Chronique du crime et de l'innocence, tome 6/8 Recueil des événements les plus tragiques;...
Part 7
Le procureur-général se pourvut contre cet arrêt d’acquittement: mais Joseph Magagnos obtint le même succès devant la Cour suprême.
Alors André Magagnos se détermina à se constituer prisonnier; et les jurés ayant déclaré que, puisqu’il n’y avait pas eu crime de la part de son frère, il ne pouvait y avoir de complice, il fut également acquitté, et obtint, depuis un jugement qui condamna les frères Bagarris à lui payer une somme de trois mille francs, à titre de dommages et intérêts.
LE FAUX AUGUSTE VOYNEAU,
OU LES PÈRE ET MÈRE INJUSTEMENT ACCUSÉS DE DÉSAVOUER LEUR ENFANT.
L’asile le plus sûr est le sein d’une mère.
Tel est le cri de la nature, exprimé par l’un de nos plus aimables auteurs, et confirmé par l’histoire du cœur humain, dans tous les temps, dans tous les pays, sous toutes les formes de gouvernement. Comment se fait-il cependant qu’il y ait, parfois, des mères assez barbares pour repousser de leur sein ceux à qui elles ont donné le jour? Quelle passion, quel intérêt peuvent avoir assez de puissance pour éteindre dans un cœur de femme le sentiment si vif, si plein de charmes ineffables, si passionné lui-même, qui est le plus précieux apanage de la maternité? Déjà, toutes les femmes, et principalement toutes les mères qui ont lu les premiers volumes de notre recueil, ont vu avec une louable indignation, mêlée d’incrédulité, l’histoire de l’intéressante Marie Cognot, repoussée du sein de sa mère par de vils motifs d’intérêt. En lisant le fait que nous allons rapporter, elles ne seront pas moins indignées de l’odieuse imposture qui osait affirmer et prétendait prouver que des parens, qu’une mère surtout, méconnaissaient sciemment un enfant qui, disait-on, n’avait trouvé que des ennemis implacables dans ceux-là même qui étaient appelés à le chérir et à le protéger. Pour refuser de croire à des phénomènes aussi anti-naturels, il ne faut que se rappeler la courageuse et infatigable tendresse de la marquise de Saint-Géran, réclamant devant les tribunaux le fils qu’une intrigue horrible lui avait enlevé, et menaçant les juges d’épouser le jeune homme dont elle se disait justement la mère, s’ils se refusaient encore à le reconnaître pour son fils! On peut se rappeler également l’héroïsme d’amour maternel que manifestèrent, dans leurs touchans débats, la femme Noiseu et la veuve Labri, se disputant, comme un précieux trésor, un enfant que toutes deux réclamaient avec un acharnement également digne d’admiration! De tels exemples protestent hautement contre les accusateurs de la mère du prétendu Auguste Voyneau, et doivent élever de puissantes présomptions contre leur trame calomnieuse.
Le 9 novembre 1789, la dame Voyneau donna le jour à un fils, qui reçut les noms de Louis-René-Auguste. Elle avait déjà une fille, nommée Benjamine, sur laquelle s’était concentrée toute son affection. La calomnie prétendit que, par un de ces travers inexplicables qui se voient assez communément, ce fils avait été, avant sa naissance, l’objet des malédictions de sa mère. Elle avait même dit, ajoutait-on, qu’elle ne pourrait jamais aimer ce second enfant, s’il était du sexe masculin, parce qu’il dépouillerait sa fille bien-aimée d’une trop grande partie de sa fortune. Ces propos d’ailleurs ne pouvaient être prouvés.
Auguste était âgé de deux ans, lorsqu’il fut conduit, avec sa sœur, à Fontenay-le-Comte, chez les dames Voyneau, leurs tantes. Là, il fit une chûte qui lui laissa une cicatrice au front.
Au mois de mars 1793, la Vendée étant devenue le théâtre d’une horrible guerre civile, les dames Voyneau conçurent des inquiétudes sur le sort de ces deux enfans, et, dans l’espoir de mettre plus sûrement leur vie à l’abri de tout danger, elles les firent habiller en paysans, et les confièrent aux soins d’une fermière, nommée Pellegrin, qui demeurait sur la route de Fontenay à Fougères.
Ils y restèrent cinq mois. La dame Voyneau les retira au mois de juillet 1793, et les emmena avec elle à Roche-sur-Yon; mais au bout d’un mois, les troubles de la guerre la mirent dans la nécessité d’abandonner cette retraite.
Après le passage de la Loire par les insurgés, la dame Voyneau reparut avec sa fille, sans que l’on sût ce qu’était devenu son fils, qu’elle avait emmené cependant avec elle. On rapportait à ce sujet qu’Auguste avait été laissé entre les mains d’une fille nommée Rose Seguin, ancienne femme de chambre de sa mère, et que tous les deux avaient été égorgés, le 27 février 1794, à la Fauconnière. Il était constant en effet, que ce jour-là, ce village avait été pillé, incendié, ravagé; que tous les habitans en avaient été massacrés. Mais rien d’abord n’attestait positivement qu’Auguste eût été du nombre des victimes.
Cependant, des commissaires aux subsistances de la ville de Nantes, en parcourant la Vendée avec une escorte, avaient trouvé à Sainte-Pezanne trois enfans respirant encore au milieu des cadavres sanglans et des décombres enflammés. Touchés de pitié à la vue de ces trois intéressantes créatures, les commissaires les avaient fait mettre sur un chariot, et conduire à Nantes. La dame Clavier, qui les vit arriver, tendrement émue de leur sort, en prit un avec elle, et lui prodigua tous les soins d’une mère.
Le 14 août 1796, Jean Martineau, homme d’affaires du sieur et de la dame Voyneau, étant allé, par hazard, dans la ville de Nantes, vit, chez la dame Clavier, l’enfant qu’elle avait adopté, le reconnut pour le fils de ses patrons, et s’empressa d’annoncer cette nouvelle à sa maîtresse: il y avait de quoi faire bondir de joie et de saisissement le cœur d’une mère ordinaire; mais celle-ci demeura toujours, suivant l’accusation, froide, indifférente, prétendant que son fils n’existait plus. On ajoutait même qu’elle ne fit aucune démarche pour s’assurer de la vérité.
La demoiselle d’Orioux, tante de l’enfant, ne partageant pas cette insensibilité, vola aussitôt à Nantes, se rendit chez la dame Clavier, reconnut son neveu, le pressa sur son sein, et protesta qu’elle ne l’abandonnerait jamais. Elle était accompagnée d’une dame Constantin, qui avait vu habituellement Auguste à Fontenay, et qui le reconnut aussi sans peine.
Bientôt le bruit de cette découverte devient la nouvelle de toute la ville de Fontenay; l’opinion publique, qui, comme l’on sait, se passionne si facilement pour tout ce qui est extraordinaire, se prononce avec énergie contre l’insouciance inexcusable de la dame Voyneau, qui se voit enfin forcée de faire le voyage de Nantes. Elle y arrive, se présente chez la dame Clavier, voit l’enfant, l’examine, et persiste à dire que ce n’est pas le sien, tandis qu’un vieux domestique, dont elle était accompagnée venait, a-t-on dit, d’être reconnu spontanément et nommé par cet enfant, qu’il avait reconnu lui-même.
La demoiselle d’Orioux et la dame Clavier réunirent leurs efforts en faveur d’Auguste. On lui nomma un tuteur, en l’absence du sieur Voyneau, qui était émigré depuis long-temps; un procès s’engage contre la mère.
Pour repousser cette première attaque, la dame Voyneau produisit un acte de décès, rédigé par le juge de paix de La Gaubretière, le 18 février 1795, duquel il résultait que plusieurs habitans avaient déclaré qu’un enfant du nom d’Auguste, accompagné d’une gouvernante nommée Rose Seguin, avait été massacré par des soldats, le 28 février 1794. Elle soutint, en outre, que l’enfant qu’on voulait la forcer de reconnaître, était fils d’un nommé Pasti, meunier dans le département de la Vendée.
La femme Pasti et une de ses parentes furent appelées; la première ne reconnut pas l’enfant d’une manière très-positive; la seconde se prononça plus formellement.
Mais on opposait à ces déclarations l’hésitation de la prétendue mère, l’indifférence qu’elle avait montrée en voyant l’enfant, son refus de le réclamer d’une manière expresse, et enfin la certitude que l’enfant de Pasti avait les cheveux très-noirs, tandis qu’Auguste les avait très-blonds. Quant à l’acte de mort du 18 février 1795, on allégua qu’il avait été fait un an après le massacre de La Gaubretière; qu’il avait été rédigé sur la déclaration de plusieurs témoins qui n’avaient pas connu le jeune Voyneau; et que cette pièce méritait, d’ailleurs, d’autant moins de confiance, que l’enfant à qui ils avaient donné le nom d’Auguste était désigné comme ayant les cheveux noirs, ce qui excluait l’identité, puisqu’il était constant que la chevelure de celui-ci était blonde. Il fut prouvé d’ailleurs que la femme Pasti et sa parente avaient passé la journée entière qui précéda leur comparution, chez la dame Voyneau, et qu’elle avait eu une très-longue conférence avec ses conseils.
Après une instruction longue et minutieuse, un jugement du tribunal de Fontenay, en date du 24 nivose an 6 (13 janvier 1798) proclama l’enfant fils de la dame Voyneau. L’appel de cette décision ayant été porté devant le tribunal du département des Deux-Sèvres, à Niort; elle fut confirmée, après quinze audiences de plaidoiries.
Tout paraissait donc irrévocablement terminé pour l’état de ce jeune enfant, lorsque le sieur Voyneau père, rentré en France, à la faveur de l’amnistie accordée aux émigrés, indigné de se voir forcément le père d’un enfant qui lui était étranger, protesta contre les deux jugemens rendus.
En partant pour la terre d’exil, il avait laissé un fils nommé Auguste, âgé d’environ deux ans; il trouvait à son retour un enfant du même nom; mais, instruit par sa femme de ce qui s’était passé en son absence, et jaloux de faire rendre hommage à la vérité, il attaqua le jugement souverain du tribunal de Niort par la voie de la tierce-opposition; de sorte que la cour de Poitiers eut à juger si la résurrection du père, frappé de mort civile jusqu’à l’amnistie, devait ravir au fils, s’il était vrai qu’il ne fût pas mort, son existence sociale.
Par arrêt du 23 juillet 1806, la cour de Poitiers déclara le sieur Voyneau non recevable dans sa tierce-opposition. Il était facile de présumer que cet arrêt ne mettrait pas un terme aux justes prétentions du sieur Voyneau, il se détermina donc à dénoncer au tribunal suprême la décision de la cour de Poitiers. Le ministère public conclut encore en faveur de l’enfant, et se fonda principalement sur l’indivisibilité de la chose jugée; mais la cour, après en avoir délibéré dans ses séances des 5 et 6 janvier 1809, prononça dans le sens contraire. La décision de la cour de Poitiers fut annulée, et les parties furent renvoyées devant la cour d’Orléans.
Au moment où fut rendu cet arrêt, le prétendu Auguste Voyneau était sous nos victorieux étendards; il venait de se couvrir de gloire dans une bataille encore récente; il donnait les plus grandes espérances. Il n’était pas vraisemblable que le sieur Voyneau eût voulu se dépouiller de tous les sentimens de la nature, de l’amour-propre même, qui est ordinairement la dernière chose qui s’éteigne en nous, et ne se fût pas empressé de reconnaître pour son fils ce jeune homme, couronné des lauriers de la victoire, si de puissantes raisons ne l’eussent pas repoussé de son sein, comme lui étant tout à fait étranger.
Cette affaire, portée devant la cour d’Orléans, ne tarda pas à prendre une face tout-à-fait opposée à celle qu’elle avait eue jusqu’à ce moment aux yeux du public. M. Moreau, avocat du sieur Voyneau, s’attacha d’abord à faire ressortir les jeux cruels et bizarres de la crédulité populaire. Il fit voir que, lorsque la dame Voyneau avait succombé sous le poids des préventions du vulgaire, ces préventions étaient portées à ce degré d’exaltation qui laisse si peu d’empire à la raison, à la morale et à la justice. C’était alors une sorte de vertu de mépriser les droits du sang et la distribution des rangs dans la société. Il convenait d’ailleurs au système de nivellement et d’égalité qui dominait alors, que l’enfant d’une maison distinguée pût être remplacé par l’enfant égaré d’un paysan, et que celui-ci passât brusquement de la misère à une honorable aisance.
«Voilà, disait l’avocat, les dispositions qui ont fait naître et favorisé l’odieux projet de substituer Grégoire Pasti à Auguste Voyneau, et de le jeter dans les bras de la dame Voyneau, à la place du fils qu’elle avait perdu.
«M. Voyneau était absent; il se trouvait inscrit sur la liste des émigrés; on eut la coupable pensée qu’on n’avait rien à ménager avec lui ni les siens.
«Ce projet intéressait la dame Clavier, qui, croyant pouvoir choisir entre deux mères, rejette celle qui n’a rien, et adopte celle avec laquelle elle peut mettre à très-haut prix les soins qu’elle a donnés à l’élève dont elle veut se débarrasser.»
L’avocat parla ensuite des manœuvres employées pour faire réussir devant les premiers juges cette singulière et criminelle entreprise.
«C’est alors, dit-il, que des meneurs échauffèrent les esprits: on donna cet enfant en spectacle; on l’endoctrina pour l’accomplissement des desseins qu’on avait sur lui; on trouva des témoins bénévoles, on en instruisit de crédules, qui se dévouèrent; et à ceux qui résistaient en faveur de la vérité, on leur disait: _Si vous croyez que ce n’est pas le petit Voyneau, ne le dites pas; vous feriez tort à cet innocent_.»
Vint ensuite l’explication de l’illusion de la demoiselle d’Orioux. Cette illusion sur l’existence de son neveu était si forte d’abord, qu’entraînée par un caractère ardent et impétueux, cette demoiselle aurait voulu la faire passer dans tous les esprits; et cette séduction, tout à la fois innocente et funeste, avait commencé par les domestiques de sa maison. La demoiselle d’Orioux avait bien remarqué des différences notables entre son neveu et l’enfant qu’on lui présentait; mais, comme ce que le cœur approuve l’esprit l’adopte par entraînement, elle s’était laissée surprendre par quelques traits communs à tous les enfans du même âge. Elle conserva cette erreur jusqu’à ce que, dans les villages de La Gaubretière et de La Fauconnière, elle eut soigneusement recueilli, de la bouche d’une foule de témoins irrécusables, les détails de la mort et de la sépulture de son neveu. C’est alors qu’elle eut la noble franchise de désavouer une reconnaissance qui n’avait jamais été exempte de doute, et qui fut toujours l’erreur d’une imagination exaltée. Alors elle avait rendu hommage à la courageuse et noble résistance de la dame Voyneau, sa belle-sœur, en se reprochant à elle-même d’avoir trop légèrement cédé aux premiers mouvemens d’une fausse sensibilité.
Il était prouvé que c’étaient les servantes de cette demoiselle qui, sur la foi de leur maîtresse, avaient reconnu, dans la personne d’Auguste, le fils Voyneau, qu’elles n’avaient vu que momentanément à un intervalle de quatre années. C’étaient ces mêmes servantes qui, assistées de la veuve Clavier et de quelques autres femmes d’un esprit faible et d’une tête exaltée, avaient promené cet enfant dans les lieux jadis habités, pendant quelques mois, par le fils Voyneau; et qui, après lui avoir attribué des reconnaissances locales que leur aveugle prévention avait provoquées par des demandes faites de manière à commander les réponses, les avaient racontées comme autant de merveilles, à d’autres personnes associées par elles à la cause de leur protégé.
Le sieur Voyneau fournit également la preuve que l’acte mortuaire de son fils, dressé dans une forme probante, avait été extrait d’un registre reconnu comme public, et devait prévaloir contre les preuves testimoniales et les exclure, tant qu’on n’avait pas fait prononcer la nullité de l’acte contenant, par écrit, la preuve contraire.
On mit en regard le signalement des deux enfans, tel qu’il avait été présenté aux premiers juges, et tel qu’il avait été justifié par les enquêtes.
D’après ce signalement, les sourcils d’Auguste étaient très-peu garnis, et ses yeux petits, roux et enfoncés. Voyneau avait, au contraire, des sourcils épais et de grands yeux bleus à fleur de tête. Cette différence essentielle était reconnue par tous les témoins. Auguste portait au front, du côté droit, à la racine des cheveux, une cicatrice occasionée par une chûte. Voyneau avait au front une cicatrice, suite d’un pareil accident, mais elle était à gauche, et se perdait dans le sourcil. Des témoins irrécusables attestaient aussi cette dissemblance. Auguste portait, dit-on, un signe au-dessous du sein droit. Ce signe n’existait pas sur Voyneau, qui n’en avait aucun. Les nourrices et les habitués de la maison paternelle le déclaraient.
Enfin, Voyneau avait eu la petite vérole au mois d’octobre 1793; les ravages de cette maladie avaient laissé sur son visage des traces ineffaçables; elles étaient apparentes pour tout le village de La Fauconnière, à l’époque du mois de février 1794, peu de jours avant qu’il pérît. Auguste, au contraire, n’avait pas le moindre vestige de cette maladie, lorsqu’il était entré chez la veuve Clavier, et qu’il avait paru devant les premiers juges. Il n’avait eu la petite vérole que depuis les jugemens attaqués, et dans la maison de son tuteur. Tels étaient les deux individus que l’on voulait identifier et confondre.
Pour achever de convaincre les juges, on produisit une déposition d’un grand poids; c’était celle d’Anne Pasti, nièce de la meunière dont nous avons parlé. Cette fille avait déclaré que l’enfant qui se disait Voyneau n’était autre que son cousin Grégoire Pasti; qu’il avait été arraché de ses bras dans un chemin qui conduit de La Chesnaye à Sainte-Pezanne, par un volontaire faisant partie de la troupe qui escortait un convoi; que cet enfant avait été placé dans une charrette avec deux autres petits enfans qui étaient de la métairie de Champ-Blanc; qu’elle avait plus tard reconnu cet enfant chez la veuve Clavier, et qu’après l’avoir examiné bien attentivement, elle persistait à dire que c’était Grégoire Pasti.
Éclairée par la discussion lumineuse de l’avocat, et par la production de témoignages nombreux et irrécusables, la Cour d’Orléans rendit, le 29 juin 1810, un arrêt par lequel, après avoir rappelé tous les vices de l’enquête faite en faveur de l’enfant, elle fit défense au réclamant de se dire et qualifier Louis-Auguste-René Voyneau, fils de Louis-Athanase-François Voyneau et de Marie Honorée Monsorbier, son épouse; ordonna que ladite qualification de Voyneau serait rayée de tous actes et registres où elle aurait pu être prise et donnée, et le condamna à rendre et restituer au sieur Voyneau les sommes qui seraient justifiées avoir été payées à titre de provision ou autrement, en vertu des jugemens rétractés.
Cette décision, rendue après une longue délibération et sur les conclusions conformes du ministère public, dut donc effacer jusqu’à la plus légère trace des soupçons outrageans qui s’étaient élevés sur le compte des sieur et dame Voyneau. Ils avaient eu long-temps à souffrir de toute l’influence des deux jugemens qui, en introduisant un étranger dans leur famille, les avaient signalés comme des violateurs des lois les plus saintes de la nature. L’arrêt de la cour d’Orléans les affranchit de cette tyrannie de l’opinion, ce fut, en même temps, un solennel hommage rendu à l’excellence des sentimens attachés à la maternité. C’était presque déclarer, d’une manière implicite, qu’une mère était incapable de désavouer son enfant, et que, d’un autre côté, il était impossible, même à la plus parfaite ressemblance, de tromper ses yeux ni son cœur.
COMPLOT D’EMPOISONNEMENT
FORMÉ PAR LA DAME LEVAILLANT CONTRE SA BELLE-MÈRE ET LE MARI DE SA BELLE-MÈRE.
La révolution française, ce formidable et sanglant cataclysme, qui devait produire, avec le temps, tant d’améliorations importantes, avait commencé par confondre tous les rangs et toutes les classes. Cette confusion, œuvre de la violence et du débordement général des idées, ne pouvait manquer de donner naissance à bien des désordres. Le mépris des anciennes croyances religieuses, la violation des plus saintes lois de la morale, la théorie des droits de l’homme exploitée par quelques-uns, sans égard pour les droits d’un grand nombre, le déplacement et la dispersion des fortunes, avaient jeté dans tous les esprits une sorte de frénésie qui devait y laisser des traces de longue durée. Un des résultats les plus immédiats de cet état de choses, résultat qui est une des plaies de la société actuelle, c’était le désir universel de s’enrichir, comme par enchantement; comme si la richesse (nous parlons de celle qui est légitimement acquise) n’était pas d’ordinaire le fruit du temps, du travail et de l’économie. Vint ensuite un système général d’éducation qui, pour les femmes surtout, produisit les effets les plus nuisibles. Il n’y eut plus de fille de si petit bourgeois qui, avec ses talens et ses arts d’agrément, ne se crût digne de briller dans le monde, et de devenir la femme de quelque grand personnage. Toutes les jeunes têtes de nos demoiselles de pensionnats, rougissant de l’obscurité de leurs parens, séduites par le clinquant des honneurs et de la gloriole, entretenues dans ces idées par de dangereuses lectures, ne rêvaient de bonheur possible que dans l’éclat d’une haute condition; de là tant de honteuses passions dont les exemples ne manquent pas; de là tant de malheurs domestiques qui ont agité la société et attristé l’observateur. Telle fut aussi la principale source des criminels égaremens de la dame Levaillant et de l’odieuse flétrissure qui demeure attachée à son nom.
Lors de la formation du fameux camp de Boulogne, Levaillant fut attaché, comme capitaine-adjoint, à l’état-major général de l’armée. Étant en garnison à Saint-Omer, il fut logé chez Brutinel, ancien marchand retiré du commerce, et ne tarda pas à être épris des charmes de sa fille. Il écrivit sur-le-champ à sa mère, mariée en secondes noces à M. Chénié, receveur des contributions à Paris, pour la prier de consentir à son mariage avec la demoiselle Brutinel.
La dame Chénié prit des renseignemens sur la famille Brutinel, et ceux qu’elle reçut ne l’ayant pas satisfaite, elle refusa son consentement. Vainement Levaillant renouvela ses instances; elles furent toutes infructueuses: malheureusement les représentations, les ordres de sa mère ne le furent pas moins. Levaillant, se trouvant âgé de vingt-cinq ans, usa de la faculté que lui accordait la loi, il fit faire à sa mère trois sommations respectueuses, et se maria le 10 thermidor an XII.
Il paraît que les illusions de bonheur que s’étaient faites les deux époux s’évanouirent presqu’aussitôt qu’ils furent unis. D’ailleurs, Levaillant eut à se plaindre de son beau-père. Puis la demoiselle Brutinel, déçue dans ses espérances, parce que son mari, qui avait trompé la confiance de ses chefs, n’était plus en activité de service, et ne jouissait plus que d’un traitement de réforme très-modique, vint joindre ses reproches aux mauvais procédés de son père. Voici ce qu’elle écrivait à son mari, à la date du 11 janvier 1808: