Chronique du crime et de l'innocence, tome 6/8 Recueil des événements les plus tragiques;...

Part 3

Chapter 33,655 wordsPublic domain

Prévost ne reparut plus depuis le 27 septembre; on ne le vit plus, on ne l’entendit plus rentrer chez lui. Les voisins s’aperçurent qu’il s’exhalait de sa chambre une odeur fétide. Sa mère en fut prévenue. Le 12 octobre, elle chargea une personne de s’assurer si Prévost n’était point dans sa chambre. On monta, à l’aide d’une échelle, à la croisée de cette chambre, et l’on aperçut, à travers les vitres, le cadavre de Prévost près de son lit. Le commissaire de police et le magistrat de sûreté furent appelés. La porte de sa chambre était fermée à double tour, mais sans verroux en dedans. Le corps de Prévost était assis sur une chaise; il n’était couvert que d’une chemise et d’un gilet de travail. Le lit était dans un grand désordre: les draps, le traversin, le matelas, étaient teints de sang. Le cadavre avait à la tête une plaie transversale faite par un instrument tranchant. On trouva à terre une hachette couverte d’un torchon; elle était tout ensanglantée; on la rapprocha des blessures, elle s’y adaptait parfaitement. Les deux chirurgiens, appelés pour constater l’état du cadavre, pensèrent que les coups avaient été portés avec cet instrument.

La fille Bouhourt fut confrontée avec plusieurs témoins qui la reconnurent pour l’avoir vue chez Prévost; on la reconnut même à sa voix. La fille Bouhourt soutint qu’elle n’avait pas connu le sieur Prévost, qu’elle n’avait jamais été chez lui, et qu’on n’avait pu la voir avec lui.

Après les plaidoiries du ministère public et du défenseur nommé d’office, les jurés se retirèrent dans la chambre des délibérations, et, cinq heures après, déclarèrent, à l’unanimité, que l’accusée était convaincue d’une attaque à dessein de tuer, effectuée sur la personne de la femme Marye; qu’elle l’avait fait avec préméditation; mais que, relativement à l’assassinat de Boyssou et Prévost, elle ne leur paraissait pas convaincue.

En conséquence de cette déclaration, elle fut condamnée à la peine de mort. Manette Bouhourt se pourvut en cassation; mais la cour suprême ayant confirmé l’arrêt, elle subit son supplice.

Lors de ce procès, beaucoup d’avocats et un grand nombre de personnes dans le public ne furent pas de l’avis du jury. On ne concevait pas que l’on eût pu douter de la culpabilité de Manette, après les dépositions de nombreux témoins, après la découverte des effets volés dans la maison de prêt, après l’identité des moyens employés pour la consommation des trois crimes, après la conduite indécemment atroce de l’accusée pendant les débats; car on l’avait vue sourire lorsqu’il était question de l’état des cadavres de ses victimes. Nul doute que cette sirène de bas étage ne se fût servie de l’appât de honteux plaisirs pour attirer Boyssou et Prévost dans ses filets, et n’eût employé la débauche et les liqueurs spiritueuses comme auxiliaires pour l’exécution de ses projets criminels.

ACCUSATION D’ASSASSINAT,

SUITE D’UN MAUVAIS MÉNAGE.

L’accusation la plus fausse a souvent en sa faveur des préjugés qui naissent du hasard ou de la fatalité des circonstances.

La trompeuse apparence Coûta plus d’une fois la vie à l’innocence.

Cette belle pensée de M. Delrieu ne devrait jamais cesser d’être présente au cœur de tous ceux qui sont appelés à manier le terrible glaive de la justice. Plus les ministres de la loi seront circonspects, moins ils seront exposés à commettre des erreurs, erreurs presque toujours irréparables; et alors aussi, plus leurs sentences seront vénérables et sacrées. Si nous revenons souvent sur ce sujet, c’est que nous y sommes ramenés par des faits malheureusement trop nombreux qui ne prouvent que trop bien l’importance de nos réflexions.

Jean-Charles Burat-Dubois, notaire à Saint-Gauthier, arrondissement du Blanc, département de l’Indre, avait épousé Anne Bachelier; cette union ne fut pas heureuse, et les deux époux s’empressèrent d’invoquer le divorce, dès qu’il eut été introduit dans notre législation. Burat-Dubois contracta un nouveau mariage; mais il ne tarda pas à le faire dissoudre pour former de nouveaux liens avec sa première femme. Toutefois ce rapprochement ne ramena pas la paix dans le ménage; une discorde permanente régnait entre les deux époux, et, si cette fois ils n’eurent pas recours au divorce, ce ne fut pas faute de motifs et d’occasions. Le mari se plaignait hautement de sa femme, et s’était même adressé, tant au maire de la commune qu’au procureur impérial, pour la faire arrêter. De son côté, la femme disait qu’elle n’était point en sûreté avec son mari, et parlait d’une tentative faite sur sa personne, dans son domicile et pendant la nuit, par deux individus dont l’un était François Patural, journalier fort mal famé dans tout le pays.

Le 28 décembre 1807, à onze heures du soir, la femme Dubois, déjà couchée depuis une heure, entend du bruit à la porte de sa chambre; elle se lève précipitamment, ouvre sa porte, et se trouve saisie violemment par un homme qu’elle reconnaît être François Patural. Une lutte violente s’engage; la dame Dubois terrasse d’abord son adversaire qui, se relevant furieux, la blesse à la gorge et à la figure, lui fait plusieurs morsures aux doigts, la traîne vers la porte de la cuisine, où, l’ayant renversée, il lui foule la poitrine avec ses genoux.

La dame Dubois, extrêmement forte et courageuse, fait de nouveaux efforts pour se dégager, y parvient, et repousse son ennemi dans la cuisine, où elle l’enferme.

Cependant, aux cris de la dame Dubois, les domestiques, les voisins étaient accourus; on veut saisir le malfaiteur; mais on s’aperçoit bientôt qu’il s’est évadé en rompant un des barreaux de fer de la croisée qui donnait dans la cour, et qu’il est sorti par le jardin, en franchissant une balustrade auprès de laquelle on trouve un mauvais mouchoir, un soulier et des linges qui enveloppaient une blessure que le fugitif avait au pied.

Les gendarmes étant arrivés quelques instans après, la dame Dubois leur raconta la scène qui venait de se passer, ajoutant qu’on avait vainement appelé son mari, qui couchait dans son étude; qu’il n’avait pas même répondu. Sur cette observation, les gendarmes allèrent frapper à coups redoublés à la porte de l’étude, appelant le sieur Dubois à plusieurs reprises; mais celui-ci ne répondit que par quelques mots mal articulés, et n’ouvrit point. Il fallut que l’adjoint de la commune se présentât lui-même, et le sommât d’ouvrir. Dubois céda alors, et, sur le reproche qu’on lui adressa de n’avoir pas ouvert plus tôt, on prétendit qu’il avait répondu: _Il est bien vrai que j’ai entendu; mais malheureusement on sait que je vis mal avec ma femme, et je craignais de me compromettre._

Le lendemain matin, les gendarmes arrêtèrent François Patural, qui s’était réfugié, à peu de distance, sous la charpente de l’écurie. Burat-Dubois le fils, qui les accompagnait, ayant apostrophé ce misérable, en lui disant: _Ah! coquin, on te tient_, Patural lui répondit: _Tais-toi, ton père est plus coupable que moi: c’est lui qui m’a fait entrer dans la maison_.

Traduit devant le juge-de-paix, Patural déclara que, le 28 décembre, il était entré, sur les six heures du soir, chez Burat-Dubois, qui l’avait invité à boire avec lui une bouteille de vin; que celui-ci l’avait introduit ensuite dans un cabinet, pour qu’il ne fût pas vu de sa mère ou de sa femme, pour qu’on ne sût pas qu’ils avaient bu ensemble et qu’il était resté.

On avait vu, le jour même de l’événement, le sieur Dubois causant familièrement avec Patural, et se promenant avec lui dans une chenevière; cette circonstance, combinée avec les propos tenus par Patural, lors de son arrestation, et fortifiée encore par la mésintelligence connue des époux Dubois et par la lenteur qu’avait mise le mari à ouvrir sa porte, détermina le magistrat à faire arrêter Dubois.

Interrogé par le magistrat de sûreté, il avoua qu’il s’était promené avec Patural dans la chenevière, mais qu’il n’avait d’autre but que de lui ordonner quelques travaux. Il affirma qu’il ignorait absolument que cet homme se fût introduit dans sa maison. Patural, interrogé de nouveau, persista à soutenir que c’était Dubois qui l’avait fait placer dans le cabinet voisin de la chambre de sa femme, mais qu’il ne lui avait fait part d’aucun projet criminel; qu’il lui avait dit seulement de n’en sortir que lorsque le moment serait favorable pour n’être point aperçu. Il ajouta qu’il n’avait fait aucune tentative pour ouvrir la porte de la dame Dubois; que c’était elle qui, l’ayant peut-être entendu, s’était imaginé qu’il voulait s’introduire chez elle, et s’était précipitée sur lui, mais qu’il ne lui avait porté aucun coup, et que, si elle avait quelques blessures, elle se les était faites elle-même. Enfin il déclara qu’il était sorti librement par la porte de la cour, et non par la fenêtre de la cuisine: déclaration évidemment fausse et démentie par les linges trouvés et par la rupture d’un des barreaux de fer de la fenêtre de la cuisine.

Mais bientôt la scène changea; Patural, qui jusque là s’était obstiné à dire que Burat-Dubois ne lui avait commandé aucun crime, annonça l’intention de faire des révélations importantes au directeur du jury. Il prétendit que Dubois l’avait expressément chargé d’étrangler sa femme, avec promesse de lui donner, à titre de récompense, une somme de cent écus.

Pendant cette nouvelle déclaration, Patural paraissait être dans un état voisin de l’ivresse. Le magistrat le lui fit observer; mais il persista, en disant qu’il sentait toute l’importance de sa déclaration. Le lendemain, il la réitéra en versant des larmes et en ajoutant qu’ayant dit à Dubois qu’il n’aurait peut-être pas le courage d’exécuter un pareil attentat, celui-ci lui avait donné du vin pour ranimer ses forces.

En conséquence, les deux prévenus furent mis en accusation et traduits devant la cour de justice criminelle du département de l’Indre, qui, par arrêt du 19 juin 1808, condamna Dubois à la peine de mort, et prononça l’acquittement de Patural.

Le sieur Dubois se pourvut en cassation contre son étrange condamnation, et la cour suprême cassa l’arrêt attaqué ainsi que la disposition relative à Patural; de sorte que celui-ci profita de l’acquittement singulier prononcé en sa faveur.

Burat-Dubois fut donc mis seul en jugement devant la cour criminelle de Tours. Là, sa cause prit une nouvelle face; là, il n’eut plus à redouter les préventions de pays, les haines de voisinage. L’avocat, chargé de sa défense, aborda franchement son sujet, et démontra qu’il n’était pas même constant qu’il eut été commis une attaque, à dessein de tuer, sur la personne de la dame Burat-Dubois, dans la nuit du 28 au 29 décembre 1807. Il raconta, preuves en main, ce que Dubois avait fait dans cette même soirée. Il avait reçu à six heures du soir l’huissier Beauduit; à sept, il s’était rendu à son tour chez ce voisin, avec les enfans duquel il avait joué long-temps; ce qui n’annonçait guère les préparatifs d’un meurtre. Avant de se coucher, il était entré dans la chambre de sa femme, avait couvert son feu, selon son habitude, et lui avait adressé un bon soir amical en la quittant.

Le défenseur termina son plaidoyer, en faisant un tableau de la désolation de la famille Dubois, au moment où la condamnation de celui-ci avait été prononcée à Châteauroux. Sa femme était prête à expirer..... Sa fille voulait se précipiter par une croisée..... Son fils fut sur le point de se noyer.

Le 18 décembre 1808, la cour, sur la déclaration unanime du jury qu’il n’était pas constant qu’il y eût eu une attaque à dessein de tuer, proclama l’innocence du sieur Dubois. On voit, par cette décision, que les jurés pensèrent que Patural ne s’était introduit dans la maison que dans l’intention de voler, et c’est en effet la seule opinion raisonnable à laquelle on puisse s’arrêter.

D’où procédait cependant cette terrible accusation articulée par Patural? Uniquement de la mésintelligence qui divisait les deux époux Dubois. Bien plus, sans cette circonstance, Patural n’aurait peut-être pas osé se hasarder à s’introduire la nuit dans cette maison; mais, connaissant la désunion qui y régnait, il bâtit là-dessus sa première déclaration; puis il en vint à imaginer la proposition du meurtre et la récompense promise à l’exécuteur du crime. Certes, une pareille accusation n’aurait pu jamais avoir prise sur des époux bien unis et donnant l’exemple de la concorde; la clameur publique aurait sur-le-champ fait justice de l’imposteur; au lieu que Dubois, tout innocent qu’il était, se vit à deux doigts d’une mort infamante, accusé d’un crime auquel sa conduite privée semblait donner quelque probabilité.

ASSASSINAT DE LÉONARD GOUJON,

INDICES PUISSANS CONTRE SA FAMILLE, IMPUNITÉ DU CRIME.

«Quand les preuves sont indépendantes l’une de l’autre, dit Beccaria, c’est-à-dire, quand chaque indice se prouve à part, plus ces indices sont nombreux, plus le délit est probable, parce que la fausseté d’une preuve n’influe en rien sur la certitude des autres.»

On peut faire l’application de ces réflexions judicieuses aux détails du crime dont nous allons rendre compte, pour juger plus sainement de l’issue du procès qu’il fit naître, procès dans lequel la justice rencontra des embarras inextricables.

Léonard Goujon faisait le commerce des vins et des eaux-de-vie dans la commune de Gauriaguet, village des Gueynards, aux environs de Bordeaux. Sa fortune s’élevait à peu près à soixante mille francs; il était très-réglé dans ses affaires, économe et fidèle à ses engagemens; on ne lui connaissait aucune dette; il était estimé et aimé de tous ses voisins.

Sa maison se composait de quatre pièces séparées par une allée. Au milieu de cette allée, et dans un lieu très-obscur, était un caveau où Goujon tenait son vin et les provisions de son ménage. Il y avait un premier étage. Au midi de la maison, et sur l’alignement de la grande route, s’élevaient des bâtimens qui n’appartenaient point à Goujon; à côté de ces bâtimens, un petit chemin conduisait à un lac, au bord duquel se trouvaient un arbre et un buisson éloignés de trois cents pas de la maison de Goujon. Il y avait aussi, du même côté, une ruelle où se trouvait l’écurie de Goujon, attenante au derrière de ses bâtimens. Après cette ruelle, en suivant la grande route vers le nord, on rencontrait deux maisons voisines d’un emplacement sur lequel était un bâtiment destiné à la fabrication des eaux-de-vie, et l’on voyait, au-devant de ce bâtiment, un puits et un monceau de pierres.

Cette statistique des localités était nécessaire pour bien faire saisir aux lecteurs tous les détails de l’accusation.

Le 12 février 1808, à sept heures du matin, un homme du village, passant auprès du lac, vit le cheval de Goujon attaché à un arbre qui y était planté, et son manteau jeté sur un buisson; il en avertit le fils de Favereau, domestique de Goujon, et ils allèrent ensemble détacher le cheval et prendre le manteau. La femme Goujon dit que son mari était parti pour Bordeaux une heure avant le jour. Favereau, qui couchait dans l’écurie avec le fils de Goujon, prétendit qu’en effet son maître était venu seller son cheval, qu’il lui avait donné l’avoine, et qu’il était parti.

Le maire, instruit de l’événement, se transporta sur les lieux, et, persuadé, comme paraissait l’être la famille de Goujon, que ce malheureux, attaqué par des voleurs sur le grand chemin, avait été assassiné, il pensa que son cadavre avait été jeté dans le lac.

On se mit aussitôt à la recherche du corps; mais, pendant ce temps, Favereau vint annoncer qu’il avait vu dans le puits placé au-devant de la brûlerie un chapeau qui surnageait; on s’y rendit sur-le-champ, et l’on y trouva en effet le corps de Goujon. On lui avait attaché autour du corps et sous les aisselles, avec une corde, un sac contenant deux pierres qui pesaient ensemble cent cinquante livres. Le procès-verbal et le rapport des officiers de santé constataient que les parties génitales étaient meurtries, et que le cou présentait de chaque côté des traces d’une compression très-forte qui avait altéré la trachée-artère; ce qui prouvait aux hommes de l’art que Goujon avait été étranglé.

Le maire interrogea les personnes de la famille; elles répondirent toutes que Goujon était parti à cheval une heure avant le jour; qu’il avait mis de l’avoine dans le sac qu’ils reconnurent; que, pendant la nuit, on avait entendu aboyer les chiens du village, et qu’un cheval avait été long-temps arrêté devant la maison. Elles déclarèrent au surplus ne pas connaître la corde trouvée autour du corps de Goujon, et affirmèrent même, _sans qu’on le leur demandât_, qu’il n’y en avait pas de semblable dans la maison. Elles ne doutaient point qu’il n’eût été assassiné; mais elles ne soupçonnaient personne, et assuraient que Goujon n’avait point d’ennemi.

Les voisins, interpellés, ne purent donner aucun éclaircissement. Dès que M. de Lafourcade, l’un des magistrats de sûreté de Bordeaux, eut reçu le procès-verbal, il se rendit sur les lieux, on exhuma le cadavre, et l’on procéda à une nouvelle vérification. On ne reconnut point alors d’altération aux parties sexuelles; mais il fut attesté qu’il y avait eu strangulation, luxation d’une des vertèbres cervicales; de plus, la mort du défunt avait eu lieu avant que le corps n’eût été précipité dans le puits, car les poumons ne contenaient aucune particule d’eau.

Le magistrat visita la maison tout entière avec le plus grand soin, mais sans rien découvrir qui pût le mettre sur la trace des coupables. Le lendemain de son arrivée, passant à huit heures du matin dans l’allée de la maison, il aperçut la porte du caveau qu’il n’avait pas encore vue. Il se la fit ouvrir, et trouva, sur une pièce de vin, un panier qui contenait des cordes absolument pareilles à celle qui liait le sac et les pierres autour du corps de Goujon. Il crut s’apercevoir que ces deux bouts de corde avaient été séparés par une coupure récente; et, ce qui le confirma dans ce soupçon, c’est que la coupure faite à trois reprises avait laissé des inégalités qui se raccordaient facilement. Deux experts cordiers furent appelés; ils déclarèrent que la matière, l’ouvrage, la forme de la corde étaient les mêmes, et que les deux bouts inégalement coupés n’avaient composé récemment qu’une seule corde.

Jusque là les soupçons n’avaient point atteint la famille de Goujon; mais la découverte de cette corde coupée, la déclaration des cordiers experts, commencèrent à la rendre suspecte. Le soir, à cinq heures, pendant que le magistrat interrogeait la veuve et Favereau, son domestique, Bonnecaze, frère de la femme Goujon, se présenta à lui, et lui déclara qu’après la mort de son beau-frère, ayant demandé à sa sœur de voir son livre de raison, il y avait trouvé quatre pages d’écriture, annonçant que Goujon, effrayé d’une demande en dommages et intérêts dont il était menacé, s’était déterminé à se donner la mort en se noyant. Bonnecaze ajouta que, pour que la honte d’un suicide ne pesât pas sur la famille, sa sœur et lui avaient cru qu’il convenait d’arracher ces deux feuillets, qu’il les avait gardés et qu’il les lui représentait.

Ces deux feuillets faisaient mention d’un incendie qui, neuf mois auparavant, avait consumé une grange et une écurie appartenant à deux des voisins de Goujon. Il y était question des soupçons qui s’étaient élevés à cette époque contre quelques particuliers que l’on ne nommait pas. Ce récit paraissait écrit de la main de Goujon; mais, à la fin de la troisième page, on était frappé de la différence de l’écriture, et c’est là seulement qu’étaient manifestées les craintes de Goujon et sa volonté de se détruire. Les vingt-et-une dernières lignes, divisées en trois articles, portaient, à la fin de chacune, la date du 12 février et la signature _Goujon_. La différence des caractères se faisait remarquer plus particulièrement à ces signatures et à ces dates.

Sur ces indices, le magistrat de sûreté ordonna l’arrestation de la veuve Goujon, de Bonnecaze et du domestique Favereau.

La veuve Goujon était d’un caractère froid et sombre: nulle sensibilité ne se manifestait sur les traits de son visage. Du reste, personne ne déposait contre ses mœurs, et l’intérieur de son ménage avait toujours paru paisible.

Il n’en était pas de même de Bonnecaze, son frère; sa moralité était fort suspecte; depuis quelques années, il avait fait une faillite considérable, n’avait payé qu’une très-faible partie du dividende promis, et avait retenu tous ses biens. Ce n’était jamais qu’avec lui que Goujon avait des discussions; il l’avait même assigné en nouveau partage des biens de sa femme. Cette contestation avait été soumise à l’arbitrage. Cependant les deux beaux-frères ne se voyaient pas depuis quatre années.

Quant au domestique Favereau, il avait été soupçonné autrefois de plusieurs vols de peu d’importance; mais rien n’annonçait qu’il eût manqué de fidélité à l’égard de son maître, qui, dit-on, l’aimait beaucoup.

La découverte de la corde dans un lieu secret de la maison, et la production soudaine de ce testament de mort dont on n’avait pas encore parlé, qui offrait plusieurs apparences de fausseté, et que l’on pouvait croire fabriqué après coup pour se procurer un moyen de justification, déterminèrent le magistrat à ordonner l’arrestation de ces trois personnes.

La procédure s’instruisit devant le directeur du jury. Le procureur-général considéra que le sort des accusés pouvait dépendre de la fausseté ou de la sincérité de cette espèce de testament. S’il était vrai, l’accusation tombait d’elle-même; s’il était faux, les prévenus avaient eu seuls intérêt à le fabriquer; et alors quelle présomption terrible contre eux! Il porta, devant la cour spéciale, une accusation de faux contre la veuve Goujon et Bonnecaze. Une nouvelle instruction produisit de nouveaux indices, et les écrivains experts, qui furent appelés, confirmèrent les soupçons résultans du seul examen de la pièce. La cour spéciale, statuant sur sa compétence, déclara qu’il y avait prévention de faux, mais que les prévenus n’ayant fait usage de cette pièce que pour se préserver de l’accusation d’assassinat, il n’y avait pas intention de nuire à autrui, et que, par conséquent, ils ne devaient pas être mis en jugement. Cet arrêt fut confirmé par la cour suprême.

Cependant on faisait des recherches, dans l’arrondissement de Blaye, sur l’auteur du faux et sur les complices de l’assassinat.

Un nommé Martin, dont le domicile était très-voisin de Gauriaguet, est appelé devant M. Dufourc, substitut de procureur-général. Il est interrogé d’abord sur quelques vols dont il était soupçonné; le magistrat lui parle ensuite de l’assassinat de Goujon; cet homme se trouble; on le presse de questions; Martin tombe dans quelques contradictions; enfin déconcerté, il fait le récit dont voici l’analyse.