Chronique du crime et de l'innocence, tome 6/8 Recueil des événements les plus tragiques;...
Part 5
Des cris confus annoncèrent à Bulligny ce tragique événement. On s’interrogeait sur la cause de cette mort. Les uns criaient au suicide; les autres, à l’assassinat. Cette dernière opinion l’emporta. On ignorait que Claude Vuillaume fût retenu dans une prison; ses dissentions domestiques étaient connues de tout le monde; il n’en fallut pas davantage pour qu’on le désignât comme le coupable.
Le maire de Bulligny avertit le magistrat de sûreté de l’arrondissement de Toul. Il termina sa missive par ces expressions remarquables: «J’espère que vous voudrez bien faire faire les poursuites contre ledit Vuillaume, car le crime ne peut être imputé à sa femme, vu le coup qu’elle a reçu.»
Le jour suivant, le magistrat de sûreté se trouva sur les lieux, accompagné du sieur Leclerc, docteur en médecine.
Le cadavre avait une tuméfaction considérable à la face; à la partie antérieure du cou, une incision transversale de deux pouces d’étendue, sur deux lignes de profondeur, provenant d’un instrument tranchant. Du reste, le médecin reconnut que cette incision n’intéressait que les tégumens du cou; que le larynx et la trachée-artère avaient été respectés, et que toutes les autres parties du corps étaient dans un état sain. La mort n’avait été occasionnée que par l’asphyxie, suite inévitable de l’immersion de cette femme dans le puits où elle avait été trouvée.
Lors de la visite que l’on fit dans toute la maison, on trouva un grand couteau appelé taille-pain, offrant sur l’un des deux côtés de la lame deux petites taches de sang, l’une à deux pouces environ de la pointe, l’autre près du taillant. On remarqua dans la grange un petit tas de paille d’avoine; plusieurs pailles étant ensanglantées, on remua le tout, et l’on trouva dessous de l’avoine non vannée, sous laquelle on découvrit, en différens endroits, des places d’environ sept pouces de diamètre, couvertes de sang frais et non encore coagulé.
Cependant la nouvelle de la mort tragique de Madeleine Poirot avait pénétré, dès le 12 février, dans les prisons de Toul. Claude Vuillaume, en l’apprenant, avait fait éclater tous les transports de la douleur la plus vraie. Pour le consoler, on lui fit observer qu’il devait s’estimer heureux d’avoir été en prison au moment de cette catastrophe, et que s’il eût été libre, on n’aurait pas manqué de lui imputer la mort de sa femme. Vuillaume fit à peine attention à cette réflexion pleine de sens.
On lui permit de se rendre sur-le-champ à Bulligny. Il sortit de la prison vers deux heures, et se mit en route, après avoir repris la roulière qu’il avait laissée la veille dans la maison de Martin.
Arrivé à Crésille, lieu de sa naissance, on l’entoure, on lui parle avec intérêt; on lui apprend que déjà l’opinion publique est soulevée contre lui, et que tout Bulligny le désigne hautement comme le meurtrier de sa femme. Accablé de ce coup imprévu, il n’a plus le courage de poursuivre sa route; et les sollicitations de sa famille le déterminent à passer la nuit à Crésille. Le lendemain cependant, il se rend à Bulligny, accompagné de deux de ses parens. Il se présente à la porte de sa maison; il en est repoussé par la garde qui y est établie. A peine est-il retiré dans la maison d’un de ses voisins, qu’un gendarme paraît, porteur d’un mandat d’amener décerné contre lui. Vuillaume obéit sans murmurer; c’est alors qu’il est traîné au milieu d’une foule curieusement stupide, avec tout l’appareil de la justice, pour être mis en présence du cadavre de Madeleine Poirot.
Il subit ensuite son premier interrogatoire, sa réponse fut décisive; il avait passé la nuit du 11 au 12 février dans les prisons de Toul; il y était entré à sept heures du soir, et n’en était sorti que le lendemain à sept heures après-midi, comment pouvait-il être soupçonné du crime dont on cherchait l’auteur? Le magistrat de sûreté, d’après cette réponse, devait, aux termes de la loi, mettre sur-le-champ le prévenu en liberté, ou bien il devait approfondir la vérité de cette assertion. Jamais _alibi_ n’avait été plus circonstancié et plus facile à vérifier. Vingt témoins pouvaient à l’instant même déposer du fait, et toutes leurs déclarations auraient été à la décharge du prévenu. Mais il semblait que l’on s’occupât moins de s’enquérir du crime que de trouver un coupable.
L’instruction s’ouvrit. Le directeur du jury se transporta à Bulligny, et reçut les dépositions de dix-neuf témoins qui ne firent que rapporter les plaintes que Madeleine Poirot avait faites sur les procédés de son mari. Les informations se continuèrent pendant le cours des mois de février, mars et avril. Plus de soixante-dix témoins furent entendus. On recueillit des bruits vagues, de misérables ouï-dire. Beaucoup de gens désignaient par leurs noms des gens qui avaient rencontré Vuillaume dans la nuit du 11 au 12 février, entre Toul et Bulligny. On en citait d’autres qui l’avaient vu à Bulligny même. On allait même jusqu’à dire qu’on avait aperçu de la lumière dans sa grange; mais tous ces récits mensongers tombaient d’eux-mêmes dès qu’on essayait de remonter à leur source.
Parmi ces nombreux témoins, il en est deux qu’il faut distinguer: Jean-Baptiste Boileau, qui avait partagé le lit de Vuillaume pendant la nuit du 11 au 12, et Jean-Baptiste Masson, qui avait couché, comme eux, dans la chambre de la pistole.
Croira-t-on que ces deux hommes qui avaient partagé la prison de Vuillaume, aient pu devenir ses deux plus terribles accusateurs? Dans les premiers momens, Boileau avait publié hautement l’innocence de Claude Vuillaume; mais plus tard, appelé à déposer, il dit que Vuillaume était sorti de la pistole pendant la nuit. Selon Masson, qui allait encore bien plus loin, Vuillaume ne s’était pas couché, ce qui était contredit par la déposition de Boileau; il l’avait vu sortir entre dix et onze heures; quelqu’un était venu lui ouvrir la porte fermée en dehors, et Claude Vuillaume n’était rentré qu’à six heures du matin.
On sait que cinq personnes avaient occupé, en même temps que l’accusé, la chambre de la pistole. Comment se faisait-il que l’on jugeât à propos de n’en entendre que deux?
Les débats ont fourni la preuve que Boileau et Masson avaient été vivement sollicités par un ennemi de Vuillaume, de faire des déclarations qui pussent le perdre. On reçut aussi les déclarations de trois prisonniers qui disaient avoir entendu ouvrir, le 12 février, vers quatre heures du matin, la grande porte qui ferme la prison sur la rue, en avant de la porte d’entrée. Par la réunion de ces prétendues preuves, on jugea que l’instruction était complète, et l’accusation fut admise le 10 mai.
Cependant Claude Vuillaume, languissant au fond d’un cachot froid et malsain, fut attaqué d’une maladie violente qui mit ses jours en danger. Il était dans les accès de cette maladie et en proie au délire de la fièvre, lorsqu’il fut appelé pour subir son quatrième interrogatoire. On le porta, à force de bras, dans la salle d’instruction; mais il lui fut impossible de répondre aux questions qui lui furent adressées. On prétendit, à cause du délire qui lui dictait ses paroles, qu’il feignait d’être en démence. Cependant, comme le dit le zélé défenseur de Vuillaume, qu’était-il besoin de feindre? Toute la défense de Vuillaume ne se réduisait-elle pas à ces mots: «J’étais en prison.»
Le 16 juillet, les débats s’ouvrirent devant la cour de justice criminelle de Nancy, et se continuèrent pendant trois jours entiers. Vuillaume soutint cette cruelle épreuve avec toute la fermeté qui convient à l’innocence. De leur côté, ses ennemis ne négligèrent rien pour assurer leur triomphe. A leur tête se faisait remarquer le nommé Habémont, adjoint au maire de Bulligny, lâche instigateur des lâches témoins Boileau et Masson. Soixante-quatre témoins à charge furent entendus. Les jurés, ignorant la haine qui poursuivait sourdement l’accusé, entraînés par tant de témoignages, déclarèrent Vuillaume coupable; c’était le condamner à mort. Le malheureux, après avoir entendu la fatale sentence, fut replongé dans son cachot, qui ne devait peut-être se rouvrir pour lui que le jour de son supplice.
Ce jugement présentait quelque chose de monstrueux. Certes, nous ne voulons point entacher la conscience des jurés qui l’avaient fait prononcer, encore moins faire le procès à la grande et généreuse institution du jury; mais encore est-il pour le moins fort étrange qu’un homme ait été condamné à mort sur les dépositions de témoins qui, ayant varié, ne méritaient aucune confiance. Le plus sévère de nos criminalistes, Muyart de Vouglans, dit qu’on ne _doit avoir aucun égard à des dépositions qui seraient fondées sur le faux ou sur la calomnie, comme sont celles des témoins qui varient ou se contredisent dans leurs dépositions_. Dans d’autres temps, quelquefois il n’en fallait pas davantage pour faire retomber sur les accusateurs tout le poids de l’indignation et de la vengeance publique.
Heureusement pour Vuillaume que la cour suprême accueillit son pourvoi, cassa, pour vice de forme, par arrêt du 7 septembre 1809, le jugement rendu par la cour criminelle de Nancy, et renvoya l’accusé devant la cour criminelle de Metz.
Déjà l’opinion publique avait été éclairée par un lumineux mémoire de M. Bresson, avocat de Vuillaume; la justice et la raison avaient succédé aux fureurs de la prévention; les jurés de Nancy voyaient eux-mêmes avec satisfaction que leur décision allait être livrée à un nouvel examen. L’avocat avait prouvé qu’il n’y avait pas de corps de délit; que la mort de Madeleine Poirot était le résultat d’un suicide, et non d’un assassinat; et que même, dans la supposition où cette femme aurait été assassinée, il eût fallu forcément chercher un autre coupable que son mari.
Les jurés de Metz apprécièrent facilement tout ce qu’il y avait d’inique et d’absurde dans le premier jugement. Leur réponse fut unanime: ils déclarèrent Vuillaume innocent, et la cour de Metz s’empressa de prononcer son acquittement.
Nous avons déjà désigné le misérable qui avait suscité les deux témoins dont les dépositions avaient été sur le point de faire traîner Vuillaume à l’échafaud. Notre récit serait incomplet si nous ne le faisions pas mieux connaître à nos lecteurs. Cet Habémont, adjoint du maire de Bulligny, avait été domestique à Paris. Il était venu à Bulligny avec une réputation suspecte. Il avait été zélé partisan du système de la terreur pendant la révolution, et se faisait encore redouter de ses concitoyens par son caractère haineux et vindicatif.
Claude Vuillaume avait eu avec cet homme plusieurs différens. Comme tuteur des mineurs Dally, depuis son mariage avec Madeleine Poirot, il l’avait forcé à rendre une portion de leur héritage qu’il avait envahie. Habémont n’avait échappé à une condamnation juridique qu’en souscrivant une transaction dans laquelle il s’engageait à restituer le fonds et les fruits perçus, et à payer les intérêts.
D’autres querelles avaient été la conséquence de ce premier débat, et Habémont n’avait laissé échapper aucune occasion de faire sentir à Vuillaume son crédit et sa haine. C’était à l’instigation de ce même Habémont qu’avait été rendu, en police correctionnelle, le jugement pour l’exécution duquel Vuillaume s’était constitué prisonnier le 11 février. Cet implacable ennemi avait eu l’adresse de se faire remettre, par l’adjoint de Bagneux, une plainte rendue contre Claude Vuillaume, il y avait plus de deux ans, et à laquelle personne n’avait songé à donner suite.
Aussitôt que la mort de Madeleine Poirot fut connue, on vit Habémont travailler sur-le-champ à satisfaire sa vengeance. Il souleva l’opinion publique contre Vuillaume, trompa l’autorité par de faux rapports, circonvint des témoins, et leur inspira ses fureurs; enfin, il osa déposer lui-même, devant la cour de Nancy, que, suivant le rapport de Madeleine Poirot, Claude Vuillaume devait donner la mort, non-seulement à elle, mais encore à son père, et enfin à Nicolas Habémont lui-même, dont il était l’ennemi capital.
Lequel était le plus digne du dernier supplice, ou de cet adjoint d’un maire, qui, pour assouvir ses passions haineuses, ne craignait pas de faire mourir son semblable par la main infamante du bourreau, et qui, pour parvenir à ses exécrables fins, employait sans remords la calomnie et le faux témoignage; ou bien de ce jeune homme à qui l’on ne pouvait reprocher que sa légèreté et un mariage mal assorti, torts graves sans doute, surtout par leurs conséquences, mais qui n’ont jamais été justiciables de l’échafaud? Il n’y a pas à hésiter entre l’étourderie et la perversité.
ASSASSIN
TOMBÉ EN DÉMENCE APRÈS SON CRIME.
La démence, qu’il ne faut pas confondre avec cette monomanie si fréquemment alléguée par les avocats dans l’intérêt de la défense, a soustrait plus d’un coupable à la vindicte des lois, et ici l’impunité doit nous sembler un acte de justice. L’humanité défend de juger un homme qui, privé de sa raison, se trouve ainsi dans l’impuissance de produire ses moyens de justification. Mue par un sentiment généreux, la société ne peut se résoudre à sévir contre un ennemi sans défense: aussi, toutes les fois que des accès de folie se sont manifestés pendant l’instruction de la procédure ou après la condamnation du prévenu, on a cru devoir surseoir aux poursuites ou à l’exécution.
Jean Marcheix, cultivateur au village de Chavaigne, commune d’Aureil, canton de Saint-Léonard, nourrissait des sentimens de haine et de vengeance contre Nicolas Bonpeix, son beau-frère, par suite d’une contestation judiciaire qu’ils avaient eue ensemble depuis plusieurs années.
Dans la nuit du 25 au 26 juin 1809, Marcheix, pour satisfaire l’animosité qui le dominait, forma le projet d’assassiner Bonpeix, et, soit qu’il fût déjà en démence, soit dans l’espoir d’échapper plus aisément aux poursuites, il passa une chemise par-dessus son habit, et se couvrit la tête d’une étoffe noire à laquelle il pratiqua des ouvertures comme à un masque, pour respirer et pour voir.
Ainsi travesti, et armé d’un bâton à la pointe duquel était fixée une fourche de fer, et de deux pistolets chargés à balles, il se dirigea vers le moulin du Bost, où demeurait son beau-frère, et qui se trouvait éloigné de Chavaigne d’environ deux lieues. Il y arriva vers minuit. L’aboiement des chiens l’empêcha d’abord de s’introduire dans le moulin; mais bientôt après il parvint à y entrer par l’ouverture du conduit destiné à cette usine, et pénétra dans la chambre où Bonpeix était couché. Le bruit qu’il fit en ouvrant la porte réveilla ce dernier, qui, imbu des opinions stupides accréditées à la campagne, crut, dans le premier moment, qu’il s’agissait de l’apparition d’un spectre. Marcheix, profitant de cet instant de trouble, se jeta avec impétuosité sur lui, en dirigeant contre sa poitrine un pistolet dont l’amorce ne prit pas fort heureusement; puis il lui porta un coup de fourche à l’estomac. Bonpeix cependant s’était aperçu qu’il n’avait pas affaire à un vain fantôme; il saisit son adversaire, lutta avec lui, et parvint à lui arracher le second pistolet dont il se disposait à faire usage. Un second coup de fourche le blessa grièvement à la cuisse; les gens de la maison, attirés par ses cris, munis de bâtons, fondirent sur Marcheix, qui ne songeait plus qu’à se défendre et à retenir sur sa figure le voile qui la couvrait.
Enfin, après une lutte opiniâtre, on parvint à démasquer l’assassin. Les magistrats accoururent; ils interrogèrent Marcheix, qui convint des faits, en disant que _le diable l’avait tenté de faire peur à son beau-frère, mais qu’il ne voulait pas lui faire du mal_. Cependant on trouva dans sa poche un paquet d’allumettes et six balles.
On instruisit la procédure; l’accusé répondit avec ordre, mais toujours en parlant de la _tentation du diable_. Ce ne fut qu’au dernier interrogatoire qu’il balbutia, et donna, sur sa physionomie, des signes non équivoques d’aliénation.
L’accusation admise, il fut traduit devant la cour criminelle de Limoges. Le président l’interrogea; pour réponse, Marcheix se borna à dire: _Les scélérats! ils m’ont bien battu. Bonaparte, mon ami._ On remarqua de l’égarement dans ses yeux, et un mouvement continuel d’une main dans l’autre. On interpella le geôlier; il déclara que, depuis la visite qu’avait faite à Marcheix un de ses frères, le 20 juillet, il avait donné les mêmes signes de démence; qu’il prenait son pain et mangeait sa soupe, quand on les lui présentait; mais qu’il ne demandait jamais rien.
Le procureur-général, présumant que le prévenu affectait cet état de folie pour éviter son jugement, demanda que la cour continuât la procédure. Conformément à ces conclusions, le président interpella trois fois Marcheix de déclarer son nom. Le prévenu lui fit la même réponse avec le même mouvement des mains. Dans l’impossibilité de continuer la séance, on la renvoya au lendemain, en invitant l’accusé à faire ses réflexions, et en l’avertissant que sa feinte ne l’empêcherait pas d’être jugé.
Le lendemain, ayant été ramené à l’audience et interrogé de nouveau, le résultat fut encore le même, et l’on remarqua que la figure de Marcheix était plus décomposée que la veille. L’avocat demanda que le jugement fût ajourné. Le procureur-général, revenu de sa première opinion, appuya ses conclusions, et la cour rendit, en conséquence, un arrêt par lequel elle suspendit indéfiniment le jugement de Marcheix, et ordonna qu’il serait visité de quinzaine en quinzaine par un de ses membres, assisté de deux médecins et d’un chirurgien, pour être statué ce qu’il appartiendrait.
CONDAMNATION
D’UN INNOCENT PAR SUITE DE FAUX TÉMOIGNAGE.
La prévention, l’intérêt; la haine, l’esprit de parti: voilà les principales sources des faux témoignages; ce sont ces passions viles qui trop souvent ont égaré la sagesse des tribunaux, et fait substituer l’innocent au coupable; là est un des plus dangereux écueils de la justice humaine.
«Il est important, dans toute bonne législation, dit Beccaria, de déterminer, d’une manière exacte, le degré de confiance que l’on doit aux témoins... On doit accorder aux témoins plus ou moins de confiance, à proportion de la haine ou de l’amitié qu’ils portent à l’accusé, et des autres relations plus ou moins étroites qu’ils ont ensemble... On doit accorder aux témoins une confiance d’autant plus circonspecte, que les crimes sont plus atroces et les circonstances de ces crimes plus invraisemblables.»
On a vu, par l’histoire de la Pivardière jusqu’où pouvait aller la prévention dans certains esprits. Deux servantes attestaient que leur maître avait été assassiné. Une procédure s’instruit contre les auteurs prétendus de l’assassinat. La Pivardière reparaît; il se présente aux juges de la province, qui poursuivaient la vengeance de sa mort. Les juges ne veulent pas perdre leur procédure; ils lui soutiennent qu’il est mort. Ce procès criminel dure dix-huit mois avant que ce pauvre gentilhomme puisse obtenir un arrêt constatant qu’il est encore en vie.
Voici encore un exemple propre à éveiller la surveillance des magistrats et à les prémunir contre les surprises et les erreurs où peuvent les entraîner de faux témoignages. Le 11 juin 1761, le parlement de Rouen condamna François Fourré, fils aîné, à être rompu vif, comme convaincu d’avoir volé, avec effraction extérieure et intérieure, la veuve Fourré, dans la nuit du 13 au 14 octobre précédent. Le lendemain, le père du jeune homme et son second fils, furent condamnés aux galères à perpétuité, et le troisième enfant Fourré, à être fouetté sous la custode, comme complice du même crime. Bientôt une bande de voleurs qui avaient exécuté ce vol, prouva la fatale erreur des juges. Le roi ordonna la révision du procès de ces infortunés. Un arrêt du 4 novembre 1765 proclama leur innocence; et Marie-Anne Vasselin, convaincue d’avoir inconsidérément, et par un esprit de prévention, déposé, _contre vérité_, dans cette affaire, fut condamnée à faire amende honorable, et au bannissement perpétuel hors de l’étendue de la province.
Le fait que nous allons rapporter, offre un affligeant exemple des effets de la haine.
Le 14 mai 1808, à dix heures du soir, une heure quarante-trois minutes avant le lever de la lune, dans la commune de Foulognes, canton de Balleroy, département du Calvados, pendant une nuit fort obscure, un coup de fusil fut tiré de derrière une masse de fossé, large de deux mètres, et à travers une haie touffue, épaisse de trois mètres. Le sieur Labbé, maire de cette commune, fut atteint de ce coup de fusil, qui le blessa aux mains. Il passait alors à cheval dans le chemin parallèle à cette haie, revenant de Thorigny. Il était suivi à quelques pas par sa servante, la veuve Beaujean, qui était à pied.
Le sieur Labbé et la veuve Beaujean, quoique placés à des distances et sous des directions différentes, au moment de l’explosion du fusil, prétendirent avoir aperçu l’un et l’autre trois individus derrière la haie. Le sieur Labbé attesta en avoir distingué et reconnu un _à la lueur du coup de fusil_. Sa servante dit en avoir reconnu deux de la même manière. Elle était allée d’abord jusqu’à déclarer qu’elle les avait reconnus tous les trois.
Sur ces déclarations, on arrêta Pierre Fourey et Le Brethon. Mais ce dernier recouvra sa liberté, après avoir subi l’épreuve d’un jury spécial d’accusation.
Pierre Fourey fut donc mis seul en jugement. Dans la perquisition faite le 22 mai dans sa maison, on n’avait pas trouvé un seul instrument qui eût pu servir au délit. Cet homme n’avait pas même un seul fusil en sa possession depuis plusieurs années. Il désavoua le fait qu’on lui imputait, alléguant qu’à l’heure du crime il était couché chez lui. Ce fait même fut certifié par un nommé Delaunay, fermier du sieur Labbé, qui l’avait trouvé au lit, à l’heure indiquée.
Mais les déclarations du sieur Labbé et de sa servante, corroborées par la connaissance de quelques contestations qui avaient eu lieu précédemment entre l’accusateur et l’accusé, servirent à former la conviction des jurés; et Pierre Fourey fut condamné à la peine de mort, le 18 août 1808, par la cour de justice criminelle de Caen.
Le condamné se pourvut en cassation, et ce fut Me Caille qui se chargea de sa défense. Cet avocat jugea utile à son client de soumettre à M. Lefèvre-Gineau, professeur de physique au collége de France, la question de savoir, s’il était possible qu’une amorce, en s’enflammant, produisît une lueur capable d’éclairer et de faire reconnaître le visage de la personne qui tire un coup de fusil pendant la nuit. Cette consultation, dont les conclusions étaient absolument négatives, fut revêtue de la signature de plusieurs savans distingués qui tous avaient assisté à l’expérience faite à ce sujet.
L’avocat fit aussi valoir plusieurs moyens de cassation, et la cour suprême, par arrêt du 13 janvier 1809, annula toute la procédure, et renvoya Fourey devant la cour de justice criminelle du département le plus voisin.
Il paraît que la haine seule avait ourdi toute cette accusation; peut-être même que le coup de fusil était aussi de l’invention du maire et de sa servante. Le sieur Labbé était l’ennemi déclaré de Pierre Fourey, depuis que celui-ci avait gagné contre lui, en 1782, un procès très-important.
MARI
EMPOISONNÉ PAR SA FEMME, AGÉE DE DIX-NEUF ANS.