Chronique du crime et de l'innocence, tome 7/8 Recueil des événements les plus tragiques;...

Part 18

Chapter 183,822 wordsPublic domain

Des spéculations extravagantes et malheureuses avaient aigri le caractère de Bancelin. Sa femme, par ses manières douces et affectueuses, tâchait de calmer les fureurs qui l'agitaient; elle supportait avec patience et résignation les injures qu'il lui prodiguait, ne laissait échapper aucune plainte au sujet des mauvais traitemens qu'elle en éprouvait, et dérobait avec soin à la connaissance du public les scènes déplorables qui se passaient dans l'intérieur de la maison: en un mot, suivant l'expression d'un témoin, madame Bancelin était un ange de vertu.

Dans le mois de juillet 1826, Bancelin conçut le projet d'ouvrir une auberge. Sa femme lui fit, avec tous les ménagemens possibles, des remontrances sages sur les difficultés que présentait cet établissement. Bancelin, au lieu de les écouter et de les peser, devint furieux; il s'arma d'une bouteille et la lança à la tête de sa femme: celle-ci fut blessée, mais elle dissimula courageusement sa souffrance. Bancelin la prit aux cheveux, l'entraîna dans un cabinet voisin, la renversa sur le carreau et la foula aux pieds. Elle lui déclara alors qu'elle le quitterait, qu'elle ne pouvait vivre plus long-temps avec lui. Cette menace ne fut qu'un stimulant pour la fureur de Bancelin; il redoubla ses mauvais traitemens. Au milieu de cette scène de violence, la malheureuse femme s'écriait: _Laisse-moi la vie, je t'en conjure; si ce n'est pas pour moi, que ce soit pour mes enfans!_ Une voisine qui l'entendit, vola à son secours; elle arriva au moment où Bancelin, armé d'un canon de fusil servant de soufflet, allait en frapper sa femme. Cette infortunée, accablée de douleur et de chagrin, ne pouvant plus rester avec son mari, prit la fuite pendant la nuit. Elle conserva encore assez de courage pour emporter avec elle un de ses jeunes enfans, et, chargée de ce précieux fardeau, elle se rendit des Islettes à Sainte-Menehould, et se réfugia chez une de ses sœurs, établie en cette ville.

Bancelin, ne pouvant supporter l'idée de vivre séparé de sa femme, tourmenté peut-être aussi par les remords de sa conscience, tenta tous les moyens de réconciliation, mais inutilement. Un mois s'était écoulé sans qu'il eût pu obtenir que sa femme revînt chez lui. Enfin, le 1er septembre, ayant formé un projet sinistre, il se rendit à Verdun pour y acheter de l'arsenic, mais il ne put s'en procurer. Il entra dans la boutique d'un armurier, qui lui vendit un pistolet. Il s'informa si, avec cette arme, on pouvait tuer un chien à quatre pas; et, sur la réponse affirmative, il s'en alla. Mais bientôt il revint acheter un second pistolet, et retourna à son domicile, où il fit lui-même l'essai de ses nouvelles armes.

Le lendemain, jour du fatal événement, déterminé à partir pour Sainte-Menehould, il brûla ses papiers, enveloppa son violon d'un crêpe, et recouvrit une table ronde avec une robe noire de sa femme. A trois heures environ, il se rendit à Sainte-Menehould. Il avait emporté deux bouteilles de vin blanc; il en prit une pour sceller sans doute le raccommodement, et courut au logis de sa belle-sœur, où sa femme s'était retirée. Il demanda à la voir. On avertit madame Bancelin de la visite de son mari: elle se présenta. La conversation s'engagea sans humeur de part ni d'autre, seulement la femme refusa de venir aux Islettes, et Bancelin sortit. Un instant après, il reparaît, pénètre dans l'arrière-boutique, où sa femme s'était mise à tricoter à côté de sa sœur, qui elle-même travaillait à une robe et causait avec un marchand étranger, assis près de sa fenêtre. Bancelin réitère ses sollicitations, en se promenant à grands pas dans la chambre. _Veux-tu enfin revenir avec moi?_ dit-il à sa femme.--_Ce ne sera pas encore aujourd'hui_, répondit-elle. Au même moment, une détonation se fait entendre... La malheureuse femme tombe, en s'écriant: _Je suis tuée!_

Bancelin prit aussitôt la fuite et courut se précipiter dans la rivière. Comme l'eau n'était pas profonde, on parvint aisément à l'en retirer, et on le conduisit dans une salle de l'Hôtel-de-Ville, où bientôt après il fut interrogé par le juge d'instruction.

Le pistolet dont il s'était servi pour son crime, était chargé de deux chevrotines, qui avaient pénétré dans la partie postérieure et inférieure du cou. Les blessures, qui n'étaient pas mortelles de leur nature, le devinrent par la suite, d'après le rapport des médecins appelés pour en constater l'état, et la malheureuse femme Bancelin succomba, après six semaines de souffrance et d'agonie.

Lors de son interrogatoire, Bancelin était calme et de sang-froid. Il déclara que des deux pistolets qu'il avait achetés, l'un chargé de deux chevrotines, était destiné à sa femme, l'autre, chargé de trois, devait servir pour lui-même; et qu'afin de ne pas se tromper, il avait mis le premier dans la poche de son habit, et le second dans le gousset de son pantalon; que son intention pourtant, en entrant dans la chambre où il avait vu sa femme, n'était pas de la tuer, mais que cela devait dépendre de la bonne ou mauvaise réception qu'elle lui ferait; que, désespéré de la fatale obstination qu'elle mettait à ne pas vouloir rentrer avec lui, il avait tiré sur elle; que voulant aussitôt terminer ses propres jours, il avait dirigé contre lui son second pistolet, que le coup avait raté, et que le seul parti qui lui restait à prendre étant de se jeter à l'eau, il l'avait fait.

Bancelin changea de langage aux débats qui eurent lieu devant la Cour d'assises de Reims, dans la session de décembre 1826, selon son nouveau système de défense, il n'avait pas eu l'intention de tuer sa femme, puisqu'il lui apportait de l'argent, des meubles et autres objets propres à son usage. Il n'avait point de projet de meurtre, puisqu'il se proposait de goûter avec elle. Il prétendit que s'il l'avait frappée à mort, c'est qu'en armant le pistolet qu'il voulait diriger contre lui-même, le coup était parti inopinément. Il fit valoir divers témoignages de son affection et de son attachement pour sa femme, et ses larmes abondantes n'attestaient que trop, selon lui, combien il la regrettait.

Un incident important s'éleva sur l'application de la peine. Les questions suivantes avaient été posées au jury: Bancelin, accusé, est-il coupable d'avoir, le 2 septembre dernier, commis volontairement un homicide sur la personne de Marie-Élisabeth Salmon, sa femme, en lui tirant à bout portant un coup de pistolet? Avant cette action, Bancelin avait-il formé le dessein d'attenter à la personne de sa femme?

Le ministère public déclara qu'il ne lui semblait pas que la préméditation fût suffisamment établie, et requit que la question fût posée dans les termes résultant de l'accusation, c'est-à-dire de la manière suivante: Est-il coupable d'avoir, le 2 septembre, commis volontairement et avec préméditation un homicide sur la personne de Marie-Élisabeth Salmon, son épouse?

La cour, après en avoir délibéré, décida qu'il ne serait rien changé aux questions posées primitivement, et qui furent toutes deux résolues affirmativement par le jury.

Le procureur du roi s'étant fait remettre la déclaration des jurés, requit, après une lecture attentive, l'application de plusieurs articles du code pénal portant la peine de mort. Le président demanda à l'accusé s'il n'avait pas quelques observations à faire sur ce réquisitoire. Alors le procureur du roi se leva de nouveau, et s'exprima en ces termes: «Messieurs, nous avons un devoir, un devoir de conscience à remplir; nous demandons qu'il plaise à la cour nous donner acte de ce que, rectifiant nos conclusions, et attendu que de la déclaration du jury, il résulte que Bancelin est coupable d'homicide volontaire, mais qu'il ne résulte pas que cet homicide ait été commis avec préméditation; qu'en effet, il n'est déclaré coupable que d'avoir, à l'avance, formé le dessein d'un attentat à la personne de sa femme, mais que cet attentat n'est spécifié ni dans la question, ni dans la réponse; qu'il peut y avoir diverses sortes d'attentats contre la personne d'un individu, et que les termes de la réponse du jury n'apprennent pas si l'attentat médité par Bancelin contre la personne de sa femme était de nature à lui donner la mort; qu'à la vérité on pourrait, jusqu'à un certain point, l'induire de la corrélation des deux questions, mais qu'une simple induction ne peut suffire pour établir d'une circonstance de fait en matière criminelle, surtout lorsqu'elle entraîne la peine capitale; nous requérons contre Bancelin l'application des articles 95 et 104 du code pénal, et sa condamnation aux travaux forcés à perpétuité.»

Après une heure de délibération, le président prononça un arrêt dont les considérans établissaient qu'il n'y avait aucune incertitude dans les réponses du jury, et qu'il condamnait en conséquence Bancelin à la peine de mort.

«Bancelin, ajouta le président d'une voix qui trahissait sa vive émotion, vous avez trois jours francs pour déclarer si vous entendez vous pourvoir en cassation contre l'arrêt que la Cour s'est vue dans la nécessité de prononcer contre vous.»

Bancelin, d'un organe altéré, s'écria pour toute réponse: _Adieu, mes pauvres enfans!_

Néanmoins il se pourvut en cassation et en grâce, et les jurés le recommandèrent à la clémence du roi.

LE COUPLE ASSASSIN.

Le 14 juillet 1826, Marguerite Durand, veuve Corpedanne, et Françoise Bourgine, sa belle-fille, furent assassinées dans leur maison, à Villeflon. Le mari de cette dernière étant rentré chez lui, et ayant vu sa femme étendue par terre, la tête appuyée sur une table, et nageant dans son sang, fut saisi d'un tel effroi qu'il s'enfuit par la baie de la croisée en poussant des cris de désespoir qui attirèrent plusieurs voisins. Sur sa déclaration, on pénétra dans la maison, et l'on trouva la veuve Corpedanne étendue sans vie dans son lit. Elle avait au visage six blessures différentes, faites avec un instrument contondant.

Sa belle-fille avait aussi plusieurs plaies profondes sur la tête et sur la figure; elle était sans connaissance. On crut d'abord qu'elle n'existait plus: ce fut en la mettant dans son lit qu'on s'aperçut qu'elle respirait encore. On trouva par terre, dans la maison, un morceau de chevron de trois pieds deux pouces de longueur et de trois pouces de largeur; ce morceau de chevron était teint de sang à l'une de ses extrémités; on y reconnaissait des empreintes de doigts ensanglantés, et il fut constaté que ces empreintes provenaient de la main d'un homme qui était gaucher. Un fusil qui était pendu dans la chambre avait été volé; il avait servi à frapper la veuve Corpedanne. On le reconnut aux trous profonds que le chien de la batterie avait faits sur la figure de la victime; on trouva en outre sur le lit et sur une chaise deux éclats de bois ensanglantés, paraissant provenir de la crosse d'un fusil. Une timballe d'argent portait aussi des empreintes de doigts et des traces de sueur indiquant la main d'un gaucher. Au milieu de la chambre, et dans une mare de sang, était la clef de la porte de la maison donnant sur la rue, ce qui semblait prouver qu'avant d'être terrassée, la belle-fille de la veuve avait cherché à sortir pour appeler du secours. Deux commodes, dans lesquelles les époux Corpedanne mettaient leur argent et leurs effets, avaient été fracturées avec la pelle à feu, et l'on en avait soustrait un sac de toile contenant 30 francs en pièces de 5 francs; on avait pris aussi quelques sous en monnaie de cuivre, ainsi que du linge et des effets.

Une vile cupidité avait fait commettre ce double assassinat; mais quels en étaient les auteurs? La jeune femme Corpedanne, dans les premiers instans, était hors d'état de donner les moindres indices. Elle resta plusieurs jours dans la maison de Villeflon, mais toujours plongée dans un assoupissement complet, ne pouvant prononcer aucune parole, ni même faire le moindre signe. Le 20 juillet, on la transféra à l'hospice de Provins; le 23, son mari et le nommé Bourgine, son cousin, qui étaient auprès de son lit, lui demandèrent si elle connaissait ses assassins. Elle ne put d'abord leur répondre que ces mots: _Oui, je le sais bien, c'est un voisin_. Son mari et son cousin lui nommèrent alors tous les habitans de Villeflon, et elle répondait toujours: _Non._ Mais quand ils prononcèrent le nom de Ninonet, elle répondit: _Oui, c'est Ninonet_.

Le juge d'instruction et le procureur du roi furent à peine instruits de cette circonstance, qu'ils se rendirent à l'Hôtel-Dieu, et la femme Corpedanne qui était encore dans un état alarmant, et dont les idées n'étaient pas encore bien nettes, puisqu'elle commençait seulement à recouvrer la mémoire, fit avec beaucoup de peine la déclaration suivante: «C'est Pierre Ninonet; il était habillé en drap bleu; il est entré par la croisée; je me suis lancée sur lui; je l'ai nommé; il ne répondait pas. Je lui ai dit: Pierre, laissez-moi donc tranquille. Il me disait: Va-t'en, grande gueuse; donne-moi ta bourse ou ta vie. Il m'a donné un coup entre les épaules; il a allumé la chandelle avec l'amadou; il m'a donné des coups; il a pris le fusil et il s'est enfui avec. Je ne l'ai vu que tout seul: je l'ai vu comme je vous vois. C'est un habit de drap bleu, ce n'est point une veste. Avant, il me disait: Tu restes seule dans cette maison, toi; ton parrain a envie de faire ton affaire. Ce n'est pas mon parrain, mais c'est bien lui qui voulait faire mon affaire. Je suis fatiguée... Je n'en puis plus...»

Le lendemain, à onze heures du matin, Corpedanne se trouvant encore auprès du lit de sa femme, celle-ci lui dit que la femme Ninonet était avec son mari, que tous deux l'avaient battue; que Ninonet lui disait: «Garce, tu as de l'argent; il faut que tu me le donnes ou que tu perdes la vie;» que la femme Ninonet fouillait dans les meubles; qu'elle cherchait partout; qu'elle était bien sûre de ce qu'elle disait, et qu'elle ne dirait pas autrement, parce que c'était lui.

Le même jour, le juge d'instruction et le procureur du roi se rendirent de nouveau à l'Hôtel-Dieu de Provins, et la femme Corpedanne leur fit cette nouvelle déclaration: «La femme Ninonet; c'est elle qui m'a consommée: elle est venue avec son mari; je l'ai bien vue. Tous les deux m'ont frappée; elle m'a bien fait souffrir. Elle me tenait par les cheveux; elle a fouillé dans tous les meubles; elle croyait que nous avions de l'argent; elle me disait: Tu as de l'argent, tu ne le montres pas. Nous n'avions qu'une dixaine d'écus; si mon mari avait reçu son gage, nous aurions eu 250 francs qui n'auraient pas encore été employés. Nous avions 300 francs chacun quand nous nous sommes mariés; nous les avons employés dans la maison. C'était comme un lion; elle a cherché partout. Elle m'a dit: _La bourse ou la vie!_ Je l'ai vue fouiller dans la commode. Son homme m'a frappée dans mon lit; je me suis traînée par terre; c'est le mari qui a frappé le premier coup de la mort. Elle regardait partout; elle faisait le diable; parce que nous avons donné un loyer plus fort, ils nous croyaient bien riches. La femme Ninonet avait un cotillon de laine à raies, un fichu d'indienne fond bleu à fleur; ils ont apporté une chandelle. Ninonet venait chez nous tous les huit jours; il me disait quelquefois: «Je la connais mieux que toi, la maison.»

Le même jour, à cinq heures du soir, Corpedanne était encore près de sa femme. «Ma bonne amie, lui dit-il, il faut déclarer la vérité; si ce n'est pas Ninonet, il ne faut pas le dire.--Je te dis que c'est lui; sa femme était avec lui; je ne dirai jamais autrement.»

Le 22 août, Ninonet et sa femme, qui avaient été arrêtés, furent confrontés avec la femme Corpedanne. Celle-ci, en apercevant Ninonet, s'écria: _Je vois mon bourreau! tu croyais bien m'avoir tuée?_ Elle rappela ensuite en sa présence tous les faits dont elle avait parlé précédemment.

Confrontée ensuite avec la femme Ninonet, elle lui dit que, sans doute, elle avait bien prié le bon Dieu pour qu'elle mourût de ses blessures, mais qu'elle était encore en vie. «Si j'avais su ce que vous projetiez, ajouta-t-elle, je ne vous aurais pas reçus chez nous tous les jours.» Puis elle exprima le déplaisir et la peine qu'elle éprouvait, lorsque étant dans son lit, à Villeflon, sans pouvoir articuler une parole, elle voyait dans la chambre et autour d'elle la femme Ninonet qui voulait lui porter des soins, lui donner à boire et se rendre utile dans la maison. La malheureuse Corpedanne, apostrophant cette femme, lui dit: «Si j'avais pu parler le lendemain, vous ne seriez pas entrée dans la maison; j'avais peur que vous ne m'acheviez, ou que vous m'empoisonniez en me donnant à boire; vous aviez l'air de vous intéresser à moi; au fond, vous désiriez bien que je n'en revienne pas.»

Ninonet et sa femme se renfermèrent dans un système absolu de dénégation. L'un était âgé de trente-six ans, et l'autre de vingt-sept. Les débats de cette cause, qui furent portés devant la cour d'assises de Melun, durèrent deux jours. La déposition de la femme Corpedanne était accablante pour les deux accusés; elle fut recueillie avec tout l'intérêt qu'inspiraient ses malheurs et la vérité frappante dont elle semblait être l'organe. Elle répondit à toutes les questions qui lui furent adressées, avec une candeur, une clarté, une précision remarquable.

L'accusation fut soutenue par le ministère public avec cette force que donne une conviction profonde. Les deux prévenus furent condamnés à la peine de mort. Ninonet versa des larmes abondantes en entendant sa condamnation, mais sa femme demeura impassible.

Le pourvoi de ces deux misérables ayant été rejeté par la Cour de cassation, l'arrêt fut exécuté le 21 avril 1827, sur la place Saint-Ayou, à Provins. Les condamnés avaient été extraits, la veille, de la maison de justice de Melun, et furent transférés dans celle de Provins. Le procureur du roi et le juge d'instruction se rendirent auprès d'eux et les engagèrent vainement à faire l'aveu de leur crime; tous deux persistèrent à protester de leur innocence. La femme Ninonet s'emporta même au point de dire au juge d'instruction: _Si_ _Dieu me donnait sa puissance, vous n'en jugeriez pas d'autres._ Ils tinrent constamment le même langage jusqu'au moment de leur exécution, qui eut lieu en présence d'un grand concours d'habitans des campagnes voisines.

HENRIETTE CORNIER.

Le nom de cette malheureuse femme rappelle un de ces crimes étranges, commis sans intérêt, sans passion, sans esprit de vengeance, qui demeurent des énigmes pour la raison comme pour la science de l'homme.

Henriette Cornier était entrée comme domestique chez le sieur Fournier, à Paris. Le 4 novembre 1825, elle vit et caressa chez un fruitier du voisinage l'enfant de la femme Belon. Cette petite fille, nommée Fanny, n'était âgée que de dix-neuf mois. La fille Cornier la fit monter dans sa chambre en la comblant de caresses; puis, elle l'étendit sur son lit, lui coupa la tête et la jeta dans la rue, où elle alla rouler aux pieds du père de cette innocente créature!

Cette action horrible, à laquelle on supposa d'abord des motifs que l'on ne connaissait point encore, mais qui devaient exister, répandit en un instant la douleur et l'effroi dans tout Paris. Celle qui s'en était rendue coupable fut arrêtée et interrogée par les magistrats.

Traduite devant la Cour d'assises de la Seine, à raison du forfait qu'elle avait commis, elle dut d'abord comparaître devant ce tribunal le 27 février 1826; mais on sursit aux débats pour donner aux hommes de l'art le temps d'apprécier l'état moral de l'accusée. Après deux mois d'examen, les trois médecins, chargés de cette importante mission, déclarèrent n'avoir aperçu en elle aucune trace matérielle de démence; cependant ils ajoutèrent que cette opinion pourrait être modifiée par les circonstances existantes ou éventuelles du procès.

En conséquence, Henriette Cornier fut ramenée devant la Cour d'assises le 24 juin suivant, comme accusée du crime de meurtre, commis avec préméditation. Elle déclara se nommer Henriette Cornier, née à la Charité, et être âgée de vingt-sept ans. Sa figure pâle portait l'empreinte de la douceur. Elle répondit d'une voix éteinte aux questions qu'on lui adressa; un tremblement convulsif l'agitait continuellement et semblait redoubler encore quand elle ouvrit la bouche pour faire entendre quelques accens entrecoupés.

Il résultait en substance de l'acte d'accusation qu'Henriette Cornier, qui avait eu, pendant toute sa jeunesse, un caractère gai, léger et même folâtre, avait tout-à-coup changé depuis dix-huit mois, et semblait, depuis cette époque, dominée par une sombre mélancolie qui l'avait conduite un jour à se précipiter dans la Seine. Ce fut quelque temps après qu'elle exécuta l'horrible meurtre qui l'avait mise sous la main de la justice.

C'est surtout dans une cause de ce genre qu'il est important de reproduire textuellement l'interrogatoire de la personne accusée. Celui d'Henriette Cornier, s'il n'apprend rien de nouveau, quant au triste fait accompli, servira du moins à faire apprécier la situation mentale de cette fille, au moment de son épouvantable attentat.

_M. le Président._ Femme Cornier, a quelle époque êtes-vous entrée chez Fournier? n'est-ce pas à la fin d'octobre?

_R._ Oui, monsieur.

_D._ Comment vous trouviez-vous dans cette condition? vous y trouviez-vous bien?

_R._ Oui, monsieur.

_D._ Le 4 novembre, vous avez vu et caressé chez le fruitier l'enfant de la femme Belon?

_R._ Oui, monsieur.

_D._ Vous êtes montée avec elle dans votre chambre, et l'avez embrassée?

_R._ Oui, monsieur.

_D._ Vous avez pris un couteau; quelle était votre pensée?

_R._ Je ne voulais pas le faire.

_D._ En prenant ce couteau, vous aviez donc l'intention de la tuer?

_R._ Je n'y ai pas pensé.

_D._ Vous l'avez placée sur votre lit et lui avez donné la mort?

_R._ Oui, monsieur.

_D._ Quand la mère est venue vous demander son enfant, vous lui avez répondu qu'elle était morte?

_R._ Oui, monsieur.

_D._ Quel était votre dessein en jetant la tête de cette enfant par la fenêtre?

_R._ La voix de l'accusée ne se fait plus entendre.

_Un juré._ On n'entend pas.

_M. le Président._ Faites venir l'accusée près la Cour, (à l'accusée) Quel était votre dessein en jetant la tête de cette enfant?

_R._ Pour prouver que j'étais seule.

_D._ Vous vouliez faire connaître que vous étiez l'auteur du crime?

_R._ Je n'en sais rien. Ça s'est passé comme un éclair.

_D._ Vous n'avez donc pas été arrêtée par la crainte de Dieu?

_R._ J'ai abandonné Dieu ce jour-là.

_D._ Quand vous avez tué l'enfant, aviez-vous la crainte d'être punie?

_R._ Je ne pensais à rien dans cet instant là.

_D._ Aviez-vous éprouvé des malheurs avant cette époque?

_R._ Non, Monsieur.

_D._ Cependant on vous a vue pleurer antérieurement?

_R._ J'étais triste; je ne sais pas pourquoi.

_D._ Comment la crainte de Dieu ne vous a-t-elle pas arrêtée?

_R._ J'étais triste ce jour-là.

_D._ Qui vous a arrêtée au moment de vous jeter à la rivière?

_R._ La crainte de Dieu.

_D._ Vous aviez dit que c'étaient les passans qui vous en avaient détournée.

_Un juré_: A cette époque, l'accusée avait-elle déjà la pensée de tuer un enfant?

_L'accusée_: Non, jamais.

_D._ Vous aviez pourtant cette idée en prenant un couteau dans la cuisine?

_R._ Non, monsieur.

_D._ Mais vous l'aviez quand vous avez emporté l'enfant dans votre chambre?

_R._ Non, monsieur.

Après cet interrogatoire, on appela comme témoins le père et la mère de l'enfant, qui déposèrent des faits tels qu'on les connaît déjà, sans rien ajouter qui pût donner au crime de la fille Cornier d'autre motif que la domination tyrannique d'une affreuse idée.

Quelques témoins à décharge déposèrent qu'ils avaient connu la fille Cornier fort gaie, mais que son caractère avait totalement changé depuis dix-huit mois.