Chronique du crime et de l'innocence, tome 6/8 Recueil des événements les plus tragiques;...

Part 16

Chapter 163,791 wordsPublic domain

Cependant Auguste Dautun, objet de l’affection de sa tante, madame Vaume, était parti au commencement de juillet pour la Belgique; et Charles Dautun, ayant rencontré, au mois d’août suivant, la femme Calamar, blanchisseuse, ancienne domestique de la dame Vaume, témoigna la plus vive douleur, quand elle lui apprit la mort tragique de sa tante, qu’il assurait avoir ignorée. Malgré les instances de cette femme, il ne voulut pas être présent à la levée des scellés, alléguant qu’il aurait trop à souffrir, en y rencontrant son oncle, qu’il supposait être l’auteur du crime. Cette perfide insinuation n’avait rien de bien dangereux pour le docteur Vaume; heureusement sa moralité, bien connue, le mettait à l’abri de tout soupçon; aussi ne dirigea-t-on contre lui aucune poursuite.

Comme on vient de le voir, l’assassinat de la tante avait précédé de quelques mois celui du neveu, qui fut commis dans les premiers jours de novembre. Charles Dautun, lors de son premier interrogatoire, avait adopté un système d’ignorance complète sur le sort de son frère. Le lendemain, il avoua qu’il l’avait assassiné, de complicité avec Girouard, le 8 novembre, à huit heures du matin. Suivant lui, Girouard était venu le trouver, s’était exhalé en imprécations contre Auguste, et lui avait proposé de l’assassiner. Charles ajoutait qu’il avait eu le malheur d’accompagner Girouard, qui était assisté d’un autre individu. Auguste, à la voix de son frère, avait ouvert la porte de sa chambre; mais, au même instant, il avait été saisi à bras-le-corps par Girouard, qui l’avait tué, sur-le-champ, d’un coup de couteau. Enfin Charles Dautun déclara que c’était Girouard, qui avait séparé la tête du tronc; et que lui, Charles, avait porté cette tête sur le quai Desaix et l’avait jetée dans la rivière.

Sur cette déclaration, Girouard fut arrêté; mais il nia tous les faits qui lui étaient imputés, et prétendit qu’au moment de l’événement, il était couché avec sa femme. Ce n’était que postérieurement, c’est-à-dire, vers le 15 ou le 16 novembre, que son épouse, avec qui il vivait en mauvaise intelligence, ayant déménagé furtivement, il avait été obligé d’aller demander un asile à Charles Dautun.

Ce dernier, dans son cinquième interrogatoire, disculpa entièrement Girouard, et assuma entièrement sur lui l’horrible responsabilité du meurtre de son frère. Jusqu’alors, souvent interrogé sur l’assassinat de la dame Vaume, il avait formellement repoussé les soupçons qui planaient sur lui, et avait cherché à les rejeter sur le sieur Vaume, son oncle. Tout à coup, c’est à-dire le 24 décembre, il déclara que, le 16 juillet, vers onze heures du matin, il avait assassiné sa tante chez elle; qu’après avoir été frappée, elle n’avait pas jeté un seul cri; que son projet, en commettant ce crime, avait été de voler l’argent et les effets de sa tante, pour aller au jeu; qu’il n’avait pris qu’une petite montre d’or, une cuillère à ragoût, deux couverts, deux cuillères à bouche, deux cuillères à café, et pas autre chose; que, saisi de remords, il n’avait pas eu le courage d’en prendre davantage. Il convint, en outre, qu’il avait vendu la montre d’or, moyennant une somme de soixante-neuf francs. Il fit aussi connaître l’orfèvre qui lui avait acheté les effets précieux dérobés à son frère, et dont il avait tiré la misérable somme de cent quatre-vingt-quatorze francs.

Girouard, soumis à de nombreux interrogatoires, persista dans un système de dénégation que semblaient favoriser les rétractations de Charles Dautun; mais, lors du procès, le plan de défense adopté par ce dernier fit naître des péripéties bien pénibles et bien douloureuses pour Girouard, qui se vit tantôt accusé, tantôt excusé par son ancien ami, selon que ce dernier le croyait nécessaire à sa cause.

Les deux accusés, Charles Dautun et Girouard, comparurent devant la cour d’assises de la Seine, le 13 février 1815. Une affluence considérable de personnes de toutes les classes encombrait la salle. On voyait parmi les pièces de conviction, les vêtemens ensanglantés dont étaient revêtus les membres épars de la victime; près de ces vêtemens était un vase de grès, où le meurtrier avait recueilli le sang de l’infortuné Auguste Dautun, avec l’eau dont il s’était servi pour laver la chambre; enfin, par une singularité qui n’appartient qu’à ce procès, les traits de la victime, modelés en plâtre, dominaient cet effrayant faisceau.

Quand les accusés furent introduits, on remarqua que Charles Dautun affectait une sorte de tranquillité qui donnait à sa physionomie, naturellement farouche, un aspect vraiment sinistre. Girouard portait sur ses traits l’empreinte de la douleur; il ne marchait qu’avec peine et soutenu par deux gendarmes.

Charles Dautun était accusé du meurtre de la dame Vaume, sa tante; et l’acte d’accusation le signalait en outre comme ayant assassiné, de complicité avec Girouard, Auguste Dautun, ex-receveur de l’enregistrement à Bruxelles.

Dans le nouvel interrogatoire qu’il eut à subir, Charles Dautun rétracta ses précédens aveux, dit qu’il les avait faits dans un moment de désordre; qu’il s’était dévoué pour Girouard; qu’il soupçonnait celui-ci d’être le coupable; que, quant à lui, il persistait à soutenir qu’il était innocent. Interpellé sur la manière dont il s’était procuré les divers effets, appartenant à son frère, qu’il avait vendus à des orfèvres; il répondit que c’était Girouard qui lui avait remis la clé de l’appartement d’Auguste Dautun. Quant aux deux assassinats, il déclara ne rien connaître des circonstances de ces deux crimes.

Confronté deux fois avec Girouard, Dautun détourna les yeux, en disant qu’il ne pouvait voir cet homme sans horreur. «C’est toi, répondit Girouard, qui me fais horreur, monstre, et tu veux me perdre.»

Après l’audition des témoins, qui n’ajouta que peu de chose aux lumières déjà recueillies par la justice, mais qui fit connaître l’immoralité des prévenus, l’avocat-général prononça son réquisitoire; et la parole fut accordée successivement aux défenseurs des accusés. Comme aucun avocat n’avait voulu se charger volontairement de la cause de Charles Dautun, la cour avait nommé d’office Me Dumolard, qui sut remplir sa pénible tâche avec un talent remarquable. Le principal argument que le défenseur de Girouard fit valoir en faveur de son client, fut relatif à la prétendue remise de la clé. «Charles Dautun soutient, dit-il, que c’est Girouard qui lui a remis la clé de l’appartement, de son frère, le 14 novembre, et dès le 10, le 11 et le 12, il avait enlevé les meubles et effets de cet appartement; vous voyez donc que l’imposture est palpable. Je recommande ces réflexions à votre sagesse, et Girouard à votre justice.»

Après les plaidoiries et avant de clore les débats, le président tenta un dernier effort pour obtenir de Dautun des aveux sincères. «Dautun, lui dit-il, les débats vont être fermés; vous pouvez encore éclairer la justice; recueillez vos idées. Pourquoi avez-vous accusé Girouard d’avoir coopéré à cet assassinat?--Comme Girouard m’avait remis la clé, j’ai craint qu’il ne fût compromis.--Vous persistez donc à dire qu’il vous a remis la clé?--J’y persiste.--Dautun, tâchez de désarmer, non pas la justice de l’homme, mais celle de l’Éternel; et songez que vous seriez bien plus coupable encore, si vous laissiez planer le soupçon sur l’innocence. Je vous le demande encore une fois, êtes-vous coupable de l’assassinat de votre frère?--Non.--Vous n’en êtes pas coupable?--Non.--Et vous, Girouard?--Je n’ai commis aucun crime.--C’est pour la dernière fois, Dautun, je le répète, il est peut-être encore un moyen de fléchir le courroux céleste; dites la vérité.--Je n’ai point tué mon frère.»

Après ces pressantes et inutiles exhortations, le président ferma les débats et présenta le résumé de cet odieux procès, qu’il termina en ces termes: «Charles Dautun, qui paraît aujourd’hui devant vous, et qui a essayé son bras sur sa tante, sur sa bienfaitrice, sur sa seconde mère, avant de poignarder son frère, n’aurait peut-être jamais eu l’idée du crime, s’il n’avait pas nourri dans son cœur la funeste passion du jeu; et peut-être ne l’aurait-il jamais éprouvée, s’ils avaient été fermés pour jamais ces lieux ouverts à tous les citoyens, où l’amour de l’or, irrité par les calculs de l’espérance, exalte d’abord les idées, et finit par déshonorer les âmes. Oh! quand viendra donc le jour où l’on fermera ces salons du vice et de la perversité, où des pères barbares jouent le pain de leur famille, où des fils avilis consomment la ruine de leur fortune et la honte de leur nom!»

Le président posa ensuite les questions soumises à la délibération du jury. Les deux premières étaient relatives à la complicité d’assassinat et de vol qui pesait sur Girouard. Elles furent résolues négativement, et le président, en prononçant l’acquittement de Girouard, lui adressa l’allocution suivante: «Girouard, il est doux pour moi, dans un jour aussi triste, de pouvoir vous rendre à la liberté: si de violens soupçons ont pesé sur vous, ne vous en prenez qu’à vous-même; si votre conduite avait toujours été bonne, elle aurait suffi pour vous mettre à l’abri de l’accusation. Réprimez les penchans honteux qui ont failli vous perdre pour jamais. Travaillez, et tâchez de reconquérir l’estime publique que vous avez depuis si long-temps perdue.»

La transition brusque de la crainte de la mort à la certitude de la liberté produisit un si violent ébranlement sur les facultés de Girouard, déjà affaibli par de longues souffrances, qu’il s’évanouit. Vainement il essaya de parler, il n’eut pas la force de proférer une seule parole. Il se retira, soutenu par quatre personnes, et une jeune dame, aussi remarquable par les grâces de sa figure que par la bonté de son cœur, fit pour ce malheureux une quête destinée à subvenir à ses premiers besoins.

Il restait à prononcer sur le sort de Charles Dautun. La réponse du jury fut affirmative sur tous les chefs d’accusation. Pendant la lecture de la décision des jurés, l’abattement de Dautun augmentait par degré, et, chaque fois qu’il entendait répéter: _Oui, Charles Dautun est coupable_, il indiquait, par un signe de tête, qu’il ne l’était pas.

Lorsque le président, faisant l’application de la loi, prononça la peine de mort, à ce dernier mot, Dautun tomba dans une profonde stupeur, sa tête roula sur sa poitrine, puis il s’écria: _Je suis perdu; je n’ai pas commis ce crime; je ne suis coupable que d’avoir enlevé les effets_. «Dautun, lui dit le président, il ne vous reste plus qu’une seule ressource: jetez-vous dans les bras de la religion. Les crimes que vous avez commis sont bien grands, sans doute; mais la miséricorde de Dieu est plus grande encore; implorez sa miséricorde. Je vous préviens que vous avez trois jours pour vous pourvoir en cassation.»

En entendant ces mots, le condamné sembla reprendre un peu d’assurance, et, dans le trajet du tribunal à la prison, il s’écria plusieurs fois: _Oui, j’en appellerai! j’en appellerai._

En effet, le 27 février, Charles Dautun se pourvut en cassation; mais, son pourvoi ayant été rejeté par la cour suprême, le 29 mars, à deux heures et demie, on vint l’avertir de se préparer à la mort. Cette terrible nouvelle l’accabla à tel point qu’il put à peine proférer ces mots entrecoupés: _Mon Dieu!.... quel sort!.... un soldat!... Je me recommande à la clémence de l’empereur._ Il refusa les secours de la religion, mais sans rudesse ni bravade.

A l’instant où la fatale toilette fut achevée, un officier public lui dit: «Il est encore temps de déclarer la vérité: avez-vous quelques révélations à faire? profitez d’un dernier moment.» Dautun répondit d’une voix faible et très-altérée: «J’ai dit la vérité au tribunal, c’est Girouard qui m’a remis la clé; d’après, jugez du reste.»

Dautun conserva le même abattement jusqu’au lieu du supplice; néanmoins le prêtre qui l’avait accompagné ne put vaincre son obstination. A quatre heures et demie, il avait subi son arrêt.

ASSASSINS DE FUALDÈS.

Fualdès!... ce nom seul réveille le souvenir d’un forfait qui, par le voile mystérieux dont il est resté long-temps enveloppé, et par les circonstances inouïes qui l’accompagnèrent, s’est acquis une déplorable célébrité. L’intérêt bien mérité qu’inspirait la victime, la position sociale des principaux meurtriers, la complication des incidens, la monstrueuse atrocité de quelques détails, les révélations et les réticences de la dame Manson, les débats qui eurent lieu devant deux Cours d’assises et qui finirent par jeter quelques rayons de clarté sur cet attentat ténébreux, rangent l’horrible assassinat de Fualdès parmi les événemens le plus éminemment dramatiques. Quinze années ont passé sur ce meurtre sans exemple, et ce laps de temps n’en a point affaibli l’horreur. Quoique le crime eût été commis dans une ville éloignée de la capitale; quoique les tribunaux, chargés de prononcer sur le sort des coupables, fussent également à de très-grandes distances; néanmoins, sur tous les points de la France, on s’en souvient encore, tous les esprits vivement préoccupés par les réponses énigmatiques d’une femme qui, comme témoin jouait le principal rôle dans cette affaire attendaient de jour en jour des révélations décisives, s’indignaient même contre la dame Manson, à cause de ses demi-aveux suivis immédiatement d’un profond silence, et faisaient éclater leur impatience de connaître l’issue de ce mémorable procès. Enfin l’attente et l’anxiété du public furent à peu près satisfaites; nous disons à peu près; car si plusieurs des assassins tombèrent sous le glaive des lois, la vérité demeura encore obscure, malgré des recherches actives et des débats solennels.

Nous allons essayer de retracer les circonstances les plus intéressantes de cette tragique histoire, de manière à en présenter un tableau qui ne laisse rien à désirer sous le rapport de l’exactitude, et qui soit de nature à satisfaire également et ceux qui connaissent déjà ces faits, et ceux pour qui ces détails seront entièrement nouveaux.

Le 20 mars 1817, la ville de Rodez apprit avec un sentiment d’horreur qu’un forfait inouï venait d’être commis dans ses murs. Dès le matin même, un cadavre fut trouvé flottant sur les eaux de l’Aveyron; c’était celui de M. Fualdès, ancien magistrat; toute idée de suicide fut à l’instant écartée; une large blessure faite au cou de la victime ne permettait pas de douter qu’elle n’eût succombé sous les coups de lâches assassins.

Ce triste événement fit naître une foule de conjectures. Jouissant de l’estime générale et de la considération publique, M. Fualdès s’était toujours conduit de manière à ne point se faire d’ennemis particuliers; du moins on ne lui en connaissait pas. Ses principes politiques bien prononcés en faveur de la liberté, mais sages et tolérans, étaient trop inoffensifs pour exciter la fureur des fanatiques les plus ardens; sa fortune était en apparence trop peu considérable pour tenter la cupidité d’un assassin.

Quels étaient donc et la cause et les auteurs du crime? Telle était la question que l’on s’adressait mutuellement, et chacun y répondait diversement. Les habitans de Rodez, éperdus, regardaient autour d’eux avec effroi. Une voix trompeuse répandait à dessein que des gens flétris par la justice avaient assouvi leur rage sur le magistrat inflexible qui avait provoqué leur juste punition. Une autre rumeur circulait aussi, rumeur qui répandit en un instant le trouble et la terreur dans tout le pays. On cherchait à accréditer sourdement que Fualdès avait été assassiné en haine de ses opinions politiques par les nobles de Rodez; on désignait ce crime comme le prélude de nouveaux attentats; on le regardait comme le signal d’une nouvelle Saint-Barthélemy. Dans un moment où les esprits étaient encore en fermentation, quels malheurs pouvaient causer des idées aussi alarmantes répandues dans les masses! Cependant ces bruits étaient l’œuvre d’infâmes calomniateurs dont le but était de soustraire les vrais coupables à l’œil vigilant de la justice. Heureusement ces craintes chimériques furent bientôt dissipées, l’effroi général disparut, et l’intérêt, se reportant tout entier sur le malheureux Fualdès, s’accrut encore, lorsqu’on parvint à saisir quelques particularités du crime.

Bientôt les recherches de l’autorité produisirent des indices certains. On avait su que, le 18 mars, M. Fualdès avait reçu de M. Seguret, en effets de commerce, une somme considérable, à compte sur le prix d’un domaine qu’il lui avait vendu; que, dans l’après-midi du 19, un rendez-vous pour la négociation de ces effets lui avait été donné et fixé à huit heures du soir. En effet, M. Fualdès sortit de chez lui vers cet instant, après avoir pris sous sa redingotte quelque chose qu’il soutenait avec son bras gauche, et, une demi-heure après, un individu trouva, dans la rue du Terral, sur le prolongement de la rue des Hebdomadiers, une canne reconnue depuis pour être celle de M. Fualdès, et non loin de la maison _Bancal_, un mouchoir usé, récemment tordu dans toute sa longueur. Ces premiers renseignemens en amenèrent de plus concluans, et enfin il fut reconnu qu’un homme avait été aposté près de la maison de M. Fualdès, et que, au moment où celui-ci était sorti, cet individu avait quitté son poste, et était descendu en grande hâte dans la rue de l’Ambergue-droite, qui aboutit à celle des Hebdomadiers par la petite rue qui traverse celle de Saint-Vincent. On avait remarqué que d’autres hommes étaient également postés au coin des maisons de François Valat et de Missonnier, de la rue dite des Frères-de-l’École-Chrétienne, et sur la porte de la maison Vergnes, habitée par Bancal. L’infortuné Fualdès, se rendant au rendez-vous qu’on lui avait donné, marchait avec sécurité; mais, à peine arrivé près de la maison Missonnier, il est saisi par plusieurs scélérats, à un signal convenu; on lui met un bâillon sur la bouche, et on l’entraîne violemment dans la maison Bancal, lieu infâme, repaire de la débauche et de la prostitution; c’est là que la scène horrible du meurtre avait été préparée. Le malheureux vieillard est jeté sur une table; les assassins rugissent autour de lui. Vainement il demande un instant pour se recommander à Dieu; on le repousse avec ironie. Il se débat, la table est renversée; les bourreaux la relèvent. L’un tient les pieds de la victime; un autre, armé d’un couteau, essaie de lui porter le coup mortel, mais sa main tremble. Un troisième reproche à son complice son défaut d’assurance, et, lui arrachant le couteau des mains, le plonge dans la gorge de la victime. O scène digne de cannibales! détails dégoûtans d’horreur! Le sang qui coule de la blessure est reçu dans un baquet, et donné ensuite en nourriture à un porc. Après la consommation de cet odieux sacrifice, le corps de Fualdès est placé sur deux barres, enveloppé dans un drap et dans une couverture de laine, lié comme une balle de cuir avec des cordes, et porté, vers les dix heures du soir, dans la rivière d’Aveyron, par quatre individus précédés d’un homme à haute taille armé d’un fusil, et suivi de deux autres, dont un seulement était aussi armé d’un fusil.

Ces renseignemens, quoique incomplets, provenaient d’aveux faits à des tiers par la femme Bancal, ou sortis de la bouche naïve des enfans de cette femme. C’était à peu de distance de la maison Bancal qu’on avait trouvé la canne et le mouchoir tordu; cette circonstance, coïncidant parfaitement avec les faits déjà articulés, Bancal, sa femme et sa fille aînée furent aussitôt arrêtés, et leurs autres enfans en bas âge, placés à l’hôpital de Rodez. Une visite, faite à leur domicile, fit découvrir une couverture de laine et plusieurs linges ensanglantés qui avaient servi à envelopper le corps de Fualdès. On trouva également une veste que portait Bancal le jour de l’assassinat; cette veste était tachée de sang qu’on avait essayé d’enlever, en le râclant avec un couteau. Des propos tenus par la femme Bancal dans sa prison ne manquèrent pas d’être recueillis; ainsi elle dit à une autre prisonnière, la femme Lacroix, après avoir vomi les plus grossières injures contre M. Fualdès, qu’il avait été bâillonné avec un mouchoir; qu’on l’avait saigné avec un mauvais couteau; qu’il avait sur le corps une chemise qui ressemblait à une aube; qu’elle avait pris une bague qu’il portait au doigt, mais que le lendemain elle avait été forcée de la rendre, et qu’on lui avait donné six francs à titre de compensation. Elle ajouta que, si on lui demandait au tribunal ce qui s’était passé chez elle, elle dirait aux juges qu’ils devaient bien le savoir, puisqu’ils y étaient eux-mêmes; qu’elle avait reçu trois écus de cinq francs et quelques autres pièces de monnaie qu’on avait trouvées dans les poches du sieur Fualdès; qu’une clé, qui fut également trouvée sur lui, fut donnée à un _monsieur de la campagne_; qu’enfin ces _messieurs_ avaient dit qu’ils ne tuaient pas pour de l’argent.

Les enfans Bancal, séparés de leurs parens, et soustraits par conséquent à leur influence, avaient raconté d’autres détails. Madelaine, une des filles, ne cachait point que son père et sa mère étaient en prison, parce qu’on avait tué un _monsieur_ chez eux. Elle disait avoir été témoin du crime. Le soir qu’il avait été commis, sa mère l’avait menée coucher dans une chambre au second étage de la maison qu’ils habitaient; mais, excitée par la crainte ou par la curiosité, à peine avait-elle été laissée seule, qu’elle se leva, descendit au rez-de-chaussée, et, passant derrière une armoire, se glissa dans le lit de son père et de sa mère; bientôt les assassins entrèrent dans la chambre, y traînant leur victime. A travers un trou du rideau du lit, elle vit étendre le _monsieur_ sur la table. Pendant qu’on le _saignait_, son père tenait la lampe, et sa mère recevait le sang. Elle ajoutait avec son jeune frère qu’il y avait des messieurs qu’ils ne connaissaient pas, _excepté celui de la place de la Cité_; que c’étaient ces messieurs qui avaient égorgé celui qui était mort, et qu’après ils l’avaient emporté hors de la maison.

La justice obtint encore d’autres indices; si ceux qu’on vient de lire suffisaient pour déterminer le lieu où le crime avait été commis, il restait à connaître les assassins et leur nombre. La fille Anne Benoît, qui demeurait dans la maison Bancal, et depuis impliquée au procès, répéta à plusieurs personnes qu’on aurait beaucoup de peine à reconnaître les auteurs de l’assassinat. «On cherche à le savoir, disait-elle, mais on ne le saura pas, on n’a pas pris de témoins; cela ne s’est pas fait dans la maison Bancal, mais hors de la ville, dans quelque jardin. C’est pour cause d’opinion et non d’intérêt qu’on l’a tué. On l’a saigné sur une table comme un cochon. Ce sont les nobles qui ont commis le crime». Ces propos qui contredisaient en quelque sorte les circonstances déjà connues, auraient pu plonger les magistrats dans une embarrassante perplexité, si l’opinion publique, en désignant hautement les assassins, ne les avait ramenés à examiner scrupuleusement la conduite d’hommes qui d’abord avaient appelé leur attention, et qui avaient su adroitement détourner les soupçons dont ils avaient été l’objet.

Et cependant quels étaient ces hommes que des soupçons véhémens allaient atteindre? Des hommes appartenant aux familles les plus considérables du pays, admis dans les plus hautes sociétés de Rodez; bien plus, ces hommes étaient des amis, des parens de Fualdès. Bastide et Jausion, désignés comme les principaux meurtriers, semblaient, par leur fortune même, être à l’abri de la plus simple idée d’un tel attentat, qui n’aurait eu sa source que dans la cupidité. Le premier était un propriétaire-cultivateur, l’autre avait une charge d’agent de change à Rodez. Cependant on fut contraint de se rendre à l’évidence, lorsqu’à l’appui des premiers faits qui tendaient à incriminer ces deux individus, se joignirent de nouveaux élémens de conviction.