Chronique du crime et de l'innocence, tome 6/8 Recueil des événements les plus tragiques;...
Part 2
La cérémonie funèbre était à peine terminée qu’il circula par la ville un libelle atroce et calomnieux, intitulé: _La mort de Dehap_. Des stances en forme de complainte furent chantées sur des tréteaux dans toutes les communes du département. En un mot, on employa les plus hideuses manœuvres pour appeler l’exécration publique sur la famille Ponterie.
Cependant une procédure s’instruisait. Le 2 mars, un mandat de dépôt fut lancé contre le sieur Ponterie père, et un mandat d’amener contre le fils. Ils se disposaient l’un et l’autre à se présenter devant les magistrats; mais un billet du sieur Ponterie, leur frère et oncle, les ayant prévenus qu’un attroupement considérable s’était formé, que leur maison avait été sur le point d’être incendiée, que la fureur contre eux était au comble, et qu’il était probable qu’on irait les attaquer, cette nuit même, à la campagne, ils prirent le parti de sortir de leur maison, mais de s’en tenir cependant à une distance telle que rien de ce qui s’y passerait ne pût leur échapper.
Quelques heures après, ils aperçoivent un falot: ils s’approchent; c’était le sieur Ponterie, auteur du billet, qui venait les avertir qu’ils ne seraient pas attaqués dans leur domicile; mais que la gendarmerie arriverait de grand matin pour leur notifier les mandats de dépôt et d’amener. Il leur apprit aussi que les esprits étaient dans un tel état d’exaspération, qu’il y aurait pour eux danger imminent, s’ils paraissaient à Bergerac, même sous la protection des gendarmes.
Sur cet avis, ces deux infortunés s’éloignèrent de leur habitation. Leurs ennemis ne manquèrent pas de se prévaloir de cette circonstance, et de les présenter comme coupables, puisqu’ils avaient pris la fuite au premier avis des poursuites dirigées contre eux.
Au surplus, la fuite des sieurs Ponterie n’était que momentanée; ils ne prétendaient pas se soustraire aux regards de la justice, mais seulement aux poignards de leurs ennemis. Ils avaient également à craindre, s’ils étaient jugés dans leur département, la fatale influence des préventions dont ils avaient été l’objet. Il leur semblait entendre les cris de la multitude, toujours si facile à égarer, appelant avec rage la vengeance des lois sur des victimes du soupçon; comme si le soupçon suffisait seul pour légitimer un arrêt de mort! Cette pensée, qui avait déterminé leur éloignement les conduisit à s’adresser à la cour suprême, pour lui demander d’autres juges.
La cour de cassation comprit facilement tout ce qu’il y avait de légitime et de moral dans cette requête. Un arrêt du 24 juin 1807, rendu sur les conclusions du procureur-général, ordonna le renvoi de la cause devant la Cour criminelle de Bordeaux. A peine le sieur Ponterie et son fils en eurent-ils connaissance, qu’ils s’empressèrent, en se constituant prisonniers dans les prisons de cette ville, de remplir l’engagement qu’ils avaient contracté avec la Cour de cassation.
Deux accusations étaient dirigées contre eux: celle d’assassinat et celle d’attentat à la liberté individuelle; leurs accusateurs, pour justifier la première, disaient que Dehap n’avait pas été surpris dans la chambre de Cécile; que le sieur Ponterie, informé de son arrivée, l’avait attendu dans le jardin; que là, il l’avait assailli, puis traîné dans l’appartement de sa fille, pour l’y montrer coupable d’un attentat dont il était innocent, et que ce qui prouvait que ce jeune homme avait été saisi tout habillé, c’est que son habit, son gilet, sa chemise avaient été violemment déchirés, et que son chapeau avait été trouvé froissé.
M. Denucé, avocat du principal accusé, n’eut pas de peine à faire écrouler tout l’échafaudage de cette double accusation dressée par la haine et par le désir de la vengeance. Il traita, avec une lumineuse habileté, la partie des faits et, avec une courageuse éloquence, les questions morales qui naissaient en foule de la cause; enfin, il prouva que la mort de Dehap avait été un grand malheur, et que la justice ne pouvait y trouver un crime.
Le succès couronna les efforts de la défense. Le 31 août 1807, après huit jours de débats et sur la déclaration unanime du jury, les sieurs Ponterie furent acquittés sur les deux chefs; mais la Cour, outre les questions relatives à l’assassinat et à l’attentat à la liberté individuelle, ayant cru pouvoir en proposer d’autres sur les _excès_ ou _violences_, Ponterie père fut déclaré coupable sur ce point, et, en conséquence, condamné à la peine correctionnelle d’un an d’emprisonnement, en 1000 francs d’amende; en 25,090 francs de dommages, applicables à l’hospice de Bergerac et aux dépens.
MARI
FAUSSEMENT ACCUSÉ D’AVOIR EMPOISONNÉ SA FEMME.
Louis Levalley, né d’honnêtes agriculteurs, fils unique, n’avait d’autre ambition que de partager les travaux de ses parens et de vivre auprès d’eux. Cette famille respectable était domiciliée aux environs de Bayeux.
Louis Levalley ayant connu la demoiselle Marie-Anne-Françoise Guérin, connut aussi le sentiment de l’amour, et s’estima heureux d’avoir pu l’inspirer à la personne qu’il aimait. Cette demoiselle jeune, jolie, et douée d’excellentes qualités, était comme son amant, fille de simples cultivateurs, mais ses parens étaient bien moins riches que ceux de Louis Levalley.
Cependant l’amour, qui ne consulte jamais Barême, rapprochait de plus en plus les deux jeunes gens, dont les cœurs étaient trop pénétrés de leur douce ivresse pour être un seul moment intéressés. Mais bientôt leurs fréquentes entrevues furent suivies de la grossesse de la demoiselle Guérin, et les inquiétudes les plus vives succédèrent aux jouissances de l’amour. La jeune personne avait tout à redouter de la part de ses parens; le mariage pouvait seul couvrir sa faute. Louis Levalley craignait des obstacles de la part de sa famille, à cause de la disproportion des fortunes. Extrêmement timide, il n’osait prendre aucune résolution décisive. Mais la grossesse de la demoiselle Guérin augmentait de manière à ne pas hésiter plus long-temps.
On résolut, en conséquence, de députer vers le sieur Levalley père et sa femme, l’homme qui paraissait le plus propre à assurer le succès de cette négociation, le sieur Guérin, prêtre, oncle de la demoiselle. Ce respectable ecclésiastique se chargea de cette mission épineuse, alla trouver les parens du jeune homme, les pria d’adhérer au mariage qu’il venait leur proposer, et offrit, au-delà de la dot que son frère donnerait à sa fille, de donner dix mille francs comptant. Le sieur Levalley adhéra à tout ce qu’on exigeait de lui, et bientôt les deux familles s’occupèrent de régler les clauses du contrat de mariage. Il fut stipulé, sur les instances formelles du sieur Guérin, prêtre, sous le prétexte qu’il y avait dix causes de mort pour une femme et qu’il n’en était pas de même des hommes, que la dot de deux mille francs, promise par le père de la demoiselle, lui serait restituée, si elle venait à mourir dans deux ans. Il voulait aussi appliquer la même clause de réversibilité aux dix mille francs qu’il avait promis d’ajouter à cette modique dot; mais ses prétentions sur ce point furent rejetées.
Le 5 novembre 1807, l’acte de mariage fut reçu par l’officier public; et, huit jours après, les nouveaux époux reçurent la bénédiction nuptiale.
Par une bizarrerie singulière, Levalley fils et sa femme vécurent après leur union comme ils avaient fait auparavant. On se voyait, on dînait les uns chez les autres; mais les parens de la demoiselle Guérin voulaient la garder chez eux jusqu’après ses couches. Il paraît que le véritable motif de cette étrange mesure était de cacher au mari une maladie dartreuse dont elle était atteinte, et pour laquelle on lui faisait subir un traitement.
Le jour qui devait commencer les infortunes du sieur Levalley, le dimanche 13 décembre 1807, ce jeune homme alla chercher sa femme et son beau-père, qu’il avait invités à dîner. On se mit à table; le repas fut assez gai. La jeune femme mangea, avec un appétit plus qu’ordinaire, de différens mets malheureusement indigestes qui convenaient peu à son état. C’était du cochon de lait rôti, du boudin noir, et un foie de veau lardé. Enfin comme cette réunion était en quelque sorte une petite fête de famille, le repas se termina par du café, que chacun prit, en y mêlant un peu d’eau-de-vie.
Au moment de se séparer, le sieur Levalley père, qui tenait sa bru dans ses bras, par un mouvement de joie et d’expansion, voulut renvoyer seul Guérin père, en disant qu’il gardait sa fille chez lui; Levalley témoigna le même désir; mais le père Guérin ne voulut jamais y consentir.
Levalley fils conduisit sa femme et son beau-père jusque chez eux, où ils arrivèrent à six ou sept heures du soir. Le lendemain, à dix heures du matin, la jeune femme, qui, jusqu’à ce moment, n’avait éprouvé aucune indisposition, se réveilla avec des douleurs assez vives dans l’estomac. Croyant se procurer quelque soulagement, en quittant le lit, elle se leva et s’habilla; mais l’indigestion, si fatale aux femmes enceintes, prit un caractère extrêmement grave; des convulsions violentes se manifestèrent, et, le danger augmentant de moment en moment, on alla chez le sieur Levalley, pour l’inviter à venir auprès de sa femme. Levalley s’empresse de s’y rendre; il trouve son épouse en proie aux douleurs et aux convulsions les plus affreuses. Revenue un peu à elle-même, elle l’aperçoit, lui tend les bras comme pour l’embrasser pour la dernière fois. Levalley s’y précipite. _Marianne! ma chère Marianne!_ sont les seuls mots que sa langue puisse articuler; l’étonnement et la douleur l’avaient anéanti.
Deux chirurgiens, mandés pour secourir la malade, regardent les accidens dont ils sont témoins comme les effets d’une forte indigestion; ils prescrivent des vomitifs; les convulsions continuent et se succèdent d’une manière effrayante. Un troisième chirurgien arrive; on administre de nouveaux remèdes; on pratique des saignées; tout est inutile. Enfin les symptômes devenant plus alarmans, on éloigne de l’appartement le malheureux Levalley. Un chirurgien veut tenter l’accouchement avec le _forceps_; une hémorragie considérable l’oblige d’y renoncer; il entreprend ensuite l’opération césarienne, et retire du sein de la mère un enfant mort. La jeune femme Levalley avait cessé de souffrir et de vivre.
Quelques jours s’étaient à peine écoulés depuis ce malheureux événement, lorsque le sieur abbé Guérin, dans une entrevue qu’il eut avec le sieur Levalley père, lui déclara que le paiement des dix mille francs qu’il avait donnés à sa nièce l’avait beaucoup gêné, et le pressa d’en rendre au moins une partie. Apparemment qu’il n’eut pas lieu d’être satisfait de la réponse de Levalley, car il ne lui en reparla plus, et insensiblement les deux familles cessèrent de se voir.
Les trente jours qui suivaient la mort de la dame Levalley allaient expirer; le mari donne les ordres nécessaires pour la célébration d’un service, et en fait part à la famille Guérin. Celle-ci, sous prétexte que l’abbé Guérin ne pourrait y assister ce jour-là, contremande le service, sans même daigner consulter Levalley, ni l’en prévenir.
Bientôt une rumeur affreuse se répand; on annonce que la jeune femme est morte empoisonnée; on accuse son mari; on va jusqu’à dire que le désir de s’approprier les dix mille francs de dot l’a poussé à ce crime.
Le public, avide d’événemens extraordinaires, accueille cette odieuse accusation, et la propage avec fureur. Le magistrat de sûreté, informé de tous ces propos, crut devoir faire intervenir son ministère. Il se transporta sur les lieux avec des chirurgiens; le corps de la défunte fut exhumé; on tira de la tombe un cadavre déjà gangréné par la putréfaction; il y avait quarante-deux jours que le décès avait eu lieu. On en enleva l’estomac et plusieurs autres viscères que l’on déposa dans un vase, et que l’on apporta à la mairie d’Asnière. Dans le même temps, un huissier se présenta au domicile de Levalley, pour lui ordonner, de la part du magistrat, de se rendre à la mairie. Levalley était absent quand cette intimation fut notifiée. Mais le lendemain il se rendit à Bayeux, dans l’intention de se présenter devant le magistrat de sûreté. Il répondit avec franchise à toutes les questions de ce juge, et requit qu’on appelât, à ses frais, six, douze chirurgiens s’il le fallait, pour examiner l’état du cadavre.
Touché de son énergie et de sa sécurité, le magistrat lui observa que ce n’était pas comme prévenu qu’il avait été appelé, mais seulement comme témoin, et que par conséquent il ne pouvait obtempérer à sa demande. Ceci se passait le 27 janvier 1808, et les opérations des chirurgiens experts n’étaient pas encore commencées. Levalley revint chez lui, fort de son innocence, et croyant bien être à l’abri de toutes poursuites.
Deux jours après, au milieu de leurs opérations, les experts imaginent avoir fait de grandes découvertes, et déclarent sans hésiter au magistrat, qu’ils ont trouvé dans les intestins une quantité considérable de poison, et que ce poison est du _verre pilé_.
Levalley fils est arrêté, traîné en prison, plongé dans un cachot; peu d’instans après, on l’en extrait en plein jour pour le conduire au tribunal devant le directeur du jury; on le garrotte comme un criminel avéré; on lui fait traverser plusieurs rues, suivi d’une nombreuse populace soulevée contre lui, qui l’accable d’outrages. «_Arrachons-lui son crêpe_, disent les uns; _non, qu’on le pende, qu’on le guillotine_,» disaient les autres. Des femmes furieuses ramassent des pierres, elles veulent les lui lancer, et il eût été assassiné sans les gendarmes qui l’escortaient. Après avoir comparu devant le directeur du jury, il fut remis aux mains de la force armée, et reconduit dans son cachot, salle basse, impénétrable aux rayons du soleil, où il demeura plusieurs mois au secret.
Cependant les célèbres médecins Baudelocque et Chaussier, dont on avait requis les lumières et l’expérience, pour éclaircir cette affaire, donnèrent une consultation médico-légale toute favorable à l’innocence de l’accusé, en ce qu’elle prouvait que la mort de la jeune femme, dans son état de grossesse, pouvait n’être que le résultat naturel d’une indigestion, et que le verre pilé n’avait pas les propriétés du poison. Il résultait donc bien évidemment de cette consultation que la femme de Levalley n’avait point été empoisonnée; et dès lors, on pouvait déjà se former une idée du résultat de l’instruction.
La cour criminelle de Caen, sur la déclaration unanime du jury, acquitta complètement le jeune Levalley.
MANETTE BOUHOURT, OU LA FILLE ASSASSIN.
Ce n’est pas la première fois, sans doute, que ce Recueil montre une femme trempant ses mains dans le sang de ses victimes; déjà un grand nombre de furies, l’opprobre du sexe auquel elles ne méritaient pas d’appartenir, nous ont fourni des scènes d’horreurs et d’atrocités. Mais on a pu remarquer que la plupart de ces misérables avaient été entraînées au crime, par quelques-unes de ces passions violentes dont le cœur humain ne peut plus s’affranchir, dès qu’il s’est laissé dominer par elles; elles subissaient, en quelque sorte, le joug de cette puissance irrésistible, que les anciens nommaient la fatalité. Jamais le crime ne saurait être excusable, mais, dans des cas semblables, il est permis du moins de plaindre quelquefois les coupables. Il n’en est pas de même pour le monstre dont nous allons parler. Comment pourrait-on s’intéresser à une jeune fille de vingt ans, qui, parvenue dès cet âge si tendre, au dernier degré de la perversité, fait métier de l’assassinat, et emploie l’attrait de la débauche, pour attirer dans le piége et immoler plus sûrement ses victimes?
Le 30 novembre 1807, vers neuf heures du matin, le commissaire de police de la division de l’Observatoire, fut requis de se transporter dans une maison de la rue du Pot-de-Fer, pour recevoir les déclarations de la veuve Marye, sur qui l’on venait de faire une tentative d’assassinat.
Arrivé dans une chambre au troisième, il vit une femme couverte de sang et de blessures, sur lesquelles un chirurgien mettait le premier appareil. Quand cette femme eut recouvré ses esprits, elle déclara qu’il y avait environ deux ans qu’elle avait eu occasion de faire la connaissance de la nommée Manette, qui prenait aussi le nom d’Auguste; que cette fille exerçait la profession de perruquier, et était ordinairement travestie en homme; que ladite Manette était venue chez elle, le matin même, vêtue d’une redingotte couleur puce, et coiffée d’un chapeau rond; que, la trouvant encore au lit, Manette s’était d’abord assise sur une chaise; mais que tout-à-coup elle s’était élancée sur elle, la main droite armée d’un marteau, et lui avait asséné plusieurs coups de cet instrument sur la tête; que ce n’était qu’après une lutte longue et acharnée de part et d’autre, qu’elle, plaignante, avait pu s’échapper des mains de la féroce Manette, ouvrir une fenêtre, et crier _à l’assassin!_ qu’à ce cri, Manette s’était sauvée, laissant dans la chambre le marteau dont elle s’était servie et son chapeau rond.
La femme Marye ajouta qu’elle était fondée à croire que l’intention de la fille Manette, en l’attaquant de la sorte, avait été de la voler.
Il paraît que la fille Manette ne retourna pas dans son logement habituel, et qu’elle se réfugia, après son crime, chez une femme Doisy, rue et maison des Filles-Saint-Thomas, laquelle femme l’avait connue dix mois auparavant dans la prison des Madelonnettes. La fille Bouhourt ne fut arrêtée que le 18 janvier 1808.
Interrogée sur les faits relatifs à sa tentative criminelle, Manette chercha à établir, que la femme Marye, emportée vers elle par des désirs effrénés, avait conçu une violente jalousie, et lui avait fait de vifs reproches, en l’accusant de lui préférer d’autres femmes; qu’elle avait été d’abord insensible à ce reproche, et qu’elle se disposait même à se dépouiller de ses vêtemens pour entrer dans le lit de la femme Marye, lorsque celle-ci s’y opposa et proféra contre elle des injures qui la portèrent à donner un soufflet à ladite Marye, qui la prit aussitôt aux cheveux, et la jeta par terre; que dans cette lutte, et pendant qu’elle était renversée, elle trouva sous des mottes à brûler, dans un coin, un marteau qu’elle jeta à la tête de la femme Marye, et se sauva ensuite.
Mais la fille Manette, au lieu de sortir sur-le-champ de la maison, s’était réfugiée dans un corridor du second étage, dont elle avait fermé la porte sur elle. On vit, le lendemain, que les murs de ce corridor étaient souillés de sang; on y remarquait même l’empreinte d’une main ensanglantée.
Le vol, d’ailleurs, n’était pas étranger à la fille Manette, puisque l’instruction prouva qu’elle avait été condamnée, le 25 septembre 1806, à six années d’emprisonnement pour vol.
Pendant le cours de l’instruction de la procédure, deux autres chefs d’accusation vinrent se joindre au premier: il s’agissait de deux assassinats consommés, suivis de vol.
L’un de ces assassinats devait avoir été commis dans la nuit du 25 décembre 1805, sur la personne de Gabriel-Pierre Boyssou, âgé de 54 ans. Cet homme jouissait d’une pension sur l’État d’environ mille livres. Il avait été curé à Mont-l’Hury et professeur dans un séminaire. Quelque modique que fût sa fortune, il avait des économies en réserve. Quand les scellés furent apposés chez lui, on trouva des papiers qui apprirent qu’il traitait, à l’époque de sa mort, de l’acquisition d’une petite maison située près de Vincennes. Le sieur Boyssou habitait, depuis trois ans environ, un petit appartement au premier étage, rue Neuve Sainte-Geneviève. Vers le 21 décembre, on vit avec lui un jeune homme d’environ 18 ans, vêtu d’une redingotte bleue, coiffé d’un chapeau rond, et portant des bottes. Le sieur Boyssou le faisait passer pour son neveu. Plusieurs personnes virent ce même jeune homme chez le sieur Boyssou. On remarqua que cet individu évitait le plus possible de laisser voir sa figure.
Le 24 décembre, veille de Noël, le sieur Boyssou et son neveu prétendu disparurent, sans que l’on sût ce qu’ils étaient devenus. Cette absence était remarquée depuis près de quinze jours, lorsque le propriétaire de la maison où demeurait le sieur Boyssou fit une déclaration devant le commissaire de police du quartier. Le commissaire arrive, il frappe à la porte à plusieurs reprises; on ne lui répond pas. Un serrurier est appelé. On reconnaît que la porte d’entrée, donnant sur la rue, n’est fermée qu’au pêne; la clé de sûreté était dans la serrure, et une seconde clé sur la troisième marche de l’escalier; on entre dans une chambre au premier étage; on trouve dans le lit un cadavre dont la figure était couverte de sang, et la tête fracassée en plusieurs endroits. Le lit et le carreau étaient teints de sang. L’état de putréfaction du cadavre annonçait que le crime avait été commis depuis plusieurs jours. Le chirurgien chargé de l’examen du cadavre, annonça que toutes les blessures tendaient à prouver que les coups avaient été portés avec un corps contondant, tel qu’un fort marteau.
On remarqua qu’une foule d’objets de quelque valeur avaient disparu; que le secrétaire avait été enfoncé, et l’argent qu’il contenait, enlevé; on ne trouva que des sacs vides.
Tout annonçait que ce crime atroce avait été commis la nuit, et que l’assassin, ayant un libre accès dans la maison, dont les portes n’offraient aucune trace d’effraction, avait saisi l’instant où le sieur Boyssou était livré au sommeil, pour l’assommer à coups de marteau portés sur la tête et sur la poitrine.
Quelques personnes reconnurent dans la personne de Manette Bouhourt toujours vêtue en homme, le neveu du sieur Boyssou, quoiqu’il y eût déjà deux ans que celui-ci eût été assassiné; or ce neveu, à l’époque du crime, avait été fortement soupçonné d’en être l’auteur.
On parvint à découvrir dans quelles maisons de prêt la fille Bouhourt allait déposer ses effets, et l’on y retrouva plusieurs des objets qui avaient été volés chez le sieur Boyssou. La fille Manette convint bien que tous ces effets avaient été engagés par elle, mais qu’elle les tenait d’un de ses amans nommé Duplaidois, qui n’était qu’un personnage imaginaire.
Le troisième chef d’accusation qui pesait sur la fille Manette était l’assassinat du nommé Antoine-François Prévost, occupant depuis deux mois une chambre, rue Hyacinthe, n. 5.
Plusieurs personnes virent ce Prévost à diverses reprises, et notamment le 27 septembre, accompagné d’un jeune homme âgé de vingt ans environ, moins grand que lui, vêtu d’une redingotte brune. On les vit ce jour-là prendre ensemble des cerises à l’eau-de-vie dans un café de la rue de la Harpe. Ils se retirèrent à onze heures et demie du soir. Prévost était _gai et entre deux vins_. Quelques jours auparavant, Prévost avait dit à un témoin que, s’il avait des femmes, on ne s’en apercevrait pas, parce qu’il les ferait habiller en homme.