Chronique du crime et de l'innocence, tome 6/8 Recueil des événements les plus tragiques;...
Part 8
«Tu me donnes un exposé de ta situation qui n’est guère brillante; je ne vois que dix-sept cents francs de réel. Tu supposes ensuite quinze cents francs pour une place; ce sont les appointemens d’un commis: je n’y consentirai jamais. Je ne veux pas bien décidément être la femme d’un être aussi subalterne: je préférerais renoncer à l’existence. Tu comptes sur douze cents francs de mon père, que nous n’aurons jamais, sans que tu cherches à te distinguer en ayant un état honorable; il s’est expliqué là-dessus ouvertement. Il faut, Levaillant, que je t’aime bien fortement pour pouvoir te pardonner le malheur dans lequel tu me réduis. En vérité, j’en perdrai la tête, si l’espoir ne renaît dans mon cœur; car j’ai l’âme bien grande, souviens-t-en, et je ne saurais supporter un état abject. Combien tu es loin de me ressembler!... Pour obtenir la plus petite faveur qui me fera distinguer d’un être vulgaire, je me jetterais dix fois à genoux, s’il le fallait: ce n’est que l’espoir que je tiendrai un jour un rang sur la terre qui fait que mon cœur se dilate. Avec les idées aussi peu élevées que tu les as, pourquoi m’as-tu épousée, en me berçant d’un espoir que tu ne te sentais pas en état de réaliser? Tu as fait mon malheur, et je ne fais pas ton bonheur, à mon grand regret.»
Nous pourrions citer d’autres lettres à peu près semblables pour le fond des idées: celle-ci suffira pour donner la mesure de l’ambition vaniteuse de la fille d’un petit marchand. Toutes les lettres transcrites dans l’acte d’accusation, ou lues à l’audience, expriment les mêmes regrets, les mêmes sentimens, le même besoin de changer de situation et de rang.
Levaillant revint à Paris après la campagne de 1809, et sa femme partit aussitôt de Saint-Omer pour venir le rejoindre. Elle sollicita alors et elle obtint d’être présentée à la famille de son mari; elle en fut accueillie avec bonté. Mais madame Chénié était heureuse, tant par sa propre fortune que par la place de son mari. Le spectacle de ce bonheur irritait d’autant plus la femme Levaillant, qu’il lui faisait sentir plus vivement sa propre médiocrité, qui déjà la désespérait.
Aussi la haine de cette femme pour madame Chénié croissait-elle chaque jour, et elle arriva enfin à ce point, que le 15 décembre, elle osa déclarer à la fille Magnien, sa femme de chambre, qu’elle voulait _faire avaler quelque chose_ à sa belle-mère.
Si l’on en croit la fille Magnien, elle fit tous ses efforts pour amener la dame Levaillant à renoncer à ce projet criminel; mais tous ses efforts à cet égard furent inutiles; et sa maîtresse, en lui annonçant qu’elle persistait dans sa résolution, lui dit: _Je ne vois qu’Adolphe qui puisse me seconder; parlez-lui-en, mais comme si cela venait de vous_.
Cet Adolphe était un domestique, l’amant de la fille Magnien, et que, sans doute, à la recommandation de celle-ci, Levaillant avait placé lui-même, depuis peu de temps, auprès de sa mère. Dès le lendemain de cette communication, la fille Magnien fit part à Adolphe de ce que lui avait dit la dame Levaillant. Celui-ci, si toutefois on veut bien ajouter foi à sa déposition, fut d’abord indigné d’une semblable proposition, et crut devoir en prévenir la dame Chénié, qui, dans le premier moment, manifesta le doute qu’il dit avoir exprimé lui-même.
Cependant, le même jour 19 décembre, la femme Levaillant, toujours occupée de son affreux projet, se présenta, avec sa femme de chambre, chez quatre pharmaciens, pour acheter de l’arsenic. Tous refusèrent de lui en vendre; un seul lui vendit de la noix vomique, propre à détruire les rats. La femme Levaillant demanda si cette drogue pouvait faire périr une personne: on lui répondit que non; que d’ailleurs l’amertume et le mauvais goût de cette substance préviendraient les personnes qui seraient exposées à en prendre.
Alors elle essaya de fabriquer elle-même du poison, en faisant infuser de la monnaie de cuivre dans du vinaigre et du sel, et dit à la fille Magnien, à qui elle fit part de ce procédé, qu’elle était déjà parvenue à rendre aussi blanc que l’arsenic le vert-de-gris qu’elle en retirait. Elle lui témoigna ses craintes au sujet de l’insuffisance de ce poison, et ajouta: _Si je pouvais m’en procurer, j’emploierais du sublimé corrosif; c’est le poison qu’employait la Brinvilliers dans ses grandes expéditions._
Quelques jours après, pour essayer la force de celui qu’elle avait fabriqué, elle en mit dans un plat de haricots qu’elle avait fait prendre chez le traiteur. Elle n’y toucha point, non plus que son mari; mais la fille Magnien en ayant mangé, elle fut très-incommodée. Selon sa déclaration, elle avait remarqué que l’assaisonnement de ces légumes était extrêmement âcre; qu’il prenait à la gorge, et semblait y allumer un feu dévorant, ainsi que dans l’estomac. Elle éprouva, après le dîner un malaise général; il lui prit des éblouissemens, une grande faiblesse et des mouvemens convulsifs dans les bras et dans les doigts; il se manifesta, en outre, de l’enflure à l’estomac et au nombril; puis des évanouissemens eurent lieu. Enfin, la fille Magnien, se rappelant que sa maîtresse avait fabriqué du poison, soupçonna qu’on avait voulu en faire l’essai sur elle. Dès le premier moment de son indisposition, elle avait pris du vin, de l’eau-de-vie et de l’eau de Cologne; mais ses douleurs n’ayant fait qu’augmenter avec de pareils remèdes, elle but beaucoup de lait, ce qui lui procura un grand soulagement. Peu après, elle vomit tout ce qu’elle avait mangé, et s’aperçut que les alimens qu’elle rendait étaient d’une amertume extrême, et lui picotaient le palais et la bouche; cependant, elle ne parla point de cet accident, ce jour-là, aux sieur et dame Levaillant; et elle eut encore avec eux la même réserve, elle garda le même silence, lorsque, quelques jours après, elle les entendit se disputer, parce que la femme Levaillant voulait recommencer l’épreuve du poison sur elle, en en mettant sur une carpe frite, et que son mari s’y opposait. Mais un autre jour que la fille Magnien causait avec sa maîtresse et que celle-ci lui parlait de poison, elle lui dit: _Ne me croyez pas assez imbécille pour ne m’être pas aperçue qu’on avait mis quelque chose dans les haricots qu’on m’a donnés, il m’ont rendu très-malade_. Cette observation fit rougir de confusion la femme Levaillant, qui se cacha dans son schall, et répondit: _cela vient sans doute de la malpropreté du traiteur_.--_Non_, répliqua la fille Magnien; _je me suis informée si d’autres personnes avaient été incommodées, et cela n’est arrivé qu’à moi seule_. La conversation changea; mais, la fille Magnien ayant reparlé, quelque temps après, du vert-de-gris, la femme Levaillant lui répondit: _Voyez si une très-petite quantité de vert-de-gris vous a fait tant de mal, ce que doit faire une forte dose_.
Que de choses invraisemblables dans ce récit de la fille Magnien! Est-il croyable qu’ayant soupçonné d’avoir été empoisonnée, elle n’ait pas parlé de cet accident? Qui pourra croire qu’avec de semblables motifs, elle ne sortit pas sur-le-champ de cette maison? Toute autre n’aurait-elle pas abandonné sa maîtresse, et porté plainte? Ces objections n’affaiblissent pas sans doute la principale accusation portée contre la dame Levaillant; mais quelle idée peut-on se former de la moralité de la fille Magnien?
Il paraît, au surplus, et toujours d’après la déclaration de la fille Magnien, que c’était à Saint-Omer même que la femme Levaillant avait conçu son projet d’empoisonnement; car un sieur Marescot lui ayant un jour demandé quel était le but de son voyage, elle lui avait répondu: _C’est mon secret_.
Quoi qu’il en soit, Adolphe, à qui la femme Levaillant avait fait écrire de venir chez elle le 22, s’y rendit. Seule avec lui et la fille Magnien, elle lui communiqua ses intentions, et lui dit qu’elle comptait sur lui pour les remplir. Adolphe appuya sa tête sur sa main, comme s’il eût voulu réfléchir. La dame Levaillant dit alors à sa femme de chambre: _Voilà Adolphe qui réfléchit; il a raison, car, s’il n’a pas assez de courage pour exécuter ce que je lui propose, j’attendrai la saison des fraises, et j’empoisonnerai la dame Chénié au moyen de ce fruit._ Adolphe, voyant que, s’il n’avait pas l’air de se prêter à ses vues, il ne pourrait en arrêter l’exécution, dit: _Oui, je réfléchis; mais j’aurai le courage de faire ce que vous voudrez._ Ensuite, et toujours dans l’intention de l’en détourner, il prétendait qu’il lui avait fait observer qu’elle ne retirerait qu’un médiocre bénéfice de cet empoisonnement, la dame Chénié ayant donné tout son bien à son mari. La dame Levaillant répondit que, les choses étant ainsi, il faudrait aussi empoisonner M. Chénié, et demanda à Adolphe s’il se sentirait le courage de le faire. Celui-ci répliqua que, _l’ayant bien pour un individu, il l’aurait également pour deux_.
Satisfaite de cette réponse, la femme Levaillant parla alors du mode d’exécution et de ses suites; elle voulait que, le soir du 1er janvier, Adolphe jetât le poison qu’elle lui donnerait dans l’eau tirée à clair qui aurait servi à faire bouillir le marc de café, afin que cette substance eût le temps de se dissoudre, et d’opérer l’effet qu’elle en attendait, lorsqu’on ferait, avec cette eau, le café pour le lendemain. Elle ajouta qu’elle choisissait ce jour-là, parce que les demoiselles Lucotte, petites-filles de la dame Chénié, viendraient voir leur grand’mère, et que, comme la dame Chénié avait des difficultés très-grandes avec leur mère, on pourrait soupçonner ses petites-filles de l’empoisonnement.
Ensuite, elle fit observer à Adolphe qu’il pourrait être incarcéré; mais qu’il n’avait qu’à se tenir ferme, et toujours nier, qu’il ne lui en arriverait aucun mal. Elle ajouta que, lorsque la cuisinière aurait terminé son service, il fallait qu’il passât du vinaigre dans les casseroles, afin qu’en y apercevant du vert-de-gris, on pût imputer encore à la négligence l’empoisonnement des sieur et dame Chénié; que, sans doute, lorsque l’effet du poison se ferait sentir, on l’enverrait, lui Adolphe, chercher un médecin; qu’il faudrait bien qu’il y allât, mais qu’il ferait un grand tour dans la ville, afin de laisser au poison le temps d’agir. Elle termina, en disant à Adolphe qu’elle ne pourrait lui remettre le poison que le 29 décembre. Elle comptait, en effet, en recevoir à cette époque; car, suivant ses confidences à la fille Magnien, elle avait écrit au sieur Brutinel, son père, à Saint-Omer, pour le prier de lui envoyer huit ou dix grains d’arsenic, en lui annonçant que _c’était pour se défaire de deux têtes qui la rendaient bien malheureuse_. Le 27, la femme Levaillant reçut de Saint-Omer deux lettres contenant deux petits paquets, l’un d’arsenic, l’autre d’opium. Elle les confia à sa femme de chambre, pour les garder jusqu’au 29, jour fixé pour les remettre à Adolphe.
La déclaration de la fille Magnien portait encore que la femme Levaillant, tout occupée de son projet, lui dit qu’aussitôt qu’elle apprendrait la mort des sieur et dame Chénié, elle prendrait le cabriolet du sieur d’Argenvillers, et le prierait de l’accompagner dans les démarches qu’elle ferait pour solliciter, en faveur de son mari, la place du sieur Chénié. Un autre jour, elle dit à la même fille que, si son mari ne la rendait pas heureuse, elle trouverait bien le moyen de s’en défaire, et qu’alors son père serait avec elle.
Que la plupart de ces propos atroces aient été tenus par la dame Levaillant, ou qu’ils soient de l’invention de la fille Magnien, ils n’en révoltent pas moins; on ne peut croire à tant de perversité; on frémit malgré soi, en examinant tous ces calculs, toutes ces combinaisons, toutes ces prévisions du crime.
Le 29, la femme Levaillant remit les paquets de poison à Adolphe; ils étaient dans une petite boîte d’argent. Elle renouvela ses instructions à son agent, lui donna sept pièces de cinq francs, lui promit en outre deux cents louis et cent à la fille Magnien. Adolphe lui ayant demandé si son mari était du complot, elle répondit que _non_, mais qu’on ne devait pas le craindre, parce qu’il donnerait bien cent louis de récompense à celui qui l’aurait exécuté.
A peine Adolphe fut-il rentré chez la dame Chénié, qu’il lui rendit compte de tout ce qui venait de se passer, et lui remit les sept pièces de cinq francs, ainsi que la boîte qui renfermait le poison. Cette dame alla le lendemain même faire sa déclaration à la préfecture de police, et le 31, elle y envoya Adolphe pour faire aussi la sienne.
Le 1er janvier, la femme Levaillant, après avoir été faire visite à sa belle-mère, dit à la fille Magnien: _Ces petites mâtines_ (en parlant des demoiselles Lucotte), _ne sont pas venues, et cela me gêne dans l’exécution de mon projet; mais, comme une chose retardée manque souvent, il faut que cela aille. Au surplus, j’ai aperçu un moyen d’exécution dont je pourrai user par moi-même, si celui-ci manque._
Le même jour, après s’être concertée avec la police, la dame Chénié reçut à dîner chez elle son fils et sa femme. Cette dernière avait annoncé à Adolphe qu’elle avait encore à lui parler; et il avait été convenu entre eux que, quand il entrerait dans le salon sous un prétexte quelconque, et qu’il frapperait sur le fauteuil de la dame Levaillant, cela voudrait dire qu’elle pouvait sortir et s’entretenir avec lui. Après le dîner, le signal convenu fut en effet donné; la femme Levaillant sortit, et Adolphe la conduisit dans une pièce près de laquelle la dame Chénié avait fait cacher deux personnes: les sieurs Bouvard et Beaupoil-Saint-Aulaire.
Adolphe dit à la femme Levaillant: «Vous voyez, madame, que les demoiselles Lucotte ne sont pas venues et ne viendront pas.--Il faut, répondit-elle, suspendre l’exécution et la remettre à un autre jour.» Adolphe lui dit ensuite: «Madame, votre argent et vos promesses ne pourront pas me dédommager de ce que vous avez fait à ma bonne amie; vous l’avez empoisonnée.--Pourquoi en a-t-elle mangé? répondit la femme Levaillant; d’ailleurs il n’y avait rien à craindre pour ses jours, la dose était trop faible; ce n’était qu’un simple essai, afin de m’assurer de l’effet du poison.»
En ce moment, une des personnes cachées dans la pièce voisine, ayant fait un mouvement, la femme Levaillant fut épouvantée et voulut sortir; mais voyant que la porte était fermée, elle se jeta aux genoux d’Adolphe, en lui disant: _Vous me perdez, rendez-moi la boîte; je renonce à tout_. Adolphe toussa; les deux personnes apostées sortirent à ce signal, et parurent dans la chambre. La femme Levaillant se remit aussitôt, et demanda au sieur Saint-Aulaire ce qu’il lui voulait: «Rien, répondit-il.»
Alors elle retourna dans le salon, puis en sortit quelques instans après, alla chercher Adolphe dans la salle à manger, l’emmena aux lieux d’aisances, et lui reprocha de l’avoir perdue. Ce fut dans cet instant que la police s’empara de sa personne.
Interrogée plusieurs fois, tant à la préfecture de police que par le magistrat de sûreté et le juge d’instruction, elle varia dans tous ses interrogatoires et souvent dans le même.
D’abord elle avait présenté Adolphe comme le premier instigateur du complot, et comme voulant le mettre à exécution, quoique elle eût fait tous ses efforts pour l’en détourner; mais elle ne persista pas long-temps dans cette accusation; car, le même jour, elle fit une déclaration que nous allons transcrire comme pièce à l’appui des faits articulés jusqu’ici, lesquels, sans cette précaution, pourraient paraître invraisemblables. La voici:
«Il est inutile ici de vous dissimuler la vérité. Si j’ai été coupable, je dois avoir le courage d’en faire l’aveu; j’aurai moins à souffrir, lorsque je l’aurai fait; et j’ose espérer que M. le conseiller d’état préfet voudra bien avoir la bonté d’avoir pitié de moi et de ma jeunesse, à laquelle seule je dois attribuer la conception du projet d’empoisonner monsieur et madame Chénié.
«Je déclare donc que nous étions abreuvés, mon mari et moi d’amertume de la part de madame Chénié. Que, chaque fois que nous la voyons, il n’est sorte de désagrémens qu’elle ne nous fît éprouver, joint au refus qu’elle a constamment fait de venir à notre secours, afin de nous procurer des moyens d’existence; je déclare, dis-je, que toutes ces choses ayant irrité mon mari et moi contre madame Chénié, et nous l’ayant fait détester l’un et l’autre, dans des momens d’exaspération, et je pourrais même dire, de délire, nous avons conçu le fatal projet d’attenter à ses jours et à ceux de son mari. En conséquence, je déclare que c’est moi qui me suis placée à la tête de ce détestable projet, et qui l’ai conduit jusqu’au moment où j’ai été arrêtée. Il est vrai que j’ai mis la fille Magnien dans ma confidence, qui, au lieu de m’en détourner, à été la première à l’approuver, et à alimenter ma haine contre madame Chénié et contre son mari. Il est vrai que je lui ai dit que je ne connaissais qu’Adolphe, cocher chez madame Chénié, capable d’exécuter le projet d’empoisonnement dont il est question, et que je priai cette fille de lui en parler comme d’une chose qu’elle avait conçue elle-même, d’autant mieux qu’elle m’avait offert de tâcher d’entrer comme femme de chambre chez madame Chénié, afin de servir mes projets.
«Elle en parla véritablement à Adolphe, qui, le 22, s’est rendu chez moi, où étant dans ma chambre à coucher, je lui ai dit qu’il était vrai que j’avais dit à Mimi (la fille Magnien) que j’avais conçu le projet d’empoisonner madame Chénié, et que, pour cet effet, j’avais l’intention que du poison fût mis dans la crème destinée au déjeûner de cette dame. Adolphe accepta la proposition que je lui fis de se charger de verser ce poison dans la crème de madame Chénié; et cependant il m’observa que cela ne me rendrait pas plus heureuse, parce que M. Chénié s’était fait tout donner par son épouse, au détriment de ses enfans, et qu’alors j’aurais avec lui et mon mari de grandes discussions.
«J’avoue qu’alors M. Chénié partagea toute la haine que j’avais contre sa femme, et que je dis à Adolphe qu’il fallait aussi empoisonner M. Chénié. Au lieu de me détourner de ce détestable projet, Adolphe le nourrit et m’a fortifiée dans ma conception, puisqu’à ma proposition il m’a répondu, qu’il ne lui coûterait pas plus d’empoisonner M. Chénié, qui, comme madame, prenait du café le matin.
«En conséquence, je déclarai à Adolphe que je lui procurerais le poison nécessaire pour mettre à exécution mon projet. En conséquence, je fus avec Mimi chez plusieurs apothicaires pour m’en procurer; mais aucun n’a voulu m’en vendre, à l’exception d’un seul, demeurant dans une rue dont je ne me rappelle pas le nom, qui me vendit pour quatre sous de mort aux rats. Il est faux que j’aie mis cette mort aux rats dans des haricots, ainsi que l’a prétendu Mimi, car elle est encore chez moi. Il est faux que j’aie mis dans ces mêmes haricots aucun poison quelconque; et assurément, si Mimi, qui en a mangé, a été indisposée, et si du poison a été mis dans ce légume, cela ne venait pas de moi.
«Ne pouvant me procurer la dose de poison convenable pour exécuter mon projet, j’écrivis à mon père, et je lui demandai cinq ou six grains d’arsenic, sans lui dire quel était le motif qui me les faisait désirer. Seulement je l’assurai que ce _n’était pas pour nuire à quelqu’un; mais bien pour une cause qui ferait mon bonheur_. Mon père m’a envoyé cet arsenic, et y a joint de l’opium pour me guérir des douleurs de dents que j’éprouve assez souvent. Il me les fit parvenir sous enveloppe de papier cacheté, poste restante.
«Le 27 du mois dernier, jour pour lequel j’avais demandé le poison à mon père, je fus à la poste avec Mimi, où je retirai le paquet qui le contenait. De retour chez moi, je le remis à Mimi pour le garder. Le même jour, le soir, Adolphe vint chez moi, et je le lui donnai dans une petite boîte d’argent, faisant partie de mon nécessaire, pour en faire usage le premier du mois courant, le soir, c’est-à-dire pour verser le poison dans le café qui devait servir au déjeûner du lendemain de monsieur et de madame Chénié. Par mon interrogatoire de ce matin, je vous ai rendu compte de ce qui s’y est passé, et notamment de l’observation que j’ai faite à Adolphe qu’il n’était pas encore temps d’exécuter le projet, et que je demandai le poison et la boîte qui le contenait, mon intention alors étant changée, et ne voulant plus qu’il fût exécuté.
«Comme j’entends faire un aveu sincère, je termine ma déclaration par dire qu’il est de toute vérité que j’avais promis à Adolphe et à Mimi de les récompenser pour la part que l’un et l’autre prenaient dans l’exécution de mon projet; et j’avoue que ledit jour 2 décembre, je donnai à Adolphe sept pièces de cinq francs, parce qu’il me dit qu’il n’avait pas d’argent, et non, comme il l’a prétendu, pour l’aider à vivre dans les prisons, si, relativement à l’exécution du crime dont il s’était chargé, il venait à être arrêté.»
Le lendemain, la prévenue dit qu’elle persistait dans sa déclaration de la veille. Seulement elle ajouta quelques mots tendant à disculper entièrement son mari et son père. Dans plusieurs autres interrogatoires qu’elle eut à subir, on remarqua plusieurs contradictions au sujet de l’envoi de poison qui lui avait été fait de Saint-Omer. Elle disait qu’elle ne pouvait croire que ce fût son père qui le lui eût envoyé.
Dans l’intervalle qui s’était écoulé entre ces interrogatoires, Levaillant avait été arrêté, en allant visiter sa femme. L’autorité devait chercher à savoir s’il avait été réellement étranger au crime dont on recherchait les auteurs. Interrogé sur les faits de l’accusation, il répondit qu’il n’avait eu aucune connaissance du complot formé contre sa mère et contre M. Chénié, et le lendemain, il se donna la mort, en se suspendant à l’espagnolette d’une croisée par le moyen d’un mouchoir passé autour de son cou.
On trouva sur la table de la chambre qu’il occupait une grande feuille de papier, sur laquelle il avait écrit une espèce de testament de mort, dont nous allons extraire les fragmens les plus importans.
«Plutôt mille mort que de vivre sans honneur; et ma seule arrestation est une tache qui ne s’effacera jamais.
«C’est par toi, c’est pour toi, que je suis ici, mon Adèle; mais je te pardonne de bon cœur: car, au moment de l’événement affreux qui nous a séparés pour jamais, j’avais déjà pris mon parti, et j’étais décidé à ne pas survivre à ta perte. L’espoir seul de t’être encore utile, d’intéresser quelques amis à ton sort, de te procurer quelques secours indispensables dans ta position affreuse, m’a retenu quelques heures de plus à la vie. Tu as dû recevoir de l’argent et des effets qui te prouvent ce que j’avance.»
Voici ce que Levaillant adressait au préfet de police: «Que va-t-on conclure de ma mort? tout ce qu’on voudra. Qu’on me croie coupable et me condamne comme tel, si cela peut être utile à quelqu’un, surtout à la malheureuse Adèle.
«C’est à genoux que j’écris ces deux lignes.
«Je prie en grâce M. le préfet d’avoir pitié d’une malheureuse créature égarée, sans doute, par la démence.
«Je lui ai toujours connu malgré son caractère violent et emporté, un excellent cœur; je prie M. le préfet de penser à deux familles respectables.
«Je parle de celle de mon père qui a huit enfans encore, et de celle de madame Chénié.
«Cette dernière, avec un peu d’humanité, de cordialité, de générosité, nous aurait épargné bien des maux, et se serait fait adorer, à bien peu de frais, de la malheureuse femme égarée qui l’a si cruellement outragée.»