Chronique du crime et de l'innocence, tome 7/8 Recueil des événements les plus tragiques;...
Part 21
Alors Me Bourdon, nommé d'office pour assister Castanier, exposa à la Cour que la seule chose explicite qu'il eût pu obtenir du prévenu, c'était qu'il ne voulait pas de défenseur; que Dieu saurait bien le défendre.
Non! s'écria Castanier avec force, je ne veux point de défenseur; je n'en ai pas besoin.
_D._ Castanier, voulez-vous être jugé?
_R._ A la volonté de Dieu.
_D._ On dit que vous êtes fou?
_R._ Je n'en sais rien.
_D._ Avez-vous tué votre enfant?
_R._ Je n'ai jamais fait de mal à mon sang.
Pendant les dépositions des témoins, l'accusé s'était endormi; tout-à-coup il se réveilla en riant à la manière d'un hébété.
_D._ Que fîtes-vous le 16 janvier, de dix heures à deux heures?
_R._ Je fus à l'église; je ne puis pas vous le dire.
_D._ Aimiez-vous votre fille?
_R._ Pauvre petite!
_D._ Est-ce vous qui l'avez tuée?
_R._ Castanier sanglote en détournant la tête, et finit par dire: C'est un grand malheur!
_Un juré._ Avez-vous tué votre fille?
_R._ Tu n'as point de sens.
_D._ Ne craignez pas de l'avouer: peut-être n'avez-vous pas cru mal faire. L'avez-vous tuée?
_R._ Si vous me le dites encore, je m'en vais.
_Le procureur du roi._ N'avez-vous pas de regret d'avoir tué votre enfant?
_R._ Je ne veux pas vous écouter: (après quelques momens de silence, et en mettant sa tête dans ses mains), c'est depuis la mort de mon enfant que la tête me fait mal; avant aussi, elle me faisait mal.
François Bouche, assigné comme témoin, commençait sa déposition; Castanier l'interrompit, et lui dit, comme en se réveillant: «Ah! bonjour, Bouche!»
Un témoin ayant dit que le prévenu restait habituellement des heures entières prosterné à l'église sans remuer, Castanier s'écria: «J'y suis resté une fois neuf heures; j'ai bien du plaisir à y être; je voudrais bien y aller.»
_D._ N'avez-vous pas cru, en tuant votre enfant, l'envoyer au ciel?
_R._ Je ne vous écoute pas.
Le procureur du roi, après avoir démontré la culpabilité de l'accusé, déclara qu'il ne pensait point que l'accusé eût agi avec discernement, et que son état moral lui semblait devoir faire écarter les circonstances de la préméditation.
De son côté, le défenseur s'attacha à faire ressortir la preuve de la démence, des circonstances de la cause et de la conduite de l'accusé dans tout le cours des débats.
Après une courte délibération, le jury déclara l'accusé coupable, mais sans préméditation; et par suite de cette déclaration, Castanier fut condamné aux travaux forcés à perpétuité.
ACCUSATION D'ASSASSINAT
RÉSULTANT D'UN SUICIDE.
Les sieur et dame Coutelas vivaient à Reuil, village situé sur la rive droite de la Marne. Ils jouissaient d'une certaine aisance. Le sieur Coutelas, ancien militaire, fils d'un honnête vigneron, avait épousé, en 1815, une personne dont la condition était au-dessus de la sienne. Les deux époux n'ayant pas d'enfans, avaient, en 1819, par deux testamens déposés chez un notaire, disposé mutuellement de l'usufruit de leurs biens en faveur du survivant.
Le sieur Coutelas, âgé de cinquante-un ans, était d'un caractère froid et apathique. La dame Coutelas, petite et replète, était, depuis quelques mois, affectée d'un commencement d'hypocondrie. Elle était tourmentée par des insomnies; le sang l'incommodait; son médecin lui avait conseillé une saignée qui avait été ajournée. Elle souffrait et se plaignait beaucoup.
Dans la journée du 30 mars 1826, ses plaintes redoublèrent et furent continuelles. Le matin, un neveu de son mari, informé de son état de maladie, était venu la voir. Elle avait annoncé l'intention de prendre l'émétique. Le mari et le neveu s'y opposèrent, en lui faisant observer qu'elle devait auparavant prendre l'avis du médecin; mais elle ne voulut point le consulter, et dit même qu'elle ne ferait rien de ce qu'il lui prescrirait.
Son neveu la quitta: elle lui avait pris plusieurs fois la main avec attendrissement. Son mari se rendit aux champs. La nommée Sophie Placial, sa domestique, alla travailler dans une vigne située près de la maison. Une voisine de la dame Coutelas, la femme Pierrot, passa l'après-midi avec elle, dans la cuisine, et remarqua qu'elle était très-agitée, qu'elle ne parlait pas comme à l'ordinaire.
Sophie rentra à deux heures pour savoir des nouvelles de sa maîtresse; à quatre heures, elle revint encore pour goûter. Cette dernière fois, la dame Coutelas lui prit la main en lui disant: _Ma Sophie! ma pauvre Sophie!_ Elle ajouta même, suivant la déposition de cette fille: _Je suis une femme perdue!_ Puis elle dit à la femme Pierrot qu'elle était lasse de la vie.
Vers le soir, Sophie quitta son travail et rentra à la maison. Trouvant ouverte la porte de la chambre à coucher de ses maîtres, elle regarda si sa maîtresse y était, et ne l'y voyant pas, ni dans une chambre voisine dont la porte était également ouverte, elle entra dans la cuisine où le sieur Coutelas était assis auprès du feu. Elle lui demanda où était sa maîtresse: il répondit qu'elle venait de passer dans sa chambre, et sur l'observation que lui fit la domestique qu'elle n'y était pas, il dit qu'elle était sans doute chez quelqu'une de ses voisines.
Sophie alla s'informer dans le voisinage, et n'y ayant pas trouvé la dame Coutelas, rentra fort inquiète à la maison. Son maître lui donna l'ordre de prendre une lanterne, et d'aller chercher sa femme du côté de la rivière, attendu que plusieurs fois elle avait dit que, pour rien, elle se jetterait à l'eau. Cette fille, éplorée, parcourut les bords de la Marne, en cherchant sa maîtresse.
De retour à la maison, après avoir fait des recherches infructueuses, la femme Pierrot et une autre voisine vinrent bientôt l'y rejoindre. Alors toutes les trois et le sieur Coutelas lui-même, qui commençait à s'émouvoir, s'entretinrent ensemble, dans la cour de la maison, des recherches qui restaient encore à faire. Sophie descendit seule dans la cave; sa maîtresse n'y était pas. Il y avait dans la maison une autre cave pour ainsi dire abandonnée, qui se composait de plusieurs berceaux qui se croisaient. Au fond et sur la gauche de l'un de ces berceaux qui se prolongeait au-delà des bâtimens, sous une vigne, était un petit caveau où le jour ne pénétrait jamais. La dame Coutelas n'était presque jamais entrée dans cette cave. Une des voisines proposa néanmoins de voir si elle n'y serait pas; Coutelas observa qu'elle n'aurait pas osé y aller seule: néanmoins on y descendit.
Sophie marchait la première; elle était suivie des deux autres femmes. Toutes les trois portaient des lanternes; Coutelas marchait le dernier. Tout-à-coup Sophie jette un cri d'effroi; elle a vu sa maîtresse étendue par terre: _La voilà ici_, s'écrie-t-elle, _la chère_ _dame Coutelas!_ et elle recule épouvantée. La femme Pierrot s'enfuit. L'autre femme, plus courageuse, s'approche avec Coutelas. Tous deux voient la malheureuse femme étendue sur le dos, la tête contre le mur, ayant du sang au cou. Ils aperçoivent un rasoir ouvert, placé sur le bras gauche. Coutelas s'écrie: _Ah! pauvre femme! qu'as-tu fait?..._ Puis ayant reconnu son rasoir, il ajoute: _La malheureuse s'est coupé le cou avec mon rasoir... Que vais-je faire?... Il faut prévenir les autorités._ On remarqua qu'il n'y avait aucun dérangement ni dans les vêtemens ni dans la chevelure de la dame Coutelas.
Bientôt, on procéda à l'information judiciaire la plus scrupuleuse. Plusieurs médecins et chirurgiens de Reims et des environs jugèrent que la mort de la dame Coutelas était l'effet d'un suicide. Mais trois médecins de Paris, MM. Dubois, Boyer et Adelon déclarèrent, au contraire, qu'il leur paraissait extrêmement probable, que la dame Coutelas ne se fût pas fait elle-même les blessures qui lui avaient ôté la vie.
Cette déclaration, jointe à diverses circonstances commentées par la clameur publique, fit planer des soupçons d'assassinat sur le sieur Coutelas. On parla de sa froide indifférence pour sa femme, des paroles qui lui étaient échappées, à la vue de son rasoir, qui avait servi à commettre le crime; la malignité n'eut garde d'oublier la circonstance des deux testamens. Enfin, le sieur Coutelas fut arrêté, prévenu d'avoir assassiné sa femme, et traduit, en conséquence, le 9 mai 1827, devant la Cour d'assises de la Marne.
Les débats de cette affaire durèrent trois jours. Cinquante-quatre témoins furent entendus. Les docteurs Boyer et Dubois ne purent s'y trouver, l'état de leur santé ne leur ayant pas permis de faire le voyage de Reims. Le procureur du roi, M. Gasbon, dans une plaidoierie qui dura plus de deux heures, se livra au consciencieux examen de cette grande et difficile affaire. Ce magistrat, après avoir discuté la question médico-légale, déclara qu'il ne croyait pas qu'il y eût eu homicide; qu'aucune charge sérieuse ne résultait d'ailleurs des témoignages, et il termina en ces termes: «Non, Messieurs, l'accusé n'est pas coupable.»
Le défenseur du sieur Coutelas se borna dès-lors à rétablir des faits de moralité qui avaient été présentés dans l'instruction d'une manière défavorable à son client; et le jury, après une courte délibération, déclara à l'unanimité que l'accusé n'était pas coupable.
Cette déclaration fut accueillie avec une satisfaction générale. On entendit avec plaisir prononcer l'acquittement d'un homme accablé d'abord par une perte douloureuse, et atteint ensuite par un malheur plus grand encore, d'un homme dont l'innocence était reconnue et proclamée par la justice, et qui, pendant huit mois, avait été privé de sa liberté, et avait eu à gémir sous le poids du plus affreux soupçon.
JOSEPH MAURI.
Le 28 novembre 1826, Joseph Mauri, qui servait en qualité de domestique dans la métairie du sieur Codine, apprit que son père se proposait de vendre une de ses propriétés au comte de Saint-Marsal, pour en remettre le prix à son beau-fils, Charles Noguères, dans la maison duquel il s'était retiré depuis quelque temps.
Aussitôt Joseph Mauri, mû par la jalousie et la cupidité, quitta la métairie de Codine, se fit remplacer dans les travaux des champs par un ouvrier dont il paya lui-même le salaire, et arriva vers neuf heures du matin dans la commune de Pin, où résidait son père. Il se rendit aussitôt dans la maison de son beau-frère. Mauri père, infirme depuis long-temps, paralysé de la moitié du corps, était encore couché dans une chambre attenante à la cuisine, où s'arrêta son fils. Ce dernier s'approcha de sa sœur Élisabeth qui était devant le foyer avec ses trois enfans; auprès du feu, se trouvait un plat contenant _une soupe à l'ail et une côtelette placée sur le gril_. Mauri fils demanda pour qui étaient ces alimens. Sa sœur lui répondit qu'ils avaient été préparés pour le déjeûner de la famille; en même temps, elle quitta la cuisine et passa dans la chambre de son vieux père pour l'habiller et le conduire auprès du feu.
Joseph Mauri, se trouvant seul alors avec les enfans de sa sœur, témoigna le désir de faire cuire des châtaignes, et fit sortir sa nièce Élisabeth, âgée d'environ quinze ans, pour s'informer dans le village si l'on n'en trouverait pas à acheter. Élisabeth sortit et rentra quelques instans après, en annonçant qu'elle avait trouvé des châtaignes: son oncle ne parut point faire attention à ses paroles, et ne lui répondit rien.
Dans ce moment, Mauri père fut amené par sa fille dans la cuisine; elle l'installa auprès du feu et lui servit un peu de soupe; elle en donna aussi à ses enfans, à l'exception d'Élisabeth, et en garda une portion pour elle-même. Mauri père mangea sa part de soupe et un morceau de la côtelette; mais bientôt les enfans éprouvèrent des picotemens, des angoisses; et des vomissemens ne tardèrent pas à se déclarer. Le grand-père ressentit les mêmes accidens. La femme Noguères examina la soupe avec attention, et ne lui trouva point sa couleur naturelle; son jeune fils, Joseph Noguères, âgé de six ans, fit observer, que c'était peut-être la _poudre blanche_ que son oncle y avait jetée qui lui avait donné cette couleur.
Ces paroles de l'enfant furent un trait de lumière pour la malheureuse femme qui soudain s'écria en s'adressant à son frère: _Malheureux! tu as empoisonné ton père et mes enfans!_
L'empoisonneur était resté paisible spectateur de cette scène; il avait vu son vieux père, infirme et souffrant, entrer dans la cuisine et ne lui avait point adressé la parole; il avait assisté à son repas sans manifester la plus légère émotion, et quand sa belle-sœur lui adressa cette terrible interpellation, il répondit à peine, et sortit en toute hâte de la maison.
Cependant les symptômes de l'empoisonnement se développaient avec violence; on administra de prompts secours au vieillard et aux enfans, mais les enfans seuls résistèrent à la force du poison. Le vieux Mauri succomba à ses souffrances, dans la nuit du 4 au 5 décembre suivant.
Le crime était patent; celui qui l'avait commis ne pouvait s'envelopper du moindre mystère. Joseph Mauri fut arrêté et conduit le 1er mars 1827, devant la Cour d'assises de Perpignan (Pyrénées-Orientales), comme coupable d'avoir attenté à la vie de Joseph Mauri, son père, et de Joseph, Charles et Étienne Noguères, ses neveux, à l'aide de substances vénéneuses.
A l'appui de cette grave accusation, le ministère public fit entendre plusieurs témoins dont les dépositions ne firent que confirmer les faits ci-dessus exposés.
Aux débats, l'accusé convint que, le 29 novembre au matin, il s'était rendu chez sa sœur, pour parler à son père de la vente qu'il se proposait de faire au comte de Saint-Marsal; mais il désavoua tous les faits qu'on lui imputait, et prétendit qu'ils avaient été méchamment inventés pour le perdre, par sa sœur et son beau-frère.
Après les dépositions des témoins, on entendit les docteurs et pharmaciens chargés des épreuves chimiques dans la procédure. Ils déclarèrent que l'analyse avait constaté que la substance trouvée dans l'estomac du vieux Mauri était de l'oxide blanc d'arsénic. On fit même des expériences en présence de la Cour et de l'auditoire. Les épreuves comparatives, faites simultanément sur l'oxide blanc d'arsénic que la Cour avait fait apporter à l'audience, et sur la substance recueillie par les médecins dans l'estomac de Mauri, présentèrent des résultats absolument identiques et furent parfaitement concluantes.
L'accusation fut soutenue par le ministère public avec cette énergie, avec cette naturelle horreur, que doit inspirer un parricide avéré. La culpabilité de l'accusé ne pouvait élever le moindre doute; elle fut prononcée par le jury. En conséquence, Joseph Mauri fut condamné à la peine des parricides.
L'impassibilité de ce monstre ne se démentit point dans ce moment terrible. Il entendit sa condamnation avec calme, et regagna sa prison d'un pas ferme et assuré.
MEURTRE
COMMIS DANS UNE ÉGLISE PAR UN JEUNE SÉMINARISTE.
Antoine Berthet, fils d'un maréchal-ferrant, établi dans le village de Brangues (Isère), était né avec une constitution très-frêle qui le rendait peu propre à exercer le métier de son père. D'un autre côté, la nature l'avait amplement dédommagé; il s'était fait remarquer de bonne heure par une intelligence supérieure et par un goût très-marqué pour l'étude; ce qui avait inspiré en sa faveur de l'intérêt à plusieurs personnes; leur charité, plus vive qu'éclairée, voulut tirer Berthet du rang obscur où le sort l'avait fait naître, et le destina à l'état ecclésiastique. Le curé de Brangues l'adopta comme un enfant chéri, lui enseigna les premiers élémens des sciences, et le fit entrer, en 1818, au petit-séminaire de Grenoble. En 1822, une maladie grave l'obligea de suspendre ses études; il fut recueilli par le curé dont les soins suppléèrent avec succès à l'indigence de ses parens. A la puissante sollicitation de ce zélé protecteur, Berthet fut reçu chez M. M....., qui lui confia l'éducation d'un de ses enfans; sa funeste destinée le préparait à devenir le fléau de cette famille jusque-là si heureuse. Madame M....., femme aimable et spirituelle, alors âgée de trente-six ans, et d'une réputation intacte, pensa qu'elle pouvait sans danger prodiguer des témoignages de bonté à un jeune homme de vingt ans, dont la santé délicate exigeait des soins particuliers; et Berthet, sans doute égaré par une immoralité précoce, se méprit sur la nature de ses soins. Quoi qu'il en soit, avant l'expiration d'une année, madame M..... se vit obligée de mettre un terme au séjour du jeune séminariste dans sa maison.
Berthet entra au petit séminaire de Belley, pour y continuer ses études. Il y resta deux ans et vint passer à Brangues les vacances de 1823.
N'ayant pu rentrer au petit séminaire de Belley, il parvint à se faire recevoir au grand-séminaire de Grenoble; mais, après y être resté quelque temps, il fut jugé par ses supérieurs indigne des fonctions qu'il ambitionnait, et bientôt après congédié sans espoir de retour. Son père, irrité, le bannit de sa présence, et il ne put trouver d'asile que chez sa sœur, à Brangues.
Ces rebuts furent-ils le résultat de mauvais principes reconnus ou d'une conduite très-répréhensible? Berthet se crut-il en butte à une persécution secrète de la part de M. M..... qu'il avait offensé? Des lettres qu'il écrivit alors à madame M..... contenaient des reproches virulens et des diffamations. Malgré cela, M. M..... faisait des démarches en faveur de l'ancien instituteur de ses enfans.
Berthet parvint encore à se placer chez M. de C...., en qualité de précepteur. Il avait renoncé alors à l'église; mais, après un an, M. de C.... le congédia pour des raisons imparfaitement connues, et qui paraissaient se rattacher à une nouvelle intrigue.
Il songea de nouveau à la carrière qui avait été le but de tous ses efforts, l'état ecclésiastique. Mais il fit et fit faire de vaines sollicitations auprès des supérieurs des séminaires de Belley, de Lyon et de Grenoble. Alors le désespoir s'empara de lui.
Voyant toutes ses démarches inutiles, il attribuait son peu de succès aux époux M..... Les prières et les reproches qu'il continuait d'adresser à madame M..... se changèrent en menaces terribles. On recueillit des propos sinistres. _Je veux la tuer_, disait-il, dans ses accès de mélancolie farouche. Il écrivait au curé de Brangues, le successeur de son premier bienfaiteur: _Quand je reparaîtrai sous le clocher de la paroisse, on saura pourquoi_. Ces étranges moyens produisaient une partie de leur effet. M. M..... s'occupait sincèrement à lui rouvrir l'entrée de quelque séminaire; mais il échoua à Grenoble, il échoua de même à Belley, où il fit exprès un voyage avec le curé de Brangues. Tout ce qu'il put obtenir fut de placer Berthet chez M. Trolliet, notaire à Morestel, allié de sa famille, en lui dissimulant toutefois ses sujets de mécontentement. Mais Berthet, dans son ambition déçue, était las, selon sa dédaigneuse expression, _de n'être toujours qu'un magister à 200 francs de gages_. Il n'interrompit point le cours de ses lettres menaçantes. Il annonça à plusieurs personnes qu'il était déterminé à tuer madame M..... et à s'ôter la vie à lui-même. Malheureusement un projet aussi atroce sembla improbable par son atrocité même; il était pourtant sur le point de s'accomplir.
C'était au mois de juin 1827 que Berthet était entré dans la maison du notaire de Morestel. Vers le 15 juillet, il se rendit à Lyon pour acheter des pistolets; il écrivit de là à madame M..... une lettre pleine de nouvelles menaces. Cette lettre finissait par ces mots: _Votre triomphe sera comme celui d'Aman, de peu de durée_. De retour à Morestel, on le vit s'exercer au tir; l'une de ses deux armes manquait feu; après avoir songé à la faire réparer, il la remplaça par un autre pistolet qu'il prit dans la chambre de M. Trolliet, alors absent.
Le dimanche 22 juillet, de grand matin, Berthet charge ses deux armes à doubles balles, les place sous son habit, et part pour Brangues. Il arrive chez sa sœur qui lui fait manger une soupe légère. A l'heure de la messe de la paroisse, il se rend à l'église et se place à trois pas du banc de madame M... Bientôt il la voit venir, accompagnée de ses enfans dont l'un avait été son élève. Là, il attend immobile jusqu'au moment où le prêtre distribue la communion. «Ni l'aspect de sa bienfaitrice, dit M. le procureur-général dans son réquisitoire, ni la sainteté du lieu, ni la solennité du plus sublime des mystères d'une religion, au service de laquelle Berthet devait se consacrer; rien ne peut émouvoir cette âme dévouée au génie de la destruction. L'œil attaché sur sa victime, étranger aux sentimens religieux qui se manifestent autour de lui, il attend avec une infernale patience l'instant où le recueillement de tous les fidèles va lui donner le moyen de porter des coups assurés. Ce moment arrive, et lorsque tous les cœurs s'élèvent vers le Dieu présent sur l'autel, lorsque madame M....., prosternée, mêlait peut-être à ses ferventes prières le nom de l'ingrat qui s'est fait son ennemi le plus cruel, deux coups de feu successifs et à un court intervalle, se font entendre. Les assistans épouvantés voient tomber presqu'en même temps et Berthet et madame M..... dont le premier mouvement, dans sa prévoyance d'un nouveau crime, est de protéger de son corps ses jeunes enfans effrayés. Le sang de l'assassin et celui de la victime jaillissent confondus jusque sur les marches du sanctuaire.
«Un amour adultère méprisé, la conviction que madame M..... n'était point étrangère à ses humiliations et aux obstacles qui lui fermaient la carrière à laquelle il avait osé aspirer, la soif de la vengeance, telles furent, dans le système de l'accusation, la cause de cette haine furieuse, de ce désespoir forcené, manifestés par l'assassinat, le sacrilége et le suicide.
«L'horreur tout entière du crime, disait le procureur-général en terminant son réquisitoire, suffirait pour captiver votre attention; mais votre sollicitude, messieurs les jurés, sera plus puissamment excitée par le besoin de ne prononcer une sentence de mort qu'autant que vous aurez la conviction irrésistible que le crime fut volontaire et le résultat d'une longue préméditation.»
Berthet comparut, le 15 décembre 1829, devant la Cour d'assises de l'Isère. On s'écrasait aux portes de la salle d'audience dont l'accès n'était permis qu'aux personnes munies de billets d'entrée. L'accusé était un jeune homme d'une taille au-dessous de la moyenne, mince et d'une complexion délicate; un mouchoir blanc, passé en bandeau sous le menton et noué au-dessus de la tête, rappelait le coup de pistolet qu'il s'était tiré après avoir assassiné madame de M..... Deux balles lui avaient percé la mâchoire inférieure et le cou, et une seule de ces deux balles avait pu être extraite. Du reste, sa mise et ses cheveux étaient soignés: il avait une physionomie très-expressive; sa pâleur contrastait avec ses grands yeux noirs qui portaient l'empreinte de la fatigue et de la maladie.
Pendant la lecture de l'acte d'accusation et de l'exposé de la cause, par M. de Guernon-Ranville, procureur-général, Berthet conserva une attitude immobile. Il reconnut les pistolets qu'on lui présenta et, sans aucune émotion, désigna le plus gros comme étant celui dont il s'était servi contre madame M.....
«--Quel motif a pu vous porter à ce crime? lui demanda le président.
«--Deux passions qui m'ont tourmenté pendant quatre ans, l'amour et la jalousie, répondit Berthet.»
Dans tout le cours de son interrogatoire, Berthet voulut répandre des soupçons sur la vertu de sa victime, et faire croire qu'il avait eu des relations adultères avec elle. Il se complut à étaler devant la Cour une foule de détails diffamatoires qui tendaient à noircir la réputation de cette dame, et à la faire passer pour une femme extrêmement corrompue. Il ne se contenta pas de calomnier les mœurs de madame M....., son système de diffamation essaya de flétrir aussi mademoiselle de C..... afin de motiver sa sortie de la maison des parens de cette demoiselle.