Chronique du crime et de l'innocence, tome 6/8 Recueil des événements les plus tragiques;...
Part 6
Le cœur humain présente parfois des anomalies si extraordinaires, des phénomènes si inexplicables, que la raison de l’homme, si superbe, si outrecuidante d’ailleurs, qui veut tout embrasser, tout analyser, tout comprendre, se trouve forcée de s’humilier et de reconnaître sa chétive impuissance. Qu’une femme adultère attente aux jours d’un époux dont l’aspect seul est devenu pour elle un reproche insupportable; qu’un homme, le cœur déchiré par les vipères de la jalousie, enfonce le poignard dans le sein de sa compagne; que la vile cupidité inspire à des misérables la soif de l’homicide; que l’implacable haine, que la vengeance au regard sanguinaire, arment quelquefois parens contre parens, frères contre frères; en apprenant d’aussi funestes événemens, on est frappé d’horreur, sans doute; on gémit de ces attentats, on les déplore amèrement, mais on les conçoit: les hideuses passions qui les ont enfantés les expliquent. On sait que ce ne sont pas des effets sans causes, et l’on connaît ces terribles causes; le cœur est contristé, épouvanté, mais la raison se rend un fidèle compte de tout ce qui est arrivé. Il n’en sera pas de même, si une jeune femme, à peine entrée dans l’adolescence, âge si peu enclin au crime, heureuse en ménage autant qu’il est possible de l’être avec un homme sans éducation, n’ayant pour mobile aucune des passions que nous venons d’énumérer, a l’atrocité d’attenter, de sang-froid, et pour des motifs frivoles, à la vie de son mari, et de multiplier, pendant cinq jours, les épreuves du poison sur sa victime, en empoisonnant les remèdes mêmes qu’on lui administrait; alors l’esprit demeure confondu, le mystère du crime lui échappe; il erre dans un doute inextricable: tel est le fond de l’épouvantable aventure dont nous allons narrer les détails.
Le dimanche, jour de Pâques, 2 avril 1809, le sieur Pierre-Antoine Dalleux, cultivateur et marchand de porcs, demeurant à Juilly, près Dammartin, voulut, sur les neuf heures du matin, déjeûner avec sa femme. Celle-ci l’engagea fortement et avec persévérance à s’abstenir de ce repas, alléguant qu’à dîner, il ne pourrait plus faire tête à son beau-frère, le sieur Guenot, cultivateur au Plessis-l’Évêque, qui venait d’arriver. Le sieur Dalleux céda à ces raisons, et sa femme déjeûna seule.
Comme tous trois devaient aller, sur les deux heures et demie ou trois heures, au Plessis-l’Évêque, chez la veuve Guenot, mère de la femme Dalleux, et de là, coucher à Trilport, chez un de leurs oncles, la dame Dalleux prépara, sur les onze heures, un petit repas pour les deux beaux-frères. Ceux-ci se mirent à table; elle sortit d’un fournil, portant dans chaque main une assiette pleine de soupe; elle en posa une devant son frère, l’autre devant son mari, qui lui dit: «Et toi?» Elle répondit qu’elle ne mangerait pas de potage. Dalleux, trouvant sa soupe épaisse, querella sa femme sur ce qu’elle n’avait pas apporté la soupière, pour que chacun pût prendre du bouillon à son gré. Elle répondit qu’il ne fallait pas faire tant de façons entre parens, et que d’ailleurs il n’y avait ni bouillon ni soupe.
Dalleux, ayant trouvé sa soupe fort _amère_, n’en mangea que six ou huit cuillerées. Guenot, qui trouvait la sienne très-bonne, la mangea tout entière, et voulut même achever celle de Dalleux; mais la femme de celui-ci s’y opposa, en disant: _Que chacun mange sa soupe_. Et, en s’adressant à son frère, elle ajouta: _Ne va pas te bourrer de soupe, tu ne pourrais plus rien manger après_.
Ce qui restait sur l’assiette du sieur Dalleux fut emporté dans le fournil par sa femme. On présuma depuis que ce reste avait été mangé par un chien, parce que, ce jour-là même, cet animal avait vomi et couru dans la cour, en poussant des hurlemens plaintifs.
Dalleux mangea très-peu des mets qui composaient le repas; le goût qui lui restait de sa soupe les lui faisait trouver tous amers. Bientôt, étant encore à table, il éprouva du malaise. Pour se remettre, il demanda un peu d’eau-de-vie; sa femme lui répondit que, n’en ayant pas, elle ne pouvait en donner.
On quitta la table. Le sieur Guenot dit qu’il allait chercher un cheval à Mitry, et qu’il serait revenu à temps pour se rendre, avec son beau-frère et sa sœur, au Plessis-l’Évêque, où ils devaient dîner. Avant même de sortir de la cour pour conduire son beau-frère et le mettre dans son chemin, le sieur Dalleux eut des envies de vomir. Après avoir fait quelques pas dans la plaine, et avoir montré au sieur Guenot le clocher de Mitry, il rentra au logis, et se mit tout habillé sur son lit. Alors il s’évanouit, et s’écria: _Ah! mon Dieu, je suis perdu!_ Bientôt les vomissemens commencèrent. Sa femme lui ôta sa cravatte, et lui tint la tête. Dalleux prit d’abord son mal pour une indigestion; mais les douleurs étant devenues plus aiguës, et les maux de cœur ayant augmenté, il fut obligé de se déshabiller et de se mettre au lit. Cependant sa femme paraissait alarmée de son état, elle lui demandait ce qu’il éprouvait, elle lui adressait des paroles consolantes, et lui faisait boire de l’eau sucrée. Elle passa la nuit entière, seule auprès de lui, et lui fit prendre plusieurs breuvages, notamment de l’eau de groseilles. Dalleux trouvait tout ce qu’on lui donnait à boire fort amer, et ne pouvait jamais l’achever. Les vomissemens étaient continuels; ils redoublaient aussitôt qu’il avait bu; alors il s’écriait: _Ah! mon dieu, si tu n’étais pas ma femme, je croirais que tu m’empoisonnes_.
Le lendemain, lundi 3 avril, la femme d’un des charretiers du sieur Dalleux fut appelée pour le garder. Arrivée vers midi, cette garde trouva le malade vomissant; ses évacuations étaient mousseuses et verdâtres; il se plaignait de douleurs affreuses dans l’estomac. Il refusa toute espèce de boisson, hors de l’eau chaude; l’eau sucrée lui était en horreur: il avait vomi chaque fois que sa femme lui en avait donné.
Un chirurgien de Juilly vint, sur les trois heures de l’après-midi, visiter Dalleux. Prenant le mal de celui-ci pour une indigestion, il prescrivit une potion calmante et des lavemens. La garde veilla seule auprès du malade, qui éprouvait encore des vomissemens.
Le mardi matin, la femme Dalleux donna à son mari, sur l’ordonnance du chirurgien, un bouillon de veau, cerfeuil et laitue. Il était recommandé de mettre du sel de nitre dans toutes les boissons du malade. Dalleux trouva le bouillon très-mauvais, et n’en prit qu’environ deux gorgées. Il sentit sous ses dents quelque chose qui craquait, et, dans le moment même, il éprouva une forte brûlure depuis la bouche jusque dans les entrailles.
Vers midi, la mère de Dalleux arriva, et ayant conçu de vives inquiétudes sur l’état de son fils, elle envoya chercher le sieur de la Barthe, médecin de la maison de Juilly. Venu sur les trois heures, il ordonna, entre autres choses, de l’eau de tilleul et de l’eau d’orge. Ce furent la dame Dalleux mère et sa bru qui firent boire le malade.
Quoique jusqu’alors celui-ci eût préféré d’être servi par sa femme qu’il demandait sans cesse, et qu’en termes d’amitié il appelait _sa grosse_, il commença à prendre plus volontiers ce que lui offrait sa mère, parce que, chaque fois que l’autre lui donnait quelque chose, il éprouvait des nausées et des vomissemens; et, à cette occasion, il lui répéta ce qu’il lui avait déjà dit à plusieurs reprises: _Si tu n’étais pas ma femme, je croirais que tu m’empoisonnes._
Le même jour, à neuf heures du soir, la dame Dalleux la mère étant allée se coucher, sa bru ordonna très-impérativement à la garde d’en faire autant pour deux heures; et resta seule avec son mari, jusqu’à onze heures, qu’étant venue éveiller la garde, en allant jeter les matières que Dalleux avait vomies, elle la fit lever, en disant qu’il vomissait toujours, et qu’elle ne pouvait rester davantage. Avant d’aller se mettre au lit, la garde avait laissé devant le feu deux cafetières; l’une pour l’eau d’orge, l’autre pour l’eau de tilleul. Dans la nuit, en donnant au malade de l’eau d’orge dans un verre, elle s’aperçut que cette eau était trouble, et pensa d’abord que cela provenait de ce qu’ayant bouilli long-temps, l’orge avait crevé et fait farine. Quelques minutes après avoir pris ce breuvage, Dalleux éprouva de nouveaux vomissemens et des crises très-douloureuses. En s’agitant, en se tourmentant, il disait qu’il était _à la mort_. Il prit deux grands verres de pure eau chaude, en disant: _Il n’y a que cela qui passe, et qui me fasse du bien._
Le mercredi matin, la dame Dalleux la mère, avant fait vider sur l’évier la cafetière d’eau de tilleul, et celle où était l’eau d’orge, on y trouva une matière blanchâtre, et d’une odeur très-fétide. Cette odeur ne cessa de se faire sentir dans les cafetières, qu’après qu’elles eurent été nettoyées plusieurs fois. Le médecin La Barthe trouva Dalleux plus accablé que la veille, et sur son ordonnance, la dame Dalleux présenta à son mari un peu de bouillon gras coupé, dans un gobelet d’argent. Après en avoir bu au plus deux cuillerées, Dalleux dit à sa femme: Cela est bien mauvais, et il répéta encore ces mots: _Si tu n’étais pas ma femme, je croirais que tu m’empoisonnes._ Peu après, les vomissemens et les souffrances recommencèrent.
Le même jour, le sieur La Barthe étant revenu, et ayant été témoin d’un vomissement très-abondant, contenant beaucoup de matières verdâtres, il défendit de rien donner au malade, et revint lui administrer lui-même une potion calmante. La nuit qui suivit fut assez calme. Le jeudi, le sieur La Barthe trouva Dalleux dans une situation beaucoup moins inquiétante; il concevait de grandes espérances.
Pendant la matinée du jeudi, tandis que la dame Dalleux mère était à la messe, on donna à son fils d’une potion qui était dans une bouteille ordinaire, et que jusqu’alors il avait trouvée bonne, mais très-bonne, et que cette fois, il dit être _comme du poison_. Ce jour-là même, la mère de Dalleux, rassurée par les paroles du médecin, partit pour retourner chez elle; et l’on rapporta qu’à cette occasion, sa bru avait dit: _Ah! la voilà allée! Tant mieux: nous serons tranquilles_; et qu’en tenant ce propos, elle faisait des croix à la cheminée.
On remarqua aussi que, durant les souffrances du sieur Dalleux, et lorsque trouvant amères les boissons que lui donnait sa femme, il ne voulait point achever de les boire, elle lui disait: _Si tu ne bois pas ce que les médecins t’ordonnent, tu ne guériras pas_; qu’elle lui mettait dans la bouche des grains de raisins secs, et que les trouvant _amers_, il était obligé de les jeter.
Cependant la garde ayant remarqué une substance de couleur verte au fond des cafetières, conçut des soupçons, mit l’eau de côté pour la faire voir au médecin, et en la versant dans un saladier, reconnut que ladite eau était blanchâtre et filandreuse comme l’eau de tilleul qui avait été jetée la veille.
Arriva, sur le soir le médecin La Barthe; s’étant approché de la garde, qui lui avait fait un signe, il apprit d’elle que l’eau de graine de lin, qu’il avait prescrite pour les lavemens, était toute noire; conduit par cette femme dans la cour, auprès de la rigole de l’évier, le sieur La Barthe remarqua sur une pierre et ramassa avec le doigt une crasse encore humide et d’un gris foncé qu’il examina de près et qu’il crut reconnaître pour du vert-de-gris. Un petit vacher du sieur Dalleux ayant paru au moment où l’on venait de jeter sur l’évier une partie de l’eau destinée pour les lavemens, et ayant remarqué la substance verte que cette eau avait laissée, remarqua que c’était absolument comme la poudre qu’il avait rapportée de Dammartin pour sa maîtresse. Cet enfant fut questionné par le sieur La Barthe. Enfin le médecin eut des soupçons d’empoisonnement, et il en fit part à la garde et au sieur Dalleux père; il rentra auprès du malade, et il lui défendit de rien prendre avant son retour. La garde fut prévenue de cette défense, et Dalleux père, invité à envoyer de suite chercher quelqu’un de ses enfans pour passer la nuit suivante auprès du malade. A dater de ce moment, le sieur Dalleux fils ayant été surveillé et sagement soigné, recouvra, sinon une santé excellente, mais la vie, qu’il était menacé de perdre, et donna des espérances de rétablissement prochain.
Cependant l’autorité fut prévenue. Des perquisitions furent ordonnées. On découvrit que la dame Dalleux s’était procuré du _vert-de-gris_, du _sublimé_ et de l’_arsenic_ par le moyen d’une dame Gouverneur, épicière à Dammartin, et sous le prétexte qu’elle avait besoin de _mort aux rats_. On produisit une lettre dans laquelle elle demandait à cette épicière des matières de la même nature. On remit entre les mains de la justice un paquet de ces drogues et autres objets pouvant et devant servir à conviction.
La femme Dalleux, interrogée par les magistrats, nia d’abord son crime, disant qu’elle avait distribué dans ses greniers les drogues qu’elle avait achetées chez la dame Gouverneur. Mais ensuite elle convint du fait de l’empoisonnement de l’eau du lavement, et d’avoir auparavant, c’est-à-dire les 2, 3, 4, 5 et 6 avril, empoisonné son mari avec une partie de ces drogues. Elle avoua explicitement qu’elle avait acheté ces drogues pour en donner à son mari; quoique, dans un autre interrogatoire, elle eût fait beaucoup d’efforts pour restreindre ses nombreux empoisonnemens à celui de la soupe qu’elle lui avait donnée le dimanche 2 avril. La force de la vérité l’entraîna bientôt, et il lui échappa de dire qu’après avoir mêlé avec cette soupe une partie des poisons qu’elle avait été chercher à Dammartin, elle en avait mis deux ou trois fois dans des boissons qu’elle avait présentées depuis à son mari.
Quant aux motifs qui avaient pu déterminer la prévenue à un forfait aussi épouvantable, on ne peut qu’être étonné de leur frivolité. Elle se plaignait que son mari grondait continuellement, quand il était à la maison, et surtout lorsqu’il revenait de ses voyages, qui étaient fréquens; qu’à son retour, il se faisait rendre compte de ce qui s’était passé durant son absence; qu’il était enclin à la jalousie, sans qu’elle y eût donné sujet. Elle convint cependant qu’il ne l’avait jamais frappée ni menacée, mais qu’elle le craignait, parce qu’il tempêtait toujours. Enfin, elle disait qu’elle était désespérée par sa nouvelle existence, si différente de celle qu’elle avait dans la maison de sa mère. Quelque temps avant son crime, elle avait dit à une personne qu’elle avait le projet de se _noyer et de se jeter dans son puits_.
Du reste, cette malheureuse protestait qu’elle n’avait pas eu l’intention de faire mourir son mari; qu’elle croyait que, devenu malade, il n’eût pas été si rude, et qu’il fût resté à la maison, ce qu’elle avait été d’autant plus fondée à croire, que son mari lui disait: «Vois-tu que les hommes sont bien gentils, quand ils sont pris comme cela.» Elle savait bien, disait-elle, que les drogues données par elle à son mari faisaient mourir les rats; mais elle ignorait qu’elles produisissent cet effet sur les hommes.
La femme Dalleux fut traduite devant la cour criminelle du département de Seine-et-Marne; ses défenseurs argumentèrent d’un prétendu dérangement dans les facultés intellectuelles de leur cliente; mais, sur la déclaration du jury, la Cour la condamna à la peine de mort, le 19 octobre 1809.
La Cour de cassation ayant rejeté son pourvoi, cette malheureuse femme subit, le 2 décembre suivant, la peine qu’elle n’avait que trop méritée.
LES FRÈRES MAGAGNOS,
ACCUSÉS FAUSSEMENT DE MEURTRE PAR LES FRÈRES BAGARRIS.
Le sieur Joseph Magagnos, après un long séjour dans les Etats-Unis, revint en France avec deux navires chargés de produits coloniaux.
Ayant été trompé, à son arrivée, par quelques individus avec lesquels il avait eu des relations de commerce, le dépit lui inspira le projet de retourner avec sa famille en Amérique. Il devait emmener aussi le sieur Jean-Baptiste Audry, son ami, et fit, dans ce dessein, divers achats de marchandises; mais la crainte d’une rupture entre les Etats-Unis et l’Angleterre mit obstacle à ce départ; et Joseph Magagnos se rendit à Toulon, pour y passer quelque temps auprès de sa mère.
Dans un voyage qu’il fit, peu de temps après, à Marseille, il rencontra, dans la diligence, le sieur Blanquet, propriétaire du jardin du Roi, à Toulon. Une liaison s’établit entre eux. Joseph Magagnos lui prêta d’abord une somme de quinze cents francs, puis une autre de douze mille francs, sans en exiger aucune déclaration. Le sieur Blanquet ne fut pas exact à restituer cette seconde somme, et ce ne fut que très-difficilement que Magagnos en obtint une reconnaissance, à la faveur de laquelle il parvint à assurer sa créance par une hypothèque sur le jardin du Roi. Blanquet étant poursuivi par ses créanciers, cette propriété fut mise en vente. Joseph Magagnos et son ami Audry conçurent le projet d’en faire l’acquisition, et ils en devinrent, en effet, les adjudicataires pour une somme de quarante-six mille francs, sur laquelle Audry ne lui remit à compte de sa portion que quinze mille francs. Peu de temps après cette acquisition, ce dernier tomba malade et mourut à Marseille. Des difficultés s’élevèrent entre ses héritiers et le sieur Magagnos. Les premiers vendirent leur portion de la propriété de cet immeuble à deux ex-prêtres, les frères Bagarris, qui se présentèrent chez le sieur Magagnos, pour l’en prévenir, et lui exprimer le désir d’acquérir aussi la portion qui lui appartenait. «Volontiers, leur dit-il, rendez-moi les vingt-trois mille francs qu’elle m’a coûté, et c’est une affaire terminée.» Les frères Bagarris se récrient contre sa prétention, en disant qu’ils ont acquis pour quinze mille francs la portion des héritiers Audry.
Magagnos leur propose à son tour de lui céder leurs droits, et ceux-ci y consentent, sous la condition qu’ils auront pour bénéfice de cette cession les ustensiles d’une fabrique d’eau-de-vie qui avait été établie dans la propriété. Cette condition lui paraissant trop onéreuse, Magagnos renonce à traiter, et les frères Bagarris réduisent alors leurs prétentions à mille francs, pourvu qu’il les leur paie immédiatement.
La somme est comptée sur-le-champ, et ils se rendent tous les trois chez un notaire, pour faire dresser le contrat; mais cette opération n’eut pas lieu, parce qu’il était impossible de passer un acte public d’une propriété qui n’avait été acquise que par acte sous seing privé. Le sieur Magagnos leur demanda la restitution de la somme qu’il venait de leur remettre pour la conclusion du marché; ils s’y refusèrent d’abord, en lui répondant avec humeur qu’il n’avait rien à craindre avec eux, et que, si le contrat n’avait pas été passé, il pouvait l’être incessamment; mais, après quelques jours d’attente, il renouvela sa réclamation, et, cette fois, elle fut accueillie.
Les frères Bagarris s’adressèrent aux héritiers Audry pour faire convertir en acte public l’acte privé contenant la vente de leur portion du jardin, et ce contrat fut en effet dressé.
Munis de ce titre, les Bagarris se rendent, le 16 octobre 1808, au jardin du Roi, et annoncent à Joseph Magagnos qu’ils ont terminé avec les héritiers Audry. «Puisqu’il en est ainsi, répond Magagnos, nous n’avons plus qu’à terminer ensemble à notre tour.--Volontiers, répliquèrent-ils; mais sur quel pied l’entendez-vous?--D’après nos conventions verbales, dit Magagnos, je vous donnerai seize mille francs, ce qui vous procure un bénéfice de mille francs.--Non, reprennent-ils, nous voulons aujourd’hui mille écus.--Je n’en veux pas, répond avec aigreur Magagnos; vous manquez à votre parole; vous n’êtes que des usuriers, ainsi que vous en avez la réputation. Sortez de chez moi.--De chez toi! répliquent-ils avec vivacité; nous sommes chez nous, et nous voulons les clés de la maison, pour y venir, quand bon nous semblera.--Messieurs, leur dit Magagnos, je suis chez moi, et je ne vous reconnaîtrai pour propriétaires, que lorsque vous m’aurez fait signifier vos titres de propriété; ainsi, sortez.»
A ces mots, la querelle devint plus violente; il y eut, de part et d’autre, des coups de bâton donnés; mais les agresseurs furent les plus maltraités; car ils reçurent de fortes contusions, et laissèrent, en se retirant, des traces de leur sang.
Pourtant leurs blessures n’avaient rien de dangereux, puisqu’ils eurent assez de force pour aller sur-le-champ rendre plainte chez le commissaire-général de police.
Magagnos n’était pas blessé; mais sa femme, enceinte, accourue au bruit, avait été frappée d’une telle terreur, qu’elle avait fait une fausse couche au même instant. Ce premier moment d’alarme étant passé, Magagnos écrivit au magistrat de sûreté pour l’informer de ce qui venait de se passer, et de la nécessité dans laquelle il s’était trouvé de repousser la force par la force.
Nonobstant cette précaution, il fut arrêté le lendemain matin, au point du jour, dans son domicile, et conduit dans les prisons de Toulon. Les frères Bagarris n’avaient rien négligé pour se présenter comme les victimes de la plus atroce perfidie; ils faisaient planer sur Magagnos une accusation d’assassinat. Suivant la plainte qu’ils avaient rendue, Magagnos les avait invités à venir chez lui, pour les y assassiner; il avait été aidé par son frère dans l’exécution de ce crime; la fosse avait été creusée d’avance pour les ensevelir, et on leur avait fait, souscrire une obligation de trois mille francs.
Quelle ne fut pas l’indignation de l’honnête Magagnos, en apprenant l’accusation calomnieuse fabriquée par ses lâches adversaires! Il fut mis seul en jugement; son frère André avait cru prudent de se dérober à l’action de la justice. Plusieurs témoins furent entendus; ceux produits par les plaignans ne purent rien dire, ni sur le prétendu assassinat des frères Bagarris, ni sur les obligations que ceux-ci avançaient qu’on leur avait fait souscrire par violence. Il fut prouvé, au contraire, par la déposition d’un peintre qui était allé le même jour chez André Magagnos à deux heures et demie, et n’en était sorti qu’à cinq heures et demie, que celui-ci n’avait pas quitté sa maison, et que, par conséquent, il n’avait pu assister à la scène qui avait eu lieu chez son frère. D’après d’autres témoins, les accusateurs avaient dit _qu’on avait voulu leur faire signer des obligations_, tandis que, dans la plainte, ils avaient affirmé positivement que ces _obligations avaient été souscrites_. D’un autre côté, les accusateurs eux-mêmes, qui, neuf jours après l’événement, avaient signé une plainte additionnelle, dans laquelle ils parlaient de la fosse creusée d’avance dans le cellier de Joseph Magagnos, avaient été forcés de se rétracter, et de s’excuser de ce nouveau mensonge, en disant que, alités par suite de leurs blessures, et privés de leurs facultés physiques et morales, ils avaient signé de confiance cette déclaration.
Me de Gastaud, avocat très-distingué, fit ressortir toutes ces contradictions, toutes ces impostures, en plaidant la cause de Joseph Magagnos. M. Alby, jeune négociant de Marseille, qui était lié à l’accusé par une étroite amitié, avait, à la première nouvelle de son arrestation, offert un cautionnement de cent mille francs pour obtenir sa liberté provisoire; mais, la loi n’admettant pas de caution en matière de crime, Alby ne balança pas à abandonner sa famille et ses affaires, pour venir s’associer à la défense de son malheureux ami. Il plaida avec tant de talent et d’émotion, qu’il fit passer dans l’âme des jurés et des juges la conviction dont il était pénétré lui-même, celle de l’innocence de Magagnos.
Les efforts de la défense l’emportèrent. Le 25 avril 1809, la Cour de justice criminelle de Draguignan, sur la déclaration du jury, prononça l’acquittement de l’accusé. M. Alby reçut alors la récompense de son noble dévoûment; et sa conduite excita une telle admiration à Draguignan, que, depuis cette époque, un ami dit ordinairement à son ami malheureux: _Sois tranquille, je serai ton Alby._