Chronique du crime et de l'innocence, tome 6/8 Recueil des événements les plus tragiques;...

Part 19

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L’instruction était sur le point d’être achevée, lorsqu’une scène entre Bastide et Jausion vint occuper l’attention publique. Ces deux accusés avaient eu ensemble, le 21 février 1818, vers les cinq et six heures du soir, une altercation extrêmement vive; ils en étaient venus aux mains, et on les avait séparés. A neuf heures, la querelle recommença avec plus de chaleur, et continua jusqu’à minuit. Le concierge, n’ayant pu parvenir à les apaiser, eut recours à la gendarmerie; et, au moment où il rentrait, avec les agens de la force publique, dans le cachot, Jausion disait à Bastide: _Scélérat! que n’as-tu parlé? que ne parles-tu? c’est toi qui es la cause que je suis dans les fers._ Conduits aussitôt au tribunal, ils furent inutilement interrogés. On fit de vains efforts pour obtenir des aveux que leur colère mutuelle aurait pu les engager à faire; ils persistèrent dans leurs dénégations.

Les débats commencèrent, devant la cour d’Albi, le 25 mars 1818. Près de trois cents témoins avaient été assignés. Madame Manson figurait sur les bancs des accusés. L’homme à la taille gigantesque, le farouche Bastide, affectait la plus grande tranquillité; Jausion, au contraire, paraissait accablé. M. Fualdès, fils, qui portait sur ses traits la douleur la plus profonde, était placé, à l’audience, presque en face de Bastide. Privé, par le même coup, de son père et de sa fortune, ce malheureux fils avait fait notifier à chacun des accusés qu’il se constituait partie civile dans son intérêt et dans celui des créanciers de son infortuné père.

On entend un grand nombre de témoins dont les dépositions ne font que répéter ou confirmer les faits qui sont déjà à notre connaissance. Le témoin Françoise Garribal dit qu’elle a entendu rapporter un propos tenu par la servante de Jausion, le lendemain de l’assassinat. L’accusé aurait dit à sa femme, en rentrant dans sa chambre: _Victoire, nous sommes perdus, le cadavre surnage_. Jausion nie; le témoin insiste, et l’accusé s’assied, en essuyant ses yeux remplis de larmes.

Pendant que le président interrogeait l’accusé Bach sur des révélations qu’il avait faites, et dans lesquelles il désignait nominativement Bastide et Jausion, ce dernier rappelle au président qu’il lui a écrit pour le prier de faire ses efforts pour obtenir que Bach dît la vérité. «Si j’avais craint, ajoute-t-il, quelque chose de ses aveux, me serais-je déterminé à les provoquer? Je ne le sais que trop, mes malheurs, je ne les dois qu’à des ennemis qui en veulent à ma tête et à ma fortune.» Bastide, voulant calmer Jausion, qui s’est un peu emporté, lui dit: «Eh! mon dieu, laissons cela, tout s’éclaircira; patience!» Madame Manson, qui avait la tête appuyée sur ses mains, se relève, et regarde Bastide avec des yeux d’étonnement.

Un sieur Jean dépose que Bastide lui avait dit un jour que, sans Jausion, madame Manson ne déposerait plus contre lui, qu’elle ne serait plus en vie. Cette déposition fait reprendre à madame Manson le rôle important qu’elle avait joué aux assises de Rodez. Le président l’invite à dire ce qu’elle sait de l’assassinat de Fualdès.

_Mme Manson._ Dans la soirée du 19 mars, à huit heures un quart, je passais dans la rue des Hebdomadiers; j’entendis du bruit; j’entrai dans une maison que je trouvai ouverte; j’ai su depuis que c’était la maison Bancal. Je fus poussée _par quelqu’un_ dans un cabinet; j’entendis du tumulte; la frayeur me causa un évanouissement. Quand je revins à moi, le bruit avait redoublé. Il me sembla qu’on traînait quelqu’un de force; j’entendis parler mais confusément et sans distinguer les voix.

(Ici, madame Manson tombe évanouie.) Quand elle a repris ses sens, sur l’invitation du président, elle continue ainsi:

J’entendis des gémissemens.... des cris étouffés..... Le sang coulait dans un baquet _comme une fontaine_... Je compris qu’on égorgeait quelqu’un; je craignis pour ma vie. Je tâchai d’ouvrir une fenêtre qui était dans le cabinet; je me donnai un coup qui occasiona une hémorragie abondante. Je m’évanouis encore. _Un homme_ vint bientôt me chercher et me conduisit sur la place de Cité. Il me demanda d’où je venais; je lui répondis que je n’en savais rien. «Me connaissez-vous? ajouta-t-il.--Non,» lui répondis-je. Il me quitta un moment, et j’allai frapper chez Victoire, pour passer le reste de la nuit avec elle. N’ayant pu me faire entendre, je retournai sur mes pas, et le _même homme_ me suivit; il me répéta sa dernière question, et j’y fis la même réponse, en ajoutant _que je ne désirais pas le connaître_.

_Le président._ Un témoin vient de déclarer qu’il a entendu dire à Bastide que, si Jausion avait voulu le croire, vous n’existeriez plus.

_Mme Manson._ Bastide a dit cela; je ne le contredis pas.

Le procureur-général saisit cette occasion pour faire connaître à la Cour et au public les moyens employés pour corrompre ou effrayer les témoins. Ces efforts ont été aussi dirigés contre madame Manson; mais elle a repoussé les offres qui lui ont été faites; on a cherché ensuite à l’intimider; on l’a alarmée sur le compte de son fils. Le procureur-général donne lecture de deux billets adressés, à cet effet, à madame Manson. Le premier, qu’elle a trouvé en se promenant dans le jardin de la prison, est ainsi conçu: «Tu as parlé; mais tremble encore; ils ne sont pas tous dans les fers; nous saurons t’atteindre tôt ou tard. Tu périras, toi et ton fils, par le fer ou par le poison. La mort vous attend tous deux.» Le second billet avait été glissé dans la chaise à porteur qui transportait madame Manson de la prison au palais. Il portait: «Écoute un dernier avis: tais-toi. Le jour où tu déposeras sera le dernier pour toi et pour ton fils; dis que le président t’a menacée, souviens-toi de tes sermens et de ton fils..... Le fer est prêt, tu périras.»

En achevant cette lecture, le magistrat fait tous ses efforts pour rassurer madame Manson, et la conjure, au nom de la justice, au nom de Dieu, d’achever sa déposition.

_Mme Manson._ Il y avait beaucoup de monde dans la maison Bancal: je ne reconnus personne.

_Le président._ Traversâtes-vous la cuisine?

_Mme Manson._ Oui, je n’aperçus rien sur la table, la lampe éclairait faiblement. Quand je sortis, il y avait peu de monde; on parlait bas, et je n’entendis rien. _J’étais habillée en homme_, je portais un pantalon bleu; je l’ai brûlé parce qu’il était teint du sang que j’avais perdu; _je n’ai prêté aucun serment_.

_Le président._ Comment savez-vous qu’il y avait du sang dans le baquet?

_Mme Manson._ Parce que j’avais entendu des gémissemens qui me firent penser qu’on égorgeait quelqu’un.

_Le président._ Celui qui vous conduisit était-il jeune? Comment était-il habillé?

_Mme Manson._ Je n’en sais rien, je ne fus pas curieuse, je ne le regardai pas.

_Le président._ La loi et les magistrats veillent sur vous; Clarisse, parlez.

_Mme Manson._ _Je ne sais plus rien._

A la séance suivante, M. Fualdès prie le président de demander au témoin Fabri si Jausion, après avoir interpellé Bach de dire la vérité, n’interpella pas aussi la veuve Bancal. Jausion se lève aussitôt, et s’adressant à M. Fualdès avec l’accent de la colère: «Monsieur, lui dit-il, je suis étonné de l’acharnement que vous mettez à me poursuivre après tout ce que j’ai fait pour votre père. Pour vous, je le sais, vous voulez ma fortune et ma vie.....» Cette apostrophe véhémente fournit à M. Fualdès un mouvement d’éloquence que la piété filiale pouvait seule inspirer. «Ce reproche de l’accusé Jausion, s’écrie-t-il avec l’accent de la douleur, est bien cruel pour moi. Eh! malheureux, ta fortune, je la méprise, je n’en veux point. Garde ton or, il est teint du sang de mon père. Il fallait lui laisser la vie et prendre tout ce que je possède, cruel! mais tu étais altéré du sang de ce malheureux. Un avocat a eu un tort affreux envers moi, c’est Romiguières; il m’a accusé devant la Cour de Rodez d’une basse cupidité, mais je ne viens point récriminer; Romiguières, je vous pardonne. Je n’avais d’autre but que celui de venger mon père: la cupidité n’est jamais entrée dans mon âme; et puisque je me trouve forcé de me justifier, je vous dirai que j’avais pour ami, depuis l’enfance, un jeune avocat du barreau de Paris; il mourut dans mes bras et me laissa, par un testament olographe, maître de toute sa fortune; mais il avait des sœurs que ses biens pouvaient rendre heureuses; j’annulai l’acte qui m’en constituait légataire universel. Cette action ne décèle pas la cupidité dont on m’accuse. Je vous ai dénoncé, Jausion, pour votre fortune! Eh! quelle fortune vous reste-t-il donc? N’est-il pas constant que vos parens, vos partisans ont tout ravi, tout mis à l’abri de mes poursuites?.... Je viens remplir ici le devoir sacré que la nature a gravé dans mon cœur. Jausion a tort de prétendre que je suis acharné à sa perte; je ne veux point de sang innocent, je ne cherche que la vérité; c’est son flambeau qui m’éclaire, lorsque, dans toutes les manœuvres séductrices qu’on fait jouer, j’aperçois que Jausion seul est l’objet de toutes les sollicitudes; Bastide est abandonné à l’échafaud qui l’attend..... (à ces mots, Bastide relève sa tête et regarde M. Fualdès avec une audacieuse fierté; Jausion paraît accablé; madame Manson est violemment agitée.) Mais la Providence veille, Jausion; nous obtiendrons toute justice».

Cette improvisation pathétique produit la plus vive émotion sur tout l’auditoire. Des larmes coulent de tous les yeux. M. Fualdès demande que Jausion, qui interroge tout le monde sur son innocence, veuille bien interpeller madame Manson. Jausion, troublé, hésite un instant, puis se tourne vers madame Manson, et lui dit avec un rire dont l’affectation est remarquable: «Madame, on me charge de vous interpeller.» Madame Manson détourne les yeux, laisse tomber sa tête sur ses mains, reste quelques instans sans parler, et dit enfin: _Je n’ai rien à dire_. Cette réponse excite quelques murmures dans l’assemblée. Madame Manson, pressée par le président, persiste à ne rien dire.

On poursuit l’audition des témoins. Marianne Marty, celle qui a reçu des confidences de la petite Bancal, rapporte que cet enfant lui avait dit que son père et sa mère avaient tué M. Fualdès: tandis qu’on _saignait le monsieur_, maman, disait la petite, tenait la chandelle et le baquet. C’est M. Jausion qui porta le premier coup. _Va-t-en_, lui dit Bastide, _tu ne sais pas faire cela_, et il acheva.--Avec ces propos, tu feras guillotiner ton père et ta mère, dit le témoin à l’enfant.--Tant pis, pourquoi le faisaient-ils?

La séance du 1er avril offrit encore un incident remarquable. Jausion prétendit que les affaires de M. Fualdès étaient fort dérangées, et qu’il était son créancier de quatre-vingt mille francs. «Je croyais, ajoute-t-il, que M. Fualdès ne devait qu’à moi, et sans cela je n’aurais pas fait mes efforts pour marier son fils, qui me poursuit maintenant, avec une de mes parentes, riche de plus de deux cent mille francs; _qu’il réponde s’il l’ose_.» M. Fualdès, aussi vivement interpellé, accabla de nouveau Jausion, sous le poids de son infamie. «L’accusé, dit-il, veut parler de mon mariage, je n’en dirai rien; car s’il est, lui, dans cette situation de ne plus pouvoir se compromettre, je ne veux pas donner encore plus à rougir aux miens. Jausion a tort de prétendre que je m’acharne contre lui; je ne lui en veux pas plus que je n’en veux à tout autre; je n’en veux qu’aux assassins de mon père. Oui, Jausion, prouvez-moi votre innocence, et mes bras s’ouvriront pour vous recevoir».

Le témoin Théron qui n’avait point paru aux assises de Rodez, fait une déposition de la plus grande importance. «Le 19 mars, dit-il, c’était le jour de Saint-Joseph, je revenais de l’Aveyron où j’avais été tendre des crochets pour pêcher. Lorsque je fus au chemin du pré de Gombert, je montai sur le tertre de ce pré, parce que le chemin était plus aisé. J’avais été à la rivière tendre une corde garnie de crochets, avec lesquels on prend des poissons: ce genre de pêche ne se pratique que la nuit. Lorsque je fus arrivé jusqu’à la cime du pré, j’entendis plusieurs personnes qui descendaient par le même chemin. Je crus que c’étaient des gens de la Laguiroule, et je m’arrêtai. Ces gens qui s’approchaient, m’ayant présenté un objet effrayant, je me cachai derrière un buisson, et je vis passer un cortége, précédé par Bastide, que j’ai parfaitement reconnu, qui portait un fusil dont il avait tourné le canon vers la terre. Il était suivi par quatre hommes qui portaient, sur deux barres, un cadavre enveloppé dans une couverture. Parmi ces quatre hommes, je reconnus un soldat du train, nommé Colard, et Bancal, qui étaient l’un et l’autre sur le devant; par derrière, je reconnus Bach, qui portait une des barres; mais je ne reconnus pas celui qui occupait la quatrième place. A côté de Bach et de l’inconnu, qui portaient ce cadavre, je vis par derrière un autre individu que je ne pus point reconnaître; et, enfin, à la distance tout au plus d’un pas de ces trois derniers individus, je reconnus positivement Jausion, qui portait, comme Bastide, un fusil, dont le canon était tourné vers la terre. Je le reconnus, parce que je l’avais vu fort souvent, quoique dans le moment que je vous parle, il eût sous son chapeau rond une espèce de mouchoir blanchâtre qui lui tombait sur les yeux. De la place où je m’étais tapis, je suivis des yeux ce cortège qui parcourut les sinuosités du parc. Lorsqu’il fut arrivé au milieu, les individus qui le composaient s’arrêtèrent pour respirer; alors je pris mes souliers à la main, et je pris subitement la fuite.»

Pendant ce récit, on pouvait remarquer sur la figure du jeune pêcheur, encore quelques traces de la frayeur dont il avait été saisi, en voyant passer, au milieu de la nuit, cette mystérieuse troupe. Bastide entendit la déposition de Théron comme il entendait tout, avec un grand sang-froid, une indifférence tout-à-fait impassible. Jausion était dans un état bien différent; le trouble de son âme se peignait sur sa physionomie. Théron affirme qu’il avait bien reconnu les accusés qu’il venait de nommer. L’accusé Bach qui avait été reconnu par le témoin, dit que le cortège était en effet composé comme il l’a raconté. Après quelques débats relatifs à cette déposition, madame Manson est interpellée de nouveau à l’occasion d’une assertion de M. Blanc, autre témoin. Il rapporte qu’un jour cette dame lui a dit ces paroles remarquables: «Je ne voulais pas être témoin; je suis un témoin trop important; ma déposition les tuerait.» Madame Manson nie ce propos. La femme Bancal la priant de dire la vérité, madame Manson jette sur elle un regard plein de dédain et de mépris, et garde le silence. Un des avocats des accusés, la conjure de parler; elle se tait encore; on insiste; même silence. Enfin, Bastide qui, depuis quelques instans semblait moins calme, se retourne vivement, et s’adressant à madame Manson: «_Oui, dites la vérité! Parlez!_--_Malheureux!_ répond l’accusée.--Allons, plus de monosyllabes, parlez!.....--_Malheureux! tu ne me connais pas, et tu as voulu m’égorger!_» A ces mots, prononcés avec emportement, la salle retentit d’applaudissemens. Madame Manson tombe évanouie, et, par intervalles, reprenant ses sens, éprouve une agitation convulsive. Lorsque le trouble a cessé et que l’accusée a repris ses sens, M. Fualdès la supplie de dire toute la vérité; mais elle tombe de nouveau évanouie.

Le nuage se dissipait par degrés. Le mot de l’énigme errait sur les lèvres de madame Manson; chaque parole qui s’échappait de sa bouche tendait à faire faire un pas vers le dénouement du drame. Mais toute la vérité ne suivra pas immédiatement le premier aveu qu’elle a fait; elle doit encore tergiverser plus d’une fois, faire naître des incidens, et retarder, par de nouvelles péripéties, le triomphe de la vérité.

Le lendemain de la séance dont nous venons de parler, le président demandant à madame Manson si l’homme qui lui a sauvé la vie ne serait pas parmi les accusés. _C’est possible, Monsieur_, répond-elle aussitôt: puis quelques instans après, pressée de nouveau, elle déclare n’avoir rien à dire, ne pouvoir ni sauver ni condamner Jausion. Bastide l’interrompt, et après quelques sarcasmes, s’écrie que sa conscience ne lui reproche rien.--Votre conscience ne vous reproche rien! réplique avec force madame Manson: _Que M. Bastide prouve son innocence, et je monterai sur l’échafaud à sa place_.--Prouver mon innocence! reprend Bastide, ce n’est pas difficile, madame Manson croit nous intimider; elle se trompe; elle en a fait d’autres à Rodez; cela ne nous touche plus.

Passons maintenant à une déposition qui doit apprendre plusieurs détails demeurés inconnus jusqu’ici. M. France de Lorné s’exprime en ces termes: «Le dimanche après la condamnation de Rodez, avec M. de Sufren, Henri et Auguste de Bonald, Frayssinet de Valady et Adolphe Dubosc, nous eûmes la curiosité d’aller voir la petite Madelaine Bancal dans l’hospice où elle était déposée. Voici les détails que j’ai recueillis de sa bouche.

«Le 19 mars au soir, sa mère la fit coucher, au second étage de la maison, dans une chambre où elle ne couchait ordinairement pas.

«Avant de s’aller coucher, et dans la soirée, il s’était réuni des messieurs et d’autres personnes qui avaient soupé avec une poule et des poulets, et avaient trinqué ensemble. Lorsqu’elle fut dans la chambre où on l’avait conduite, elle entendit un grand bruit dans la rue, qui lui fit peur, elle descendit en chemise et sans souliers, elle se glissa dans le lit qui se trouve près de la porte de la cuisine. Ce fut au moyen d’un petit trou qui était au rideau, qu’elle vit entrer une bande d’individus entraînant un monsieur. Elle reconnut dans cette bande Bastide qu’elle connaissait déjà, et fit connaissance avec Jausion, qui fut interpellé par son nom par une dame qui, conjointement avec une autre, était occupée à fermer la porte; l’une de ces dames était plus grande et plus forte que madame Manson, et portait un chapeau blanc avec des plumes vertes. Après que la porte fût fermée, elle se trouva mal; on la fit revenir avec de l’eau-de-vie, et on les fit sortir l’une et l’autre par une fenêtre qui donne sur la rue. Ce fut alors qu’on fit asseoir ce monsieur près de la table, qu’on lui présenta des lettres de change à signer, en lui disant: _Il faut faire des lettres de change, et mourir_..... Ce furent Bastide et Jausion qui lui présentèrent ces lettres de change. Cela fait, on l’étendit sur une table, et avec un grand couteau à gaîne (semblable à ceux avec lesquels on égorge les cochons, et que Bastide avait apporté sous son habit), on l’égorgea. Ce fut Jausion qui porta le premier coup, mais il éprouva un mouvement d’horreur qui le fit retirer. Bastide continua, et enfin on lui fit porter plusieurs coups par Missonnier.

«Colard et Bancal tenaient les pieds, Anne Benoît le baquet, et la femme Bancal _remuait le sang avec sa main à mesure qu’il tombait_. (Mouvement d’horreur dans l’auditoire.) Un monsieur boiteux, avec des favoris noirs, tenait la lumière. Au moment où il venait d’être égorgé, Bastide entendit du bruit dans un petit cabinet qui est au bout de la cuisine. Il demanda s’il y avait quelqu’un dans la maison; la femme Bancal répondit qu’il y avait une femme dans le cabinet: Bastide dit qu’il fallait la tuer. Madame Manson sortit alors, et se jeta aux genoux de Bastide; elle était venue le même jour, à neuf heures du matin, parler à la femme Bancal; le soir elle était revenue dans cette maison avant que les enfans fussent couchés, ayant un grand voile noir qui lui tombait jusqu’aux genoux. On se borna à lui faire placer la main sur le ventre du cadavre. Bastide voulut aussi s’assurer s’il y avait quelqu’un dans le lit; la petite Madelaine fit semblant de dormir. Bastide lui passa deux fois la main sur la figure, et dit à la femme Bancal qu’il fallait se défaire de cette enfant; celle-ci y consentit moyennant une somme de quatre cents francs. Le projet avait été formé de porter le cadavre dans son lit, en plaçant un rasoir au cou. Jausion, Bastide et d’autres sortirent pour aviser à l’exécution de ce projet. Ils rentrèrent ensuite en disant qu’il était impossible, parce qu’il y avait quelqu’un à la fenêtre. On se détermina alors à porter ce cadavre à la rivière; alors la femme Bancal lava la table et tout ce qui pouvait être couvert de sang. Bancal ne rentra pas de toute la nuit.

«La femme Bancal envoya le lendemain matin cette enfant à son père, dans les champs, lui porter la soupe: elle lui avait recommandé de dire à son père de _faire ce qu’il savait_. Elle trouva celui-ci occupé à faire un trou; elle crut qu’il lui était destiné; elle s’acquitta de sa commission, son père l’embrassa en pleurant, et lui dit: _Non_; sois toujours bonne fille, et va-t-’en.

«Bastide était revenu le lendemain de grand matin chez la femme Bancal, revêtu d’une lévite verte.

«Le trou creusé par Bancal fut employé à enterrer un des deux cochons à qui l’on avait fait boire le sang, et qui en était mort.»

Dans une audience postérieure, M. Amans Rodat, parent de madame Manson, reproduit les faits qu’il a déposés devant la Cour d’assises de Rodez. Il ajoute que, pendant les débats qui eurent lieu devant ce tribunal, sa cousine vint lui faire une visite, et qu’elle lui rendit compte d’un entretien qu’elle avait eu avec la petite Madelaine Bancal. L’enfant lui avait rapporté tout ce qui s’était passé chez sa mère. On avait étendu Fualdès sur une table; en se débattant, il avait écarté le mouchoir qui devait servir à étouffer ses cris, et il avait demandé à faire un acte de contrition.--Tu vas aller prier avec le diable, lui avait répondu Bastide.

Le président interroge madame Manson à ce sujet. Après quelqu’hésitation: Eh bien! oui, s’écria-t-elle, j’ai entendu refuser quelques minutes à M. Fualdès pour faire sa prière. Et c’était Bastide....

_Le président_: Madame Manson affirmez-vous avoir reconnu Bastide dans la maison Bancal?

_Mme Manson_: Oui, M. le président, il est un des assassins de M. Fualdès; oui, il a voulu m’égorger; je le dis pour la cinquième fois.

_Le président_: Vous l’affirmez sûrement?

_Mme Manson_: Oui, monsieur.

Bastide récuse une affirmation faite par une femme, qui, dit-il, a abjuré tout sentiment d’honneur et de pudeur. Après des démêlés assez prolongés, un conseiller de la Cour adresse encore quelques questions à madame Manson.--Je vous demande, lui dit ce magistrat, de nous apprendre ce qui s’est passé dans la cuisine de Bancal, depuis votre sortie du cabinet jusqu’au moment où vous sortîtes dans la rue?--Je prêtai un serment.--Qui l’a demandé?--Bastide.--Où prêtâtes-vous ce serment.--Au pied d’un cadavre.--Quelles sont les personnes qui étaient autour de ce cadavre?--Il y avait d’autres personnes que Bastide.--Quelles étaient ces personnes?--Je ne puis les nommer, je suis accusée.--Madame, je vous prie, et s’il en est besoin, je vous somme de les nommer.--Je ne veux pas en nommer d’autres.

Accablés sous le poids des charges qui chaque jour s’amoncelaient sur eux, Bastide et Jausion, à la suite de l’audience dont il vient d’être question, et à peine rentrés dans leur cachot, en étaient venus aux mains. Jausion n’avait échappé à la rage de son complice qu’avec le secours de la force armée, accourue à ses cris de détresse. Les misérables!... à quoi pouvaient aboutir leur différends? La vérité ne perçait-elle pas de toute parts? et bientôt une nouvelle révélation de leurs complices allait fournir quelques preuves de plus de leur insigne scélératesse.

La femme Bancal, cédant sans doute aux reproches de sa conscience et aux sollicitations de son avocat, abandonna le système auquel elle s’était cramponné jusqu’alors, et fit les aveux suivans dans la séance du 7 avril.