Chronique du crime et de l'innocence, tome 6/8 Recueil des événements les plus tragiques;...

Part 4

Chapter 43,824 wordsPublic domain

«Je connais, dit-il, Bonnecaze depuis long-temps. Le 7 ou le 8 de février, je le rencontrai sur la grande route: après quelques instans de conversation, il me proposa de l’aider _à faire un coup_. Je lui demandai de s’expliquer; il me dit qu’il s’agissait de tuer Goujon, son beau-frère. _Ah! bon Dieu_, lui répondis-je, _ce serait dommage, Goujon est un si bon homme!_ Il insista, me promit de l’argent; je suis si pauvre! Je succombai. Il me donna rendez-vous pour onze heures du soir, le 12 février, sur une prairie voisine de la maison de Goujon. Je m’y rendis, j’y trouvai Bonnecaze et Favereau. Il faisait un temps affreux: nous nous mîmes un instant à l’abri sous un appentis de la maison de Goujon; Bonnecaze heurte doucement à la porte; elle fut ouverte, je ne sais par qui. Nous entrâmes dans la chambre où Goujon dormait dans son lit; la femme Goujon alluma une chandelle, on ne fit aucun bruit, on ne dit pas une seule parole. La femme Goujon et Favereau se placèrent dans la ruelle, Bonnecaze passa du côté opposé. Au même instant, Goujon fut saisi à la gorge et aux parties sexuelles par Bonnecaze, qui, couché sur lui, contenait son bras gauche avec le genou; la femme Goujon et Favereau lui tenaient le bras droit, et moi, je le tenais par les pieds, _faiblement et peu de chose_. Il ne proféra que ces mots: _Ah! mon Dieu, je suis perdu! à l’aide!_ Dans cinq ou six minutes, il fut étouffé.

«Dès qu’il fut mort, sa femme, son beau-frère et son domestique l’habillèrent sur son lit. Ensuite ils l’attirèrent vers le pied, l’assirent à terre, lui mirent ses bas et ses bottes, et nous le portâmes auprès du puits de _la brûlerie_. On avait porté un sac et une corde; deux grosses pierres furent mises dans le sac; j’en apportai une, on attacha le sac autour du corps, la corde nouée sur la poitrine, et on le précipita dans le puits.

«Dès que tout cela fut fait, je me retirai dans mon domicile; mais, en passant devant la maison de Goujon, Bonnecaze me donna cinq à six livres de pain, et je vis Favereau qui sortait de l’écurie, menant avec lui le cheval de Goujon; j’ignore dans quel lieu il le conduisait.

«Depuis, et cinq ou six jours après l’assassinat, Bonnecaze m’a donné vingt-quatre livres.»

Cet affreux récit concordait parfaitement avec les faits déjà connus; cependant le magistrat de sûreté de Blaye, désirant s’assurer de la véracité de Martin, avant de prendre aucune mesure contre lui, le renvoya libre, et se transporta le lendemain chez lui, pour interroger sa femme et ses enfans. Tous lui dirent que Martin avait passé la nuit du 11 février hors de sa maison, et qu’il était rentré extrêmement mouillé une ou deux heures avant le jour. Deux jours après, Martin répéta le récit qu’il avait déjà fait, en présence du maire de sa commune, du magistrat de sûreté, de deux ecclésiastiques respectables et d’une autre personne.

Arrêté bientôt après, Martin fut conduit devant le directeur du jury de Blaye, où il raconta les mêmes faits et de la même manière. Renvoyé devant le magistrat de sûreté de Bordeaux, il persista dans ses déclarations; il y persista encore, sans la moindre variation, devant le directeur du jury de Bordeaux.

Lors de sa confrontation avec les accusés, ceux-ci déclarèrent qu’ils ne le connaissaient pas. Alors Martin rappela un grand nombre de circonstances qui établissaient des liaisons anciennes et récentes; il raconta les horribles particularités de l’assassinat, en présence de chaque prévenu, et leur soutint, malgré leurs dénégations, la vérité de ses assertions.

La procédure était terminée, lorsque Martin tomba dangereusement malade et fut transféré à l’hôpital. Il était à l’extrémité, quand le jury d’accusation rendit sa déclaration affirmative. Le président de la cour de justice criminelle se transporta près du malade pour lui demander s’il persistait dans ses premières déclarations. Martin lui répondit qu’il y persistait.

Le débat public s’ouvrit le 16 novembre. Les nombreux témoins entendus, ne déposèrent que sur les faits accessoires; au grand étonnement des magistrats et du public, deux des écrivains experts revinrent sur leur premier rapport qu’ils avaient eu pourtant le temps de peser mûrement, et affirmèrent que les dates et les signatures étaient bien de l’écriture de Goujon. Martin interrogé de nouveau dans la première séance, confirma toutes ses réponses. Les trois autres accusés confondus ne montrèrent aucune émotion: A peine opposèrent-ils à ses assertions un désaveu sans énergie.

Mais bientôt se produit un incident inattendu qui plonge les juges dans la plus pénible perplexité. A la troisième séance, Martin vient déclarer que toutes ses révélations antérieures sont autant d’impostures; qu’il n’avait rien fait, rien vu, rien appris; que le magistrat de sûreté de Blaye l’avait trompé par des menaces et des promesses; qu’il lui avait donné _dix-huit sous_ pour l’engager à trahir la vérité.

L’étrange rétractation de ce misérable remettait tout en question. On ne négligea aucun moyen pour découvrir la vérité; mais on ne put rien obtenir de Martin.

A la séance suivante, le procureur-général discuta et soutint l’accusation avec énergie et lucidité; il taxa de pusillanimité la rétractation des écrivains experts; il établit que la première déclaration de Martin était un récit sincère, démontra que le suicide n’était ni probable ni possible, et releva les indices et les présomptions puissantes qui, indépendamment des déclarations de Martin, devaient suffire pour opérer la conviction des juges.

Après les plaidoiries des défenseurs, le jury de jugement délibéra pendant quatre heures, et déclara à l’unanimité, le 19 novembre 1808, qu’il n’était pas constant que Léonard Goujon eût été étranglé dans sa maison, et, par suite de cette déclaration, les accusés furent acquittés.

FRATRICIDE.

Le 15 mai 1808, Barbe Guilhelme, servante à Chaumont, étant venue voir son amie Élisabeth Olivier, domestique chez Jean-Baptiste Sollier, propriétaire de la même commune, toutes deux causaient paisiblement, lorsque l’une d’elles, saisie d’effroi fit remarquer à sa compagne qu’il découlait du sang du plancher de la grange; elles y montèrent aussitôt avec inquiétude: et à peine eurent elles retiré sept à huit bottes de paille, qu’un bras ensanglanté s’offrit à leurs regards.

A cette vue, la frayeur s’empare d’elles, et les empêche de pousser plus loin leurs recherches. Barbe Guilhelme va en toute hâte informer de cet événement sa maîtresse, qui, à son tour, en fait avertir le maire à l’instant même. Sur cet avis, ce magistrat se rend aussitôt sur les lieux; il découvre le cadavre, et le reconnaît pour celui de François Sollier, fils du maître de la maison. Il le fait garder pendant la nuit; et sur son invitation, le juge de paix de Suze vint le lendemain matin, pour constater le fait.

Le cadavre nu était enfoncé dans la paille. On remarqua à la tête trois grandes blessures qui, d’après l’avis des gens de l’art, étaient le résultat de coups de pierre et de bâton. On s’aperçut aussi que les extrémités des doigts de la main droite étaient ensanglantées; ce qui donna lieu de penser que François Sollier, en se sentant frapper, avait porté la main à sa figure.

Quels pouvaient être les auteurs de ce meurtre? Rien encore, dans ce premier moment, ne pouvait servir à diriger les soupçons. Les personnes de la maison cherchaient à insinuer que ce crime avait été commis par quelque rival, en amour, de François Sollier. On fit même remarquer au juge de paix qu’il était facile de s’introduire du dehors dans la grange par le moyen d’une treille dont les bois paraissaient, en effet, avoir été forcés; mais, bientôt après, des indices frappans réduisirent la justice à la triste nécessité de chercher les coupables parmi les plus proches parens de la victime.

La famille Sollier ne jouissait pas d’une bonne réputation; elle s’était rendue redoutable à tous ses voisins. On savait que la discorde y était permanente. Il s’y élevait fréquemment de violentes contestations d’intérêt; chacun des enfans paraissait craindre que son père ne favorisât les autres à ses dépens; et dans une dispute qui avait éclaté le soir du vendredi 13 mai, François, sans respect pour l’auteur de ses jours, sans égard pour ses cheveux blancs, l’avait jeté à la renverse en gesticulant.

On savait aussi que Joseph-Thomas, l’un des fils du sieur Sollier, était extrêmement irascible et brutal; que, cinq ou six ans auparavant, il avait lancé à la tête de Pierre Bacon, dont il n’avait pu empêcher le mariage avec une de ses sœurs, une pierre du poids de douze livres; que, quelque temps après, il avait tiré un coup de fusil chargé à plomb sur la femme de son frère Jean-Baptiste, sans avoir autre chose à lui reprocher que de s’être permis de cueillir un peu d’herbe dans le jardin de la maison paternelle; enfin, on disait qu’il en voulait à François, parce que la liaison scandaleuse de celui-ci avec une femme de mauvaises mœurs avait été un obstacle au mariage qu’il avait eu, lui, le projet de conclure avec la fille d’un sieur Joannes.

Quant à Marguerite Sollier, outre qu’on la regardait comme le principal moteur de toutes les dissensions qui troublaient sa famille, on avait découvert qu’elle avait fortement réprimandé la servante pour avoir révélé les traces du sang.

Jusque là les soupçons ne planaient que sur le frère et la sœur; mais bientôt ils s’étendirent jusque sur le père. On avait apprit qu’averti par la servante de la découverte du sang répandu, il s’était contenté de répondre avec calme: Tantôt que c’_était du vin_, tantôt que _c’était le sang de quelque gros rat ou d’une poule_. Lorsque le maire s’était présenté, il s’était laissé appeler à plusieurs reprises, affectant de dormir sur son lit. Enfin, lorsque le meurtre de son fils avait été constaté, il s’était montré insensible, et n’avait versé quelques larmes, que lorsque le maire lui avait refusé de laisser inhumer le corps, sans avertir le juge de paix.

En conséquence de ces indices, le frère, la sœur et le père furent arrêtés. On fit ensuite les recherches les plus exactes dans la maison; et l’on découvrit, caché soigneusement sous l’escalier, dans la cuisine, le manche d’une hache, couvert de sang; on trouva aussi au même endroit un habit court couleur café, que François portait habituellement; à l’épaule droite de cet habit, on remarqua une touffe de cheveux châtains avec du sang et un seul cheveu gris. Cet habit et ce manche de hache, cachés ainsi dans l’intérieur de la maison, ne permettaient pas de soupçonner des étrangers: ils concentraient, de plus en plus, les présomptions du crime sur les trois personnes déjà en état de prévention.

Dans l’interrogatoire qu’on lui fit subir, Sollier père déclara que son fils François, le soir du 14, c’est-à-dire la veille de la découverte de son cadavre, ayant dit qu’il voulait aller le lendemain à Suze, pour y recevoir le prix d’une livraison de plâtre, il avait cru, ne le voyant pas le dimanche, qu’il avait fait effectivement ce voyage. Du reste, il s’obstina à tout nier, jusqu’aux instances qu’il avait faites au maire pour obtenir la permission de faire inhumer le cadavre, sans avertir le juge de paix de cet événement.

La fille Sollier, interrogée à son tour, se plaignit beaucoup des mauvais traitemens que son frère François lui faisait subir. Elle soutint qu’elle n’avait presque point paru à la maison dans la journée du dimanche, et qu’elle n’y était rentrée qu’après la découverte du cadavre de son frère. Elle ajouta qu’elle n’avait fait à la servante d’autre reproche que de n’avoir pas prévenu son père plutôt que des étrangers.

Joseph-Thomas se retrancha dans une dénégation absolue, lors de ses premières réponses, et prétendit même qu’il n’y avait point de hache à la maison; mais, dans un autre interrogatoire, il avoua que, le samedi, à minuit, revenant de chez le sieur Joannes, son frère François, caché derrière un mur près de l’écurie, lui avait jeté à la poitrine une énorme pierre, et l’avait traîné ensuite par les cheveux, en lui disant qu’à titre de son aîné, il voulait se marier avant lui; que, malgré cette attaque violente et inattendue, il avait trouvé le moyen de se sauver dans la grange; que, son frère l’y ayant poursuivi et frappé de nouveau, il s’était défendu avec une pierre, et l’avait tué sur la paille. Il affirma d’ailleurs que son père n’en savait rien.

Dans une seconde séance, pressé sans doute par ses remords, il fit l’horrible aveu _qu’il avait attendu que son frère fût endormi pour l’assassiner, et qu’il était allé cacher de suite son habit_!

Pendant la procédure, Sollier père mourut dans la prison. Alors le fils, rétractant ses premiers aveux, signala ce vieillard comme l’auteur de l’homicide; selon lui, son père, attiré par ses cris, au moment où François l’avait attaqué, était venu à son secours; tous deux ils avaient pris son frère aux cheveux, et l’avaient entraîné dans la maison. Là, François avait eu une nouvelle altercation avec leur père, qu’il accusait d’avoir fait des dispositions contraires à ses intérêts, et lui avait lancé dans le bas-ventre un coup de pied, qui était la cause de sa mort. Joseph-Thomas affirmait qu’il avait fait tous ses efforts pour les calmer; que, lorsque François se fut retiré, son père lui avait confié qu’il voulait le tuer, mais qu’il attendrait pour cela qu’il fût endormi. Ne pouvant pas croire que cette menace fût sérieuse, il était allé se coucher dans l’écurie de la mule, d’où ayant entendu, quelque temps après, son père crier au secours, il s’était empressé d’accourir à la grange, et l’avait vu aux prises avec son frère. Mais ni sa présence, ni ses conseils, ni ses efforts, n’avaient pu empêcher son père de frapper François sur la tête, à grands coups de bâton, jusqu’à ce qu’il l’eût tué.

Joseph-Thomas terminait cette version nouvelle, en disant que, depuis leur arrestation, son père avait exigé de lui qu’il s’avouât l’auteur du meurtre, en lui faisant entendre que, par ce moyen, ils pourraient se tirer d’affaire l’un et l’autre.

Ce plan de défense ne pouvait en imposer à la justice. Était-il possible qu’un vieillard seul, et à la suite d’une longue lutte, eût pu parvenir à se défaire de son fils, nécessairement plus vigoureux que lui? Il faudrait, pour se prêter à une telle idée, supposer, dans ce fils, un grand fonds de vénération pour son père, et l’on ne sait que trop qu’il n’en était rien.

Au reste, l’instruction avait fourni la preuve que l’accusé, dans la soirée du dimanche, après la découverte du cadavre, s’était présenté chez la fille Joannes, dont il recherchait la main, et, la tirant à l’écart, parce qu’elle était en société, l’avait priée de déclarer, lorsque le juge de paix arriverait, _qu’il ne l’avait pas quittée pendant toute la nuit du 14 au 15_.

La cour de Turin, par arrêt du 9 septembre 1808, déclara Joseph-Thomas Sollier convaincu du meurtre de son frère, et le condamna à la peine de mort. Marguerite Sollier, sa sœur, contre laquelle il ne s’était élevé, dans les débats, aucune preuve de la complicité dont on l’avait soupçonnée, fut acquittée.

Si le père de cette malheureuse fille était innocent du meurtre de son fils, combien n’était-il pas coupable d’avoir élevé ses enfans avec tant de négligence! Nul doute que toutes les horribles catastrophes, dont on vient de voir les détails, ne fussent les fruits amers d’une mauvaise éducation. L’inimitié qui divisait les frères et les sœurs, le mépris qu’ils témoignaient à leur père, les mauvais traitemens dont ils osaient l’accabler, la terreur qu’ils inspiraient à leurs voisins, tout cela était l’œuvre d’une faiblesse, d’une insouciance sans excuse, et devait être couronné par le meurtre d’un frère et par un échafaud, sanglant!

On remarquera sans doute que Turin n’est plus France aujourd’hui, et que nous sortons du cercle que nous nous sommes tracé; mais, à l’époque où ce fratricide fut commis, le Piémont faisait encore partie de notre territoire; c’est ce qui nous a donné lieu d’admettre la tragédie de la famille Sollier dans notre recueil. Les amis de notre gloire contemporaine se souviendront volontiers, tout en leur donnant peut-être un regret, des anciennes limites de l’empire français.

SUICIDE D’UNE FEMME,

DEVENU LA CAUSE D’UNE ACCUSATION D’ASSASSINAT CONTRE SON MARI.

Claude Vuillaume, né à Crésille, arrondissement de Toul, servait comme garçon de labourage, à Bulligny, village voisin de son lieu natal. Son maître, satisfait de ses services, le maria avec Madeleine Poirot, veuve de Maurice Dally, qui jouissait, soit comme tutrice, soit à titre de douaire, de biens que l’on pouvait évaluer à quinze ou vingt mille francs. Sous le rapport de la fortune, ce mariage était fort avantageux pour Vuillaume, qui ne possédait rien; mais la grande disproportion d’âge qui se trouvait entre les deux époux devait inévitablement établir bientôt une guerre permanente dans leur ménage. Madeleine Poirot avait plus de quarante ans, et deux enfans de son premier mari. Claude Vuillaume n’était âgé que de vingt-deux ans.

Les premiers momens de leur union furent assez paisibles, et la naissance d’un enfant fut le fruit de cet accord; mais ce calme intérieur ne tarda pas à faire place aux discordes domestiques. Vuillaume était naturellement franc, libre, ouvert, enclin à la gaîté; Madeleine Poirot, au contraire, avait un caractère sombre, rêveur et mélancolique, que la légèreté de son jeune époux n’eut pas de peine à faire tourner à la jalousie. Cette malheureuse maladie n’était pas toujours, chez Madeleine Poirot, le résultat d’idées chimériques et ombrageuses; la conduite volage de Vuillaume ne lui prouvait que trop bien que ses soupçons ne la trompaient point: de là les explications, les reproches, les querelles, les débats animés; de là aussi les plaintes continuelles de Madeleine Poirot, aigries par l’amertume, exagérées par le ressentiment, et devenues, par la suite, en passant par les bouches envenimées des commères du village, un puissant auxiliaire pour les persécuteurs acharnés de Vuillaume.

Quatre années s’écoulèrent ainsi, et la funeste passion dont Madeleine Poirot était obsédée, n’avait fait que s’aggraver par la réflexion et par le temps. Chaque jour, de nouveaux reproches amenaient des contestations nouvelles. Pour sortir enfin de cette situation violente, Madeleine Poirot manifesta l’intention de solliciter une séparation de corps; mais Vuillaume, qui répugnait à aller discuter devant les tribunaux les griefs de sa femme, combattait cette résolution de toutes ses forces et déclarait sa préférence pour le divorce, dont l’idée seule était capable de retenir pour jamais sa femme dans les liens du mariage.

Claude Vuillaume venait d’être condamné à trois jours de prison, par jugement du tribunal correctionnel de Toul, le 31 janvier, pour quelques voies de fait dont il s’était rendu coupable; mais l’exécution du jugement était restée suspendue pendant les dix jours que la loi accorde au condamné pour interjeter appel. Le délai expirait le 10 février 1809, et le lendemain Vuillaume devait se constituer prisonnier, sous peine d’être conduit en prison par la force armée.

En conséquence, le 10 février, vers le soir, Vuillaume sortit de Bulligny; il se rendit à Crésille, qui n’en est qu’à une petite distance, passa la nuit chez sa mère, et le lendemain, accompagné d’un habitant du lieu, il se rendit à Toul, où il arriva à dix heures du matin. Lui et son compagnon de voyage s’arrêtèrent chez Martin, guichetier de la prison, occupant une maison en face de la porte d’entrée, et tenant aussi une petite auberge. Claude Vuillaume portait sur son bras une roulière, dont il se débarrassa en entrant chez Martin.

Après avoir dîné dans cette maison, Vuillaume fit ses dispositions pour entrer en prison dès le soir même. D’abord, il alla s’annoncer au concierge, prit avec lui le sieur Gaudeaux, écrivain de la prison, et, conduit par ce dernier, se présenta successivement à l’huissier Duval, chargé de l’exécution du jugement qui l’avait condamné, et au receveur de l’enregistrement, entre les mains de qui il acquitta le montant des frais auxquels il était condamné. Dans la même soirée, il visita encore l’avoué qui l’avait défendu en police correctionnelle. Après avoir terminé toutes ces courses, il rentra chez Martin avec le sieur Gaudeaux pour s’y rafraîchir. Là, l’huissier Duval vint lui donner avis qu’il avait prévenu le concierge, et qu’il serait reçu en prison aussitôt qu’il s’y présenterait. Bientôt le concierge lui-même arriva, prit place à la table, et accepta un verre de vin qu’on lui offrait; et le même soir, 11 février, à sept heures, Claude Vuillaume entra en prison, suivi du sieur Gaudeaux, de Martin et du concierge. A huit heures, quelques prisonniers se réunirent pour souper; Vuillaume fut du nombre des convives. Après le souper, on proposa de jouer aux cartes, et Vuillaume fut aussi de la partie. Une contestation s’éleva parmi les joueurs; le concierge fit cesser le jeu, et ordonna aux prisonniers de se retirer. Alors Claude Vuillaume fut enfermé, lui sixième, dans une chambre dite la pistole, tenant immédiatement à une autre pièce qui faisait partie du logement du concierge et de sa femme.

Dans cette chambre de la pistole, il y avait trois lits; l’un fut occupé par Claude Vuillaume et par Jean-Baptiste Boileau, de Barsey-la-Côte; l’autre par Jean-Baptiste Masson, de Bicqueley et par Charles Gris; le dernier par Gérard Jacquot et Charles Maignet. Vuillaume ne dormit pas d’un sommeil paisible; il souffrait beaucoup d’une douleur dans les reins. Au milieu de la nuit, il éleva la voix pour demander quelle heure il était; quelqu’un répondit à cette question. Il crut reconnaître la voix de Charles Gris, qui couchait dans la même chambre. Vuillaume se leva avant le jour, se promena pour se distraire, et vers six heures, pressé de sortir, il frappa à la porte, en demandant qu’elle lui fût ouverte. Ce fut à ce moment qu’il quitta la chambre dans laquelle il avait passé la nuit.

Nous rapportons avec minutie toutes les actions de Vuillaume avant et pendant son séjour en prison; nous relevons les moindres circonstances, nous énonçons les noms de toutes les personnes qui se sont trouvées avec lui à cette même époque; mais ces détails, indifférens ou fastidieux partout ailleurs, ici sont essentiellement liés au récit; et l’on verra combien ils étaient importans pour amener, après bien des obstacles, l’heureux dénoûment de cette intéressante affaire.

Revenons à Bulligny que Claude Vuillaume avait quitté depuis le 10 février.

Le 11, Madeleine Poirot se rendit, suivant l’usage des femmes de la campagne, à la veillée qui se tenait dans une maison contiguë à la sienne. La veillée finit à onze heures; chacun alors se retira, et Madeleine Poirot rentra chez elle avec sa fille.

Le lendemain, l’alarme se répandit en un instant dans le village: on ne savait ce qu’était devenue Madeleine Poirot. Sa jeune fille, Barbe Dally, déclara qu’elle s’était mise au lit, qu’elle avait demandé ensuite à sa mère si elle allait l’y suivre, et que celle-ci avait répondu: «Tout-à-l’heure.» Aucun bruit ne vint troubler le sommeil de Barbe Dally; mais, à son réveil, ne voyant pas sa mère à ses côtés, elle voulut sortir pour la chercher au-dehors. Elle trouva, dit-elle, _la porte du devant de la maison fermée comme elle l’avait été la veille, la clé placée sur la barre_.

On fit des recherches dans le voisinage; on aperçut une coëffe qui surnageait dans le puits de la maison voisine; et sur cet indice trop certain, on en retira le corps inanimé de Madeleine Poirot. Elle portait une blessure à la gorge: elle était revêtue de ses habillemens, et l’on vit retomber les sabots chargés d’eau qu’elle avait encore à ses pieds.