Chronique du crime et de l'innocence, tome 7/8 Recueil des événements les plus tragiques;...
Part 11
«Le poison, qu'est-il devenu? C'est à l'accusé à en justifier l'emploi. Nous prouvons sa présence; nous montrons le cadavre. Nous demandons à l'accusé: Qu'avez-vous fait du poison? Il l'a jeté dans les latrines, dit-il. On ne l'a pas trouvé. Et pourquoi l'a-t-il jeté? parce qu'il a été effrayé, dit-il encore, du concours des circonstances. Raison de plus pour le garder; il aurait prouvé, en le montrant, qu'il ne l'avait pas employé. D'ailleurs, cette crainte des soupçons serait-elle naturelle dans une âme honnête, de la part d'un ami, qui assiste son ami dans ses derniers momens?
«Mais voici une circonstance bien grave et bien remarquable. Une seconde ordonnance a été envoyée au pharmacien de Boulogne; nous en avons acquis la preuve. Ainsi il y a eu deux ordonnances portées chez ce pharmacien, et deux potions livrées par lui. Était-ce celle-là ou l'autre qui avait été empoisonnée? Voilà un trait de lumière qui fera qu'on ne s'étonnera plus, lorsque le domestique Léon dira qu'il n'y avait rien dans la cuillère avant d'y verser la potion. Il y avait deux potions: l'une fut empoisonnée, et ce fut celle qui fut administrée sous les yeux du nègre; l'autre était innocente; elle fut abandonnée pour tromper la justice. On n'avertit pas la famille de l'agonie d'Auguste; l'infortuné n'était pas encore dépouillé. Castaing voulait les deux clefs d'Auguste; ce n'est que lorsqu'il les possède qu'il avertit la famille. Il remet les clefs au nègre pour les porter à Malassis; mais ce serviteur fidèle conçoit des soupçons. _Il y a du louche dans tout cela_, vous a-t-il dit dans son gros bon sens: il avait raison.»
L'avocat-général rappela aussi la piété feinte de Castaing pendant les prières du curé de Saint-Cloud, les mensonges et les sermens de cet accusé, lors des divers interrogatoires. «Il nous a suffi, dit-il en achevant de dérouler devant vous ce désolant tableau: vous avez senti jusqu'à quel point il intéresse l'ordre social. Vous ne donnerez pas à l'empoisonneur les riches dépouilles qu'il vient réclamer de vous, tenant de chaque main la tête d'un ami. Vous ne donnerez pas à l'empoisonnement un brevet d'encouragement et d'impunité. La société consternée a jeté le cri d'alarme; la société sera vengée.»
On remarqua que l'accusé eut sans cesse les yeux fixés sur l'avocat-général pendant toute la durée de son réquisitoire; son teint était vivement animé, et principalement sur la fin, il se livra plusieurs fois à des mouvemens d'impatience.
La cause de Castaing fut défendue avec talent par Mes Roussel et Berryer. Mais que peuvent le zèle le plus vrai, l'éloquence la plus puissante, contre des circonstances aussi avérées, contre des faits si peu douteux, tranchons le mot, contre des preuves si irrécusables?
Les jurés eurent à délibérer sur les trois questions suivantes:
Edme-Samuel Castaing est-il coupable d'avoir, dans le courant d'octobre 1822, à l'aide de substances vénéneuses, causé la mort d'Hippolyte Ballet?
Est-il coupable d'avoir, de complicité avec Auguste Ballet, détruit le testament d'Hippolyte Ballet?
Est-il coupable d'avoir, les 30 mai et 1er juin, à l'aide de substances vénéneuses, causé la mort d'Auguste Ballet?
La délibération du jury dura près de deux heures. La déclaration fut négative sur la première question, et affirmative sur les deux autres. Pour la dernière question, il n'y eut qu'une majorité de sept voix contre cinq; mais la Cour se réunit, à l'unanimité, à la majorité du jury.
Alors on fit rentrer Castaing dans la salle d'audience. Sa démarche était ferme et assurée; il entendit, sans changer de couleur, la lecture de la déclaration du jury et les conclusions du ministère public tendantes à l'application des peines portées par la loi. Sur la demande du président s'il avait quelque chose à dire sur cette application, il répondit d'une voix forte:
«Non, M. le président; je saurai mourir, quoique je sois bien malheureux, et quoique des circonstances fatales m'entraînent dans la tombe! J'irai retrouver mes deux amis. On m'accuse de les avoir assassinés lâchement..... mais il y a une Providence! S'il y a quelque chose de divin dans l'être qui vit, ce quelque chose ira vous retrouver, ô mes amis, Auguste, Hippolyte! Ce ne sont point de vaines déclamations, je n'implore point votre miséricorde; je n'implore rien de ce qui est humain (élevant ses mains vers le ciel); mon espérance est maintenant dans la Divinité. Je marcherai avec délices à l'échafaud..... parce que ma conscience ne me reproche rien, parce que ma conscience ne m'accusera pas, lors même que je sentirai..... (Il porta les mains à son cou.) Hélas! il est des choses qu'on éprouve et qu'on ne peut exprimer.» Il ajouta d'une voix affaiblie: «Vous avez voulu ma mort; la voilà...»
L'avocat de la partie civile prit, d'une voix altérée, des conclusions tendantes à la nullité du testament d'Auguste Ballet; et la Cour se retira de nouveau pour délibérer sur l'application de la peine.
Pendant ce temps, les jurés étaient restés appuyés sur leurs bancs dans un morne silence. La nuit était fort avancée; les bougies qui commençaient à pâlir, la sombre lueur des lampes épuisées, tout concourait à donner à cette scène un aspect lugubre et déchirant. Me Roussel, l'un des avocats du prévenu, fondait en larmes. Castaing se pencha vers lui; son accent et ses gestes étaient pleins d'énergie. «Allons, lui dit-il, rassurez-vous, Roussel; regardez-moi: je ne pleure pas. Je vous remercie des efforts que vous avez faits pour ma défense; vous avez cru à mon innocence, je suis innocent en effet... Embrassez mon père, ma mère, mes frères... (Avec un accent douloureux.) ma fille... Vous me le promettez, n'est-ce pas?»
Puis, s'adressant aux jeunes avocats placés dans le parquet:
«Et vous, jeunes gens, qui avez assisté à mon jugement, vous, mes contemporains, assistez aussi à mon exécution. Ma fermeté ne se démentira pas; une prompte mort est la seule grâce que je demande... Je rougirais d'implorer la clémence...»
La Cour alors rentra en séance, et le président lut, d'une voix très basse, l'arrêt qui condamnait Castaing à la peine de mort. Cet arrêt le condamnait en outre à payer la somme de cent mille francs, à titre de dommages et intérêts à la partie civile, en raison du préjudice qu'il devait réparer.
Cette effrayante et mémorable procédure avait duré huit jours entiers, tant elle demandait d'efforts de la part des magistrats pour les amener à découvrir la vérité!
Castaing se pourvut en cassation contre l'arrêt de la Cour d'assises, et la Cour suprême s'occupa de cette affaire, le 4 décembre suivant. Les trois moyens de nullité sur lesquels se fondait le pourvoi de Castaing, malgré l'appui que leur prêta Me Odilon-Barrot, ne furent pas jugés admissibles par la Cour, qui, en conséquence, rejeta le pourvoi.
Le 6 décembre, deux jours après le rejet de son pourvoi, Castaing fut transféré des prisons de Bicêtre, où il avait été conduit le lendemain de sa condamnation, à la Conciergerie. Pendant tout le temps qu'il avait passé à Bicêtre, il avait été l'objet de la surveillance la plus active, parce que l'on craignait qu'il n'attentât à ses jours. Cette crainte n'était pas sans fondement, s'il est vrai, comme on l'a dit, que la boîte d'une montre qu'on chercha à lui faire passer du dehors, et qui fut saisie, contenait du poison. Quoi qu'il en soit, lorsqu'on vint lui annoncer sa translation à Paris, il fallut le réveiller d'un sommeil profond. Il paraît qu'il ne s'abusa pas sur le motif de cette visite, car il dit aussitôt: «Je vois ce que c'est.»
Arrivé à la Conciergerie, il écrivit à son ancienne maîtresse une longue lettre, remarquable par un mélange confus d'idées religieuses et philosophiques. Il se fit ensuite conduire à la chapelle, et s'entretint avec le prêtre qui devait l'exhorter à la mort. Comme il avait témoigné le désir de voir encore une fois son père et sa fille, l'autorité s'empressa de donner la permission nécessaire pour cette entrevue; mais, par des motifs demeurés inconnus, elle n'eut pas lieu. Castaing demanda par écrit la bénédiction de son père, qui lui fut envoyée. L'heure de l'exécution avait été avancée. A cette époque, c'était ordinairement à quatre heures que l'on exécutait les condamnés. On vint, un peu avant deux heures, annoncer à Castaing que l'heure fatale était arrivée. A cette nouvelle, ses forces l'abandonnèrent un instant, et il parut vivement regretter les deux heures dont, selon lui, sa vie se trouvait abrégée. A sa sortie du dernier guichet de la Conciergerie, il parut entendre sans beaucoup d'émotion les murmures de la foule qui de toutes parts se précipitait dans la cour du Palais-de-Justice. Il s'élança alors sur le crucifix, l'embrassa avec force et à plusieurs reprises. On fut obligé de le monter à bras sur la fatale charrette. Pendant qu'on le liait, il promenait ses regards autour de lui avec un air assez tranquille; mais, pendant le trajet du Palais à la place de Grève, son maintien fut loin de conserver la même assurance: il sembla que son courage l'eût tout-à-coup abandonné. Son visage, jusque-là fortement coloré, se couvrit d'une pâleur mortelle; sa tête, cédant aux secousses de la charrette, tombait sur l'épaule du confesseur, avec qui néanmoins il conversait de temps en temps, et dont il paraissait écouter attentivement les exhortations.
Arrivé au pied de l'échafaud, il tomba plutôt qu'il ne se mit à genoux, et demeura dans cette attitude pieuse près de quatre minutes. Il n'eut pas la force de se relever, et deux aides de l'exécuteur furent obligés de le soutenir pour monter sur l'échafaud.
Cette condamnation de Castaing, comme empoisonneur, donna lieu, dans le temps, à des opinions diverses. Les uns, et ce fut le plus grand nombre, n'hésitaient pas, tout en plaignant une famille si digne d'intérêt et de compassion, à regarder Castaing comme coupable; les autres, à la tête desquels se trouvait un grand nombre de médecins, déclarèrent hautement qu'il mourait innocent. D'après toutes les particularités du procès que nous avons rapportées, et jugeant sous la seule influence de notre conscience, nous penchons à croire que cette opinion procédait uniquement d'un esprit de corps mal entendu. On a vu à peu près la même chose, lors des crimes du curé Mingrat: comme si une corporation quelconque ne se nuisait pas plutôt qu'elle ne sert ses vrais intérêts, en protégeant celui de ses membres qui s'est rendu digne de la vindicte des lois!
Quant à nous, notre opinion sur cette déplorable affaire est exprimée tout entière par ces paroles de M. Persil, avocat de la partie civile:
«C'était, dit l'accusé, pour faire des expériences qu'il a acheté de l'acétate de morphine et de l'émétique, qu'il a opéré le mélange de ces substances. Mais en admettant cela, les expériences n'ont pas été faites; et si Castaing ne nous montre pas, ne nous indique pas ce qu'est devenu le poison qu'il a acheté en grande quantité, et qu'on n'a pas trouvé où il prétend l'avoir jeté, il faudra bien en conclure que c'est ce poison qui a donné la mort à Auguste Ballet.»
ASSASSINAT
DE LA MÈRE JÉROME.
La procédure à laquelle donna lieu le crime dont nous allons parler, se fit surtout remarquer par la bizarrerie des faits et par les étranges révélations, au moyen desquelles la justice, après avoir fait long-temps d'infructueuses recherches, arriva enfin sur la trace des coupables.
Un assassinat avait été commis, le 20 mai 1823, entre sept et huit heures du soir, rue du Faubourg du Roule, n. 45, sur la personne d'une femme de quatre-vingts ans, dite la mère Jérôme. A la suite de cet assassinat, on avait enlevé toute l'argenterie de la victime; mais on avait oublié une somme de douze cents francs environ, qui fut retrouvée dans un de ses tiroirs.
Dans les premiers momens, la connaissance des auteurs de ce forfait échappa aux investigations judiciaires; mais enfin les soupçons atteignirent Louis-Marie Lecouffe, âgé de vingt-quatre ans, tailleur d'habits, et sa mère, la veuve Lecouffe, qui tous deux demeuraient dans la même maison que la mère Jérôme. La mère et le fils furent arrêtés et mis en accusation. Le fils était prévenu d'avoir commis le crime, et la mère d'y avoir excité son fils par menaces et abus d'autorité, le menaçant, s'il refusait de s'emparer du trésor de la mère Jérôme, de s'opposer au mariage qu'il projetait, et qui en effet fut célébré trois jours après l'assassinat.
Lecouffe, du moment qu'il fut détenu, ne cessa de donner des marques de folie vraie ou simulée. A l'en croire, il n'avait fait ses révélations que par ordre exprès de l'ombre de son père, mort depuis quatre ans, et qui s'était présentée à lui dans sa prison, accompagnée de l'ange Gabriel. Tous ses interrogatoires furent remplis de ses prétendues conversations avec le spectre, qui lui avait commandé, comme à un autre Hamlet, de dévoiler et de punir le forfait de sa mère. Lecouffe poussa même la démence ou la fourberie jusqu'à supplier les geôliers de son cachot de boucher le trou par lequel il prétendait voir arriver ces apparitions importunes.
Les accusés furent traduits devant la cour d'assises de la Seine, le 11 décembre 1823. Les dépositions des témoins qui furent entendus établirent la vérité des faits dans le sens de l'accusation; mais l'accusé Lecouffe rejeta constamment tout l'odieux du crime sur sa mère.
Ce spectacle d'un fils et d'une mère qui se renvoyaient mutuellement le poids d'un horrible forfait, et qui, suivant l'expression énergique du ministère public, se poussaient l'un l'autre vers l'échafaud, avait plus d'une fois fait frémir l'auditoire.
Enfin, après trois audiences consécutives, le jury prononça la culpabilité de Lecouffe sur toutes les questions qui lui furent posées; la mère, acquittée sur la question de complicité d'assassinat, fut déclarée coupable de recel d'objets volés, avec connaissance que le vol avait été accompagné d'homicide volontaire, mais sans savoir que l'homicide avait été commis avec préméditation et guet-à-pens. Tous les deux furent condamnés à la peine de mort.
La mère et le fils se pourvurent en cassation contre le jugement qui les condamnait; mais leur pourvoi fut rejeté. Le 24 janvier 1824 fut le jour fixé pour leur exécution. La mère fut amenée, dès le matin, de sa prison de Saint-Lazare à la Conciergerie, et le fils arriva de Bicêtre quelques instans après. Ils furent mis tous deux dans une prison séparée; et après qu'ils eurent entendu lecture de l'arrêt portant rejet de leur pourvoi, deux ecclésiastiques vinrent leur apporter les secours de la religion. Lecouffe, qui s'était préparé à ce fatal dénouement, les reçut avec reconnaissance et contrition; sa mère montra d'abord moins de résignation et de fermeté, mais les exhortations du vertueux ecclésiastique ramenèrent peu à peu l'espoir de la clémence divine dans son âme coupable. Les deux condamnés passèrent en prières tout le temps qui précéda l'exécution. A quatre heures précises, ils montèrent dans la charrette. Arrivée au pied de l'échafaud, la femme Lecouffe descendit la première, monta les degrés d'un pas mal assuré, et se livra aux exécuteurs sans avoir jeté un seul regard en arrière pour voir son fils. Lecouffe embrassa deux fois son confesseur, et se dirigea vers l'échafaud d'une marche assez ferme. Si quelque chose peut diminuer l'horreur qu'inspire tout criminel aux âmes honnêtes, c'est le repentir qu'ils manifestent à leur dernier moment; celui que témoignèrent la mère Lecouffe et son fils fut un éloquent commentaire du spectacle de leur exécution, qui avait attiré une foule immense.
HENRI FELDTMANN,
OU
PÈRE INCESTUEUX ET ASSASSIN DE SA FILLE.
Henri Feldtmann, ouvrier tailleur, avait une fille nommée Victoire, qui était encore en nourrice à l'époque de la mort de sa mère, arrivée en 1801.
Peu de temps après le décès de sa femme, Henri Feldtmann forma une liaison illégitime avec Madeleine Léger. Il en eut une fille naturelle nommée Élisabeth-Constance. Au vice près qui avait présidé à cette nouvelle union, le ménage de Feldtmann avait toutes les apparences de la régularité: Madeleine Léger remplissait les devoirs de mère, non seulement à l'égard de sa fille, mais à l'égard de la jeune Victoire.
Feldtmann donna pendant plusieurs années des leçons et des exemples de vertu à ses deux filles. Professant la religion réformée, il confia ses deux filles aux soins de M. le pasteur Gœpp. Cet homme respectable fut frappé des excellentes qualités qui distinguaient Victoire. La modestie de cette jeune personne, sa candeur, son sincère désir de pratiquer la vertu, étaient en effet bien dignes de remarque et d'admiration. A l'époque de la première communion, M. Gœpp promit solennellement à Victoire de l'entourer de sa bienveillance et de sa protection.
Mais cette intéressante fille, étant parvenue à l'adolescence, eut le malheur d'inspirer à son père les premiers sentimens d'une passion incestueuse. Cette horrible passion se développa prodigieusement dans le cœur de Feldtmann. Nous ne retracerons point les efforts de Victoire pour cacher à tous les yeux la coupable faiblesse et la turpitude de son père, sa résistance à toutes ses tentatives criminelles, enfin sa retraite de la maison paternelle, accompagnée de sa sœur et de Madeleine Léger, lorsqu'elle eut acquis l'affreuse conviction que la fuite pouvait seule la soustraire à la brutalité de Feldtmann.
Mais celui-ci, après beaucoup de recherches, parvint à découvrir la maison où ses filles et Madeleine Léger s'étaient réfugiées. Il se présenta plusieurs fois à leur nouveau domicile pour les engager à rentrer avec lui. Elles s'y refusèrent constamment, et principalement Victoire. Enfin il se rendit chez elles une dernière fois, le lundi 24 mars 1823, et voici en quels termes l'acte d'accusation retrace la catastrophe qui termina cette fatale entrevue.
Après avoir acheté un couteau de cuisine sur le quai dit de la _Ferraille_, Feldtmann se rendit chez ses filles. Celles-ci étaient levées; la fille Léger était encore couchée: elle se leva aussitôt. On offrit à Feldtmann à déjeûner; il accepta, et prit, comme ses convives, une tasse de café. Après ce repas, il entama le sujet ordinaire de ses conversations; il pressa, supplia ses enfans et la fille Léger de rentrer avec lui. Même refus de la part de chacune d'elles; même opposition calme, respectueuse, mais invariable de Victoire.
La famille était réunie autour de la cheminée; Victoire était assise d'un côté, la fille Léger était au coin vis-à-vis, et la jeune Élisabeth se trouvait au milieu. Feldtmann était debout, le dos appuyé contre la cheminée. Tous ses regards étaient concentrés sur sa fille aînée.
Après environ deux heures de débats, Victoire déclara avec fermeté à son père qu'elle aimerait mieux mourir que de retourner avec lui. _Tu seras cause que je mourrai sur l'échafaud!_ répliqua Feldtmann avec une fureur concentrée. Cette menace positive d'un assassinat prochain n'ayant point ébranlé cette jeune et vertueuse fille, Feldtmann reprit: _Tu es obstinée... tu seras cause de ma perte._ Et aussitôt il tira de sa poche de côté le couteau de cuisine qu'il y tenait caché, et le plongea tout entier dans la poitrine de Victoire.
A ce spectacle, Élisabeth reste immobile de stupeur. Feldtmann retire du sein de sa fille aînée son couteau tout fumant, et se prépare à frapper sa fille cadette. A cette vue, la mère se jette sur le bras de l'assassin, dérange la direction du coup et en affaiblit la violence. Élisabeth est frappée, mais moins dangereusement. Une lutte horrible s'établit entre Élisabeth et la fille Léger d'une part, et Feldtmann de l'autre. La fille Léger est frappée à son tour, mais sa blessure est légère. Des voisins accourent au bruit; on arrête le meurtrier. Celui-ci laisse échapper son couteau ensanglanté, et proteste qu'il n'a pas envie de prendre la fuite.
Cependant la malheureuse Victoire, qui perdait son sang à flots, avait eu encore la force d'ouvrir la porte et de se traîner jusqu'au palier du premier étage, où elle était tombée à la renverse et sans connaissance. Peu d'instans après, elle avait cessé d'exister.
En conséquence de ces déplorables faits, Feldtmann fut traduit devant la cour d'assises de la Seine, et comparut devant ce tribunal, le 23 avril 1823.
Pendant la lecture de l'acte d'accusation, Madeleine Léger, appelée comme témoin, s'évanouit, vaincue par les émotions qu'elle éprouvait. Quant à Feldtmann, il conserva un calme imperturbable, et son interrogatoire se fit remarquer par l'incohérence des explications qu'il donna, et par le scandale de plusieurs imputations qu'il présenta comme moyens de défense. Il nia opiniâtrément qu'il eût éprouvé un sentiment coupable pour sa fille Victoire; il ne craignit pas de lui imputer de graves désordres dans sa conduite, sous le rapport des mœurs et de la probité; il accumula également les imputations les plus graves contre Madeleine Léger.
Entre toutes les dépositions, celle du pasteur Gœpp excita un intérêt particulier. Il rendit compte de ses rapports avec la famille Feldtmann dont il avait été le bienfaiteur; il parla des terribles confidences qui lui avaient été faites, soit par la mère de Feldtmann, soit par Victoire elle-même, au sujet des tentatives criminelles dont cette dernière avait été l'objet; il énonça les démarches qu'il avait cru devoir faire à la préfecture de police pour prévenir les excès que l'on pouvait redouter de la part de l'accusé. M. Gœpp ajouta qu'à diverses époques, et surtout lors de la dernière entrevue qu'il avait eue avec Feldtmann (la veille du crime), cet homme ne lui avait pas semblé jouir de la plénitude de ses facultés lorsqu'il s'agissait de ses relations avec sa fille; qu'il l'avait considéré comme un de ces hommes dominés par une idée fixe, et qui ne sont plus maîtres de leur imagination, lorsqu'elle vient à s'arrêter sur cette idée.
Après quelques autres dépositions moins importantes, M. l'avocat-général soutint l'accusation, discutant d'avance le moyen unique qui pouvait être présenté au nom de l'accusé. Il prouva qu'une passion, une passion infâme, à quelque degré qu'elle fût portée, ne pouvait servir d'excuse à un crime. Vainement le défenseur, nommé d'office, fit-il tous ses efforts pour soustraire Feldtmann à la peine capitale, en écartant les circonstances de la préméditation, et en cherchant à établir qu'il avait été entraîné à ce crime par un ascendant irrésistible plutôt que par l'effet de sa volonté; le jury, après une longue délibération, déclara Feldtmann coupable sur toutes les questions, tant d'assassinat prémédité, consommé sur la personne de sa fille Victoire, que de tentatives d'homicide contre son autre fille, Élisabeth, et Madeleine Léger. Le résultat de cette réponse fut la condamnation à mort de Feldtmann.
L'inconcevable sang-froid que ce malheureux avait montré dans le cours des débats ne se démentit point en cet instant fatal.
Feldtmann se pourvut en cassation; mais son pourvoi ayant été rejeté, il subit son supplice le 21 mai, en place de Grève. Dans cet horrible moment, toute son impassibilité l'avait abandonné; il fallut que les exécuteurs l'aidassent à monter les degrés de l'échafaud, et l'on peut même dire qu'il était mort avant d'être décapité.
ASSASSINAT
DE
MADAME VEUVE AILLET,
ET DE
LA FILLE GOUSSARD, SA DOMESTIQUE,
A CHARTRES.
En 1823, la ville de Chartres fut le théâtre d'un double meurtre, qui frappa de terreur tous les esprits. La mauvaise conduite, la débauche et la cupidité, sources ordinaires de tant de désordres, avaient armé les principaux assassins. Tout portait à croire que plusieurs de leurs complices n'étaient point sous la main de la justice. Il est donc facile de s'expliquer l'effroi général, en présence des dangers auxquels chacun pouvait être exposé. Voici les faits qui ont été révélés par l'instruction de ce procès.