Chronique du crime et de l'innocence, tome 6/8 Recueil des événements les plus tragiques;...

Part 9

Chapter 93,804 wordsPublic domain

Dans l’article destiné à la fille Magnien et à Adolphe, il souhaite que leur prochaine union soit heureuse. «Mais j’en doute, ajoute-t-il, elle est formée sous de trop funestes auspices....... Si vous m’eussiez averti, dès le principe, vous eussiez évité de grands malheurs, et n’auriez pas fait des malheureux de ceux qui ne vous avaient, du moins jusqu’ici, jamais fait que du bien.»

Venaient ensuite un article pour M. Chénié, un autre pour madame Chénié, un troisième pour la mère de sa femme, tous trois pleins de sens, de sentimens honnêtes et louables, de reproches respectueux et mérités, et surtout empreints d’une résignation mélancolique et vraiment touchante. Il est impossible d’être plus doux envers la mort.

Le dernier article était réservé à sa femme. Il était ainsi conçu: «Ma première pensée fut pour mon Adèle, et la dernière est encore pour elle. Je lui dis mon dernier adieu. Elle est là, tout près de moi, couchée sans doute; elle ne sait pas que je suis si près d’elle. Affreux verroux! sans eux, j’aurais été imprimer un dernier baiser sur ses lèvres.

«Jamais femme ne fut aimée comme toi. Je devais être plus heureux. Je ne vivais, je ne respirais que pour toi; c’est pour toi que je meurs!..... Mon avant-dernière prière à la Divinité est pour moi, la dernière est pour toi, ainsi que ma dernière pensée.

«Si les dernières volontés d’un malheureux, qui sont respectées partout, sont comptées pour quelque chose dans cet asile de douleurs et de larmes, on transmettra à chaque personne que cet écrit concerne ce qui lui est relatif.

«Minuit sonne..... Adieu, mon Adèle. Si je m’en souviens bien, ton nom est au coin du mouchoir de batiste qui..... mais ne t’afflige pas; adieu.....»

En marge on lisait: «Dans le fond de mon âme, je me crois encore digne de la décoration dont je fus honoré. On la trouvera sur mon cœur après mon dernier soupir. J’ai toujours été faible, mais jamais criminel. Dieu, devant qui je vais paraître, sera mon juge, et je ne crains point sa sévérité.

Le jour n’est pas plus pur que le fond de mon cœur.»

Et plus bas:

«Quand je l’aurais vu de mes deux yeux, je ne pourrais encore croire au tissu d’horreurs qu’on m’a débité. La chose pourtant existe, peut-être; _mais on n’en connaît pas, j’en suis sûr, les ramifications_. Je supplie encore M. le préfet de se faire bien instruire de toutes les moindres particularités qui peuvent y être relatives, de ne rien négliger pour y parvenir, et peut-être découvrira-t-il des choses qui le ramèneront à l’indulgence naturelle qu’on dit être la base de son caractère humain, généreux et bienfaisant.»

Dès que la femme Levaillant fut instruite de la mort tragique de son mari, comme si elle eût voulu prendre à tâche de se montrer indigne des sentimens tendres, passionnés et remplis de sollicitude dont il venait de lui adresser la dernière expression, elle chercha à échapper au châtiment dont elle se voyait menacée, en faisant décidément retomber sur lui tout le poids de l’accusation dirigée contre elle. Mais ce nouveau système de défense se trouvait détruit à l’avance par une lettre qu’elle avait écrite à Levaillant, le lendemain du jour où elle avait été arrêtée, et dans laquelle, pour se justifier aux yeux de son mari, elle s’efforçait de lui persuader que c’était Adolphe qui avait tout fait.

Le sieur Brutinel, père de la principale accusée, fut arrêté et mis en accusation comme complice de sa fille, quoiqu’il affirmât ne lui avoir point envoyé de poison.

Après les débats, qui furent animés et intéressans, et où les défenseurs des accusés firent de généreux efforts pour sauver leurs cliens, les jurés, après avoir délibéré, déclarèrent à l’unanimité que la femme Levaillant n’était pas coupable d’avoir tenté un empoisonnement sur la fille Magnien; qu’elle était coupable d’avoir commis volontairement une tentative d’homicide par poison sur la personne des sieur et dame Chénié; que cette tentative avait été manifestée par des actes extérieurs, mais qu’elle n’avait pas été suivie d’un commencement d’exécution; qu’elle n’avait pas été suspendue par des circonstances fortuites, indépendantes de la volonté de la femme Levaillant; que le sieur Brutinel n’était pas coupable de s’être rendu complice de la tentative d’empoisonnement sur les sieur et dame Chénié, en procurant à sa fille sciemment et dans le dessein de nuire, le poison destiné à commettre ce double homicide.

En conséquence de cette déclaration, la cour acquitta les deux prévenus.

Mais le président, avant de prononcer l’ordonnance d’absolution, adressa à la femme Levaillant les paroles suivantes:

«Le jury vous déclare coupable de la tentative d’un crime horrible. Si cette tentative n’est pas suffisamment caractérisée, vous le devez à la fortune. La cour ne peut prononcer contre vous aucune peine; je suis forcé de vous acquitter. Je vous livre à vos remords, si vous êtes capable d’en éprouver; puissent-ils vous inspirer la vertu, dont vous vous êtes si criminellement écartée!»

Telle fut l’issue de ce procès fameux qui occupa long-temps l’attention du public. Cependant il est vrai de le dire, tout le monde en avait parlé, sans en connaître les circonstances principales, qui présentent, comme on l’a vu, un épouvantable, un affligeant tableau: une procédure criminelle, dirigée par la propre famille de la prévenue; les manœuvres perfides de quelques méprisables valets; enfin l’emploi de moyens peu délicats pour constater le crime. Une seule pensée offre quelque chose de consolant: au milieu de machinations aussi perverses, combinées avec tant de sang-froid, et encouragées par des subalternes aussi infâmes, c’est qu’il ne fut pas prouvé que l’inexécution du crime ne pouvait qu’être attribuée au repentir. Il est bien certain que la femme Levaillant témoigna plusieurs fois, après la remise du poison, le désir de revoir Adolphe, et que celui-ci affecta de l’éviter. Cette considération, qui dicta l’opinion du jury, suffit pour qu’il soit permis de penser que la haine et le désir du crime avaient déjà fait place au repentir.

LES ASSASSINS DU SIEUR COTTENTIN.

Le 28 mars 1810, deux particuliers passant, entre six et sept heures du matin, dans la rue des Moulins, à Paris, aperçurent un panier propre à contenir du vin; ils s’en approchèrent, le soulevèrent, et, remarquant qu’il en découlait du sang, ils s’empressèrent d’aller instruire de cette découverte le commissaire du quartier.

Ce magistrat s’étant transporté sur les lieux, on fit l’ouverture du panier, qui était attaché avec une corde ensanglantée, et on y trouva le cadavre d’un homme bien vêtu, ainsi qu’un chapeau dans l’intérieur duquel était écrit le nom de Cottentin. Des officiers de santé, mandés sur-le-champ, constatèrent que le cadavre avait, autour du cou, une forte pression, et une contusion au côté droit de la tête. Ils conclurent de là que l’homme assassiné avait été frappé avec un instrument contondant, et qu’ensuite il avait été étranglé, à l’aide d’une corde semblable à celle qui avait servi à lier le panier.

Le commissaire se rendit au domicile de Cottentin, que ses agens avaient découvert sans peine. Les employés, les domestiques du mort furent appelés; tous reconnurent leur patron et leur maître, et déclarèrent qu’il était sorti de chez lui le 27 mars, à neuf ou dix heures du matin, et n’avait pas reparu depuis. Le domestique Joseph dit qu’en sortant, le sieur Cottentin avait pris sa montre en or à répétition, avec sa chaîne également en or, et son portefeuille de maroquin vert, dans lequel il y avait, outre beaucoup de papiers, quatre à cinq billets de la banque de France. Tous ces objets avaient disparu; on n’avait trouvé sur le cadavre qu’un mouchoir, une cravate négligemment nouée, une petite épingle en or, une pièce de six liards et un centime; il n’était donc pas douteux que le malheureux Cottentin n’eût été assassiné par des gens qui voulaient le voler; mais rien encore ne pouvait mettre sur la piste des coupables.

Le magistrat de sûreté employa tous ses soins à obtenir des renseignemens sur les personnes que Cottentin fréquentait le plus assiduement; il apprit bientôt qu’il avait pour ami intime le nommé Lepeley-des-Longs-Champs; qu’il avait mis toute sa confiance en cet homme; qu’il allait le voir plusieurs fois par jour, et qu’il avait déposé chez lui son argenterie et ses papiers les plus précieux.

Ce Lepeley-des-Longs-Champs demeurait, depuis environ trois mois, dans une maison garnie, rue Neuve-des-Bons-Enfans, au troisième, au-dessus de l’entresol. Son logement était composé d’une antichambre longue et obscure, et d’une chambre à coucher avec alcôve.

Le commissaire se présenta chez lui le 28 mars, vers quatre heures du soir, et l’invita à le suivre chez le magistrat de sûreté. Lepeley se rendit à son invitation, et, ce qui ne laisse pas d’être frappant, c’est que, à peine fut-il entré, avant même que le magistrat lui eût adressé aucune question, il s’empressa de lui dire que, la veille, il lui était arrivé un _singulier_ événement. Il rendit compte alors des relations qui existaient entre Cottentin et lui, du dépôt de papiers et autres objets que celui-ci lui avait confiés, et il s’exprima ensuite en ces termes: «Le 27 mars, vers les onze heures du matin, Cottentin vint chez moi, et me remit un projet de compromis entre lui et ses coassociés, qu’il me pria d’examiner. Peu de temps après, il sortit en m’annonçant qu’il reviendrait vers les quatre heures. A une heure environ, il est revenu, et m’a demandé ce que je pensais de l’acte qu’il m’avait remis; je lui répondis que, l’écrit ayant été rédigé par des hommes de loi qui connaissaient mieux les affaires que moi, je n’avais rien à dire.

«Deux minutes après, j’entends sonner à la porte de mon antichambre; je l’ouvre: deux hommes se présentent, et me demandent si le sieur Cottentin n’est pas chez moi. Sur ma réponse affirmative, ils entrent dans ma chambre, où était Cottentin. L’un d’eux, s’adressant à lui, l’interpella, pour savoir s’il comptait bientôt terminer l’affaire qu’ils avaient ensemble. Cottentin ayant répondu qu’il s’occupait d’un arrangement avec ses créanciers, l’individu lui répliqua qu’il y avait des dettes sacrées qui devaient être mises hors de ligne. Cottentin lui observa alors qu’il n’était pas chez lui. Sur quoi, le même homme lui dit que, puisqu’on ne l’y trouvait pas, il fallait bien qu’on vînt le chercher dans la maison où on l’avait vu entrer. Au même instant, et sans autre réflexion, il porta, avec la crosse d’un pistolet (autant que le trouble où j’étais a pu me permettre de le remarquer), un violent coup sur la tête de mon ami Cottentin, qui, étourdi et tremblant, se jeta dans mes bras, en s’écriant: _Ah! mon ami!_ Aussitôt l’autre particulier, qui n’avait pas dit un mot, s’arma de deux pistolets, et me les présenta, en disant que, si je faisais un mouvement, il me brûlerait la cervelle; que je voulais aussi faire tort aux créanciers de Cottentin; que mon tour n’était pas encore venu, mais qu’il viendrait.

«Celui qui avait porté le premier coup à Cottentin lui passa aussitôt une corde au cou, et l’étrangla. Quatre minutes après, les deux individus se retirèrent, en me défendant de rien dire de ce qui venait de se passer. Ils n’ont rien pris à leur victime.

«Anéanti par ce fatal événement, je n’eus pas la force de faire aucun mouvement, ni de dire un mot pour faire arrêter les assassins de mon ami.

«Environ un quart-d’heure après, j’entendis de nouveau sonner à la porte. Craignant que ce ne fussent les mêmes hommes, j’allai regarder par la croisée qui donne sur l’escalier, et j’aperçus Héluin, avec lequel j’étais en relation d’affaires. Je lui ouvris la porte; il entra dans ma chambre à coucher, où je lui fis voir le cadavre de Cottentin étendu sur le carreau; et, après lui avoir raconté la déplorable scène qui venait de se passer chez moi, je lui demandai des conseils sur le parti que je devais prendre. J’avais parlé d’une déclaration devant le commissaire de police; mais Héluin n’adopta pas cette idée, et nous arrêtâmes d’acheter un grand panier propre à contenir des bouteilles de vin, de le faire remplir, porter ensuite chez moi, d’en retirer les bouteilles, de mettre à la place le cadavre de Cottentin, et de le faire déposer dans un endroit quelconque. Tout cela fut exécuté. J’appris depuis, par Héluin, que le panier renfermant le cadavre avait été porté chez la femme Thubry, sa sœur, rue des Moulins. J’avais remis à Héluin de l’argent pour fournir aux dépenses nécessaires à cette opération.»

Nous avons cru devoir mettre textuellement sous les yeux des lecteurs cette déclaration _singulière_, pour nous servir de l’expression si singulièrement employée ci-dessus par Lepeley. Elle servira à faire voir jusqu’où peut aller l’effronterie du crime, et à faire ressortir en même temps l’esprit de vertige et de maladresse dont le ciel frappe quelquefois les coupables, quelque rusés qu’ils soient d’ailleurs. Il fallait que Lepeley eût une bien grande confiance dans l’effet que devait produire cette fable si artistement combinée, pour oser, de son propre mouvement, sans être interrogé, venir la débiter devant un magistrat chargé de poursuivre les auteurs de l’assassinat. Et cependant, qui ne serait frappé de l’invraisemblance de ce récit, jusque dans ses moindres circonstances?

Après avoir reçu cette déclaration, le magistrat de sûreté se transporta sur les lieux où s’était commis le crime, et constata que le carreau de la chambre à coucher de Lepeley avait été lavé tout récemment, mais que des taches de sang y étaient encore empreintes. Il en remarqua aussi sur la redingotte et le pantalon que portait alors Lepeley, et qui avaient été également lavés.

On s’assura de la personne de Lepeley, et comme sa déclaration exigeait la même mesure à l’égard d’Héluin, on l’arrêta aussi, dans la nuit du 28 au 29 mars, dans une maison de jeu. Interrogé par le magistrat de sûreté, il fit des réponses à peu près conformes au récit de Lepeley, avec cette différence néanmoins qu’il prétendait avoir d’abord conseillé à celui-ci de se présenter chez un commissaire de police pour lui rendre compte de l’événement. Mais, tout en avouant qu’il avait reçu de l’argent de Lepeley, et remis cent cinquante francs à sa sœur, la femme Thubry, il soutint que cette femme ignorait que le panier renfermât un cadavre; «je lui avais déclaré, dit-il, qu’il contenait du vin, que dans une heure je l’enverrais reprendre pour le faire porter à Passy, et ensuite embarquer pour Rouen.»

Thubry et sa femme furent également interrogés. Il résulta de leurs déclarations qu’en effet Héluin avait fait porter dans leur loge (ils étaient portiers) un panier qu’il avait dit contenir du vin; mais que, l’ayant déplacé pour faciliter l’arrangement du lit de leurs enfans, et ayant remarqué du sang, Thubry était allé aussitôt dans la maison de jeu où il avait laissé Héluin, pour le prévenir de cette découverte, et lui signifier qu’ils ne voulaient pas garder un pareil dépôt; qu’alors Héluin avait manifesté de l’étonnement, et dit: _Ah! le scélérat! il m’a trompé!_ mais que, lui ayant proposé de se rendre chez le commissaire de police, il s’y était opposé, en disant qu’ils seraient perdus; et qu’alors ils avaient transporté le panier de l’autre côté de la rue, à l’endroit où on l’avait trouvé le lendemain matin.

La veuve Thubry dit aussi que son frère, qui l’avait quittée après avoir fait déposer le panier dans sa loge, était revenu dans la même soirée, paraissant ivre; qu’il lui avait montré une montre à répétition avec une chaîne en or, qu’il disait valoir quinze louis, et qu’il avait aussi étalé des pièces d’or, en annonçant qu’il avait fait dans la journée une affaire qui lui valait plus de deux mille francs. Elle annonça aussi que sachant que son frère était joueur, elle lui avait demandé quelque argent, et qu’il lui avait donné cent cinquante francs, mais que ce n’était nullement pour prix de sa complaisance.

Héluin avait indiqué une fausse demeure; la police découvrit qu’il habitait un cabinet dépendant d’un local loué par une veuve Delaulne, avec laquelle il y a tout lieu de croire qu’il était en relation de concubinage. On fit perquisition dans le domicile de cette veuve, et l’on découvrit, entre la sangle et les matelas de son lit, deux portefeuilles verts, vides, l’un petit, ayant une serrure; l’autre, plus grand, sans serrure. La femme Delaulne déclara que ces portefeuilles lui appartenaient. Joseph, le domestique de Cottentin, et plusieurs employés de sa maison, reconnurent le plus grand de ces portefeuilles pour être tout semblable à celui de Cottentin. Héluin prétendit qu’il l’avait acheté depuis quatre ans, mais il ne put indiquer la personne qui le lui avait vendu.

La montre à répétition, avec sa chaîne, fut retrouvée entre les mains du sieur Béraud, employé dans les jeux, qui avait prêté cinq louis à Héluin sur ce nantissement.

On savait que Cottentin, par mesure de sûreté et en vertu d’un permis de port d’armes, ne marchait jamais sans avoir sur lui une paire de pistolets. On trouva ces armes dans la fosse de la maison garnie où demeurait Lepeley, ainsi que la clé du bureau de Cottentin, celle d’une malle déposée chez Lepeley et dans laquelle il renfermait ses papiers et une petite fiole contenant une liqueur blanche dont il faisait continuellement usage.

Tant de charges réunies contre Lepeley et Héluin les signalaient à la justice comme les auteurs du meurtre de Cottentin, ainsi que du vol de ses effets; mais il était présumable qu’un aussi mince intérêt n’avait pas été l’unique mobile d’un aussi grand attentat.

Divers renseignemens donnèrent lieu de croire que Cottentin, gêné dans ses opérations, convaincu que sa maison ne pouvait pas se soutenir et que bientôt elle serait obligée de déclarer sa faillite, s’occupait, depuis quelque temps, des moyens de mettre sa fortune à l’abri des poursuites de ses créanciers. Son _ami_ Lepeley n’avait pas été étranger à tous les tripotages usités en pareille circonstance. Plusieurs comptes ouverts sur les registres de la maison Cottentin ne permettaient pas d’en douter. Différens effets pour des valeurs considérables, qui avaient été vus dans le portefeuille de Cottentin, la veille de sa mort, n’avaient pas été retrouvés après l’événement. Des actes importans avaient aussi disparu. Enfin, on apprit aussi que Lepeley avait déterminé Cottentin à lui vendre, pour dix-huit mille francs, une propriété qu’il avait à Marigny, évaluée quarante mille francs. Le contrat portait quittance; mais, n’en ayant pas payé le prix, il en avait souscrit, au profit de Cottentin, une reconnaissance sous signature privée. Cette reconnaissance avait été remise par celui-ci à un sieur Marguerit, qui, à la nouvelle de sa mort, était venu la déposer, en déclarant qu’il pensait que l’infortuné Cottentin était venu chez lui quelques heures avant sa fin tragique pour la retirer.

La justice, pour s’éclaircir sur le compte de Lepeley, objet d’aussi violens soupçons, crut devoir fouiller dans sa vie passée. Elle apprit que, quoiqu’ayant une épouse et deux filles estimables, cet homme avait vécu en concubinage, à Coutances, avec trois femmes; que le mari de l’une d’elles avait demandé le divorce, et était mort bientôt après, victime du chagrin qu’il en avait éprouvé. Un autre mari, moins offensé de la conduite de sa femme, prêta à Lepeley dix-huit cents francs. Quelque temps après, il reçut quarante mille francs; Lepeley en fut instruit, il convoita cette somme, et voulut se libérer sans argent. Pour y parvenir, il dit à la femme: _ton mari nous ennuie, il faut nous en défaire. Tu m’as dit qu’il avait le sommeil profond: laisse ce soir ta porte ouverte; j’entrerai dans ta maison, je m’introduirai dans sa chambre, je l’étranglerai, je l’attacherai ensuite sur l’escalier: je t’attacherai aussi. Je me retirerai aussitôt, tu crieras à l’assassin: on viendra et tu diras que ce sont des voleurs qui ont fait tout cela._ Heureusement la femme, toute libertine qu’elle était, repoussa cette révoltante proposition.

Lepeley, poursuivi de toutes parts par ses nombreux créanciers, fut obligé de s’éloigner de Coutances, où il laissa sa famille sans ressources, et vint à Paris, vers le mois de mai 1809, étant lui-même dans un dénûment absolu. Bientôt après, on le vit mieux vêtu, et toutes les personnes de la maison Cottentin pensèrent que celui-ci fournissait à toutes ses dépenses. Six semaines environ avant la mort de ce dernier, Joseph étant allé, de la part de son maître, chez Lepeley, celui-ci le fit déjeûner, et, dans la conversation, lui demanda s’il ne songeait pas à s’établir. _Je le voudrais bien_, répondit Joseph, _mais je n’en ai pas les moyens_. Alors Lepeley lui dit: «Si tu veux, je pourrai te faire avoir vingt mille francs.--_Eh! qui voulez-vous_, répliqua Joseph, _qui me donne cette somme_?--_Moi_, répondit Lepeley, _mais il faut tuer un homme_.--_Non, monsieur, j’aimerais mieux mendier mon pain toute ma vie._ Ce langage d’honnête homme ne déconcerta pas le scélérat, qui lui dit: «Si le fait n’est pas connu, tu jouiras de la somme.» Joseph se retira, en répondant à Lepeley que tôt ou tard les coupables étaient reconnus.

Tous ces faits, toutes ces découvertes, toutes ces révélations, résultats d’une minutieuse instruction, étaient plus que suffisans pour accabler Lepeley. Cependant il persistait toujours obstinément à nier. Son complice Héluin vint encore ajouter ses propres aveux aux notions déjà acquises par la justice. Héluin, effrayé sans doute de la découverte de la montre et du portefeuille de Cottentin, se détermina, le 19 avril, à faire une confession complète devant le directeur du jury. Il sera curieux de rapprocher cette déclaration de celle déjà donnée par Lepeley; c’est pourquoi nous la donnons dans son intégrité.

«Depuis deux mois et demi, dit Héluin, je connaissais Lepeley; il m’avait chargé plusieurs fois de lui négocier des effets.

«Le 26 mars dernier, je me rendis chez lui dans la matinée, pour lui faire part que j’avais eu le malheur de perdre au jeu deux mille francs provenant d’un effet qu’il m’avait remis pour en faire la négociation, et lui proposer de lui souscrire des billets pour la sûreté de cette somme. Lepeley me dit qu’il était occupé d’un objet bien plus important, qui ne lui laissait de repos ni le jour ni la nuit; qu’un particulier refusait de lui remettre un écrit qui compromettait la moitié de sa fortune. Je lui demandai si ce n’était pas de M. Cottentin qu’il me parlait; il me répondit que non; que celui dont il s’agissait était un coquin, un lâche et un poltron, et me demanda si j’étais homme à l’aider dans cette circonstance. Imaginant qu’il n’était question que de contraindre cet individu à se dessaisir d’un écrit qu’il retenait injustement, je lui promis de ne pas l’abandonner.

«Lepeley me dit alors: Demain matin il doit venir chez moi; trouvez-vous-y à dix heures.

«Je me rendis, en effet, chez Lepeley. Un instant après, Cottentin, que je connaissais, arrive; je lui cédai le fauteuil dans lequel j’étais assis. Je vis, par un signe que me fit Lepeley, que c’était là celui dont il m’avait parlé. Mais l’impression que fait toujours l’homme estimable sur un cœur qui n’était pas né pour le crime, me déconcerta à un tel point, que je sentis mon courage abattu. Lepeley, qui s’en aperçut, ne demanda pas l’écrit à Cottentin, qui sortit peu de temps après.

«Alors, Lepeley me dit: «Vous êtes un enfant; si Cottentin vous avait regardé, il vous aurait demandé ce que vous aviez. Allons, venez déjeûner; car je vois bien qu’il faut vous remettre.»