufforch, 25 mareschaus de l’ost, le conte de Sallebrin et le conte d’Askesufforch, monsigneur Jehan Chandos, monsigneur Renault de Gobehen, monsigneur Richart de Stanfort, monsigneur Edowart signeur Despensier, monsigneur Jame d’Audelée et monsigneur Pière se 30 frère, le signeur de Bercler, le signeur de Basset, [32] messire Guillaume Fil Warin, le signeur de le Ware, le signeur de Maune, le signeur de Willebi, monsigneur Bietremieu de Brues, le signeur de Felleton, monseigneur Richard de Pennebruges, messire Estievene de 5 Cousenton, le signeur de Braseton, et pluiseurs aultres; Gascons: le signeur de Labreth, le signeur de Pumiers, messire Helye et messire Aymenion de Pumiers, le signeur de Longuerem, monsigneur Jehan de Graili, captal de Beus, monsigneur Jehan de 10 Chaumont, le signeur de l’Espare, le signeur de Montchident, le signeur de Courton, le signeur de Rosem, le signeur de Condon, le signeur de Montferrat, le signeur de Landuras, monsigneur le soudich de l’Estrade, et ossi des aultres que je ne puis mies 15 tous nommer; Haynuiers: messires Eustasces d’Aubrecicourt et messires Jehans de Ghistelles; et deux aultres [bons[270]] chevaliers estragniers: messires Daniel Pasele et messires Denis de Morbeke. Si vous di pour verité que li princes de Galles avoit là avoecques lui 20 droite fleur de chevalerie, comment que il ne fuissent pas grant fuison, car il n’estoient, tout compté, non plus de huit mil hommes; et li François estoient bien cinquante mil combatans, dont il y avoit plus de trois mil chevaliers.
[269] Mss. B 4, 3, fº 176.--Ms. B 1, t. II, fº 79 (lacune).
[270] Mss. B 4, 3, fº 176.--Ms. B 1, t. II, fº 79 vº (lacune).
25 § 384. Quant cilz jones homs li princes de Galles vei que combatre les couvenoit, et que li cardinaulz de Pieregorch, sans riens esploitier, s’en raloit, et que li rois de France ses adversaires moult petit les prisoit et amiroit, si se conforta en soi meismes, et reconforta [33] moult sagement ses gens et leur dist: «Biau signeur, se nous sommes un petit contre le poissance de nos ennemis, se ne nous esbahissons mies pour ce, car la victoire ne gist mies ou grant peuple, mès 5 là où Diex le voelt envoiier. Se il avient ensi que la journée soit pour nous, nous serons li plus honnouré dou monde; se nous sommes mort, j’ai encores monsigneur mon père et des biaus frères, et ossi vous avés des bons amis qui nous contrevengeront: si vous 10 pri que vous voelliés hui entendre au bien combatre; car se il plaist à Dieu et à saint Jorge, vous me verés hui bon chevalier.»
De ces parolles et de pluiseurs aultres belles raisons que li princes remoustra ce jour à ses gens et 15 fist remoustrer par ses mareschaus, estoient il tout reconforté. Dalés le prince, pour lui garder et consillier, estoit messires Jehans Chandos; ne onques le jour ne s’en parti, pour cose que il li avenist. Ossi s’i estoit tenus un grant temps messires James d’Audelée, 20 par lequel avis et conseil le dimence tout le jour li plus grant partie de l’ordenance de leurs batailles estoit faite; car il estoit sages et vaillans homs durement, et bien le moustra ce jour que on se combati, si com je vous dirai.
25 Messires James d’Audelée tenoit en veu, de grant temps avoit passé, que, se il se trouvoit jamais en besongne là où li rois d’Engleterre ou li uns de ses enfans fust, et bataille s’i adreçast, que ce seroit li premiers assallans et li mieudres combatans de son 30 costé, ou il morroit en le painne. Dont, quant il vei que on se combateroit et que li princes de Galles, li ainsnés filz dou roy son signeur, estoit là, si en fu [34] tous resjoïs, pour tant que il se voloit acquitter, à son loyal pooir, de acomplir son veu. Et s’en vint devers le prince, et li dist: «Monsigneur, j’ai servi tousjours loyaument monsigneur vostre père et vous 5 ossi, et ferai tant com je vivrai. Chiers sires, je le vous moustre, pour tant que jadis je voay que, à le première besongne où li rois vos pères ou li uns de ses filz seroit, je seroie li premiers assallans et combatans. Si vous pri chierement, en guerredon que 10 je fis onques de servicez au roy vostre père et vous ossi, que vous me donnés congiet que de vous, à me honneur, je me puisse partir et mettre en estat de acomplir mon veu.»
Li princes, qui considera le bonté dou chevalier et 15 le grant volonté que il avoit de requerre ses ennemis, li acorda liement et li dist: «Messire Jame, Diex vous doinst hui grasce et pooir de estre li mieudres des aultres!» adonc li bailla il sa main. Et se parti li dis chevaliers dou prince, et se mist ou premier 20 fronch de toutes leurs batailles, acompagniés tant seulement de quatre moult vaillans escuiers que il avoit priiés et retenus pour son corps garder et conduire. Et s’en vint tout devant li dis chevaliers combatre et envaïr le bataille des mareschaus de 25 France, et assambla à monsigneur Ernoul d’Audrehen et à se route; et là y fist merveilles d’armes, si com vous orés recorder en l’estat de le bataille. D’autre part, ossi messires Eustasses d’Aubrecicourt, qui à ce jour estoit uns jones bacelers et en grant 30 desir d’acquerre pris et grasce en armes, mist et rendi grant painne que il fust des premiers assallans: si le fu ou auques priès, à l’eure que messires James d’Audelée s’avança premiers de requerre leurs ennemis; [35] mès il en chei à monsigneur Eustasse, ensi que je vous dirai.
Vous avés chi dessus oy recorder, en l’ordenance 5 des batailles, que li Alemant qui costioient les mareschaus, demorèrent tout à cheval. Messires Eustasses d’Aubrecicourt, qui estoit à cheval, baissa son glave et embraça sa targe, et feri cheval des esporons, et vint entre les batailles. Uns chevaliers d’Alemagne, 10 qui s’appelloit messires Loeis de Recombes, et portoit d’argent à cinq roses de geulez, et messires Eustasses d’ermine à deux hamèdes de geulez, vei venir messire Eustasse d’Aubrecicourt: si issi de son conroi, de le route le conte Jehan de Nasço desous 15 qui il estoit, et baissa son glave et s’en vint adrecier au dit messire Eustasse. Si se consievirent de plains eslais et se portèrent par terre; et fu li chevaliers alemans navrés en l’espaule: si ne se releva mies sitos que messires Eustasses fist.
20 Quant messires Eustasses fu relevés, il prist son glave et s’en vint sus le chevalier qui là gisoit, en grant volenté de lui requerre et assallir; mès il n’en eut mies le loisir, car il vinrent sus lui jusques à cinq hommes d’armes alemant qui l’ensonniièrent et le 25 portèrent par terre. Là fu telement pressés et point aidiés des leurs, que il fu pris et menés ent prisonniers entre les gens le conte Jehan de Nasço, qui n’en fisent adonc nul compte; et ne sçai se il li fisent jurer prison, mais il le loiièrent sus un kar, avoecques 30 leur harnas.
Assés tost apriès le prise de monsigneur Eustasse, se commença li bataille de toutes pars, et jà estoit [36] approcie et commencie li bataille des marescaus. [Et chevauchèrent avant chil qui devoient rompre le bataille des archiers, et entrèrent tout à cheval[271]] dedens le chemin où li grosse haie et espesse estoit 5 de deux costés. Sitos que ces gens d’armes furent là embatu, arcier commencièrent à traire à esploit, et à mettre main à oevre à deux lés de le haie, et à berser chevaus et à enfiller tout ens de ces longes saiettes barbues. Cil cheval qui trait estoient et qui les fers de 10 ces longes saiettes sentoient, ressongnoient et ne voloient avant aler. Et se tournoient, li uns de travers, li aultres de costé, ou il cheoient et trebuchoient desous leurs mestres qui ne se pooient aidier ne relever; ne onques li ditte bataille des mareschaus ne peut 15 approcier le bataille dou prince. Il y eut bien aucuns chevaliers et escuiers bien montés, qui par force de chevaus passèrent oultre et rompirent le haie, et cuidièrent approcier le bataille dou prince et ses banières; mès il ne peurent.
[271] Mss. B 4, 3, fº 176 vº.--Ms. B 1, t. II, fº 80 vº (lacune).
20 Messires James d’Audelée, en le garde de ses quatre escuiers et l’espée en le main, si com ci dessus est dit, estoit ou premier fronch de ceste bataille, et trop en sus de tous les aultres, et là faisoit merveillez d’armes. Et s’en vint par grant vaillance combatre 25 desous le banière de monsigneur Ernoul d’Audrehen, marescal de France, un moult hardi et vaillant chevalier; et se combatirent grant temps ensamble. Et là fu durement navrés li di messires Ernoulz, car la bataille des mareschaus fu tantos toute desroute et 30 desconfite par le trait des arciers, si com ci dessus [37] est dit, avoecques l’ayde des hommes d’armes qui se boutoient entre yaus, quant il estoient abatu, et les prendoient et occioient à volenté. Là fu pris messires Ernoulz d’Audrehen et durement navrés, mès 5 ce fu d’autres gens que de monsigneur Jame d’Audelée, ne des quatre escuiers qui dalés lui estoient; car onques li dis chevaliers ne prist prisonnier le journée, ne n’entendi au prendre, mès tousjours au combatre et à aler avant sus ses ennemis.
10 § 385. D’autre part, messires Jehans de Clermont, mareschaus de France et moult vaillans et gentilz chevaliers, se combatoit desous se banière et y fist assés d’armes, tant qu’il peut durer, mès il fu abatus; onques puis ne se peut relever ne venir à 15 raençon: là fu il mors et occis en servant son signeur. Et voelent bien maintenir et dire li aucun [que[272]] ce fu pour les parolles que il avoit eu le journée devant à monsigneur Jehan Chandos. A painnes vei on onques avenir en peu d’eure si grant meschief 20 sus gens d’armes et bons combatans, que il avint là sus le bataille des mareschaus de France; car il fondoient li un sus l’autre et ne pooient aler avant.
[272] Mss. B 4, 3, fº 177.--Ms. B 1, t. II, fº 81 (lacune).
Cil qui derrière estoient et qui le meschief veoient et qui avant passer ne pooient, reculoient et venoient 25 vers le bataille dou duch de Normendie qui estoit grande et espesse pardevant: mès tantost fu esclarcie et [despessie[273]] par derière, quant il entendirent que li mareschal estoient desconfi. Et montèrent à [38] cheval li plus, et s’en partirent; car il descendirent une route d’Englès de une montagne, en costiant les batailles, tout monté à cheval, et grant fuison d’arciers ossi devant yaus, et s’en vinrent ferir sus èle 5 sus le bataille le duch de Normendie. Au voir dire, li arcier d’Engleterre portèrent à leurs gens moult grant avantage et trop esbahirent les François; car il traioient si ouniement et si espessement que li François ne savoient au quel lés entendre que il ne fuissent 10 consievi dou tret, et toutdis s’avançoient il et conqueroient terre.
[273] Mss. B: «espessie.» _Mauvaise leçon._
§ 386. Quant les gens d’armes d’Engleterre veirent que ceste première bataille estoit desconfite, et que la bataille dou duch de Normendie branloit 15 et se començoit à ouvrir, si leur vint et recroissi force, alainne et corages trop grossement; et montèrent errant tout à cheval que il avoient de premiers ordonnés et pourveus à demorer dalés yaus. Quant il furent tout monté et bien en haste, il se remisent 20 tout ensamble et commencièrent à escriier à haute vois, pour plus esbahir leurs ennemis: «Saint Jorge! Giane!» Là dist messires Jehans Chandos au prince un grant mot et honnourable: «Sire, sire, chevauciés avant: la journée est vostre, Diex sera hui en 25 vostre main. Adreçons nous devers vostre adversaire le roy de France; car celle part gist tous li fors de le besongne. Bien sçai que par vaillance il ne fuira point: si nous demorra, s’il plaist à Dieu et à saint Jorge, mès qu’il soit bien combatus; et vous desistes 30 orains que hui on vous veroit bon chevalier.»
Ces parolles esvertuèrent le prince si qu’il dist tout [39] en hault: «Jehan, alons, vous ne me verés meshui retourner, mès toutdis chevaucier avant.» Adonc dist il à sa banière: «Chevauciés avant, banière, ou nom de Dieu et de saint Jorge.» Et li chevaliers qui 5 le portoit, fist le commandement dou prince. Là fu li presse et li enchaus grans et perilleus, et maint homme y eut reversé. Si saciés bien qui estoit cheus, il ne se pooit relever, se il n’estoit trop bien aidiés. Ensi que li princes et se banière chevauçoit en entrant 10 en ses ennemis et que ses gens le sievoient, il regarda sus destre dalés un petit buisson: si vei monsigneur Robert de Duras, qui là gisoit mors et se banière dalés lui, qui estoit de France au sautoir de geules, et bien dix ou douze des siens à l’environ. 15 Si commanda à deux de ses escuiers et à trois arciers: «Metés le corps de ce chevalier sus une targe, et le portés à Poitiers; et le presentés de par moy au cardinal de Pieregorc, et li dittes que je le salue à ces ensengnes.» Li dessus dit varlet fisent tantost et 20 sans delay ce qu’il leur commanda.
Or vous dirai qui meut le prince à ce faire: li aucun poroient dire que il le fist par manière de dérision. On avoit jà enfourmé le prince que les gens le cardinal de Pieregorch estoient demoret sus les camps 25 et yaus armet contre lui, ce qui n’estoit mies apartenans ne drois fais d’armes; car gens d’eglise, qui pour bien et sus trettiés de pais vont et travellent de l’un à l’autre, ne se doient point armer ne combatre par raison pour l’un ne pour l’autre. Et pour tant 30 que cil l’avoient fait, en estoit li princes courouciés sus le cardinal et li envoia voirement son neveu monsigneur Robert de Duras, si com ci dessus est [40] contenu. Et voloit au chastelain d’Amposte, qui là fu pris, faire trenchier le teste; et l’euist fait sans faute en son aïr, pour tant que cilz estoit de le famille le cardinal, se n’euist esté messires Jehans Candos, 5 qui l’en refrena par douces parolles et li dist: «Monsigneur, souffrés vous et entendés à plus grant cose que ceste ne soit. Espoir escusera li cardinaulz de Pieregorch si bellement ses gens, que vous en serés tous contens.» Ensi passa li princes oultre, et 10 commanda que li dis chastelains fust biens gardés.
§ 387. Ensi que la bataille des mareschaus fu toute desbaretée, perdue et desconfite sans recouvrier, et que ceste dou duc de Normendie se commença à desrompre et à ouvrir, et li plus de chiaus qui y estoient 15 et qui par raison combatre se devoient, à monter à cheval et à fuir en voies, s’avancièrent li Englès qui là estoient tout monté, et s’adrecièrent premierement vers le bataille dou duch d’Athènes, connestable de France. Là eut grant froisseis et grant 20 bouteis, et maint homme reversé par terre. Là escrioient li aucun chevalier et escuier de France, qui par tropiaus se combatoient: «Monjoie! Saint Denis!» et li Englès: «Saint Jorge! Giane!» Là estoit entre yaus grandement proèce remoustrée; car il n’i 25 avoit si petit qui ne vausist un bon homme d’armes.
Et eurent à ce donc li princes et ses gens d’encontre le bataille des Alemans, dou conte de Salebruce, dou conte Jehan de Nasço et dou conte de Nido et de leurs gens; mès il ne durèrent point gramment, 30 ançois furent il rebouté moult asprement et mis en cace. Là estoient arcier d’Engleterre viste et legier de [41] traire ouniement et si espessement que nulz ne se pooit ne osoit mettre en leur tret: si blecièrent et occirent de ce rencontre tamaint homme qui ne peurent venir à raençon ne à merci. Là furent pris 5 assés en bon couvenant li troi conte dessus nommé, et mort et pris tamaint chevalier et escuier de leur route.
En ce puigneis et en ce reculeis fu rescous messires Eustasses d’Aubrecicourt par ses gens qui le 10 queroient et qui prisonnier entre les Alemans le sentoient; si y rendi messires Jehans de Ghistelles grant painne. Et fu li dis messires Eustasses remis à cheval. Depuis fist il ce jour tamainte apertise d’armes, et prist et fiança de bons prisonniers dont il 15 eut ou temps à venir grant finance et qui moult l’aidièrent à avancier.
Quant la bataille dou duch de Normendie, si com je vous ay jà dit, veirent approcier si fortement les batailles dou prince qui jà avoient desconfit les mareschaus 20 et les Alemans et estoient entré en cace, si en furent la plus grant partie tout esbahi. Et entendirent li aucun et priesque tout à yaus sauver, et les enfans dou roy aussi, le duc de Normendie, le conte de Poitiers et le conte de Tourainne, qui estoient en 25 ce tempore moult jone et à petit de avis: si crurent legierement chiaus qui les gouvrenoient. Toutesfois messires Guiçars d’Angle et messires Jehans de Saintré, qui estoient dalés le conte de Poitiers, ne veurent mies retourner ne fuir, mès se boutèrent ou plus 30 fort de le bataille. Ensi se partirent, par conseil, li troi enfant dou roy, et avoecques yaus plus de huit cens lances sainnes et entières, qui onques n’approcièrent [42] leurs ennemis, et prisent le chemin de Chauvegni.
Quant messires Jehans de Landas et messires Thiebaus de Vodenay, qui estoient mestre et meneur dou 5 duch Charle de Normendie, avoecques le signeur de Saint Venant, eurent chevauciet environ une grosse liewe en le compagnie dou dit duch, il prisent congiet à lui et priièrent au signeur de Saint Venant que point ne le vosist laissier, mès mener à sauveté, et que il 10 y acquerroit otant d’onneur, en gardant son corps, que ce que il demorast en le bataille; mès li dessus dit voloient retourner et venir dalés le roy et en se bataille, et il leur respondi que ossi feroit il à son pooir. Ensi retournèrent li doi chevalier et encontrèrent 15 le duch d’Orliiens et se grosse bataille toute sainne et toute entière, qui estoient parti et venu par derrière le bataille dou roy. Bien est vérités que pluiseur bon chevalier et escuier, quoique leur signeur se partesissent, ne se voloient mies partir, mès euissent 20 plus chier à morir que fuite leur fust reprocie.
§ 388. Vous avés ci dessus en ceste hystore bien oy parler de le bataille de Creci, et comment fortune fu moult mervilleuse pour les François: ossi à le bataille de Poitiers, elle fu moult diverse et très 25 felenesse pour yaus, et auques parelle à ceste de Creci; car li François estoient bien gens d’armes sept contre un. Or regardés se ce ne fu mies grant infortuneté pour yaus, quant il ne peurent obtenir le place contre leurs ennemis. Mais au voir dire, la bataille 30 de Poitiers fu trop mieulz combatue que ceste de Creci, et eurent toutes manières de gens d’armes, [43] mieulz loisir de aviser et considerer leurs ennemis, que il n’euissent à Creci; car la ditte bataille de Creci commença au vespre tout tart, sans arroi et sans ordenance, et ceste de Poitiers matin, à heure 5 de prime, et assés par bon couvenant, se eur y euist eu pour les François. Et y avinrent trop plus de biaus fais d’armes sans comparison que il ne fesissent à Creci, comment que tant de grans chiés de pays n’i furent mies mort, que il furent à Creci.
10 Et se acquittèrent si loyaument envers leur signeur tout cil qui demorèrent à Poitiers, mort ou pris, que encore en sont li hoir à honnourer, et li vaillant homme qui là se combatirent, à recommender; ne on ne poet pas dire ne presumer que li rois Jehans 15 de France s’effreast onques pour cose que il oïst ne veist; mès demora et fu toutdis bons chevaliers et bien combatans, et ne moustra pas samblant de fuir ne de reculer, quant il dist à ses hommes: «A piet, à piet!» et fist descendre tous chiaus qui à cheval 20 estoient. Et il meismes se mist à piet devant tous les siens, une hace de guerre en ses mains, et fist passer avant ses banières ou nom de Dieu et de saint Denis, dont messires Joffrois de Chargni portoit la souverainne; et ensi par bon couvenant la grosse bataille 25 dou roy s’en vint assambler as Englès. Là eut grant hustin, fier et cruel, et donnet tamaint horion de haces et de espées et de aultres bastons de gerre.
Si assamblèrent li rois de France et messires Phelippes ses mainnés filz à le bataille des mareschaus 30 d’Engleterre, le conte de Warvich et le conte de Sufforch; et ossi y avoit il là des Gascons, monsigneur le captal, le signeur de Pumiers, monsigneur [44] Aymeri de Tarse, le signeur de Muchident, le signeur de Longueren et le soudich de l’Estrade. Bien avoit sentement et cognissance li rois Jehans de France que ses gens estoient en peril; car il veoit ses batailles 5 ouvrir et branler, et banières et pennons trebucier et reculer, et par le force de leur ennemis rebouter; mais par fait d’armes, il les cuida bien toutes recouvrer. Là crioient li François leur cri: «Monjoie! Saint Denis!» et li Englès: «Saint 10 Jorge! Giane!»
Si revinrent cil doi chevalier tout à temps, qui laissiet avoient le route le duch de Normendie, messires Jehans de Landas et messires Thiebaus de Vodenay: si se misent à piet en le bataille dou roy et se 15 combatirent depuis moult vaillamment.
D’autre part, se combatoient li dus d’Athènes, connestables de France, et ses gens; et un petit plus en sus, li dus de Bourbon, environnés des bons chevaliers de son pays de Bourbonnois et de Pikardie.
20 D’autre lés, sus costière, estoient li Poitevin, li sires de Pons, li sires de Partenay, li sires de Puiane, li sires de Tannay Bouton, li sires de Surgières, messires Jehans de Saintré, messires Guiçars d’Angle, li sires d’Argenton, li sires de Linières, li sires de Monttendre 25 et pluiseurs aultres, li viscontes de Rochouwart et li viscontes d’Ausnay.
Là estoit chevalerie remoustrée et toute apertise d’armes faite; car creés fermement que toute fleur de chevalerie estoit d’une part et d’autre. Là se combatoient 30 vaillamment messires Guichars de Biaugeu, li sires de Chastielvillain et pluiseur bon chevalier et escuier de Bourgongne.
[45] D’autre part, estoient li contes de Ventadour et de Montpensé, messires Jakemes de Bourbon, en grant arroy, et ossi messires Jehans d’Artois et messires Charles ses frères, et messires Renaulz de Cerevole, 5 dis Arceprestres, armés pour le jone conte d’Alençon.
Si y avoit ossi d’Auvergne pluiseurs grans barons et bons chevaliers, telz que le signeur de Mercueil, le signeur de la Tour, le signeur de Calençon, monsigneur 10 Guillaume de Montagut, le signeur de Rocefort, le signeur d’Acier et le signeur d’Acon; et de Limozin: le signeur de Melval, le signeur de Moruel et le signeur de Pierebufière; et de Pikardie: messires Guillaumez de Nielle, messires Raoulz de Rainneval, 15 messires Joffroy de Saint Digier, le signeur de Kauni, le signeur de Helli, le signeur de Montsaut, le signeur de Hangès et pluiseurs aultres.
Encores en le bataille dou roy estoit li contes de Duglas, d’Escoce, et se combati une espasse assés 20 vaillamment; mès quant il vei que la desconfiture se contournoit dou tout sus les François, il se parti et se sauva au mieus qu’il peut, car nullement il ne volsist estre pris ne escheus ens ès mains des Englès: il euist eu plus chier à estre occis sus le place.
25 § 389. On ne vous poet mies de tous parler ne dire ne recorder: «Cilz le fist bien et cilz mieulz;» car trop y faurroit de parolles. Nonpourquant d’armes on ne se doit mies legierement partir ne passer; mais il y eut là moult de bons chevaliers et d’escuiers, 30 d’un costé et d’aultre. Et bien le moustrèrent, car cil qui y furent mort et pris, de le partie dou roy de [46] France, ne dagnièrent onques fuir; mès demorèrent vaillamment dalés leur signeur et hardiement se combatirent. D’autre part, on veist chevaliers d’Engleterre et de Gascongne yaus enventurer si très hardiement 5 et si ordonneement chevaucier et requerre leurs ennemis, que merveilles seroit à penser, et leurs corps au combatre abandonner; et ne l’eurent mies davantage, mès leur couvint moult de painne souffrir et endurer, ançois que il peuissent en le bataille 10 dou roy de France entrer.
Là estoient dalés le prince et à son frain messires Jehans Chandos et messires Pières d’Audelée, frères à monsigneur Jame d’Audelée, de qui nous avons parlé chi dessus, qui fu des premiers assallans, si com 15 il avoit voé, et liquels avoit jà fait tant d’armes, parmi l’ayde de ses quatre escuiers, que on le doit bien tenir et recommender pour preu; car il, tout dis comme bons chevaliers, estoit entrés ou plus fort des batailles et combatus si vaillamment que il y fu 20 durement navrés ou corps et ou chief et ou viaire; et tant que alainne et force li peurent durer, il se combati et ala toutdis avant, et tant que il fu moult essannés. Adonc, sus le fin de le bataille, le prisent li quatre escuier qui le gardoient, et le amenèrent 25 moult foible et fort navré au dehors des batailles, dalés une haie, pour li un petit refroidier et esventer, et le desarmèrent au plus doucement qu’il peurent, et entendirent à ses plaies bender et loiier, et rekeudre les plus perilleuses.
30 Or revenons au prince de Galles qui toutdis chevauçoit avant, en abatant et occiant ses ennemis, dalés lui monsigneur Jehan Chandos, par lequel conseil [47] il ouvra et persevera le journée. Et li gentilz chevaliers s’en acquitta si loyaument que onques il n’entendi ce jour à prendre prisonnier, mès disoit au prince: «Sire, chevauciés avant; Diex est en vostre 5 main: la journée est nostre.» Li princes, qui tendoit à toute perfection d’onneur, chevauçoit avant, se banière devant lui, et renforçoit ses gens là où il les veoit ouvrir ne branler, et y fu très bons chevaliers.
10 § 390. Ce lundi, fu la bataille des François et des Englès, assés priès de la cité de Poitiers, moult dure et moult forte. Et y fu li rois Jehans de France de son costé très bons chevaliers; et, se la quarte partie de ses gens l’euissent ressamblé, la journée euist esté 15 pour yaus, mais il n’en avint mies ensi. Toutesfois li duch, li conte, li baron, li chevalier et li escuier qui demorèrent, se acquittèrent à leur pooir bien et loyaument, et se combatirent tant qu’il furent tout mort ou pris. Petit s’en sauvèrent de chiaus qui 20 descendirent à piet sus le sablon, dalés le roy leur signeur.
Là furent occis, dont ce fu pités et damages, li gentilz dus de Bourbon, qui s’appelloit messires Pières, et assés priès de lui messires Guiçars de Biaugeu 25 et messires Jehans de Landas; et pris et durement navrés li Arceprestres, messires Thiebaus de Vodenay et messires Bauduins d’Ennekins; mors li dus d’Athènes, connestables de France, et li evesques de Chaalons en Champagne; et d’autre part, pris li contes 30 de Vaudimont et de Genville, li contes de Vendôme, et cilz de Ventadour et de Montpensé; et occis un [48] petit ensus messires Guillammes de Nielle et messires Eustasses de Ribeumont, et, d’Auvergne, li sires de la Tour, et messires Guillaumes de Montagut; et pris messires Loeis de Melval, li sires de Pierebufière et 5 li sires de Seregnach. Et en celle empainte furent plus de deux cens chevaliers mors et pris.
D’autre part, se combatoient aucun bon chevalier de Normendie à une route d’Englès; et là furent mort messires Grimoutons de Cambli et messires li 10 Baudrains de le Huese et pluiseur aultre qui estoient desfouchiet et se combatoient par tropiaus et par compagnies, ensi que il se trouvoient et recueilloient. Et toutdis chevauçoit li princes et s’adreçoit vers le bataille dou roy; et li plus grant partie des siens 15 entendoit à faire sa besongne à son pourfit, au mieus que il pooient, car tout ne pooient mies estre [ensamble[274]]. Si y eut ce jour fait mainte belle apertise d’armes, mainte prise et mainte rescousse, qui toutes ne vinrent mies à cognissance; car on ne poet pas 20 tout veoir ne savoir, ne les plus preus ne plus hardis aviser ne concevoir. Si en voel jou parler au plus justement que je porai, selonch ce que j’en fui depuis enfourmés par les chevaliers et escuiers qui furent d’une part et d’autre.
[274] Mss. B 4, 3, fº 179 vº.--Ms. B 1, t. II, fº 84 vº (lacune).
25 § 391. Entre ces batailles et ces rencontres et les caces et les poursieutes qui furent ce jour sus les camps, en chei à monsigneur Oudart de Renti ensi que je vous dirai. Messires Oudars estoit partis de le bataille, car il veoit bien que elle estoit perdue sans [49] recouvrier: si ne se voloit mies mettre ou dangier des Englès, là où il le peuist amender, et estoit jà eslongiés bien une liewe. Si l’avoit uns chevaliers d’Engleterre poursievi une espasse, la lance au poing, 5 et escrioit à le fois: «Chevaliers, retournés, car c’est grans hontes d’ensi fuir.»
Messires Oudars, qui se sentoit caciés, se virgonda et se arresta tous quois et mist l’espée en fautre, et dist en soi meismes que il attenderoit le chevalier 10 d’Engleterre. Li chevaliers englès cuida venir et adrecier dessus messire Oudart et assir son glave sus sa targe; mès il falli, car messires Oudars se destourna contre le cop et ne falli pas au chevalier consievir, mès le feri telement de sen espée, en passant sus son 15 bacinet, que il l’estonna tout et l’abati jus à terre de son cheval, et se tint là tous quois une espasse sans relever.
Adonc mist piet à terre messires Oudars, et vint sus le chevalier qui là gisoit, et li apoia son espée sus 20 sa poitrine et li dist que il l’ociroit, se il ne se rendoit à lui et li fiançast prison, rescous ou non rescous. Li chevaliers ne se vei mies au dessus de sa besongne: si se rendi au dit monsigneur Oudart pour son prisonnier, et s’en ala avoecques lui; et depuis 25 le rançonna il bien et grandement.
Encores entre les batailles et ou fort de le cace, avint une ossi belle aventure et plus grande à un escuier de Pikardie, qui s’appelloit Jehans d’Ellènes, appert homme d’armes durement. Il s’estoit ce jour 30 combatus assés vaillamment en le bataille dou roy: si avoit veu et conceu le desconfiture et le grant pestilense qui y couroit; et li estoit si bien avenu que ses pages li avoit amené son coursier. Et estoit li dis [50] escuiers montés et partis de tous perilz, car il trouva son coursier fresk et nouvel, qui li fist grant bien.
A ce donc estoit sus les camps li sires [de] Bercler, 5 uns jones et appers chevaliers, et qui ce jour avoit levet banière: si vei le couvenant de Jehan d’Ellènes; si issi très apertement des conrois après li, montés ossi sus fleur de coursier. Et pour faire plus grant vaillance d’armes, il s’embla de se route et volt le 10 dit Jehan poursievir tout seul, ensi qu’il fist. Et chevaucièrent hors de toutes batailles moult loing, sans yaus approcier, Jehans d’Ellènes devant et li sires de Bercler après, qui mettoit grant painne à li raconsievir. Li intention de l’escuier franchois estoit bien 15 tèle que il retourroit voirement, mès que il euist amenet le chevalier encores un petit plus avant; et chevaucièrent, ensi que par alainnes de coursiers, plus de une grosse liewe, et eslongièrent bien otant et plus toutes les batailles. Li sires de Bercler escrioit à 20 le fois à Jehan d’Ellènes: «Retournés, retournés, homs d’armes: ce n’est pas honneur ne proèce d’ensi fuir.»
Quant li dis escuiers vei son tour et que temps fu, il retourna moult aigrement sus le chevalier, tout à 25 un fais, l’espée ou poing, et le mist desous son brach, à manière de glave, et s’en vint en cel estat sus le signeur de Bercler qui onques ne le volt refuser, mès prist sen espée de Bourdiaus, bonne et legière et roide assés, et le apoigna par les hans, en levant 30 le main, pour jetter en passant à l’escuier, et l’escoui et laissa aler. Jehans d’Ellènes, qui vei l’espée en volant venir sur li, se destourna, et perdi par celle voie son cop au dit escuier. Mès Jehans ne perdi point [51] le sien, mès consievi en passant au chevalier sus son braeh, telement que il li fist voler l’espée ou camp.
Quant li sires de Bercler vei que il n’avoit point 5 d’espée, et li escuiers avoit le sienne, si salli jus de son coursier et s’en vint tout le petit pas là où sen espée estoit; mais il n’i peut onques si tos venir que Jehans d’Ellènes ne le hastast. Et jetta par avis si roidement sen espée au dit chevalier, qui estoit à 10 terre; si l’aconsievi telement hault ens ès cuissieus que li espée, qui estoit roide et bien acerée et envoiie de fort brach et de grant volenté, entra ens ès quissieus et s’encousi tout parmi les quissieus jusques as hans. De ce cop chei li chevaliers, qui fu durement navrés 15 et qui aidier ne se pooit.
Quant li escuiers le vei en cel estat, [si[275]] descendi moult apertement de son coursier et vint à l’espée dou chevalier qui gisoit à terre: si le prist, et puis tout le pas s’en vint sus le chevalier, et li demanda 20 se il se voloit rendre, rescous ou non rescous. Li chevaliers li demanda son nom; il dist: «On m’appelle Jehan d’Ellènes; et vous, comment?»--«Certes compains, respondi li chevaliers, on m’appelle Thumas, et sui sires de Bercler, un moult biel chastiel 25 seant sus le rivière de Saverne, en le marce de Galles.» --«Sire de Bercler [dist li escuiers[276]], vous serés mon prisonnier, si com je vous ay dit; et je vous metterai à sauveté, et entenderai à vous garir, car il me samble que vous soiiés durement navrés.» Li sires de Bercler [52] respondi: «Je le vous acorde ensi. Voirement sui je vostre prisonnier; car vous m’avés loyaument conquis.» Là li creanta il sa foy que, rescous ou non rescous, il demorroit son prisonnier.
[275] Ms. B 4, fº 180.--Ms. B 3, fº 194: «cil».--Ms. B 1, t. II, fº 85 vº (lacune).
[276] Ms. B 4, fº 180 et B 3.--Ms. B 1, t. II, fº 86 (lacune).
5 Adonc traist Jehans l’espée hors des cuissieus dou chevalier: si demora la plaie toute ouverte, mais Jehans le loia et bendela bien et biel, au mieulz qu’il peut; et fist tant que il le remist sus son coursier et l’amena ce jour tout le pas jusques à Chastieleraut. 10 Et là sejourna il plus de quinze jours, pour l’amour de lui, et le fist medeciner; et quant il eut un peu mieus, il le mist en une litière et le fist amener tout souef à son hostel en Pikardie. Là fu il plus d’un an et tant qu’il fu bien garis, mès il demora afolés; et 15 quant il parti, il paia six mil nobles. Et devint li dis escuiers chevaliers, pour le grant pourfit que il eut de son prisonnier le signeur de Bercler. Or revenons à le bataille de Poitiers.
§ 392. Ensi aviennent souvent les fortunes en armes 20 et en amours, plus ewireuses et plus mervilleuses que on ne les poroit ne oseroit penser ne souhaidier, tant en batailles et en rencontres, que par trop folement cacier. Au voir dire, ceste bataille, qui fu assés priés de Poitiers, ens ès camps de Biauvoir et de 25 Maupetruis, fu moult grande et moult perilleuse; et y peurent bien avenir pluiseurs grandes avenues et biaus fais d’armes qui ne vinrent mies tout à cognissance. Ceste bataille fu très bien combatue, bien poursievie et mieus achievée pour les Englès; et y 30 souffrirent li combatant, d’un lés et d’autre, moult de painne.
[53] Là fist li rois Jehans de main merveilles d’armes, et tenoit la hace dont trop bien se combatoit. A le presse rompre et ouvrir, furent pris assés priès de li li contes de Tankarville et messires Jakemes de Bourbon, contes 5 pour le temps de Pontieu, et messires Jehans d’Artois, contes d’Eu; et d’autre part, un petit plus ensus, desous le pennon le captal, messires Charles d’Artois et moult d’autres chevaliers.
La cace de la desconfiture dura jusques ès portes 10 de Poitiers; et là eut grant occision et grant abateis de gens d’armes et de chevaus, car cil de Poitiers refremèrent leurs portes, et ne laissoient nullui ens pour le peril: pour tant y eut, sus le caucie et devant la porte, si grant horribleté de gens abatre, navrer 15 et occire, que merveilles seroit à penser. Et se rendoient li François de si lonch que il pooient cuesir[277] un Englès; et y eut là pluiseur Englès, arciers et aultres, qui avoient quatre, cinq ou six prisonniers, ne on n’oy onques de tel mescheance parler, comme 20 il avint là sus yaus.
[277] Mss. B 4, fº 180 vº et B 3, fº 194: «choisir».
Li sires de Pons, uns grans barons de Poito, fu là occis et moult d’autres chevaliers et escuiers; pris li viscontes de Rocewart, li sires de Puiane et li sires de Partenai; et de Saintonge: li sires de Montendre, 25 et pris messires Jehans de Saintré, et tant batus que onques depuis n’eut santé: si le tenoit on pour le milleur et plus vaillant chevalier de France; et laiiés pour mors entre les mors, messires Guiçars d’Angle, qui trop vaillamment se combati ceste journée.
30 Là se combatoit vaillamment et assés priès dou [54] roy messires Joffrois de Cargni, et estoit toute la presse et la huée sur lui, pour tant qu’il portoit la souveraine banière dou roy; et il meismes avoit la sienne sus les camps, qui estoit de geules à trois 5 escuçons d’argent. Tant y sourvinrent Englès et Gascons, de toutes pars, que par force il ovrirent et rompirent le priesse de le bataille le roy de France. Et furent li François si entouelliet entre leurs ennemis que il y avoit bien, en tel lieu estoit et telz fois fu, 10 cinq hommes d’armes sus un gentil homme. Là fu pris messires Bauduins d’Anekins de messire Bietremieu de Brues. Et fu occis messires Joffrois de Chargni, la banière de France entre ses mains, et pris li contes de Dammartin de monsigneur Renault de 15 Gobehen. Là eut adonc trop grant presse et trop grant bouteis sus le roy Jehan, pour le convoitise de li prendre; et li crioient cil qui le cognissoient et qui le plus priès de lui estoient: «Rendés vous, rendés vous: aultrement vous estes mors.»
20 Là avoit un chevalier de le nation de Saint Omer, que on clamoit monsigneur Denis de Morbeke; et avoit depuis cinq ans ou environ servi les Englès, pour tant que il avoit de sa jonèce fourfait le royaume de France par guerre d’amis et d’un hommecide que 25 il avoit fait à Saint Omer, et estoit retenus dou roy d’Engleterre as saulz et as gages. Si chei adonc si bien à point au dit chevalier que il estoit dalés le roy de France et li plus proçains qui y fust, quant on tiroit ensi à lui prendre: si se avança en le presse, 30 à le force des bras et dou corps, car il estoit grans et fors; et dist au roy en bon françois, où li rois s’arresta plus c’as aultres: «Sire, sire, rendés vous.»
[55] Li rois, qui se veoit en dur parti et trop efforciés de ses ennemis et ossi que sa deffense ne li valoit mès riens, demanda en regardant le chevalier: «A cui me renderai jou? à cui? Où est mon cousin le 5 prince de Galles? se je le veoie, je parleroie.»--«Sire, respondi messires Denis de Morbeke, il n’est pas ci; mès rendés vous à moy, je vous menrai devers lui.»--«Qui estes[278], dist li rois?»--«Sire je sui Denis de Morbeke, uns chevaliers d’Artois; 10 mès je siers le roy d’Engleterre, pour tant que je ne puis ou royaume de France et que je y ay fourfait tout le mien.»
[278] Mss. B 4, fº 181 et B 3, fº 194 vº: «Qui estes vous?»
Adonc respondi li rois de France, si com je fui depuis enfourmés, ou deubt respondre: «Et je me 15 rench à vous,» et li bailla son destre gant. Li chevaliers le prist, qui en eut grant joie. Là eut grant priesse et grant tirich entours le roy, car cescuns s’efforçoit de dire: «Je l’ay pris, je l’ay pris»; et ne pooit li rois aler avant, ne messires Phelippes ses 20 mainsnés fils. Or lairons un petit à parler de ce touellement qui estoit sus le roy de France, et parlerons dou prince de Galles et dou fin de le bataille.
§ 393. Li princes de Galles, qui durement estoit hardis et corageus, et le bacinet en le tieste, estoit 25 comme uns lyons felz et crueus, et qui ce jour avoit pris grant plaisance à combatre et à encaucier ses ennemis, sus le fin de le bataille estoit durement escaufés: si que messires Jehans Chandos, qui toutdis fu dalés lui, ne onques ce jour ne le laia, li dist: [56] «Sire, c’est bon que vous vos arrestés ci et metés vostre banière hault sus ce buisson: se s’i ralloieront vos gens qui sont durement espars, car, Dieu merci, la journée est vostre. Ne je ne voi mès nulles banières 5 ne nuls pennons des François, ne conroi entre yaus qui se puist ralloiier; et si vous rafreschirés un petit, car je vous voi moult escauffé.»
A l’ordenance de monsigneur Jehan Chandos s’acorda li princes, et fist sa banière mettre sus un hault 10 buisson, pour toutes gens ralloiier, et corner ses menestrelz, et osta son bachinet. Tantost furent si chevalier apparilliet, cil dou corps et cil de sa cambre; et tendi on illuec un petit vermeil pavillon où li princes entra, et li aporta on à boire et as signeurs 15 qui estoient dalés lui. Et toutdis mouteplioient il, car il revenoient de le cace: si s’arrestoient là ou environ, et s’ensonnioient entours leurs prisonniers.
Sitost que li doy mareschal revinrent, li contes de Warvich et li contes de Sufforch, li princes leur demanda 20 se il savoient nulles [nouvelles[279]] dou roy de France. Il respondirent: «Sire, nennil, bien certainnes; nous creons ensi que il est mors ou pris, car point n’est partis des batailles.» Adonc li princes en grant haste dist au conte de Warvich et à monsigneur 25 Renault de Gobehen: «Je vous pri, partés de ci et chevauciés si avant que à vostre retour vous m’en sachiés à dire le verité.»
[279] Mss. B 4, 3, fº 181.--Ms. B 1, t. II, fº 87 vº (lacune).
Cil doi signeur tantost de rechief montèrent à cheval et se partirent dou prince et montèrent sus un 30 tertre pour veoir entour yaus: si perçurent une grant [57] flote de gens d’armes tout à piet et qui venoient moult lentement. Là estoit li rois de France en grant peril, car Englès et Gascon en estoient mestre et l’avoient jà tollu à monsigneur Denis de Morbeke et 5 moult eslongiet de li; et disoient li plus fort: «Je l’ay pris, je l’ay pris.» Toutesfois li rois de France, qui sentoit l’envie que il avoient entre yaus sus lui, pour eskiewer le peril, avoit dit: «Signeur, signeur, menés moi courtoisement devers le prince mon cousin, 10 et mon fil avoecques mi; et ne vous rihotés plus ensamble de ma prise, car je sui sires et grans assés pour cescun de vous faire riche.»
Ces parolles et aultres que li rois leur disoit, les soela un petit, mès nonpourquant toutdis recommençoit 15 leur rihote; et n’aloient piet avant de terre que il ne se rihotaissent. Li doi baron dessus nommet, quant il veirent celle foule et ces gens d’armes ensi ensamble, s’avisèrent que il se trairoient celle part; si ferirent coursiers des esporons et vinrent jusques à 20 là et demandèrent: «Qu’es çou? qu’es çou?» Il leur fu dit: «C’est li rois de France qui est pris; et le voellent avoir et calengent plus d’yaus dix chevaliers et escuiers.»
Adonc li doi baron, sans plus parler, rompirent, à 25 force de chevaus, le presse, et fisent toutes manières de gens traire arrière; et leur commandèrent, de par le prince et sus le teste, que tout se traissent arrière et que nulz ne l’approçast, se il n’i estoit ordonnés et requis. Lors se partirent toutes gens, qui n’osèrent 30 ce commandement brisier, et se traisent bien ensus dou roy et des deux barons qui tantost descendirent à terre et enclinèrent le roy tout bas, liquelz rois fu [58] moult liés de leur venue, car il le delivrèrent de grant dangier. Or vous parlerons encores un petit de l’ordenance dou prince, qui estoit dedens son pavillon, et quel cose il fist en attendant les chevaliers dessus 5 nommés.
§ 394. Si tretost que li contes de Warvich et messires Renaulz de Gobehen se furent parti dou prince, si com ci dessus est contenu, li princes demanda as chevaliers qui estoient dalés lui: «De messire Jame 10 d’Audelée est il nulz qui en sace riens?»--«Oil, sire, ce respondirent aucun chevalier qui là estoient et qui jà veu l’avoient: il est moult durement navrés et couchiés en une litière assés priès de ci.»--«Par ma foy, dist li princes, de sa navreure sui je durement 15 courouciés; mès je le veroie moult volentiers. Or sachiés, je vous pri, se il poroit souffrir le aporter jusques à ci; et se il ne poet, je l’irai veoir.»
Dont se partirent doi chevalier dou prince, et s’en vinrent devers messire Jame d’Audelée; et li disent 20 ensi que li princes avoit demandet de li, et comment il le desiroit à veoir. «Grans mercis, dist messires James, à monsigneur le prince, quant il li plaist à souvenir d’un si petit bacheler que je sui.» Adonc appella il de ses varlès jusques à huit, et se fist porter 25 en se litière là où li princes estoit.
Qant li princes de Galles vei monsigneur Jame, si se abaissa sur lui, et li fist grant cière, et le rechut doucement et liement, et li dist ensi: «Messire Jame, je vous doi bien honnourer, car par vostre vaillance 30 et proèce avés vous hui acquis le grasce et le renommée de nous tous, et y estes tenus par certainne [59] sieute pour le plus preu.»--«Monsigneur, respondi messires James, je vorroie bien qu’il fust ensi, et vous poés dire ce qu’il vous plest: se je me sui hui avanciés pour vous servir et acomplir un veu que j’avoie 5 fait, on ne le me doit pas tourner à proèce, mès à outrage.»
Adonc respondi li princes et dist: «Messire Jame, jou et tout li nostre vous tenons à le journée d’ui pour le milleur de nostre costé. Et pour vostre grasce 10 accroistre et que vous aiiés mielz pour vous estoffer et sivir les armes, je vous retieng à tousjours mès pour mon chevalier, à cinq cens mars de revenue par an, dont je vous assignerai bien sus mon hiretage en Engleterre.»--«Sire, respondi messires James d’Audelée, 15 Diex me laist desservir les grans biens que vous me faites.»
A ces parolles prist il congiet au prince, car il estoit moult foibles; et le raportèrent si varlet arrière à son logeis. Il ne pooit mies encore estre gramment 20 eslongiés, quant li contes de Warvich et messires Renaulz de Gobehen entrèrent ou pavillon dou prince, et li fisent ce present dou roy de France: lequel present li dis princes deubt bien rechevoir à grant et à noble. Et ossi fist il vraiement, et s’enclina tout bas 25 contre le roy de France, et le reçut et conjoy bellement et sagement, ensi que bien le sceut faire; et fist là aporter le vin et les espisses, et l’en donna il meismement [au roy[280]], en signe de très grant amour.
[280] Mss. B 4, 3, fº 182.--Ms. B 1, t. II, fº 88 vº (lacune).
§ 395. Ensi fu ceste bataille desconfite que vous [60] avés oy, qui fu ès camps de Maupetruis, à deux liewes de le cité de Poitiers, le vingt unième jour dou mois de septembre, l’an de grasce Nostre Signeur mil trois cens cinquante six. Si commença environ heure de 5 prime, et fu toute passée à nonne; mès encores n’estoient point tout li Englès qui caciet avoient, retourné de leur cace et remis ensamble. Pour ce avoit li princes fait mettre sa banière sus un buisson, pour ses gens recueillier et ralloiier, ensi qu’il fisent; 10 mès il fu tous bas vespres ançois que tout fuissent revenu de leur cace.
Et fu là morte, si com on recordoit adonc pour le temps, toute li fleur de le chevalerie de France: de quoi li nobles royaumes fu durement afoiblis, 15 et en grant misère et tribulation eschei, ensi que vous orés recorder chi après. Avoecques le roy et son jone fil monsigneur Phelippe, eut pris dix sept contes, sans les barons, les chevaliers et les escuiers; et y eut mors entre cinq mil et sept cens 20 et six mil hommes, uns qu’autres. Quant il furent tout ou en partie repairiet de le cace et revenu devers le prince qui les attendoit sus les camps, si com vous avés oy recorder, si trouvèrent que il avoient deux tans de prisonniers qu’il ne fuissent de 25 gens. Si eurent conseil l’un par l’autre, pour le grant carge qu’il en avoient, que il en rançonneroient sus les camps le plus, ensi qu’il fisent.
Et trouvèrent li chevalier et li escuier prisonnier, les Englès et les Gascons moult courtois; et en y eut 30 ce propre jour mis à finance grant fuison, ou recreus simplement sus leurs fois à retourner dedens le Noel ensievant à Bourdiaus sus Geronde ou là raporter leurs [61] paiemens. Quant il furent ensi que tout rassamblé, si se traist çascuns en son logeis, tout joindant où la bataille avoit esté. Si se desarmèrent li aucun, et non pas tous, et fisent desarmer leurs prisonniers, et les 5 honnourèrent tant qu’il peurent, cescuns les siens; car cilz qui prendoit prison en bataille de leur costé, li prisonniers estoit siens, et le pooit quitter ou rançonner à sa volenté.
Si poet cescuns savoir et penser que tout cil qui là 10 furent en ceste fortuneuse bataille avoecques le prince de Galles, furent riche d’onneur et d’avoir, tant parmi les raençons des prisons, come pour le gaaing d’or et d’argent [qui là fu trouvés, tant en vasselle d’or et d’argent[281], et] en riches jeuiaus, en malles 15 farsies de chaintures riches et pesans et de bons mantiaus. D’armeures, de harnas de gambes et de bachinès ne faisoient il nul compte; car li François estoient là venu très richement et si estoffeement que mieulz ne pooient, comme cil qui cuidoient bien avoir la 20 journée pour yaus. Or vous parlerons un petit comment messires James d’Audelée ouvra des cinq cens mars d’argent que li princes de Galles li donna, si com il est contenu ci dessus.
[281] Mss. B 4, 3, fº 182.--Ms. B 1, t. II, fº 89 (lacune).
§ 396. Quant messires James d’Audelée fu arrière 25 raportés en le littière en son logeis, et il eut remerciiet grandement le prince dou don que donnet li avoit, il n’eut gaires reposé en sa loge, quant il manda monsigneur Pière d’Audelée son frère, messire Betremieu de Brues, messire Estievene de Gonsenton, le [62] signeur de Willebi et monsigneur Raoul de Ferrières: cil estoient de son sanch et de son linage. Si tretost que il furent venu et en le presense de lui, il s’avança de parler au mieus qu’il peut, car il estoit 5 moult foibles, pour les navreures que il avoit. Et fist venir avant les quatre escuiers que il avoit eu pour son corps, le journée, et dist ensi as chevaliers qui là estoient: «Signeur, il a pleu à monsigneur le prince que il m’a donné cinq cens mars de revenue par an 10 et en hyretage; pour lequel don je li ay encores fait petit service, et puis faire de mon corps tant seulement. Il est verités que veci quatre escuiers qui m’ont toutdis loyaument servi. Et par especial, à le journée d’ui, ce que j’ay d’onneur, c’est par leur emprise 15 et leur hardement. Pour quoi, en le presense de vous qui estes de mon linage, je leur voel maintenant remunerer les grans et agreables services qu’il m’ont fais. C’est me intention que je leur donne et resi[g]ne en leurs mains le don et les cinq cens mars que 20 messires li princes m’a donnés et acordés, en tel fourme et manière que donnés le mes a; et m’en desherite et les en aherite purement et franchement, sans nul rappel.»
Adonc regardèrent li chevalier qui là estoient, tout 25 l’un l’autre, et disent entre yaus: «Il vient à monsigneur Jame cilz dons à faire de grant vaillance.» Si li respondirent d’une vois: «Sire, Diex y ait part! Ensi le tesmongnerons nous où il vorront.» Si se partirent atant de li; et en alèrent li aucun devers 30 le prince qui devoit donner à souper le roy de France et son fil, et le plus grant partie des contes et des barons qui prisonnier estoient, et tout de leurs pourveances; [63] car li François en avoient fait amener apriès yaus grant fuison, et elles estoient as Englès et as Gascons fallies, et pluiseurs en y estoient entre yaus, qui n’avoient gousté de pain plus de trois jours avoit 5 passet.
§ 397. Quant ce vint au soir, li princes de Galles donna à souper en sa loge le roy de France, monsigneur Phelippe son fil, monsigneur Jakeme de Bourbon et le plus grant partie des contes et des barons 10 de France qui prisonnier estoient. Et assist li princes le roy Jehan, monsigneur Jakemon de Bourbon, monsigneur Jehan d’Artois, le conte de Tankarville, le conte d’Estampes, le conte de Dammartin, le conte de Genville et le signeur de Partenay, à une table 15 moult haute et bien couverte; et tous les aultres signeurs, barons et chevaliers, as aultres tables.
Et toutdis servoit li princes audevant de la table dou roy et par toutes les aultres tables ossi, si humlement que il pooit; ne onques ne se volt seoir à le 20 table dou roy, pour priière que li rois en fesist, ains disoit toutdis que il n’estoit mies encores si souffissans que il apertenist à lui de seoir à le table de si grant prince et de si vaillant homme que li corps de li estoit et que moustré avoit à le journée. Et toutdis 25 s’engenilloit par devant le roy, et disoit bien: «Chiers sires, ne voelliés mies faire simple cière, pour tant se Diex n’i a hui volu consentir vostre voloir; car certainnement monsigneur mon père vous fera toute l’onneur et amisté qu’il pora, et se acordera à vous 30 si raisonnablement que vous demorrés bon amit ensamble à tousjours. Et m’est avis que vous avés grant [64] raison de vous esleecier, comment que la besongne ne soit tournée à vostre gret; car vous avés conquis au jour d’ui le haut nom de proèce, et avés passet tous les mieulz faisans de vostre costet. Je ne le di mies, 5 ce saciés, chiers sires, pour vous lober; car tout cil de nostre partie, qui ont veu les uns et les aultres, se sont, par plainne sieute, à ce acordet, et vous en donnent le pris et le chapelet, se vous le volés porter.»
A ce point commença cescuns à murmurer, et disoient, 10 entre yaus, François et Englès, que noblement et à point li princes avoit parlet. Si le prisoient durement et disoient communalment que en lui avoit et aroit encores gentil signeur, se il pooit longement durer ne vivre, et en tel fortune perseverer.
15 § 398. Quant il eurent soupé et assés festiiet, selonch le point là où il estoient, cescuns s’en ala en son logeis avoech ses prisonniers pour reposer. Celle nuit y eut grant fuison de prisons, chevaliers et escuiers, qui se rançonnèrent envers ciaus qui pris les 20 avoient; car il les laissoient plus courtoisement rançonner et passer que onques gens feissent, ne il ne les constraindoient aultrement que il leur demandoient sus leurs fois combien il poroient paiier, sans yaus trop grever, et les creoient legierement de ce 25 qu’il en disoient. Et disoient communement ensi qu’il ne voloient mies chevalier ne escuier rançonner si estroitement qu’il ne se peuist bien chevir et gouvrener dou sien, et servir ses signeurs, selonch son estat, et chevaucier par les pays, pour avancier son 30 corps et sen honneur.
La coustume des Alemans ne la courtoisie n’est [65] mies tèle; car il n’ont pité ne merci de nul gentil homme, se il eschiet entre leurs mains prisonniers; mès le rançonneront de toute sa finance et oultre, et metteront en ceps, en buies et en fers et plus destroites 5 prisons que il poront, pour estordre plus grant raençon.
Quant ce vint au matin que cil signeur eurent messe oye, et il eurent beu et mengié un petit, et les varlet eurent [tout[282]] toursé et apparilliet, et leur 10 charoy mis en arroy, il se deslogièrent de là et cheminèrent par devers le cité de Poitiers.
[282] Mss. B 4, 3, fº 183.--Ms. B 1, t. II, fº 90 (lacune).
En le ditte cité de Poitiers estoit venus, le propre nuit dont la bataille avoit esté ce lundi, messires Mahieus, sires de Roie, à bien cent lances, et n’avoit 15 point esté à le ditte bataille; mès il avoit encontré le duch de Normendie sus les camps, assés près de Chauvegni, qui s’en raloit en France, si com cidessus est contenu, liquelz dus li avoit dit que il se traisist vers Poitiers, et toute se route, et fust gardiiens 20 et chapitainne de la ditte cité, jusques à tant que il oroit aultres nouvelles: si ques li sires de Roie, li venus dedens Poitiers, pour tant que il sentoit les Englès assés priès, avoit toute celle nuit entendu as portes, as tours et as garittes de le ville, et, au matin, 25 fait armer toutes manières de gens, et çascun fait aler à sa deffense.
Li Englès passèrent oultre sans point approcier, car il estoient si cargiet d’or, d’argent, [de joiaulx[283]] et de bons prisonniers que il n’avoient mies loisir ne [66] conseil de assallir à leur retour nulle forterèce; mès leur sambloit uns grans esplois pour yaus, se il pooient le roy de France et leur conquest mener à sauveté en le cité de Bourdiaus. Si aloient il à petites 5 journées, ne il ne se pooient fort esploitier pour le cause des pesans sommiers et dou grant charoi que il menoient; et ne cheminoient tous les jours non plus de quatre ou de cinq liewes, et se logoient de haute heure. Et chevauçoient tout ensamble, sans 10 yaus desrouter, excepté li bataille des mareschaus le conte de Warvich et le conte de Sufforch, qui aloient devant, à cinq cens armeures de fier, pour ouvrir les pas et aviser le pays. Mès il ne trouvoient point d’arrest ne nul rencontre; car tous li pays estoit 15 si effraés, pour la grande desconfiture qui avoit esté à Poitiers et le occision et le prise des nobles dou royaume de France et le prise dou roy leur signeur, que nulz ne mettoit ordenance ne arroi en soy pour aler au devant; mès se tenoient toutes gens 20 d’armes quoi, et gardoient leurs forterèces.
[283] Mss. B 4, 3, fº 183.--Ms. B 1, t. II, fº 90 vº (lacune).
Sus ce chemin vint en cognissance au prince de Galles, comment messires James d’Audelée avoit arrière rendu et donné à quatre escuiers le revenue de cinq cens mars que il li avoit donné: si en fu durement 25 esmervilliés, et le manda une fois, si tretost que il se fu logiés. Quant messires James se senti mandés dou prince, il cogneut assés pour quoi c’estoit, et se fist aporter en se litière par devant lui, car il ne pooit aler ne chevaucier; et enclina le prince sitost 30 que il le vei. Li princes le reçut assés courtoisement et puis li dist: «Messire Jame, on nous a donné à entendre que la revenue que nous vous avons donnée et ottriie, vous parti de nous et revenu en vostre [67] logeis, vous le rendesistes et donnastes tantos à quatre escuiers: si sarions volentiers pour quoi vous fesistes ce, ne se li dons vous fu point agreables.»
5 «Monsigneur, respondi li chevaliers, par ma foy, o il très grandement; et le raison qui me meut au faire, je le vous dirai. Cil quatre escuier qui ci sont, m’ont lonch temps servi bien et loyaument en pluiseurs grandes besongnes; et encores à ce jour que je 10 leur fis le don, ne les avoi je de riens remuneret leurs services. Et se onques en leur vivant ne m’avoient plus servi, fors ce que il fisent à le bataille de Poitiers, si sui je tenus de tant et plus envers yaus; car, ciers sires, je ne sui c’uns seulz homs et ne 15 puis q’un homme; et sus le confort et ayde d’yaus, je empris à acomplir le veu que de lonch temps avoie voé, et fus, par le force et le bonté d’yaus, li premiers assallans, et euisse esté mors et occis en le besongne, se il ne fuissent. Dont, quant j’ai consideré 20 le bonté et l’amour qu’il me moustrèrent, je n’euisse pas esté bien courtois et avisés, se je ne leur euisse guerredonné; car, monsigneur, Dieu merci, tousjours ay je assés eu et arai tant com je vivrai, ne onques de chavance ne m’esbahi ne esbahirai. 25 Et se j’ai fait oultre [vostre[284]] volenté celle fois, chiers sires, je vous pri que vous le me pardonnés, et soiiés tous confortés que ossi enterinnement comme en devant vous serés servis de moy et des escuiers à qui j’ay le don donné.»
[284] Ms. B 4, fº 183 vº.--Ms. B 1, t. II, fº 91 (lacune).
30 Li princes considera les parolles dou chevalier, [68] et que honnourablement et raisonnablement avoit parlé; se li dist: «Messire Jame, de cose que vous aiiés fait, jà ne vous blasmerai, mès vous en sai bon gré; et pour le bonté des escuiers et que tant vous 5 vos loés d’yaus, je leur acorde vostre don, et vous rench sis cens mars, par le manière et condition que devant les teniés.» Messires James d’Audelée remercia le prince moult bellement, ce fu bien raisons; et prist congiet assés tost apriès, et fu raportés en son 10 logeis. Ensi ala dou prince, si com je fui adonc enfourmés, et de messire Jame d’Audelée et de ses quatre escuiers.
§ 399. Tant esploitièrent li princes de Galles et ses routes que il passèrent sans peril et sans damage 15 parmi Poito et Saintonge et vinrent à Blaives; et là passèrent le Geronde et arrivèrent en le bonne cité de Bourdiaus. On ne vous poroit ne saroit mies recorder le feste et le solennité que cil de Bourdiaus, bourgois et clergiéz, fisent au prince, et com honnourablement 20 il fu receus, et li rois de France ossi. Si amena li dis princes le roy de France et son fil en l’abbeye de Saint Andrieu, et là se logièrent tout doi, li rois de France d’un lés, et li princes d’autre. Si achata li dis princes as barons et as chevaliers et as 25 escuiers d’Engleterre et de Gascongne le plus grant partie des contes dou royaume de France qui estoient pris, si com vous avés oy, et en paia deniers tous apparilliés; et là eut pluiseurs assamblées et questions des chevaliers et escuiers de Gascongne et d’ailleurs 30 pour le prise dou roy de France.
Toutesfois, messires Denis de Morbeke, par droit [69] d’armes et vraies ensengnes qu’il en disoit, le calengoit; uns aultres escuiers de Gascongne, qui s’appelloit Bernars de Truttes, y disoit à avoir grant droit. Si en y eut pluiseurs parolles devant le prince et les 5 barons qui là estoient; et pour tant que cil doi se contrarioient, li princes mist le cose en arrest jusques à tant que il fuissent revenu en Engleterre, et que nulle decleration n’en seroit faite, fors devant le roy son père. Mais pour ce que li rois de France aidoit à 10 soustenir l’opinion de monsigneur Denis de Morbeke, et que le plus il s’enclinoit à lui que à nulz des aultres, li princes, tout quoiement, fist delivrer au dit messire Denis deux mil nobles, pour aidier à son estat.
Assés tost apriès le venue dou prince à Bourdiaus, 15 vint li cardinaulz de Pieregorch, qui là estoit envoiiés en legation dou Pape, si com chi dessus est dit; et furent plus de quinze jours ançois que li princes volsist parler à lui, pour la cause dou chastelain d’Amposte et de ses gens qui avoient esté en le bataille de 20 Poitiers, et estoit li princes enfourmés que li dis cardinaus les y avoit envoiiés. Mès li dessus dis messires Tallerans de Pieregorch, par moiiens que il acquist, le signeur de Chaumont, le signeur de Monferrant et le captal de Beus, ses cousins, fist moustrer tant 25 de bonnes raisons au dit prince, que il eut voie et accès de parler à lui. Et quant il fu par devant lui, il s’escusa si sagement et si bellement que li princes et ses consaulz le tinrent pour bien escusé, et revint en l’amour dou prince comme en devant. Et passèrent 30 toutes ses gens parmi raençons couvignables et raisonnables. Et fu mis li chastellains d’Amposte à finance, parmi dix mil frans qu’il paia.
[70] Depuis commença à trettier li cardinaulz sus le delivrance dou roy et à mettre grandes pareçons avant; mès je m’en passerai briefment, pour tant que riens n’en fu fait. Ensi se tenoient et tinrent 5 toute le saison ensievant jusques au quaresme, li princes de Galles, li Gascon et li Englès en le cité de Bourdiaus, en grant solas et en grant revel; et despendoient follement et largement cel or et cel argent que il avoient gaegniet et que leurs raençons leur 10 valoient.
Or ne vous ay je pas dit les joies et les reviaus qui furent ossi en Engleterre, quant les certainnes nouvelles y vinrent de le besongne de Poitiers et de le prise dou roy de France, et de l’avenue ensi comme 15 elle y estoit avenue. Che ne fait mies à demander se li rois d’Engleterre et la royne Phelippe, sa femme, furent grandement resjoy; et en fist on les solennités par les eglises, si grandes et si nobles que merveilles seroit à penser et à considerer. Si estoient très bien 20 venu chevalier et escuier qui revenoient en Engleterre, qui à le besongne avoient esté, et honnouré plus que li aultre.
En ce temps que la besongne de Poitiers avint, estoit li dus de Lancastre en le conté d’Evrues et sus 25 les marces de Constentin, messires Phelippes de Navare et messires Godefrois de Harcourt dalés lui; et [guerrioient les Normans[285]] et avoient guerriiet toute le saison, pour le cause dou roy de Navare que li rois de France avoit emprisonnet, ensi que vous savés. Et 30 avoient tiret li dessus dit signeur et viset trop [71] grandement comment il peuissent avoir esté en le chevaucie dou prince; mès il ne peurent parvenir, car li passage de le rivière de Loire avoient esté si bien gardé de tous costés, que onques il ne peurent passer. 5 De quoi, quant il oïrent dire que li princes avoit pris le roy de France, et le verité de le besongne ensi que elle se porta, si en furent trop grandement resjoy; et rompirent leur chevaucie, pour tant que li dus de Lancastre et messires Phelippes de Navare 10 veurent aler en Engleterre, ensi qu’il fisent, et envoiièrent monsigneur Godefroi de Harcourt tenir frontiere à Saint Salveur le Visconte.
[285] Ms. B 4, fº 184.--Ms. B 3, fº 198: «la Normendie.»
§ 400. Se li royaumes d’Engleterre et li Englès et leur alliiés furent resjoy de la prise dou roy Jehan 15 de France, li royaumes de France fu durement tourblés et courouciés, il y eut bien raison; car ce fu une très grant desolation et anoiable pour toutes manières de gens. Et sortirent bien adonc li sage homme dou royaume que grans meschiés en nesteroit; 20 car li rois leurs sires et toute la fleur de la bonne chevalerie de France estoit morte ou prise, et li troi enfant dou roy qui retourné estoient, Charles, Loeis et Jehans, estoient moult jone d’eage et de conseil; si avoit en yaus petit recouvrier, ne 25 nulz des dis enfans ne voloit emprendre le gouvrenement dou dit royaume.
Avoech tout ce, li chevalier et li escuier qui retourné estoient de le bataille, en estoient tant hay et si blasmé des commugnes que envis il s’embatoient 30 ens ès bonnes villes. Si parlementoient et murmuroient ensi li uns sus l’autre. Et regardèrent et [72] avisèrent li pluiseur sage homme, que ceste cose ne pooit longement durer, ne demorer en cel estat, que on n’i mesist remède; car encores se tenoient en Constentin Englès et Navarois, desquelz messires 5 Godefrois de Harcourt estoit chiés, qui couroient et destruisoient tout le pays.
Si avint que tout prelat de sainte Eglise, evesques et abbés, tout li noble signeur et li chevalier, et li prevos des marchans et li bourgois de Paris, et li 10 consaulz des bonnes villes furent tout ensamble à un jour en le cité de Paris; et vorrent savoir et ordonner comment li royaumes seroit gouvrenés jusques adonc que li rois leurs sires seroit delivrés. Et veurent encores savoir plus avant que li grans 15 tresors, que on avoit levet ou royaume dou temps passet, en disimes, en maletottes, en soussides et en forges de monnoies, et en toutes aultres extorsions, dont les gens avoient estet fourmenet et triboulet, et li saudoiiers mal paiiet, et li royaumes mal gardés, 20 estoit devenus; mès de ce ne savoit nulz à rendre compte. Si se acordèrent entre yaus que li prelat eslisissent jusques à douze bonnes personnes et sages entre yaus, qui aroient pooir de par yaus et de tout le clergiet, de aviser et ordonner voies couvignables 25 pour çou faire que dessus est dit; li baron et li chevalier ossi eslisissent douze autres chevaliers entre yaus, les plus sages et les plus discrès, pour entendre à ces besongnes, et li bourgois douze en otel manière. Ensi fu acordé et confremé de commun 30 acord: lesquèles trente siis personnes devoient estre moult souvent à Paris ensamble, et là parler et ordonner des besongnes dou royaume. Et toutes manières [73] de coses se devoient raporter par ces trois estas; et devoient obeir tout aultre prelat, tout aultre signeur et toutes communaultés des cités et des bonnes villes à tout ce que cil troi estat feroient et 5 ordonneroient.
Et toutesfois en ce commencement il en y eut pluiseurs en ceste election, qui ne pleurent mies au duch de Normendie et à son conseil. Ou premier chief, li troi estat deffendirent à forgier le monnoie que on 10 forgoit, et saisirent les quins. Apriès il requisent au dit duch que il fust si saisis dou cancelier le roy son père, de monsigneur Robert de Loris, de monsigneur Symon de Bussi, de Poillevillain et des aultres mestres des comptes et consilleurs dou temps passet ledit roy, 15 par quoi il rendesissent bon compte de tout ce que on avoit levet et pris ens ou royaume par leur conseil. Quant cil mestre consilleur entendirent ce, il ne se laissièrent mies trouver: si fisent que sage; mès se partirent dou royaume de France, au plus tost qu’il 20 peurent, et s’en alèrent en aultres nations demorer et faire residense, tant que ces coses fuissent revenues en aultre estat.
§ 401. Apriès, li [troi[286]] estat ordonnèrent et establirent, de par yaus et en leurs noms, receveurs pour 25 lever et recevoir toutes maletotes, tonnieus, disimes, sousides et toutes aultres droitures apertenans au roy et au royaume, et fisent forgier nouvelle monnoie de fin or, que on clamoit moutons. Et euissent volentiers [74] veu que li rois de Navare fust delivrés de se prison dou chastiel de Crievecoer en Cambresis là où on le tenoit; car il sambloit à pluiseurs de chiaus des trois estas que li royaumes en seroit plus fors et mieulz 5 deffendus, ou cas que il voroit estre bons et feables, pour tant que il y avoit petit de signeurs ou dit royaume à qui on se peuist ralloiier, que tout ne fuissent mort ou pris à le besongne de Poitiers. Si en requisent le duch de Normendie que il le volsist delivrer; 10 car il leur sambloit que on li faisoit grant tort, ne il ne savoient pourquoi on le tenoit. Li dus de Normendie respondi adonc moult sagement que il ne l’oseroit delivrer, ne mettre conseil à se delivrance; car li rois ses pères le faisoit tenir: se ne 15 savoit mies à quel cause. Et ne fu point adonc li rois de Navare delivrés.
[286] Mss. B 4, 3, fº 185.--Ms. B 1, t. II, fº 93: «quatre.» _Mauvaise leçon._
En ce temps, nouvelles vinrent au duch de Normendie et as trois estas que messires Godefrois de Harcourt herioit et guerrioit malement jusques ens ès 20 fourbours de Kem le bon pays de Normendie. Et couroient [ses gens, qui n’estoient pas grant fuisson[287]] deux ou trois fois la sepmaine jusques ès dis fourbours de Kem et jusques ès fourbours de Saint Leu le Coustentin, d’Evrues, [d’Avrences[288]], et de Coustanses, 25 et si ne leur aloit nulz au devant.
[287] Ms. B 4, fº 185.--Ms. B 3, fº 198 vº: «ses gens qui n’estoient pas grant nombre.»--Ms. B 1, t. II, fº 93 (lacune).
[288] Mss. B 1 et 4: «d’Evreuses.»--Ms. B 3 (lacune).
Adonc ordonnèrent et misent sus li dus et li troi estat une chevaucie de gens d’armes de bien quatre cens lances et cinq cens autres armeures de fier, et y establirent quatre chapitainnes, le signeur de [75] Rainneval, le signeur de Kauni, le signeur de Riville et le signeur de Friauville. Si se partirent ces gens d’armes de Paris et s’en vinrent à Roem, et là s’assamblèrent il de tous costés. Et y eut pluiseurs appers 5 chevaliers et escuiers d’Artois et de Vermendois telz que le signeur de Maunier, le signeur de Creki, messires Loeis de Haveskierke, messires Oudars de Renti, messires Jehans de Fiennes, messires Engherans d’Uedins et plusieurs aultres, et ossi de Normendie 10 moult de appertes gens d’armes. Et esploitièrent tant cil signeur et leurs routes que il vinrent en le cité de Coustanses et en fisent leur garnison.
§ 402. Quant messires Godefrois de Harcourt, qui estoit hardis et outrageus chevaliers durement, sceut 15 que li François estoient venu en le cité de Coustanses, si les desira grandement à trouver sus les camps, et cueilla tout ce que il peut avoir de gens d’armes, d’arciers et de compagnons; et dist que il chevauceroit devers yaus. Si se parti de Saint Salveur 20 le Visconte; et pooient estre environ sept cens hommes, uns c’autres. Ce propre jour, chevauçoient ossi li François et avoient envoiiés leurs coureurs descouvrir; si raportèrent à leurs signeurs, que il avoient perceus bien et veus les Navarois. D’autre part ossi, 25 messires Godefrois de Harcourt avoit envoiiés ses coureurs qui avoient chevauciet un aultre chemin et consideret le couvenant des François, banières et pennons, et quel quantité il estoient. De tout ce ne fist messires Godefrois de Harcourt compte, et dist 30 franchement, puisque il veoit ses ennemis, il les combateroit. Ensi meu et encoragiet ces gens d’armes [76] d’encontrer l’un l’autre, s’approcièrent telement que il se trouvèrent li un devant l’autre; si se ordonnèrent li François d’un lés, et li Englès et li Navarois d’aultre. Messires Godefrois de Harcourt mist ses arciers 5 tout devant, ce qu’il en avoit, pour traire et berser as François.
Quant messires Raoulz de Rainneval en vei le manière, il fist toutes gens d’armes descendre à piet et yaus paveschier et targier de leurs targes contre le 10 tret, et deffendi que nulz n’alast avant sans commandement. Li arcier de monsigneur Godefroi commencièrent à approcier et à traire, ensi que commandé leur fu, et à desvoleper saiettes à force de bras. Ces gens d’armes de France, chevalier et escuier, qui estoient 15 fort armé, paveschiet et targiet, laissoient traire sus yaus, mès cilz assaus ne leur portoit point de damage. Et tant furent en cel estat, sans yaus mouvoir ne reculer, que cil arcier eurent emploiiet [toute[289]] leur artillerie, et ne savoient mès de quoi traire. 20 Adonc jettèrent il leurs ars jus, et se prisent à resortir vers leurs compagnons et les gens d’armes qui estoient logiet au lonch d’une haie, messires Godefrois de Harcourt tout devant, sa banière en present. Lors commencièrent li arcier françois à traire 25 moult vistement et à recueillier saiettes de toutes pars, car grant fuison en y avoit semées sus les camps, et emploiier sus ces Englès et Navarois; et ossi gens d’armes approcièrent vistement. Là eut grant hustin et dur, quant il furent tout venu main 30 à main; mais les gens de piet de monsigneur Godefroi [77] ne tinrent point de conroi et furent tantost desconfi.
[289] Ms. B 4, fº 185 vº.--Mss. B 1, t. II, fº 94 et B 3, fº 199 (lacune).
Quant messires Godefrois eu perçut l’ordenance, si se traist tout bellement et tout sagement ou fort 5 d’un vignoble enclos de drues haies; et entrèrent toutes ses gens là dedens, cil qui y peurent venir. Quant li chevalier françois [qui là estoient[290]], en veirent le manière, il se misent tout à piet, cil qui à cheval estoient demoret, et environnèrent le fort et avisèrent 10 comment il y poroient entrer. Si alèrent tant autour que il trouvèrent voie, et se aherdirent entre yaus pour entrer par là ens. Tout ensi comme il avoient tourniiet autour des haies, en querant voie et entrée, messires Godefrois et li sien qui ou clos 15 estoient, avoient ossi tourniiet, et se arrestèrent à ce foible lés, sitost que li François se tinrent quoi. Là eut ferut, lanciet et estechiet et fait tamainte apertise d’armes; et cousta as François des leurs moult grandement, ançois que il peuissent avoir le voie et 20 le passage à leur volenté. Toutes fois il entrèrent, et fu la banière au signeur de Rainneval, toute la première qui dedens entra, et il tantost apriès, et chevalier et escuier après. Lors qu’il furent ou clos, il y eut grant hustin et dur, et maint homme 25 reversé; et ne tinrent mies les gens monsigneur Godefroi conroi, ensi qu’il cuidoit que il deuissent faire et que il li avoient prommis. Si s’enfuirent et partirent li plus grant partie, et ne peurent souffrir les François.
[290] Mss. B 4, 3, fº 185 vº.--Ms. B 1, t. II, fº 94 (lacune).
30 Quant messires Godefrois de Harcourt vit ce et que [78] morir ou estre pris le couvenoit, car fuir il ne pooit, mès plus chier avoit à morir que à estre pris, il prist une hace et dist en soi meismes qu’il se venderoit; et se arresta sus son pas, piet avant aultre, pour estre 5 plus fors, car il estoit boisteus d’une jambe, mès grant force avoit en ses bras. Là se combati vaillamment, longement et hardiement, et n’osoit nulz attendre ses cops. Quant li François en veirent le manière et que il donnoit les cops si grans que il le 10 ressongnoient, si montèrent doi homme d’armes sus leurs coursiers et abaissièrent leurs glaves, et s’en vinrent tout d’un relay et d’une empointe sus le dit chevalier, et le consievirent tout ensamble d’un cop de leurs glaves, telement que il le portèrent par terre. 15 Quant il fu cheus, onques puis ne se releva, car il fu hastés; et n’avoit mies dalés lui gens qui y entendesissent et qui faire ossi le peuissent. Lors s’avancièrent aucun homme d’armes à tout espées de guerre, fortes, dures et estroites, et li enfillèrent par desous 20 ou corps, et le tuèrent là sus le place. Ensi fina messires Godefrois de Harcourt, qui jadis amena le roy d’Engleterre et son effort en Constentin, et moustra passage parmi Normendie. Si furent là tout mort et pris cil qui avoecques lui estoient; et cil qui escaper 25 peurent, retournèrent à Saint Salveur le Visconte. Ceste avenue avint environ le Saint Martin en yvier, l’an mil trois cens cinquante siis.
§ 403. Apriès le desconfiture et le mort dou dessus dit chevalier et le camp tout delivret, retournèrent 30 li François à Coustanses, et amenèrent là leur gaaing et leurs prisonniers, puis s’en retournèrent [79] assés tost apriès en France devers le duch [de Normendie[291]] que on clamoit regent, et devers les trois estas, qui moult honnourèrent les chevaliers et les escuiers qui en Constentin avoient esté.
[291] Mss. B 4, 3, fº 186.--Ms. B 1, t. II, fº 94 vº (lacune).
5 Si demora ensi ceste cose, et se tint Saint Salveur le Visconte en avant pour englesce, et toute la terre de monsigneur Godefroi de Harcourt, car il l’avoit vendut après son decès au roy d’Engleterre et en avoit eslongié et deshireté monsigneur Loeis de 10 Harcourt son neveu, pour tant que li dis messires Loeis ne s’avoit volut tourner de son costet pour aidier à contrevengier le mort dou conte de Harcourt, son frère, que li rois Jehans avoit fait morir honteusement assés priès de Roem. De quoi, sitost que li 15 rois d’Engleterre entendi ces nouvelles de le mort monsigneur Godefroy, fu il moult courouciés et le complaindi assés. Et envoia grans gens d’armes, chevaliers, escuiers et arciers plus de quatre cens, par mer, pour prendre le saisine de la ditte terre de Saint 20 Salveur, qui vault bien seize mil frans par an de revenue. Et fist chapitainne et gardiien pour ce temps de le terre et des chastiaus, monsigneur Jehan de Lille, un appert chevalier durement. Si demora ensi ceste cose.
25 Li troi estat entendirent toute celle saison as ordenances dou royaume; et estoit li dis royaumes de France tous gouvrenés par yaus.
Tout cel yvier ensievant, se tinrent li princes de Galles et li plus grant partie des signeurs d’Engleterre 30 qui à le bataille de Poitiers avoient esté, à [80] Bourdiaus sus Geronde, en grans reviaus et esbatemens. Et entendirent tout ce temps à pourveir navies et à ordonner leurs besongnes bien et sagement, pour emmener le roy de France et son fil et le plus grant 5 partie des signeurs qui là estoient, en Engleterre.
Quant ce vint que li saisons approça que li princes deubt partir, et que ses besongnes estoient ensi que toutes prestes, il manda tous les plus haus barons de Gascongne, le signeur de Labreth premierement, le 10 signeur de Moncident, le signeur de l’Espare, le signeur de Pumiers, le signeur de Condon, le signeur de Rosem, le signeur de Courton, le signeur de Longuerem, le signeur de Chaumont, le signeur de Montferrant, le signeur de Landuras, messire Aymeri 15 de Tarse, le captal de Beus, le soudich de l’Estrade et tous les aultres. Et leur fist et moustra à ce donc très grant signe d’amour, et lor donna et prommist grans pourfis: c’est tout ce que Gascon aiment et desirent. Et puis leur dist finablement que il s’en 20 voloit aler en Engleterre et y menroit aucuns des leurs; et les aultres il laissoit ens ou pays de Bourdelois et de Gascongne, pour garder la terre et les frontières contre les François: si leur mettoit en abandon cités, villes et chastiaus, et leur recommendoit 25 à garder comme lor hyretage.
Quant li Gascon entendirent que li princes de Galles, ainsnés filz dou roy leur signeur, en voloit mener hors de leur poissance le roy de France que il avoient aidiet à prendre, si n’en furent mies de premiers 30 bien d’acort, et disent au prince: «Chiers sires, nous vous devons toute obeissance et loyal service, et nous loons de vous en quanques nous poons; [81] mès ce n’est pas nostre intention que le roy de France, pour lequel nous avons eu grant traveil à mettre ens ou point où il est, vous nous eslongiés ensi; car, Dieu merci, il est bien et en bonne cité, et 5 sommes fort et gens assés pour le garder contre les François, se de poissance il le vous voloient oster.»
Adonc respondi li princes: «Chier signeur, je le vous acorde moult bien; mès monsigneur mon père le voet avoir et veoir. Et dou bon service que fait li 10 avés et moy ossi, nous vous en savons gré, et vous sera grandement remuneré.»
Nequedent, ces parolles ne pooient brisier les Gascons que li princes leur eslongast le roy de France, jusques à tant que messires Renaulz de Gobehen et 15 messires Jehans Chandos y trouvèrent moiien, car il sentoient les Gascons convoiteus; se li disent: «Sire, sire, offrés leur une somme de florins, et vous les verés descendre à votre requeste.» Adonc leur offri li princes soixante mil florins; il n’en veurent riens 20 faire. Finablement, on ala et trettia tant de l’un à l’autre que uns accors se fist parmi cent mil frans que li princes deubt paiier et delivrer as barons de Gascongne, pour departir entre yaus, et en fist sedebte. Et leur fu la ditte somme de florins delivrée et 25 paiie, ançois que li princes partesist. Après tout ce, il institua quatre barons de Gascongne à garder [tout[292]] le pays jusques à son retour, le signeur de Labreth, le signeur de l’Espare, le signeur de Pumiers et le signeur de Rosem.
[292] Mss. B 4, 3, fº 186 vº.--Ms. B 1, t. II, fº 95 vº (lacune).
30 Tantost ces coses faites, li dis princes entra en [82] mer, à belle navie et grosse de gens d’armes et d’arciers, et enmena avoecques lui grant fuison de Gascons, le captal de Beus, monsigneur Aymeri de Tarse, le signeur de Landuras, le signeur de Montcident, 5 le soudich de l’Estrade et pluiseurs aultres. Si misent en un vaissiel, tout par li, le roy de France, pour estre mieulz à sen aise. En ceste navie avoit bien cinq cens hommes d’armes et deux mil arciers, pour les perils et les rencontres de sus mer. Car il 10 estoient enfourmé, ains leur departement à Bourdiaus, que li troi estat, par lesquelz li royaumes estoit gouvrenés, avoient mis sus en Normendie et au Crotoy deux grans armées de saudoiiers, pour aler au devant des Englès et yaus tollir le roy de France; 15 mès onques il n’en veirent nul apparant. Si furent il onze jours et onze nuis sus mer, et arrivèrent au douzime ou havene de Zanduich. Puis issirent li signeur tout bellement hors des naves et des vaissiaus, et se herbergièrent en le ditte ville de Zanduich et 20 ens ès villages environ. Si se tinrent illuech deux jours, pour yaus rafreschir et leurs chevaus. Au tierch jour, il s’en partirent et s’en vinrent à Saint Thumas de Cantorbie.
Ces nouvelles vinrent jusques au roy d’Engleterre 25 et à le royne, que leurs filz li princes estoit arrivés et avoit amenet le roy de France: si en furent grandement resjoy, ce fu bien raisons; et mandèrent tantost as bourgois de Londres, que il se ordonnassent si honnourablement comme il apertenoit à tel 30 signeur recevoir que le roy de France. Chil de le cité de Londres obeirent au commandement dou roy, et se vestirent par connestablies très richement [83] et ordonnèrent de tous poins pour le roy recueillier; et se vestirent tout li mestier de draps different li uns l’autre.
Or vinrent li rois de France et li princes et leurs 5 routes à Saint Thumas de Cantorbie, où il fisent leurs offrandes, et y reposèrent un jour. A l’endemain, il chevaucièrent jusques à [Rocestre[293]], et puis reposèrent là. Au tierch jour, il vinrent à Dardeforde, et au quart jour à Londres, où il furent très honnourablement 10 receu; et ossi avoient il esté partout de ville en ville où il estoient passet. Si estoit li rois de France, ensi que il chevauçoit parmi Londres, montés sus un blanc coursier, très bien arret et appareilliet de tous poins, et li princes de Galles sus une petite noire 15 haghenée dalés lui. Ensi fu il aconvoiiés tout au lonch de le cité de Londres jusques à l’ostel de Savoie, liquelz hostelz est hyretages au duc de Lancastre. Là tint li rois de France un temps sa mantion. Et là le vinrent veoir li rois d’Engleterre et la royne, qui le 20 reçurent et festiièrent grandement, car bien le savoient faire; et depuis moult souvent le visetoient et le consoloient ce qu’il pooient.
[293] Ms. B 3, fº 200 vº.--Mss. B 1, t. II, fº 96 et B 4, fº 187: «Clocestre.» _Mauvaise leçon._
Assés tost apriès, vinrent en Engleterre, par le commandement dou pape Innocent VIe, li doi cardinal 25 dessus nommet, messires Tallerans, cardinaus de Pieregorch, et messires Nicoles, cardinaus d’Urgel: si commencièrent à entamer et à proposer trettiés de pais entre l’un roy et l’autre, et moult y travillièrent; mès riens n’i peurent esploitier. Toutesfois, il [84] procurèrent tant, parmi aucuns bons moiiens, que unes triewes furent données entre les deux rois et leurs confortans, à durer jusques à le Saint Jehan Baptiste, l’an mil trois cens cinquante neuf. Et furent mis 5 hors le triewe messires Phelippes de Navare et tout si alloiiet, li contes de Montfort et la ducé de Bretagne. Un peu apriès, fu li rois de France [translatés[294]] de l’ostel de Savoie et remis ou chastiel de Windesore, et tous ses hostelz. Si aloit voler, cacier et deduire et prendre 10 tous ses esbatemens environ Windesore, ensi que il li plaisoit, et messires Phelippes ses filz ossi. Et tous li demorans des aultres signeurs, contes et barons, se tenoient à Londres; mais il aloient veoir le roy toutes fois quantes fois que il leur plaisoit, et 15 estoient recreu sus leurs fois tant seulement.
[294] Mss. B 4, 3, fº 187.--Ms. B 1, t. II, fº 96 (lacune).
§ 404. Vous avés bien oy recorder ci dessus en ceste hystore comment li rois David d’Escoce fu pris par bataille assés priès de le cité de Durem en Northombrelant, dou temps que li rois d’Engleterre seoit 20 devant Calais, et fu prisonniers en Engleterre neuf ans et plus.
Or avint en celle saison, assés tost apriès que ces triewes furent données entre France et Engleterre, li doi cardinal dessus nommet et li evesque de Saint 25 Andrieu d’Escoce s’ensonnièrent et misent en painne de le delivrance le dit roy d’Escoce. Et tant se porta cilz trettiés que il se fist par manière tèle que li dis rois David ne se devoit jamais armer contre le roy d’Engleterre ne son royaume, ne consillier ne [85] consentir à son loyal pooir ses hommes à yaus armer pour grever ne guerriier Engleterre. Et devoit encores li rois d’Escoce, lui revenut en son royaulme, mettre toute le painne et diligense qu’il poroit envers ses 5 hommes, afin que li royaumes d’Escoce fust tenus en fief et en hommage dou roy d’Engleterre; et se ce ne voloit acorder li pays, li rois d’Escoce juroit solennelment à tenir bonne pais et ferme envers le roy d’Engleterre, et obligoit et alloioit son royaume, 10 comme drois sires rois et hiretiers, à paiier dedens dix ans cinq cens mil nobles. Et en devoit, à le semonse dou roy d’Engleterre, envoiier bons plèges et hostages telz que le conte Douglas, le conte de Moret, le conte de Mare, le conte de Surlant, le conte de Fi, 15 le baron de Versi et messire Guillaume Camois. Et tout cil devoient demorer en Engleterre comme prisonnier et ostage pour le roy leur signeur, jusques au jour que tous cilz argens seroit paiiés. De ces ordenances et obligations furent fait instrument publique 20 et lettres patentes seelées d’un roy et de l’autre.
Ensi fu adonc delivrés li rois d’Escoce et se parti d’Engleterre et revint arrière en son pays, et la royne Ysabiel sa femme, sereur au roy d’Engleterre. Si fu li dis rois moult conjoys de tous ses hommes et viseta 25 son pays. Et puis vint demorer, entrues que on li rappareilla le fort chastiel de Haindebourc qui estoit tous desparés, à Saint Jehanston, une bonne ville et marcheande, seans sus une rivière que on appelle Taye.
30 § 405. Environ le mi may, l’an de grasce mil trois cens cinquante sept, mist li dus de Lancastre sus une [86] grosse chevaucie de gens d’armes en Bretagne, tant d’Englès que de Bretons de l’ayde le contesse de Montfort et son jone fil qui jà s’armoit et chevauçoit; et estoient bien mil hommes d’armes et cinq mil 5 d’autres gens parmi les arciers. Et se partirent ces gens d’armes de Hainbon et s’en vinrent tout ardant [et] exillant le pays de Bretagne, devant le cité de Rennes. Si l’assega li dis dus tout à l’environ, et s’i tint tout le temps ensievant à grant host et 10 belle. Et le fist par pluiseurs fois assallir, mès petit y gaegna, car dedens avoit bonne chevalerie et bacelerie qui le gardoient et deffendoient: premiers li viscontes de Rohem, li sires de Laval, messires Charles de Dignant et pluiseur aultre bon chevalier 15 et escuier. Et y estoit [adonc[295]] uns jones bacelers qui s’appelloit messires Bertrans de Claiekin, qui depuis fu moult renommés ens ou royaume de France et ou royaume d’Espagne, pour ses grans proèces, si com vous orés en avant en l’ystore. Et se combati, le 20 siège tenant par devant Rennes, à un chevalier d’Engleterre ossi moult renommé, qui s’appelloit messires Nicoles d’Augourne; et fu la bataille prise par ahatie, de trois fers de glave, de trois cops de hace et de trois cops de daghe. Et se portèrent là cescuns des deux 25 chevaliers moult vaillamment, et volentiers furent veu de chiaus dedens et de chiaus dehors; si se partirent de le bataille sans damage. Ensi tint li dus Henris de Lancastre le siège devant Rennes un moult lonc temps, et le fist par pluiseurs fois assallir, mès peu y conquist.
[295] Ms. B 4, fº 187 vº.--Ms. B 3, fº 201: «alors».--Ms. B 1, t. II, fº 97 (lacune).
[87] Si estoit à ce donc messires Charles de Blois ens ou pays, mais il ne se pooit armer, et poursievoit moult tangrement le regent de France le duch de Normendie, en priant que il volsist envoiier gens 5 d’armes en Bretagne pour lever le dit siège. Mès li dus de Normendie et les besongnes de France estoient si entouellies que il ne pooit riens esploitier. Si demora la cose en cel estat tout le temps, et se tint li sièges devant Rennes.
10 Or vous voel je recorder comment uns chevaliers de le conté d’Evrues, appellés messires Guillaumes de Gauville, par sa soutilleté et se hardie emprise, reconquist le cité, le bourch et le chastiel d’Evrues, qui se tenoit pour le temps dou roy de France, et 15 l’avoit li rois conquis sus les Navarois, ensi que contenu est ci dessus en l’ystore.
§ 406. Cis messires Guillaumes de Gauville estoit chevaliers de foy et de sierement au roy de Navare; et trop li desplaisoit li prise dou dit roy, et ossi faisoit 20 elle à pluiseurs bourgois de le cité d’Evrues, se amender le peuissent, mès il ne pooient nullement, tant que li chastiaus leur fust ennemis. Si demoroit li dessus dis chevaliers à deux petites liewes d’Evrues, et avoit son retour en le cité chiés un bourgois qui 25 dou temps passé avoit esté grandement amis au roy de Navare, ensi que uns homs doit estre à sen signeur, et que par nature cil d’Evrues ont toutdis plus amé le roy de Navare que le roy de France. Quant li chevaliers venoit à l’ostel dou dit bourgois, 30 il estoit li bien venus, et buvoient et mangoient ensamble en grant recreation; et parloient et devisoient [88] de unes coses et d’autres, et par especial dou roy de Navare et de se prise, dont moult leur anoioit.
Avint une fois entres les autres que li chevaliers s’ala eslargir de parler au dit bourgois et dist: «Je 5 ne sçai, mès se vous voliés bien acertes, je racquerroie ceste cité, le bourc et le chastiel au roy de Navare.»--«Et comment se poroit ce faire, dist li bourgois, car li chastellains est trop fort françois; et sans le chastiel ne nous oserions tourner, car il est 10 mestres de le cité et dou bourch.» Dist li chevaliers: «Je le vous dirai. Tout premierement, il faurroit que vous euissiés de vostre acord trois ou quatre bourgois de ceste ville de vostre amisté, et pourveues vos maisons de bons compagnons tous armés, hardis 15 et entreprendans. Tout ce fait [couvertement[296]], je parferoie le sourplus à mon peril. A quèle heure que ce fust dou jour, je seroie en agait quant li chastellains venroit à le porte; car il y a usage de venir une fois ou deux le jour. Je aroie tant seulement avoecques 20 moy mon varlet; je venroie au chastellain et le tenroie de parolles, et le menroie tant par lobes que il me lairoit [entrer[297]] en le première porte et espoir en le seconde: par couvreture je renvoieroie mon varlet, et vous [feroie[298]] haster et issir hors ces compagnons 25 pourveus et avisés de ce qu’il deveroient faire, et approcier le chastiel. Si tretost que je oroie un petit cor sonner de mon varlet, je m’avanceroie et occiroie le chastellain, de ce me fay je fors assés et à mon peril, nostre gent saudroient tantost avant; et [89] par ensi serions mestre dou chastiel, et puis de le cité et dou bourch, car communement li plus des cuers s’enclinent mieulz au roy nostre signeur de Navare que il ne facent au roy de France.» Quant li bourgois 5 eut oy ensi parler messire Guillaume, se li dist: «C’est trop bien dit, et j’en cuide bien avoir cinq ou six de men amisté, qui nous aideront à parfaire ce fait.»
[296] Mss. B 4, 3, fº 188.--Ms. B 1, t. II, fº 97 vº (lacune).
[297] Mss. B 1 à 4 (lacune).
[298] Mss. B 1 à 4: «feroit.»
Depuis ne demora gaires de temps que li bourgois dessus dis acquist tant d’amis couvertement [dedens 10 le cité d’Evrues[299]], que il furent bien un cent tout d’un acord. Messires Guillaumes de Gauville aloit et venoit en le cité sans nulle souspeçon, et ne s’estoit point armés dou temps passet avoecques messire Phelippe de Navare ne les Navarois, pour le cause 15 de ce que sa revenue gisoit toute ou en partie assés priès de Evrues; et li rois de France, dou temps que il conquist Evrues, avoit toutes les tières d’environ fait obeir à lui: aultrement il leur euist tollues. Il en avoit eu les corps [tant seullement[300]], mès les 20 coers non; car toutdis estoient il [demouret[301]] Navarois, et plus avoient obei au roy Jehan par cremeur que par amour. Encores, se li dis rois Jehans euist esté en France, cilz messires Guillaumes de Gauville n’euist osé emprendre ce qu’il emprist, mès il sentoit les besongnes 25 de France moult entouellies, et que li troi estat mettoient painne à le delivrance dou roy de Navare, et ne se pooit [faire] nullement que il ne fust delivrés: si ques, pour avoir grasce envers lui, il li voloit faire ce premerain service.
[299] Mss. B 4, 3, fº 188.--Ms. B 1, t. II, fº 98 (lacune).
[300] Mss. B 4, 3, fº 188 vº.--Ms. B 1, t. II, fº 98 (lacune).
[301] Ms. B 4, fº 188 vº.--Mss. B 1, t. II, fº 98 et B 3 (lacune).
[90] § 407. Quant messires Guillaumes de Gauville se senti au dessus de ses besongnes, et que li bourgois où il se confioit le plus, li [eut[302]] dit: «Sire, nous sommes tout pourveu, ensi que vous avés ordonné; 5 esploitiés de vostre afaire, quant vous volés;» il s’arma bien et faiticement, et puis vesti une houpelande par dessus, et prist son mantiel encores par dessus, et desous son brach une courte hace bien acerée, et puis dalés lui un varlet que il avoit enfourmet de son 10 afaire; [et] commença à petiier en le place devant le porte dou chastiel, ensi que il avoit fait jadis pluiseurs fois. Tant ala et vint en petiant, que li chastellains ouvri le porte dou chastiel, voires tant seulement dou guicet, et se tint là tous drois par devant.
[302] Ms. B 4, fº 188 vº.--Ms. B 1, t. II, fº 98 vº: «ont.»
15 Quant messires Guillaumes le vei, petit à petit il s’approça de lui en lui saluant moult courtoisement. Li chastellains, qui nul mal n’i pensoit, se tint tous quois et li rendi son salu. Tant fist li chevaliers qu’il vint jusques à lui; et puis commença à parler 20 d’aucunes huiseuses, et demanda au chastellain se il avoit point oy parler des nouvelles qui couroient en France. Li chastellains, qui desiroit à oïr nouvelles, et qui trop peu en ooit, car il estoit là tous enfremés, ouvri l’oreille et respondi et dist: «Nennil, dittes le 25 nous, se il vous plest.»--«Volentiers, dist messires Guillaumes. On dist en France que li rois de Danemarce et li rois d’Irlande se sont alloiiet ensamble et ont juret que jamais il ne [renteront[303]] en leurs pays, car il sont sus mer à plus de cent mil hommes, [91] si aront destruit toute Engleterre et ramené le roy de France à Paris. Et sont li Englès en si grant doubte [d’iaulx[304]] que il ne scèvent auquel lés aler ne entendre pour garder leur pays; car, de grant temps 5 a, est il sorti entre yaus que li Danois les doient destruire.»
[303] Ms. B 4, fº 188 vº.--Ms. B 1, t. II, fº 98 vº: «renteroit.»
[304] Mss. B 4, 3, fº 188 vº.--Ms. B 1, t. II, fº 98 vº (lacune).
Li chastellains, qui fu tous resjoïs de ces nouvelles, et qui legierement les crut, pour tant que il estoit bons françois, respondi: «Et messires Guillaumes, comment 10 le savés vous ces nouvelles?»--«En non Dieu, chastellains, je le vous dirai: je les sçai par un chevalier de Flandres qui m’en a escript le verité et qui m’a envoiiet le plus biel jeu de eschès que je veisse onques.» Or trouva il celle bourde, pour tant 15 qu’il savoit bien que li chastellains amoit plus le jeu des eschès que nulle cose. Si dist li [chastellains]: «Haro, messire Guillaume, que je le veroie jà volentiers!» Messires Guillaumes se hasta de parler et dist: «Je le vous manderai par couvent que vous jeuerés à moy 20 pour le vin.»--«Oil, dist li chastellains, mandés le par vostre varlet, nous irons chà dedens entre ces portes dou chastiel jewer.» Adonc s’avança li chevaliers et dist à son varlet, qui estoit tous enfourmés dou fait: «Va, mon varlet, va querir ce jeu des eschès 25 et le nous aporte à le porte.» Li varlès se parti: li chastellains et li chevaliers entrèrent en le première porte.
Quant li chevaliers fu ens, li [chastelains[305]] recloy le porte et bouta avant le verial, sans refremer. Adonc [92] dist messires Guillaumes: «Chastelains, ouvrés nous ceste aultre porte, vous le poés bien ouvrir sans peril.» Li chastellains ouvri tant seulement le guicet et fist le chevalier passer oultre, pour moustrer les chaingles 5 dou chastiel; et il meismes passa ossi. Quant il eurent là esté une espasse et que messires Guillames avoit jà oy sonner ung petit cor, si com ordonné l’avoit, si dist au chastellain: «Ralons, ralons oultre ceste porte, mon varlet revenra tantost.» Adonc 10 rapassa li chevaliers le second guicet, et se tint tous quois par devant. Li chastellains volt passer apriès, qui nul mal n’i pensoit. Ensi que il avoit mis le piet oultre et baissoit le tieste, messires Guillaumes de Gauville entoise celle hace que il portoit desous son 15 mantiel, et fiert le chastellain en le tieste telement que il le pourfent tout jusques ès dens et l’abat là dou travers dou suel: ensi fu il mourdris que je vous di, et puis vient à le première porte et le deffrume.
[305] Ms. B 4, fº 189.--Ms. B 1, t. II, fº 98 vº: «chevaliers.»
Li gaite dou chastiel avoit oy sonner le cornet dou 20 varlet, si com ci dessus est dit, et estoit durement esmervilliés que ce pooit estre, car on avoit fait un ban en le ville, que, sus le poing à perdre, on ne sonast nul cornet; et encores fu il plus esmervilliés quant il vei gens tous armés acourir vers le porte dou 25 chastiel. Si corna tantost: «Trahi! trahi!» Adonc furent tantost tout esbahi, cil qui dedens le chastiel estoient. Si avalèrent vers le porte et le trouvèrent ouverte et le chastellain mort, couciet de travers, et messire Guillaume de Gauville, le hace ou poing 30 d’autre part, qui gardoit l’entrée. Si furent plus esbahi que devant, car ossi furent tantost venu cil qui establi estoient pour aidier à parfurnir au dit chevalier [93] sen emprise; et entrèrent en le porte et puis en le seconde, et reboutèrent fierement les saudoiiers. Si en y eut pluiseurs mors et occis, et pris desquelz c’on volt.
5 Ensi fu reconquis li fors chastiaus d’Evrues par l’emprise de monsigneur Guillaume de Gauville. Si se rendirent tantost li chités et li ville ossi, et boutèrent hors tous les François. Et mandèrent messire Phelippe de Navare, qui estoit assés nouvellement retournés 10 d’Engleterre et arivés à Chierebourch, liquelz fu tous joians de ces nouvelles et s’en vint bouter à grant fuison de gens d’armes dedens Evrues, et en fist sa souverainne garnison pour guerriier le bon pays de Normendie. Et se tenoient avoecques lui messires 15 Robers Canolles, messires Jehans de Pipes, messires Frikes de Frikans, le Bascle de Maruel, messires Jehans Jeuiel, messires Fourdrigais et pluiseur aultre appert hommes d’armes, qui depuis fisent maint meschief ou royaume de France, si com vous orés en 20 avant [recorder[306]] en l’ystore.
[306] Mss. B 4, 3, fº 188.--Ms. B 1, t. II, fº 99 (lacune).
§ 408. En ce temps meismes prist uns chevaliers, que on clamoit monsigneur Renault de Cervole, et communement l’Arceprestre, une grant compagnie de gens d’armes assamblés de tous pays, qui veirent 25 que leurs saudées estoient fallies, puisque li rois de France estoit pris: si ne savoient où gaegnier en France. Si s’en alèrent premierement vers la ducé de Prouvence, et y prisent et eskiellèrent pluiseurs fortes villes et fors chastiaus, et desrobèrent tout le pays [94] jusques en Avignon [et environ Avignon[307]]; et n’avoient aultre chief ne chapitainne que le chevalier dessus nommet. De quoi li papes Innocens VIe, qui adonc demoroit en Avignon, et tout si cardinal 5 avoient tel doubte d’yaus et de leurs corps que ilz ne s’en savoient comment deduire, et faisoient jour et nuit armer leurs familles. Et quant cilz Arceprestres et ses gens eurent pilliet et robet tout le pays, li papes et li collèges, qui pas n’estoient bien à segur, 10 fisent trettier devers l’Arceprestre; et vint sus [bonne[308]] composition en Avignon, et le plus grant partie de ses gens; et fu ossi reveramment reçus comme il euist esté filz dou roy de France, et disna par pluiseurs fois au palais dalés le pape et les cardinaulz; et 15 li furent pardonné tout si pechiet, et au partir on li delivra quarante mil escus, pour departir à ses compagnons. Si s’espardirent ces gens là; mès toutdis tenoient il le route le dit Arceprestre.
[307] Ms. B 4, fº 189 vº.--Mss. B 1, t. II, fº 99 vº et B 3 (lacune).
[308] Ms. B 4, fº 189 vº.--Mss. B 1, t. II, fº 99 vº et B 3 (lacune).
§ 409. Encores en ce temps vint et se leva une aultre 20 compagnie de gens d’armes et de brigans assamblés de tous pays, et conqueroient et roboient de jour en jour tout le pays entre le rivière de Loire et le rivière de Sainne: par quoi nulz n’osoit aler entre Paris et Vendome, ne entre Paris et Orliiens, ne entre 25 Paris et Montargies, ne nulz dou pays n’i osoit demorer; ains estoient toutes les gens dou plat pays afuioit à Paris ou à Orliiens. Et avoient cil dit compagnon fait un chapitainne d’un Gallois que on clamoit [95] Ruffin, et le fisent faire chevalier; et devint si riches et si poissans d’avoir que on n’en pooit savoir le nombre. Et chevauçoient souvent ces dittes compagnes priès de Paris, un aultre jour vers Orliiens, une 5 aultre fois vers Chartres. Et ne demora place, ville ne forterèce, se elle n’estoit trop bien gardée, qui ne fust adonc toute robée et courue, à savoir: Saint Ernoul, Gallardon, Bonivaus, Cloies, Estampes, Chastres, Montleheri, Peuviers en Gastinois, Larchant, 10 Milli, Chastiel Landon, Montargies, Yzières et tant d’aultres grosses villes que merveilles seroit à recorder. Et chevauçoient aval le pays par tropiaus, chi vingt, ci trente, ci quarante, et ne trouvoient qui les destournast ne encontrast pour yaus porter 15 damage.
D’autre part, ou pays de Normendie, sus le marine, avoit une plus grande compagnie de pilleurs et de robeurs englès et navarois, desquelz messires Robers Canolles estoit chiés et mestres, qui en tel manière 20 conqueroient villes et chastiaus, et ne leur aloit nulz au devant. Et avoit cilz messires Robers Canolles jà de lonch temps maintenu celle ruse, et finast très donc bien de cent mil escus, et tenoit grant fuison de saudoiiers à ses gages, et les paioit si 25 bien que cescuns le sievoient volentiers.
§ 410. En ce tempore que cil troi estat regnoient, se commencièrent à lever telz manières de gens qui s’appelloient Compagnes, et avoient guerre à toutes gens qui portoient malettes. Or vous di que li noble 30 dou royaume de France et li prelat de sainte Eglise se commencièrent à taner de l’emprise et ordenance [96] des trois estas. Si en laissoient le prevost des marchans couvenir et aucuns des bourgois de Paris, pour ce que cil s’en entremettoient plus avant que il ne volsissent.
5 Si avint un jour que li dus de Normendie estoit ou palais à Paris à tout grant fuison de chevaliers, de nobles et de prelas, li prevos des marchans assambla ossi grant fuison de commugnes de Paris qui estoient de sa secte et de son acord; et portoient cil caperons 10 tous sannables, afin que mieulz se recogneuissent. Et s’en vint li dis prevos ou palais, environnés de ses hommes, et entra en le cambre dou duch, et li requist moult aigrement que il volsist emprendre le fais des besongnes dou royaume et mettre y conseil, 15 par tant que li royaumes qui à lui devoit venir, fust si bien gardés que telz manières de Compagnes qui regnoient, n’alaissent mies gastant ne robant le pays. Li dus respondi que tout ce feroit il volentiers, se il avoit le mise par quoi il le peuist faire; mès cilz qui 20 faisoit lever les pourfis et les droitures dou royaume, le devoit faire: si le fesist.
Je ne sçai pour quoi ne comment ce fu, mès les parolles montepliièrent tant et si hault que là endroit furent, en le presense dou duch de Normendie, 25 occis troi des plus grans de son conseil, si priès de li que sa robe en fut ensanglentée. Et en fu il meismes en grant peril, mès on li donna uns des caperons à porter; et couvint que il pardonnast là celle mort de ses trois chevaliers, les deux d’armes et le 30 tierch de lois. Si appelloit on l’un monsigneur Robert de Clermont, gentil et noble homme grandement, et l’autre le signeur d’Esconflans, mareschaus [97] de Campagne, et le chevalier de lois, monsigneur Symon de Bussi: de quoi ce fu grans pités, quant, pour bien dire et bien consillier [leur signeur[309]], il furent là ensi occis.
[309] Mss. B 4, 3, fº 190.--Ms. B 1, t. II, fº 100 vº (lacune).
5 § 411. Apriès ceste avenue, avint que aucun chevalier de France, messires Jehans de Pikegni et aultre vinrent, sus le confort dou prevost des marchans et des consaulz des aucunes bonnes villes, au fort chastiel que on dist de Alues en Pailluel, seans en Pikardie, 10 où li rois de Navare estoit pour le temps emprisonnés et en le garde de monsigneur Tristran dou Bos. Si aportèrent li dit esploiteur telz ensengnes et si certainnes au dit chastellain, et si bien espiièrent que messires Tristrans n’i estoit point. Si fu par l’emprise 15 dessus ditte li rois de Navare delivrés de prison et amenés à grant joie en le cité d’Amiens, où il biellement et liement fu recueilliés et conjoys; et descendi chiés un chanonne qui grandement l’amoit, que on clamoit messire Gui Kieret. Et fu li rois de 20 Navare en l’ostel che chanonne quinze jours, tant que on li eut appareilliet tout son arroy et que il fu tous assegurés dou duch de Normendie, car li prevos des marchans, qui moult l’amoit et par quel pourcas delivrés estoit, li impetra et confrema sa pais devers 25 le duch et chiaus de Paris.
[Si fu li dis rois de Navare amenés à Paris par monsigneur Jehan de Pinquegni et aucuns des bourgois de le cité d’Amiens, et y fu adonc recheus à grant joye. Et le veirent volentiers toutes manières de gens; [98] et meismement ly dus de Normendie le festia grandement, mais faire le couvenoit[310]], car li prevos des marchans et cil de sa secte li enhortoient à faire. Si se dissimuloit li dus, au gré dou dit prevost et de 5 aucuns de chiaus de Paris.
[310] Mss. B 4, 3, fº 190.--Ms. B 1, t. II, fº 100 vº (lacune).
§ 412. Quant li rois de Navare eut esté une espasse à Paris, il fist un jour assambler toutes manières de gens, prelas, chevaliers, clers de l’université et tous chiaus qui y vorrent estre, et là preeça et 10 remoustra premierement en latin, moult bellement et moult sagement, present le duch de Normendie, en li complaindant des griés et des villonnies que on li avoit fait à grant tort et sans raison; et dist que nuls ne se vosist de li doubter, car il voloit vivre et morir 15 en deffendant le royaume de France. Et le devoit bien faire, car il en estoit estrais de père et de mère et de droite ancisserie; et donna adonc assés à entendre à ses parolles que, se il voloit calengier le couronne de France, il mousteroit bien par droit que il 20 en estoit plus proçains que li rois d’Engleterre ne fust. Et sachiés que ses sermons et ses langages fu volentiers oys et moult recommendés. Ensi petit à petit entra il en l’amour de chiaus de Paris, et tant que il avoient plus de faveur et d’amour en lui, que il 25 n’euissent ou regent le duch de Normendie, et ossi de pluiseurs aultres bonnes villes et cités dou royaume de France. Mais quel samblant ne quèle amour que li prevos des marchans ne cil de Paris moustrassent au roy de Navare, onques messires Phelippes de [99] Navare ne s’i peut assentir ne ne volt venir à Paris; et disoit que en communauté n’avoit nul certain arrest, fors pour tout honnir.
§ 413. Assés tost après la delivrance dou roy de 5 Navare, avint une mervilleuse et grande tribulations en pluiseurs parties dou royalme de France, si comme en Biauvoisis, en Brie et sus le rivière de Marne, en Laonnois, en Valois, en la terre de Couci et entours Soissons. Car aucunes gens des villes 10 champestres, sans chief, s’assamblèrent en Biauvoisis. Et ne furent mies cent hommes li premier, et disent que tout li noble dou royalme de France, chevalier et escuier, trahissoient le royaume, et que ce seroit grans biens, qui tous les destruiroit. Cescuns 15 d’yaus dist: «Il dist voir, il dist voir; honnis soit [celi[311]] par qui il demorra que tout li gentil home ne soient destruit.»
[311] Ms. B 4, fº 190 vº.--Ms. B 1, t. II, fº 101: «ce.»
Lors se cueillièrent et s’en alèrent, sans aultre conseil et sans nulle armeure, que de bastons fierés et 20 de coutiaus, en le maison d’un chevalier qui priès de là demoroit; si brisièrent le maison et tuèrent le chevalier, la dame et les enfans, petis et grans, et ardirent le maison. Secondement, il en alèrent à un aultre fort chastiel et fisent pis assés, car il prisent le 25 chevalier et le loiièrent à une estache bien et fort, et violèrent se femme et se fille li pluiseur, voiant le chevalier; puis tuèrent la dame, qui estoit enchainte, et se fille et tous les enfans, et puis le dit chevalier à grant martire, et ardirent et abatirent le chastiel.
[100] Ensi fisent il en pluiseurs chastiaus et bonnes maisons, et montepliièrent tant qu’il furent bien six