Chronique du crime et de l'innocence, tome 6/8 Recueil des événements les plus tragiques;...

Part 18

Chapter 183,606 wordsPublic domain

«Nous partîmes de la maison Bancal, Baptiste Colard et Bancal étaient les premiers; Bach et moi, nous étions sur les derrières. Le monsieur de haute taille, Bastide, nous précédait, armé d’un fusil double. L’autre monsieur et Missonnier marchaient à la suite ou à côté; ce monsieur avait aussi un fusil, mais simple. Nous allâmes d’abord de la maison Bancal dans la rue du Terral; de là nous descendîmes cette dernière rue; nous passâmes le long de l’hôtel de la préfecture, et sortîmes par le portail dit de l’Évêché. Nous suivîmes le boulevard d’Estourmel jusqu’à la ruelle qui va au jardin du Bourguet; arrivés dans cet endroit, nous nous détournâmes dans cette petite rue, et nous posâmes là le mort pendant quelques instans; alors j’entendis un homme passant sur le boulevard, qui prononça un f..... prolongé. Nous reprîmes notre paquet, et le portâmes, en suivant toujours le boulevard, jusqu’au travers qui se trouve au fond de l’Ambergue; nous nous arrêtâmes encore ici quelques momens, après quoi nous descendîmes dans ledit travers par un chemin de charrette. Lorsque la pente fut trop rapide, Bancal et Colard prirent le corps à eux deux, parce qu’il n’était plus possible de marcher à quatre. Arrivés sur le bord de l’Aveyron, on délia les cordes, on retira la couverture, et on jeta le corps dans la rivière. Les deux messieurs et Missonnier ne nous avaient pas quittés.

«Après cela, les deux messieurs réitérèrent la recommandation de garder le secret, avec menace que le premier qui lâcherait un mot serait puni de mort. Nous nous séparâmes; le monsieur à haute taille s’en alla du côté de la Guioude, l’autre vers le moulin de Bessès; Bancal, Colard et Missonnier remontèrent par où nous étions descendus. Bach et moi, nous allâmes joindre le chemin du monastère, et nous nous retirâmes chez moi vers minuit. Bach me donna alors deux écus de cinq francs: c’est aussi après être rentré dans ma chambre que Bach me dit que le monsieur de haute taille était Bastide, de Gros.»

Cette déposition, que nous avons cru devoir donner dans tous ses détails, achevait de dévoiler les auteurs et les complices du crime; on en connaissait assez pour les poursuivre avec toute la rigueur des lois; mais le véritable motif de leur forfait demeurait encore ignoré: était-ce la vengeance ou la cupidité?

On se souvint que, quelques jours avant l’assassinat, M. Fualdès et Jausion avaient eu ensemble une querelle très-animée, dans laquelle le premier avait menacé Jausion de faire revivre des pièces relatives à une affaire criminelle dont celui-ci s’était tiré par suite de soustraction de papiers importans. On se rappela les détails de cette affaire depuis long-temps assoupie. Jausion, séducteur, adultère, avait assassiné son enfant! Nous allons donner les principaux traits de cet épisode, digne en tout de l’ensemble.

Un riche négociant de Rodez, lié d’intérêt avec Jausion, avait épousé en secondes noces une jeune fille pauvre, mais honnête et vertueuse. Bientôt Jausion jeta sur cette jeune femme des regards adultères. Sans respect pour l’amitié qui l’unissait au mari, ou plutôt profitant de cette amitié même, il employa tous les genres de séduction pour satisfaire ses désirs impudiques. La malheureuse femme devint coupable. Son mari, infirme et valétudinaire, ne quittait presque jamais son appartement, séparé de celui de son épouse. On se vit bientôt forcé de lui dissimuler une grossesse; un médecin, gagné par Jausion, déclara que la femme du négociant avait une hydropisie; et l’époux, trompé, crut aux paroles de l’homme de l’art. Enfin l’heure de l’enfantement arriva; Jausion était présent. La patiente ne put étouffer les cris que lui arrachaient les douleurs. Son mari alarmé, s’efforce de quitter le fauteuil où le retenait une longue maladie; il se traîne à la chambre de sa femme; il frappe, il veut absolument entrer. La jeune femme, pendant ce temps, suppliait Jausion de faire disparaître l’enfant, d’étouffer ses cris. Jausion l’emporte; il sort par une issue dérobée, une fosse d’aisance se trouve sur son passage, et il y précipite l’innocente créature. Cependant les vagissemens de l’enfant avaient été entendus par quelques voisins. La police, prévenue, fit des perquisitions; on retira l’enfant qui venait d’expirer, et une procédure criminelle s’instruisit. Jausion cependant ne fut pas mis en accusation; mais on croit qu’il le dut à la bienveillance de M. Fualdès, alors procureur impérial, chargé de l’instruction. La malheureuse femme comparut seule devant la justice; elle fut acquittée mais elle ne tarda pas à mourir en démence; tandis que son lâche complice, à l’ombre de l’impunité et à l’aide de l’hypocrisie, consolida sa réputation un moment ébranlée.

Les reproches que M. Fualdès avait pu adresser à Jausion dans la chaleur de la dispute pouvaient donc être pour quelque chose dans les causes de l’assassinat. Mais la ligue criminelle formée entre Jausion et Bastide avait un autre motif que la vengeance; c’était la vile soif de l’or.

On apprit que Fualdès, entraîné par ses rapports avec Jausion, lui fournissait des signatures de complaisance que celui-ci négociait à son profit personnel; c’est-à-dire que Jausion empruntait au nom de Fualdès, et sur des effets de lui, des fonds qu’il retenait pour les faire valoir à son profit, de sorte que Fualdès n’était emprunteur que de nom. Il était impossible de supposer que le sieur Fualdès ne retirât pas une contre-lettre, une déclaration quelconque, une promesse de garantie pour les signatures qu’il fournissait ainsi. Il est à présumer que M. Fualdès, par suite de la situation de ses propres affaires, avait voulu exiger de Jausion qu’il libérât sa signature compromise. Jausion embarrassé sans doute par cette réclamation, conçut la pensée criminelle de la supprimer d’un seul coup ainsi que son auteur et toutes les traces de cette importante négociation. Ainsi, en adoptant cette affreuse supposition, Fualdès aurait été égorgé, principalement pour faire retomber sur sa succession peut-être cent ou cent cinquante mille francs de dettes qui, dans le fait, étaient celles de Jausion. C’est ce qui explique l’empressement avec lequel on enfonça le bureau de la victime, non pour prendre des lettres de change, mais pour détruire la contre-lettre, et le livre-journal qui eussent dévoilé la vérité. Or, l’enlèvement de ces papiers dans le cabinet de Fualdès a été prouvé sans réplique.

Quant à Bastide, en même temps que les promesses de Jausion avaient contribué à fixer son infâme résolution, son intérêt personnel l’avait suffisamment engagé à ce crime. Une masse irrécusable de dépositions avait affirmé que cet accusé était débiteur de Fualdès d’une somme de dix mille francs; et que, le jour même de l’assassinat, pressé par Fualdès de se libérer, il lui avait dit: Croyez-vous que je veuille vous faire du tort? Je _cherche tous les moyens de vous faire votre compte ce soir_. Trois heures après l’infortuné Fualdès était entre les mains de ses assassins.

Malgré la masse accablante de faits qui déposaient contre les accusés, tous, excepté Bousquier, gardèrent un silence absolu. Bancal qui, dès le moment de son arrestation, avait donné lieu d’espérer qu’il ferait d’importantes révélations, fut trouvé mort dans sa prison. Ce misérable avait obtenu, dit-on, du vert de gris, en faisant croupir des gros sous dans son urine qu’il avait recueillie dans un vieux soulier, et il s’était empoisonné. Le seul propos qu’il tint et dont pût s’appuyer l’accusation, concernait Bastide. Il avait dit, lorsqu’il apprit que celui-ci venait d’être arrêté, _que c’était un de ceux qui avaient tué Fualdès, qu’il y en avait bien d’autres et qu’on les aurait tous_.

La justice étant suffisamment éclairée, la Cour royale de Montpellier renvoya les accusés devant la Cour d’assises de Rodez. Jausion, Bastide, Bach, Colard, Bousquier, Missonnier, la femme et la fille Bancal, et la fille Anne Benoît, étaient poursuivis comme auteurs ou complices de l’assassinat de Fualdès et de la noyade de son corps dans l’Aveyron; et en outre, Jausion, Bastide, Victoire Bastide (femme Jausion), et Françoise Bastide (veuve Galtier) étaient accusés de vols commis dans la matinée du 20 mars, le lendemain du crime, dans la maison de Fualdès.

Les débats s’ouvrirent devant la cour d’assises de Rodez, le 19 avril 1817. Plusieurs circonstances concoururent à les rendre éminemment intéressans. M. Fualdès, fils de la victime, venait demander à la justice de venger les mânes de son père; ses accens inspirèrent plus d’une fois une vive admiration pour sa piété filiale, et la plus violente indignation contre les meurtriers de son père. Les hypocrites réponses de Jausion, l’assurance effrontée de Bastide, la froide impassibilité de la Bancal, redoublaient l’horreur qu’ils inspiraient. Auprès d’eux, Colard et Anne Benoît, sa maîtresse, ne paraissaient se souvenir qu’ils étaient sur les bancs du crime que pour prendre la défense l’un de l’autre, et pour faire éclater les sollicitudes d’un amour exalté, qui cependant avait pris naissance au sein du vice. Enfin, les scènes dramatiques où parut madame Manson tenaient tous les esprits en suspens, et les faisaient passer d’une émotion vive à une émotion plus vive encore.

Deux cent quarante-trois témoins furent entendus à charge; soixante-dix-sept à décharge avaient été assignés, à la requête des accusés. Quand on appela madame Manson à faire sa déclaration, il se fit un profond silence. «Madame, lui dit le président, le public est convaincu que vous avez été poussée dans la maison Bancal par accident et malgré vous. On vous regarde comme un ange destiné par la providence à éclairer un mystère horrible. Quand même il y aurait eu quelque faiblesse de votre part, la déclaration que vous allez faire, le service immense que vous allez rendre à la société, en effaceraient le souvenir.» Puis, s’adressant à la femme Bancal: «Connaissez-vous cette dame?» Madame Manson se tourna alors vivement du côté de la femme Bancal, leva son voile, et, d’un ton ferme: «Me connaissez-vous?--Non.»

Ici il nous est impossible de donner une juste idée des choses autrement qu’en reproduisant textuellement une partie des divers interrogatoires. Les moindres réponses ont souvent une si grande portée dans cette mémorable affaire, que leur suppression serait une infidélité; l’analyse décolorerait entièrement ces débats si animés.

Le président exhorte de nouveau madame Manson à dire la vérité. Cette dame lance un regard expressif sur les accusés, et tombe évanouie. On l’emporte aussitôt sur une terrasse voisine de la salle. Quand elle revient à elle, après de fortes convulsions, elle s’écrie à plusieurs reprises, avec un accent de terreur: _Otez de ma vue ces assassins_. Ramenée sur son siége, le président lui adresse la parole avec douceur.

_Le président._ Allons, madame, tâchez de calmer votre imagination; n’ayez aucune crainte; vous êtes dans le sanctuaire de la justice, en présence des magistrats qui vous protègent. Faites connaître la vérité, courage. Qu’avez-vous à nous dire? Ne vous êtes-vous pas trouvée à l’assassinat de M. Fualdès?

_Mme Manson._ Je n’ai jamais été chez la femme Bancal. (Après un moment de silence.) _Je crois que Jausion et Bastide y étaient._

_Le président._ Si vous n’y étiez pas présente, comment le croyez-vous?

_Mme Manson._ Par des billets anonymes que j’ai reçus, par les démarches que l’on a faites auprès de moi.

Madame Manson explique qu’après sa déclaration du 2 août, faite entre les mains du préfet, madame Pons, sœur de Bastide, vint la trouver, et qu’elle promit à cette dame de rétracter sa déclaration, parce qu’elle était _fausse_.

_Le président._ Vous nous assurez que votre première déclaration est fausse: vous ne savez donc rien sur le compte de Jausion et Bastide? Comment avez-vous pu dire que vous les regardiez comme coupables?

_Mme Manson._ C’est par conjecture. (Elle se tourne vers Jausion.) _Quand on tue ses enfans, on peut bien tuer son ami._

Jausion jette les yeux sur madame Manson; celle-ci continue d’un ton ferme: _Actuellement je vous regarde_.

_Le président._ Comment a-t-il tué ses enfans?

_Mme Manson._ C’est une affaire arrangée; mais le public n’est pas dupe.

_Le président._ N’avez-vous pas d’autre motif de votre conjecture que cette affaire arrangée?

_Mme Manson._ Je n’ai point été chez la femme Bancal; non, je n’y ai point été; (en élevant la voix) je le soutiendrai jusqu’au pied de l’échafaud.

Le président fait de nouveaux efforts pour triompher du silence obstiné de madame Manson. «Parlez, fille d’Enjalran, lui dit-il; parlez, fille d’un magistrat..... Pendant cette allocution touchante, la figure de madame Manson s’est altérée par degrés; à ces derniers mots, elle tombe de nouveau évanouie. En revenant à elle, elle aperçoit à ses côtés M. le général Desperriers; et, le repoussant d’une main, et portant l’autre sur l’épée du général, elle s’écrie: _Vous avez un couteau!_ et elle s’évanouit encore: peu à peu elle reprend ses sens, et dit au président: _Demandez à Jausion s’il n’a pas sauvé la vie à une femme chez Bancal?_

_Jausion._ Je ne sache point avoir sauvé la vie à personne; j’ai rendu beaucoup de services, je l’ai fait avec plaisir, mais je n’en ai pas d’idée..... Alors les yeux de l’accusé rencontrent ceux de madame Manson; celle-ci détourne les siens, et s’écrie: «O Dieu! (puis avec force) il y avait une femme chez Bancal; elle y avait un rendez-vous: elle ne fut pas sauvée par Bastide.»

_Le président._ Par qui? il y avait Jausion et Bastide?

_Mme Manson._ Je vous dis qu’il y avait une femme chez Bancal. Bastide voulait la tuer, Jausion la sauva.

_Le président._ Mais Bastide et Jausion nient d’avoir été chez Bancal.

_Mme Manson._ Bastide et Jausion n’ont pas été chez Bancal! Demandez à Bousquier s’il me connaît.

_Le président._ Accusés Jausion et Bastide, vous étiez chez Bancal; qui de vous deux a voulu sauver.....

_Mme Manson_ (d’une voix forte). Non, pas Bastide! non, pas Bastide!

_Le président_, à Mme Manson. Si vous n’étiez pas chez Bancal, qui vous a dit qu’il y avait une femme qu’on a sauvée?

_Mme Manson._ Beaucoup de monde. _Blanc des Bourines._

_Le président._ Connaissez-vous la femme qui a été sauvée chez Bancal?

_Mme Manson._ Plût à Dieu que je la connusse! Le moment n’est pas loin peut-être où cette femme se montrera! C’est M. Blanc des Bourines qui m’a assuré qu’on disait qu’il y avait une femme chez Bancal, à qui Jausion avait sauvé la vie: on a parlé de E.... et de M. (Enjalran-Manson). Ce sont mes noms.

Madame Manson tombe de nouveau en syncope: elle revient peu à peu à elle.

_Le président._ Où se cacha cette femme? n’est-ce pas dans un cabinet?

_Mme Manson_ (d’une voix entrecoupée et les larmes aux yeux.) Oui; on dit qu’elle fut cachée dans un cabinet.

_Le président._ Cette femme ne s’est-elle pas trouvée mal dans ce cabinet?

_Mme Manson._ Ce n’était pas moi qui étais chez Bancal; j’ignore si cette femme se trouva mal dans ce cabinet; mais je sais que Bastide voulait la tuer, et que Jausion la sauva, et la reconduisit jusqu’au puits de Cité.

_Le président._ En passant dans la cuisine de Bancal, cette femme ne vit-elle pas un cadavre?

_Mme Manson._ Je répète que je n’ai jamais été chez Bancal.

_Le président._ Comment pouvez-vous savoir tant de choses, si vous n’avez pas été dans la maison Bancal?

_Mme Manson._ Ce sont des conjectures, d’après les billets que j’ai reçus et les démarches que les accusés ont faites auprès de moi. On m’a dit que depuis que j’avais fait ma première déclaration à la Préfecture, M. Jausion avait demandé des _poignards_: mais lorsque madame Pons est venue me voir, elle m’a assuré que cela n’était pas vrai, et que Jausion était tranquille. On m’a envoyé plusieurs billets qui n’étaient que de simples adresses de maisons où l’on m’invitait à me rendre; je ne me suis jamais rendue dans ces maisons, parce que je craignais d’y trouver des personnes de la maison Bastide.

Après ces paroles, madame Manson ayant prononcé avec embarras et à voix basse le mot _serment_, M. le président lui demande si l’on ne fit pas prêter un serment à la femme sauvée par Jausion. A cette question, elle essaie de reprendre toute son assurance, et, lançant un regard courroucé sur les accusés, elle répond: _On dit qu’on fit faire un serment terrible sur le cadavre_. Demandez à M. Jausion s’il n’a pas cru que cette femme à qui il a sauvé la vie fût madame Manson. Celui-ci nie avoir sauvé la vie à personne.

_Le président_, à Bastide. Vous le voyez, Bastide, vous étiez dans la maison de Bancal au moment de l’assassinat: est-ce vous qui avez proposé...--_Bastide_ (l’interrompant.) J’ai déjà eu l’honneur de vous dire que je n’avais jamais eu de rapport avec la maison Bancal, quoique dise madame Manson.

Cette dernière se lève aussitôt, et frappant avec force du pied, s’écrie, avec l’accent de l’indignation: _Avoue donc, malheureux!_ A ces mots, un mouvement d’horreur saisit tout l’auditoire, un silence plus morne règne dans la salle: les accusés eux-mêmes paraissent consternés.

_Le président._ Comment pouvez-vous accuser aussi fortement les prévenus, et ne pas avouer que vous avez été dans la maison Bancal?

_Mme Manson._ Comment peuvent-ils le contester? il y a tant de témoins qui le déposent.

Bastide, interrogé, soutient qu’il est innocent, et le président presse instamment madame Manson de dire la vérité. «Je ne puis pas la dire, réplique-t-elle.--Mais pourquoi frémissez-vous, lorsque vous entendez la voix de Bastide? Pourquoi vous troublez-vous lorsqu’on parle du cadavre de M. Fualdès et d’un couteau?--Je ne puis pas dire que j’ai été chez Bancal, et _cependant tout est vrai_..... Appelez les témoins à qui j’en ai parlé, je ne nierai rien.....»

M. Rodat, cousin de madame Manson, introduit comme témoin, rapporte que sa cousine lui parla à diverses reprises de l’assassinat de Fualdès, sans jamais dire un mot qui pût faire présumer l’innocence des accusés; comme aussi elle n’a jamais dit positivement qu’elle fût certaine de leur culpabilité. Un jour, elle lui dit: «Si vous connaissiez toute la vérité relativement aux assassins de M. Fualdès, que feriez-vous? Si vous aviez été chez Bancal? Si vous aviez tout vu?» M. Rodat rapporte les réponses qu’il fit à madame Manson. Cette dame lui adressa de nouvelles questions, entr’autres celle-ci: «Quand on est lié par un serment? que feriez-vous si l’un des coupables vous avait sauvé la vie? Peut-on porter la hache sur celui qui nous aurait sauvé la vie?»

On entend aussi Victoire Redoulez, ancienne servante de madame Manson, qui rapporte que cette dame lui avoua qu’elle avait réellement été chez Bancal, et qu’ensuite elle le nia. Madame Manson, interpellée par le président, dit, en parlant du témoin: «Cette femme est incapable de mentir.»

Malgré des instances réitérées, madame Manson persiste à nier qu’elle se soit trouvée dans la maison Bancal, et ait été témoin de l’assassinat; elle soutient que tout ce qu’elle a dit ailleurs est fabuleux, et que devant la cour elle dit la vérité, parce qu’elle est libre. Pendant tout le cours des débats de Rodez, madame Manson persista dans le système qu’elle avait adopté, et le procureur-général se vit forcé de prendre contre elle des mesures pour la poursuivre en faux témoignage.

Les défenseurs des accusés ne manquèrent pas de chercher à faire tourner à l’avantage de leurs cliens les étranges dépositions de madame Manson. Me Romiguières, avocat de Bastide, l’apostropha elle-même avec la plus grande énergie. La sommant de dire la vérité, il s’écria: «Qui pourrait vous empêcher de la dire? c’est au nom même des accusés que je la réclame. Qu’auriez-vous à craindre de leur vengeance? ils sont dans les fers....» Aussi madame Manson répliqua: _Ah! tous les coupables ne sont pas dans les fers._--_Nommez-les_, reprit l’avocat. On attendait avec impatience une réponse franche et décisive; mais madame Manson, fidèle à son système, prononça ces mots désespérans: _La vérité ne sortira pas de ma bouche_. Puis elle prétendit qu’une autre dame s’était trouvée chez Bancal, et elle désigna la demoiselle Rose Pierret, qui la convainquit presque d’imposture.

Après de longues plaidoiries, la cour de Rodez, sur la décision du jury, prononça son arrêt le 12 septembre 1817. Bastide, Jausion, Bach, Colard et la veuve Bancal furent condamnés à la peine de mort; Anne Benoît et Missonnier, à celle des travaux forcés à perpétuité et à la flétrissure; Bousquier, à un an de prison. Les dames Jausion, Galtier et Marianne Bancal furent acquittées.

Les condamnés adressèrent leur pourvoi à la cour de cassation qui, le 9 octobre suivant, annula l’arrêt de la cour d’assises de Rodez, pour vices de formes; et, plus tard, l’affaire fut renvoyée devant la cour d’Albi.

Pendant que l’on procédait à une nouvelle instruction avec la sage lenteur que réclamait une cause aussi épineuse, les condamnés attendaient, dans les cachots de Rodez, le moment où ils comparaîtraient devant de nouveaux juges. Madame Manson était aussi détenue, non-seulement comme accusée de faux témoignage, mais encore comme complice de l’assassinat de Fualdès; elle s’entourait toujours du même mystère, et s’obstinait à poursuivre un rôle qui évidemment l’accablait.

Bastide forma un projet d’évasion auquel il avait intéressé tous ses compagnons de captivité. Il s’était occupé, pour distraire, disait-il, les ennuis de sa prison, à faire des paniers en tresses de paille, et, sous prétexte de fabriquer des nasses pour la pêche, il avait eu la faculté de se procurer de la corde et de l’osier. Les autres prisonniers travaillaient, par son ordre, à des chaînes de paille, et chaque tissu d’une certaine longueur leur était payé un sou; mais le geôlier ne tarda pas à s’apercevoir que, outre la paille qu’il fournissait, celle des lits commençait à être secrètement employée; il en avertit le maire de la ville, et redoubla de surveillance. Le 3 décembre était le jour fixé pour l’évasion. A minuit, le geôlier, qui avait pénétré le complot, entra brusquement dans le grand cachot des prisonniers; ils étaient tous levés, à l’exception de Jausion. Une échelle de trente pieds de long était achevée; Bastide avait déjà un porte-manteau sur les épaules. D’abord il voulut regagner son lit; mais il ne put donner le change. Interrogé à l’instant par le lieutenant de gendarmerie, il fit cette étrange réponse: «Vous n’ignorez point, Monsieur, que j’ai quelques affaires; on me retient long-temps ici, et ma petite fortune en souffre. J’allais à Gros, voir ma femme, et je me serais ensuite rendu à Albi, la veille de l’ouverture des assises.»

Enfin les accusés furent transportés de Rodez à Albi, sous une nombreuse escorte. Madame Manson y fut conduite à cheval, accompagnée par la gendarmerie; alors le procès prit un nouveau développement. Les révélations de l’accusé Bach provoquèrent beaucoup d’arrestations; entre autres, celle de M. Constant, ancien commissaire de police à Rodez, et celle des sieurs Louis Bastide, Yence d’Ystournet, et Bessières-Veynac, qui furent fortement incriminés.