Chronique du crime et de l'innocence, tome 6/8 Recueil des événements les plus tragiques;...

Part 17

Chapter 173,846 wordsPublic domain

Le lendemain du crime, Jausion s’était introduit dans la maison Fualdès, vers les sept heures et demie du matin; l’affreuse nouvelle était déjà publique. Au lieu d’aller porter à la veuve les consolations que réclamait le malheur qui venait de la frapper, Jausion monte aux appartemens, les fouille, et, pénétrant dans le cabinet de M. Fualdès, y enfonce à l’aide d’une hache, un bureau d’où il soustrait un sac d’argent, un livre-journal, un grand portefeuille de maroquin à fermoir et plusieurs effets de commerce, que Fualdès avait reçus la veille de M. Séguret. Il se garde bien de faire part à la veuve de ce qu’il vient de faire, et se contente de dire à un domestique qui lui voit le sac dans les mains: _Je prends ce sac, parce qu’on doit mettre le scellé; il ne faut rien dire à personne_. Le même jour, à dix heures du matin, Bastide Gramont frappa rudement à la porte, et demanda, d’un air égaré, si Fualdès y était. Remarquez bien qu’à cette heure, la mort tragique de cet ancien magistrat était connue de toute la ville.--«Que dites-vous? répondit la fille à qui il s’adressait.» Bastide, passant sa main sur sa figure, reprit: «Ah! je me trompe! il faut aller tout fermer.» Il monta rapidement à la chambre du maître de la maison sans demander à être accompagné; la fille le suivit; il courut à l’armoire où Fualdès tenait certains papiers, y mit la main, en ferma la porte et en ôta la clé: il ferma aussi la chambre; mais, dans ce moment, la servante de la maison se présenta pour retirer les draps du lit, et Bastide rouvrit cette chambre; il se plaça d’un côté du lit; la servante tira la couverture pour la rouler; alors il tomba aux pieds de Bastide quelque chose qu’il ramassa aussitôt en manifestant beaucoup d’étonnement: «C’est une clé, dit-il, nous la mettrons avec les autres.» Cette clé était précisément celle du bureau de Fualdès, et celui-ci la portait toujours sur lui.

Les dépositions de nombreux témoins attestaient tous ces faits. On avait vu Jausion, le 20 mars, dans la maison Fualdès, avec son épouse, sœur de Bastide; des domestiques et un ami de Fualdès l’affirmaient. Avant de s’y rendre, et lorsqu’on lui apprit l’effrayante nouvelle dont toute la ville retentissait, il ne témoigna ni surprise, ni émotion; au contraire, rencontré sur la place de la Cité par une personne qui lui parla du funeste événement, il avait répondu: _Ah f.....! que voulez-vous que j’y fasse?_ Quant à Bastide, sa présence à Rodez, dans la soirée du 19 mars, était démontrée d’une manière incontestable: nombre d’habitans l’y avaient vu, et plusieurs déposaient qu’ils l’avaient entendu ce jour-là même, assigner pour le soir, un rendez-vous à M. Fualdès.

Ne semblait-il pas que la providence, qui se charge souvent du châtiment du crime, voulût pousser les deux principaux coupables à devenir leurs propres accusateurs? Qui n’a remarqué que leurs premières démarches, leurs premières paroles après l’événement, étaient déjà de fortes dépositions. Ils feignent d’ignorer ce que tout le monde sait, et quand ils l’apprennent, c’est avec la plus froide indifférence. De tels indices sont rarement trompeurs.

Jausion et Bastide furent arrêtés, et avec eux les nommés Bach, Colard, Missonnier, Bousquier, et la fille Anne Benoît, que de nombreuses déclarations firent regarder comme complice du crime.

Cependant la justice instruisait, et chaque jour semblait jeter de nouvelles lumières sur les circonstances de l’assassinat de M. Fualdès. Un mendiant, nommé Laville, couché dans une écurie dépendant de la maison de Missonnier, déclara avoir entendu qu’on se débattait dans la rue, près de la porte de l’écurie où il était couché. «On poussa, dit-il, deux fois la porte. Le malheureux qu’on traînait, arrivé devant la maison Bancal, fit deux ou trois cris, dont le dernier était étouffé, comme celui d’une personne qui suffoquerait. Pendant ce temps, des joueurs de vielle, placés devant la maison Bancal, firent entendre, pendant une heure environ, le son de leurs instrumens.» Ces joueurs de vielle, signalés dans cette déposition, avaient disparu le lendemain matin, et toutes les recherches faites pour les retrouver furent inutiles. Un autre témoin, le sieur Brast, raconta que, vers les huit heures un quart, il entendit marcher dans la rue plusieurs personnes, qui paraissaient porter une balle ou paquet, qu’elles s’arrêtèrent devant la maison Bancal; qu’une porte s’ouvrit et se ferma; mais que le son de la vielle l’empêcha de distinguer si c’était celle de Bancal; que, peu de temps après, il entendit des sifflets et des _Hem_! Les personnes qui marchaient ne faisaient pas de bruit et paraissaient avoir des escarpins.

Cette déclaration, corroborée de plusieurs autres, établissait les faits qui avaient précédé l’entrée des assassins chez Bancal; l’instruction recueillit d’autres détails sur ce qu’ils avaient fait ensuite. La fille Monteil, locataire dans la maison Bancal, déclara que, le 25 mars, la jeune Madeleine Bancal lui avait tout conté. Cette petite fille lui fit voir les deux trous du rideau du lit par lesquels elle avait tout vu. Elle demanda du pain, la fille Monteil prit un couteau pour lui en couper; mais Madeleine s’opposa à ce qu’on en fît usage, en lui disant: _C’est avec ce couteau qu’on a tué le monsieur_.

Jusque là, il n’existait en réalité à l’appui de la prévention contre Bastide et Jausion, que leurs démarches dans la matinée du 20 mars, et les déclarations d’un enfant de huit ans, qui ne pouvaient suffire pour servir de base à une accusation aussi terrible. Mais bientôt un éclair imprévu vint jeter une lueur nouvelle sur les faits les plus importans de l’affaire.

On répétait dans la ville, qu’une dame appartenant à une des familles les plus considérables du département de l’Aveyron s’était trouvée, par un motif que chacun expliquait à sa manière, dans la maison Bancal, au jour et à l’heure que l’assassinat avait été commis, et qu’elle avait été témoin du crime. On faisait, à ce sujet, mille histoires romanesques et mystérieuses. On citait plusieurs femmes des meilleures familles de Rodez. Voici comment cessèrent toutes les incertitudes à cet égard:

Un officier nommé Clémendot, se trouvant temporairement à Rodez, et déjeûnant un jour avec plusieurs personnes de cette ville, la conversation roula sur l’assassinat de M. Fualdès, et comme, à l’occasion de l’étrange circonstance relative à la dame qui avait été présente à l’exécution du crime, on citait une demoiselle de Rodez, l’officier, entraîné par un sentiment de justice, s’écria hautement: _Cela est faux, car je sais qui c’est_. Sur cette exclamation, M. Clémendot fut appelé, le jour même, devant le juge d’instruction, et fit une déclaration d’où il résultait que, le 28 juillet 1817, au soir, étant à la promenade avec la dame Manson, il lui avait dit que le bruit courait dans la ville que, le soir de l’assassinat de Fualdès, une dame ou une demoiselle s’était trouvée dans la maison Bancal, où l’on soupçonnait que le crime avait été commis; qu’elle y était restée, malgré elle, pendant tout le temps de cette horrible exécution; qu’elle n’était allée dans cette maison que par suite d’un rendez-vous donné; que l’on citait plusieurs personnes de la ville; et qu’elle, dame Manson, était du nombre. Suivant le récit de Clémendot, madame Manson ne rejeta pas cette déclaration avec assez de chaleur; alors il l’accabla de questions tellement pressantes, que cette dame finit par lui avouer que c’était elle-même qui s’était trouvée dans la maison Bancal. Il serait difficile de peindre l’émotion qu’éprouva M. Clémendot, en recevant une pareille confidence. Il pressa de nouveau madame Manson, la priant de ne lui rien cacher, et l’assurant qu’il prenait un vif intérêt à sa position. Elle lui dit alors qu’étant entrée dans cette maison, et parlant avec la femme Bancal, elle entendit au-dehors un bruit occasionné par plusieurs personnes qui semblaient se disputer l’entrée; qu’en entendant ce bruit, la femme Bancal la poussa dans un cabinet attenant, où elle l’enferma; que la vivacité avec laquelle ce mouvement fut exécuté la jeta dans une grande frayeur; que son effroi redoubla, lorsqu’il ne lui fut pas possible de douter qu’on venait de commettre un crime affreux; et plus encore, lorsque, malgré son trouble, elle put entendre que sa propre vie était menacée; qu’enfin on la fit sortir du cabinet, et qu’on la reconduisit, en lui faisant promettre le plus grand secret sur tout ce qu’elle avait pu voir et entendre, et en lui disant qu’elle paierait de sa vie la moindre indiscrétion. Elle ajouta qu’elle avait été long-temps à se remettre de sa frayeur; que, pendant dix jours, elle avait fait coucher avec elle une petite fille de chez la dame Pal, où elle demeurait, et que, chaque soir, en rentrant, elle visitait tous les coins et recoins de son appartement.

M. Clémendot dit à madame Manson que, puisqu’elle s’était trouvée dans la maison Bancal, elle devait connaître les assassins. «Avez-vous reconnu, ajouta-t-il, Bastide Gramont?» Elle répondit que, ne l’ayant vu qu’une seule fois, elle n’avait pu le reconnaître. «Et Jausion?--Ah! dit-elle, je ne l’ai vu que deux ou trois fois, et je ne pourrais que très-difficilement le distinguer d’avec son frère.» M. Clémendot lui témoigna son étonnement de ce qu’étant du pays, elle n’en connaissait pas mieux les habitans; à quoi elle répondit qu’elle avait été long-temps absente.

La déclaration de M. Clémendot se terminait ainsi: «Il est une foule de petits détails qui ont échappé à ma mémoire. Ce que je puis dire avec vérité, c’est que la faiblesse des raisonnemens de madame Manson, et l’embarras que lui causaient mes pressantes questions sur ces deux personnages (Bastide et Jausion) me convainquirent qu’elle connaissait tous les acteurs de cette horrible scène. Ma conviction était si forte, que je lui dis: «Madame, tout ce que vous venez de me dire présente comme un des principaux coupables un homme qu’on ne croyait coupable que du vol commis chez M. Fualdès, le lendemain de son assassinat.--Qui donc? me dit-elle alors.--Jausion,» lui dis-je. A l’instant, elle se couvrit le visage, et dit: _Ne parlons plus de cela_; ce que je pris pour un aveu tacite. Je ramenai sans cesse la conversation sur cette affaire; et, lui ayant dit, d’après le bruit qui courait dans la ville, que Bastide et Jausion n’étaient sans doute pas les seuls machinateurs de cet assassinat, elle me répondit qu’en effet il en était encore deux autres qui jouaient un rôle, et qui n’étaient point arrêtés, ajoutant qu’elle ne les connaissait pas. Je lui demandai pourquoi elle n’avait point fait de révélations à la justice. «Ces gens-là, me dit-elle, tiennent à tant de familles! Tôt ou tard, je paierais bien cher mon imprudence; d’ailleurs, les visites que j’ai reçues de madame Pons et de madame Bastide m’en ont empêchée.»

Ces révélations étaient d’une trop haute gravité pour que l’on ne s’empressât pas d’acquérir la preuve qu’elles reposaient sur la vérité. La dame Manson était fille d’un magistrat recommandable, épouse d’un ancien officier; elle avait été admise dans les meilleures sociétés de Rodez. Sa conduite, extrêmement légère, sa tournure d’esprit tout-à-fait romanesque, son goût bien connu pour les aventures extraordinaires, firent douter d’abord qu’elle eût été témoin de l’assassinat de Fualdès. Toutefois, sur les révélations de M. Clémendot, elle fut appelée devant la justice. Mais, en présence des magistrats, elle nia tout. Cependant il était impossible de croire que M. Clémendot, homme d’honneur, eût inventé malignement les faits qu’il avait allégués. Ses allégations compromettaient la réputation de madame Manson, puisqu’elles signalaient sa présence dans une maison de débauche. M. Enjalran, père de cette dame, s’adressa au comte d’Estourmel, préfet du département, et le pria d’interroger sa fille, dans l’espoir qu’il l’amènerait à dire la vérité.

Dès ce moment, toute l’attention publique se porta sur madame Manson; on semblait pressentir que c’était par elle seule que l’on pourrait connaître la vérité touchant l’assassinat de Fualdès. Mais on verra qu’il n’était nullement facile d’arracher le secret de ce témoin mystérieux.

Le 31 juillet, M. le comte d’Estourmel, pour obtempérer au désir de M. Enjalran, manda chez lui madame Manson. Cette dame assura d’abord qu’elle connaissait à peine M. Clémendot, et nia lui avoir jamais rien confié au sujet de l’assassinat de M. Fualdès. Le lendemain, dans une nouvelle entrevue qu’elle eût avec M. le préfet, elle commença par reconnaître qu’elle avait en effet raconté à M. Clémendot la plupart des choses contenues dans sa déposition; mais, en même temps, elle soutint qu’elle avait cherché à l’intriguer par une histoire faite à plaisir. Mise en présence de M. Clémendot, madame Manson reconnut que cet officier n’avait réellement rien répété que ce qu’elle lui avait dit dans leur conversation. Cette assertion parut dénuée de fondement; on n’invente pas de gaîté de cœur une semblable histoire. M. Enjalran menaça sa fille de toute son indignation, si elle ne disait pas la vérité; elle était fort émue. Elle disait souvent: _Mais pourquoi veut-on que je témoigne? N’en sait-on pas assez sur cette affaire? Je n’ai rien vu, rien entendu. Je n’ai connu personne._ La veille, elle avait dit: _Je n’ai point été chez Bancal, mais dans le cas contraire, la mort ne m’en ferait pas convenir_.

Elle consentit enfin à faire ses aveux devant son père, mais elle y mit pour condition qu’on ne la séparerait pas de son enfant, et qu’on lui assurerait les moyens de pourvoir à son existence. M. Enjalran s’y engagea, et madame Manson répéta devant lui, qu’elle s’était en effet trouvée chez Bancal, dans la soirée du 19 mars, mais qu’elle n’avait connu personne.

A la suite de cette conférence, madame Manson fut menée dans la maison Bancal pour reconnaître les lieux. Elle signala le cabinet où elle avait été jetée; on se convainquit que de cet endroit, il était facile d’entendre ce qui se disait dans la salle. La vue de ces lieux causait à madame Manson une agitation impossible à décrire.

Le lendemain 2 août, le préfet eut un nouvel entretien avec cette dame, dont l’anxiété était visible; on voyait sur ses traits altérés, qu’un violent combat tourmentait sa conscience. Ce fut alors qu’elle compléta sa déposition dont elle consacra la vérité en y apposant sa signature. Nous allons mettre cette pièce importante textuellement sous les yeux des lecteurs, elle était ainsi conçue:

«A l’entrée de la nuit, le 19 mars 1817, je passai dans la rue des Hebdomadiers. Étant près de la maison de M. Vainettes, j’entendis venir plusieurs personnes; pour les éviter, j’entrai dans une porte que je trouvai ouverte, et que j’ai su depuis être celle de la maison Bancal. Comme je traversais le passage, je fus saisie par un homme qui venait soit du dehors, soit de l’intérieur de la maison; le trouble où j’étais ne me permit pas de distinguer. On me transporta rapidement dans un cabinet; «Tais-toi,» me dit une voix; on ferma la porte et je restai comme évanouie.

«Je ne sais pas le temps que je suis restée dans le cabinet: j’entendais de temps en temps parler et marcher dans la pièce à côté, mais sans distinguer ce qu’on pouvait dire. Un silence d’un quart-d’heure succéda au bruit que j’avais entendu. J’essayai d’ouvrir une porte ou une fenêtre dont la serrure se trouva sous ma main, et je me donnai un coup violent à la tête.

«Bientôt un homme entre dans le cabinet, me prend fortement par le bras, me fait traverser une salle où je crus entrevoir une faible clarté, et nous sortons dans la rue. Cet homme m’entraîna rapidement jusqu’à la place de la Cité, du côté du puits; il s’arrêta, et me dit à voix basse: «Me connais-tu?--Non, lui répondis-je, sans oser lever les yeux sur lui. J’avoue que je ne cherchai pas à le reconnaître..... «Sais-tu d’où tu viens?--Non.--N’as-tu rien entendu?--Non.--Si tu parles, tu périras.» Et en me serrant violemment le bras: «Va-t’en» me dit-il, et il me poussa; je fis quelques pas sans oser me retourner. Après être un peu remise du trouble excessif que j’éprouvais, je fus frapper chez Victoire, ancienne femme de chambre de maman. On ne m’entendit pas. Je descendis l’Ambergue droite et je fus me cacher sous l’escalier de la maison de l’Annonciade que je savais être abandonné. Je m’aperçus qu’un homme me suivait; je le reconnus pour le même qui m’avait conduite précédemment. Il s’approcha, et me dit: «Est-il bien vrai que vous ne me connaissez pas?--Non.--Je vous connais bien, moi.--Cela est possible; tant de personnes peuvent me connaître de vue que je ne connais pas!--Nous l’avons échappée belle l’un et l’autre; j’étais entré dans cette maison pour voir une fille. Je ne suis pas du nombre des assassins; au moment où je vous ai saisie, voyant que vous étiez une femme, j’ai eu pitié de vous, et je vous ai mise à l’abri du danger. Mais que veniez-vous faire dans cette maison?--J’y avais vu entrer quelqu’un que j’ai cru reconnaître, et je voulais m’en assurer.--Est-il bien sûr que vous ne me connaissez pas? S’il vous échappe la moindre chose concernant cette affaire..... Jurez que vous ne parlerez jamais de moi. Sur la place il ne faisait pas si noir qu’ici: me reconnaîtriez-vous en me voyant au jour? Je lui répondis que non. Il me quitta au bout d’une demi-heure, et me dit: Ne rentrez qu’au jour, et ne me suivez pas.» Je l’assurai que je n’en avais pas envie.

«Au point du jour, je regagnai ma demeure, je me couchai; on ignora que j’avais passé la nuit dehors. Peu d’heures après, la nouvelle de l’assassinat se répandit dans la ville, et j’éprouvai une telle frayeur, que pendant long-temps je fis coucher une petite fille dans ma chambre.»

_Signé_ E. MANSON.

Il faut ajouter ici un aveu que madame Manson avait fait précédemment, et qui se trouve omis dans sa déclaration écrite. Elle avait dit à M. Clémendot qu’elle était habillée en homme lorsqu’elle fut chez Bancal. Le costume dont elle s’était servi se composait d’une veste qu’elle avait encore, et d’un pantalon, qu’elle dit avoir brûlé. Interrogée sur le motif de cette action, elle garda le silence; voyant qu’elle se troublait, le préfet, qui lui avait fait cette question, ajouta, en la regardant fixement: _Vous avez brûlé ce pantalon parce qu’il était taché de sang_. Elle répondit: «C’est vrai; au moment où je me sentis saisie et transportée dans le cabinet, je m’écriai: _Je suis une femme!_ Ce fut alors qu’on me répondit: Tais-toi..... En me jetant dans ce cabinet, j’ai heurté, je crois, contre le loquet d’une fenêtre, et il n’en fallut pas davantage pour me procurer un _saignement de nez_; j’y suis d’ailleurs sujette. Mon pantalon fut tout ensanglanté; je m’en aperçus plus tard, et quand je fus à l’Annonciade, je me r’habillai en femme; ce qui me fut d’autant plus facile, que j’avais conservé ma robe sous mes habits d’homme.»

Madame Manson avait bien dit la vérité, mais pas _toute la vérité_; bientôt, adoptant un système de variations qu’on ne saurait concevoir, elle déclara mensongère la déclaration qu’elle avait faite le 2 août; cependant il était impossible de douter que cette dame n’eût pas été témoin de l’affreuse catastrophe; et ce qui donnait encore plus de poids à cette présomption, c’étaient les démarches que faisaient auprès d’elle les parens et les amis des accusés Bastide et Jausion. Néanmoins madame Manson se refusait à lever le voile qui s’opposait encore à la conviction des magistrats, lorsque les révélations d’un des complices de l’assassinat de Fualdès dissipèrent presque tous les nuages qui empêchaient la vérité de paraître au grand jour.

Ce complice était le nommé Bousquier. Les circonstances principales de l’assassinat nous sont connues; maintenant nous allons apprendre comment avaient été préparés à l’avance les moyens de se débarrasser de la victime, après que le meurtre aurait été commis, et comment en effet les assassins transportèrent le cadavre du théâtre du crime aux eaux de l’Aveyron. Écoutons le récit de Bousquier.

«Je n’avais pas connu, dit Bousquier, l’accusé Bach, avant la foire de la mi-carême dernière (17 mars 1817), lorsque je le rencontrai ce jour-là dans Rodez; il me demanda où je demeurais; je lui indiquai mon domicile; alors Bach me demanda si je ne lui aiderais pas à porter une balle de tabac de contrebande; je lui répondis que je le ferais, et, de son côté, il me promit de bien payer ma course, ajoutant _que, tous les quinze jours, il pourrait m’employer à un semblable travail_. Je dois dire que Bach me demanda le secret lorsqu’il me parla de cette balle de tabac. Il revint chez moi, et me dit que cette balle n’était pas encore prête. Il vint encore dans la matinée du jour suivant, mercredi 19 mars, me redemander chez moi; il ne m’y trouva point; j’étais occupé à travailler sur la place. Il revint le soir, et me pria de lui donner vingt-quatre sous que je lui remis. Bach me donna alors en gage un mouchoir que j’ai encore, et que voilà, en disant qu’il me rendrait mon argent lorsque je lui aurais porté le tabac. Il prétendit avoir besoin de ces vingt-quatre sous pour préparer et apprêter le tabac avec quelques drogues qu’il lui fallait acheter. Bach sortit en disant qu’il allait revenir; il ne tarda pas, en effet, à rentrer; il me dit qu’on apprêtait le tabac, et que, en attendant, il fallait aller boire une bouteille de vin. Nous sortîmes de chez moi un peu avant huit heures; nous nous dirigeâmes vers la place de la Cité; Bach me quitta au milieu de cette place, m’invitant à aller faire tirer le vin, et qu’il allait, lui, voir si le tabac était prêt. J’entrai, pour lors, dans la maison de la nommée Rose Ferral, où je trouvai Baptiste Colard. Le nommé Palayret vint bientôt; et j’avais commencé à boire avec lui, lorsque Bach revint; il but quelques coups et ressortit. Il revint, et s’assit avec nous, fit quelque temps la conversation, et sortit de nouveau. Bach rentra, et ressortit une ou deux fois. Lorsque j’eus fini de boire avec Palayret, nous payâmes notre écot, et nous sortîmes tous deux. Je trouvai Bach dans la rue, posté à l’angle de la maison Ramon; il me dit alors: Venez actuellement, le tabac est prêt. Je le suivis; il me mena dans la rue des Hebdomadiers, dans la maison habitée par Bancal. Nous entrâmes tous deux; Bach me disait de faire doucement. Arrivés dans la cuisine, au rez-de-chaussée, j’y trouvai Bancal, sa femme, Baptiste Colard, Joseph Missonnier, Anne Benoît, et encore une autre fille que je ne pus distinguer. Je trouvai encore, dans ladite cuisine de Bancal, deux messieurs que je ne connaissais pas de nom. Bach me dit ensuite que l’un des deux était Bastide Gramont, de Gros; Bach ne me nomma point l’autre; il n’était pas d’une taille aussi haute que le premier: ces deux messieurs défendirent de parler. Le monsieur de haute taille, c’est-à-dire, Bastide, fut le premier à dire que, si quelqu’un parlait de ce qui se passait, il ne vivrait pas long-temps. Nous promîmes tous de ne rien dire, quoi qu’il arrivât. J’avais vu, en entrant dans la cuisine, un grand paquet étendu sur la table; Bach me dit que c’était _un mort, et qu’il fallait aller le porter quelque part_. Alors je fus saisi d’effroi, je frissonnai; mais je n’osai rien dire, après les menaces qui venaient d’être faites. Le mort était plié dans une couverture de laine, et attaché avec une corde grosse comme le doigt: il y avait deux petites barres par-dessous pour servir à le porter.