Chronique du crime et de l'innocence, tome 6/8 Recueil des événements les plus tragiques;...

Part 15

Chapter 153,799 wordsPublic domain

On put juger qu’au moment où le meurtre avait été commis, Cécile Normand était assise auprès de la cheminée, et occupée, selon son usage, à faire des sacs de papier. Sa mort devait être encore toute récente, car ses membres avaient conservé de la chaleur et de la souplesse. L’inspection de la pièce contiguë à la cuisine fit remarquer plusieurs effractions; le panneau de rabattement d’un secrétaire avait été brisé; on avait ouvert une armoire en placard à laquelle se trouvait la clé, et on en avait retiré un coffret qu’on avait brisé à l’aide d’un instrument tranchant.

Dousse père et fils déclarèrent que, dans les meubles fracturés, il leur avait été volé une somme de quatre cents francs; mais diverses pièces d’argenterie, placées dans le tiroir du milieu de l’armoire en placard, et parfaitement en évidence, n’avaient pas été distraites. Plusieurs remarques que l’on fit donnèrent lieu de soupçonner que les auteurs du crime connaissaient les localités et les habitudes de la famille Dousse. La porte de l’allée était habituellement fermée, et ne s’ouvrait qu’à l’aide d’un secret. Il paraissait qu’à six heures du soir, une personne l’avait vue fermée, et qu’au contraire, vers huit heures une autre l’avait trouvée ouverte. Tous les soirs Dousse père et son fils sortaient, et ne rentraient qu’assez tard; la femme Dousse restait constamment à sa boutique, et la fille Normand travaillait seule dans la cuisine.

Dousse fils avait exercé le métier de menuisier: il avait conservé, en le quittant, ses outils et son établi, qui étaient placés dans la cuisine. C’était là qu’on avait pris un ciseau et un maillet qui paraissaient avoir été les instrumens des effractions commises dans la chambre voisine. Dousse fils avait construit lui-même le coffret que l’on avait brisé. Ce coffret était destiné à renfermer une somme de six mille francs qu’il en avait retirée quelque temps avant le crime, pour la prêter à son père. Il existait à ce coffret une sorte de secret consistant en ce qu’une fausse ouverture avait été figurée, tandis que la ferrure et la véritable ouverture étaient assez adroitement cachées. Il est à remarquer que les auteurs du crime, sans s’attacher à la fausse ouverture, par laquelle l’effraction était, en apparence, très-facile, avaient dirigé tous leurs efforts du côté du secret.

Ainsi, le corps du délit était parfaitement constaté; il n’était pas aussi facile de découvrir les assassins. On savait que la fille Normand n’avait aucune liaison, et que très-peu de personnes fréquentaient l’appartement de la famille Dousse. Les nommés Chevalier, Guenot, Prudhomme et Heller, camarades de Dousse fils, étaient les seuls qui y vinssent habituellement; dès le 26 février, ils furent tous arrêtés; mais, l’instruction ne présentant aucune charge contre les trois premiers, qui justifièrent d’ailleurs de l’emploi qu’ils avaient fait de leur temps, pendant la soirée du 25, on les remit en liberté. Heller était celui dont la liaison avec Dousse était la plus intime; ils avaient fait connaissance, quelques années avant, dans un atelier où ils travaillaient ensemble. L’instruction apprit que Heller connaissait la construction du coffre et le secret qui y avait été ménagé; que même un jour, il avait dit à Dousse: _Ton secret n’est pas bien malin_; que, quatre jours avant l’assassinat, il était venu voir Dousse, qui s’habillait dans la chambre contiguë à la cuisine, qu’il avait vu l’armoire ouverte, et avait pu remarquer où était le coffret; que, la veille, il était revenu encore, voulant, disait-il, emprunter à Dousse un outil appelé _guillaume de côté_, qu’il n’avait trouvé que la mère, qui lui avait dit de chercher lui-même cet outil; que, d’après cette invitation, il était resté une demi-heure en haut.

On savait, de plus, qu’à l’époque du 25 février, Heller relevait d’une longue maladie qui avait épuisé toutes ses ressources. Il se plaignait, à ce sujet, de la situation dans laquelle il se trouvait, et de la dureté de ses parens, qui l’avaient forcé de leur rembourser jusqu’aux moindres avances qu’ils avaient faites pour lui. Il avait toujours eu un goût très-prononcé pour le spectacle et pour la toilette.

Le 17 mars, la hachette ensanglantée, trouvée dans la cuisine de Dousse, fut soumise à l’examen de deux experts taillandiers. Ils déclarèrent qu’elle avait été emmanchée récemment; qu’elle ne l’avait pas été par une personne ayant l’habitude de ce genre de travail; qu’elle l’avait été par un menuisier, les gens de cet état emmanchant leurs outils d’une manière tout-à-fait semblable; enfin, le manche n’avait pas été tourné, mais façonné avec varloppe. Le 19, le juge d’instruction, assisté d’un maître menuisier, fit perquisition dans le logement de Heller. On y trouva un morceau de bois de hêtre, de la longueur de vingt-deux pouces six lignes, semblable à du bois de falourde, et paraissant fraîchement scié.

Deux fois, et par des experts différens, le manche de la hachette fut comparé avec ce morceau de bois. Ils prononcèrent unanimement que ces deux morceaux n’en avaient fait qu’un, et ils fondèrent leur opinion sur la similitude parfaite de la nature du bois, de la situation du cœur, du nombre de couches ligneuses, des rayons de croissance, surtout d’un accident produit par la gélivure. Ils observèrent, au surplus, qu’il paraissait qu’avant la séparation, l’un et l’autre ne se joignaient pas immédiatement, et, qu’il manquait, entre deux, une petite portion de la longueur d’un pouce environ. Le 6 avril, nouvelle perquisition fut faite chez Heller, et l’on y trouva une grande quantité de copeaux, qui, par leur nature, les nœuds qui y étaient marqués, leur longueur et leur largeur, se rapportaient très-bien au manche de la hachette, et paraissaient venir des coups de varloppe au moyen desquels il avait été poli. On saisit, de plus, quatre petits morceaux de bois de la longueur d’un pouce et quelques lignes, qui, précédemment, n’en avaient fait qu’un, et avaient été fendus à l’aide d’un ciseau. Ces quatre fractions réunies présentèrent un tout d’une dimension et d’une forme exactement semblable à celle de l’extrémité du manche de la hache opposée au fer. Il fut reconnu que le tranchant du ciseau dont elles portaient la marque visible, se rapportait parfaitement à un ciseau que l’on trouva dans la même perquisition; et, sur l’une d’elles, on remarqua l’empreinte d’un coup de marteau, en sorte qu’il parut que la hache avait été emmanchée chez Heller, que l’on avait frappé le manche à coups de marteau pour le faire entrer dans le fer, et qu’ensuite, ce manche ayant paru trop long, on en avait scié une petite portion que l’on avait fendue en quatre, soit par distraction, soit par amusement.

Lors de la première perquisition, et dans l’intervalle qui s’écoula entre celle-ci et la seconde, Heller nia positivement que le manche de la hache qui lui fut représenté eût jamais fait partie du morceau de bois dont le reste avait été trouvé chez lui. Il déclara qu’il avait employé la portion manquante à faire divers ouvrages, et notamment deux manches d’outils qui depuis avaient été brisés et brûlés; qu’enfin il avait donné un morceau de ce bois à un compagnon menuisier dont il ignorait le nom et la demeure.

Cependant, après la seconde perquisition, et lorsque la justice fut en possession des fragmens provenant de la fabrication du manche de la hache, il convint que ce manche avait été scié et varlopé chez lui; mais il prétendit qu’il l’avait été par le même compagnon menuisier, auquel antérieurement il avait donné de quoi faire un manche d’outil; que cet homme, l’ayant rencontré, lui avait demandé un morceau du même bois pour faire un manche de marteau; que lui Heller l’avait invité à monter chez lui, et que là, il avait façonné ce morceau de bois. Il ajouta que le fer auquel ce manche était destiné n’avait pas été apporté chez lui, et que, sur l’observation qu’il fit à son camarade que peut-être la longueur du bois était trop considérable, celui-ci en scia une petite portion qu’il fendit ensuite sans y songer, ce qui fit les quatre petits morceaux de bois trouvés depuis dans son domicile. Il dit qu’il croyait que le compagnon menuisier dont il parlait portait le nom et le surnom de Picard; qu’il avait travaillé chez le nommé Bouillé; que, depuis ce temps, il avait été trois ans sans le revoir; que dernièrement il l’avait rencontré deux fois; que, la première, il lui avait donné le morceau de bois destiné à faire un manche d’outil, et, la seconde, le morceau avec lequel avait été fabriqué le manche de la hache. Enfin il déclara que, lors de ses premiers interrogatoires, il avait entièrement oublié toutes ces circonstances, qui depuis s’étaient représentées à sa mémoire.

On lui objecta qu’il paraissait peu vraisemblable que le manche eût été façonné en l’absence du fer auquel il devait servir. Il répondit que lui même en avait fait la réflexion en présence de Picard, et que celui-ci lui avait dit qu’il avait pris, autant que possible, la mesure du fer avec son doigt. On lui objecta encore que le coup de marteau, dont l’empreinte existait sur les quatre morceaux de bois, annonçait que la hache avait été emmanchée dans son domicile. Il répondit que cette empreinte pouvait provenir d’un coup donné avec le bout d’une varlope.

Il paraît, tant d’après la déclaration de Heller que d’après divers documens, que le morceau de bois saisi chez lui et le manche de la hache avaient originairement fait partie d’un bâton nommé _garot_, instrument à l’usage des voituriers porteurs de marée.

Au surplus, les recherches faites dans l’instruction ne purent faire découvrir quel était l’individu que Heller avait désigné sous le nom de Picard, et donnèrent lieu de supposer que c’était un être imaginaire.

Heller, cherchant à rendre compte de l’emploi de son temps pendant la soirée du 25 février, ne le fit pas d’une manière satisfaisante. Il était constant que, ce jour-là, Heller était resté depuis midi jusqu’à quatre heures avec un nommé Colignon et deux autres jeunes gens; qu’à quatre heures, il les quitta à la porte Saint-Martin, en prenant pour prétexte qu’il devait se rendre chez une personne qui voulait lui commander de l’ouvrage; qu’il leur promit d’aller les rejoindre, à la chûte du jour, dans un cabaret de la Courtille; qu’ils l’y attendirent en vain jusqu’à huit heures moins un quart, et se retirèrent. Dans son interrogatoire à la préfecture de police, Heller prétendit qu’après avoir quitté ses camarades, il était rentré chez lui; qu’à six heures et demie, il en était sorti pour aller faire un tour sur le boulevard; qu’il était rentré sur-le-champ; que, plus tard, il était sorti encore pour rejoindre ses camarades; qu’étant arrivé à la Courtille après leur départ, il était revenu à huit heures un quart chez lui, d’où il était allé souper chez un traiteur, rue du Caire.

Dans ses interrogatoires devant le juge d’instruction, il ajouta à ce récit une autre circonstance, savoir qu’en revenant de la Courtille, à huit heures un quart, il était entré chez le nommé Delamotte, son beau-frère, demeurant rue du Temple, y était resté quelques instans, et n’était revenu chez lui qu’à huit heures et demie. Cette déclaration tardive fut confirmée par Delamotte; mais le récit de Heller ne s’accorda pas avec les dépositions du portier et de la portière de la maison. Ils déclarèrent qu’ils l’avaient vu rentrer chez lui vers quatre heures après midi; qu’il sortit ensuite, probablement avant la nuit, sans qu’ils l’eussent aperçu; qu’enfin, à huit heures et demie, il était rentré, puis sorti encore, sans doute pour aller souper. Ils ajoutèrent qu’à la chûte du jour, la porte de la maison était toujours fermée, et que, si depuis six heures et demie jusqu’à huit heures et demie, Heller fût sorti deux fois et rentré une, ainsi qu’il le prétendait, ils auraient été obligés de lui tirer le cordon, et l’auraient infailliblement aperçu.

Heller convint que le prétexte qu’il avait allégué, en quittant ses camarades, était faux, et qu’il n’avait personne à aller voir. Il prétendit s’être servi de cette défaite pour éviter la dépense à laquelle il aurait été entraîné en se rendant au cabaret avec eux.

Diverses taches rouges furent trouvées sur les vêtemens de Heller; on en remarqua une, notamment, à la manche de sa redingotte; mais des gens de l’art décidèrent qu’elle ne pouvait être l’effet d’un jet de sang. Quant à lui, il prétendit que cette tache provenait d’une coupure qu’il s’était faite au doigt.

Dans la nuit du 9 au 10 avril, Heller chercha à se donner la mort, en se frappant la tête contre les murs de sa prison. Pour le contenir, on fut forcé de lui mettre la camisole dont on fait usage en pareil cas. Ayant été interrogé sur les motifs qui l’avaient porté à attenter à sa vie, il répondit qu’il ne pouvait rendre compte de la position dans laquelle il s’était trouvé.

Heller fut traduit devant la cour d’assises de la Seine. M. Gohier Duplessis, son avocat, le défendit avec talent, mais ne porta pas sa conviction dans l’esprit de tous les jurés. Heller fut déclaré coupable par le jury, à la majorité de sept voix contre cinq. Mais la cour adopta l’avis de la minorité des jurés, et l’accusé fut acquitté. Cette décision excita l’étonnement universel, tant étaient fortes les charges que s’élevaient contre le prévenu, mais qui cependant ne suffisaient pas pour sa condamnation.

FRATRICIDE

DE CHARLES DAUTUN.

Le crime de Caïn, cet horrible forfait qui, le premier, souilla la terre de sang humain, du sang d’un frère massacré par un frère, nous fait voir, dès les premiers jours du monde, un exemple effrayant des sombres fureurs de la jalousie, passion de désespoir et de rage, furie implacable qui dévore et déchire sans relâche le cœur du malheureux qui en est atteint, jette le trouble et la mort dans sa pensée, et lui souffle un féroce instinct de carnage. L’histoire, depuis ce premier meurtre, qui ouvrit violemment à la mort les portes de son vaste domaine, eut à retracer plus d’une fois des drames du même genre, œuvres lugubres de l’ambition et de la rivalité, passions souvent terribles et sanguinaires, filles d’un égoïsme qui se déborde, prêt à renverser tout ce qui pourrait lui faire obstacle ou lui porter ombrage. Mais de telles scènes, bien qu’épouvantables, ne laissent pas d’intéresser en faveur du coupable; on approuve les lois justes qui le punissent, et l’on donne des larmes à ses malheurs; on aime à penser qu’il n’eût manqué au criminel qu’une direction utile et sage, pour qu’une passion exaltée pût être changée en une émulation louable.

Bien au contraire, le cœur demeure sans pitié pour le scélérat qui, mû par une vile et basse cupidité, non seulement trempe ses mains dans le sang de son frère, mais encore exerce sa férocité sur ses membres dispersés, et, en même temps qu’il cherche à cacher son attentat, semble vouloir frapper d’horreur toute une capitale, en ménageant à plusieurs quartiers le hideux spectacle de quelques lambeaux de sa victime. Tel se présente à nous Charles Dautun. Son crime répandit la stupeur dans tout Paris; sa scélératesse inouïe souleva tous les cœurs d’indignation; et, quand il ne fut plus permis de douter de son abominable culpabilité, il ne se trouva personne qui n’apprît avec une sorte de satisfaction l’arrêt qui devait venger une atroce violation des droits de la nature et de la société.

Le 9 novembre 1814, entre dix et onze heures du matin, des bateliers trouvèrent dans la Seine, au bas de l’escalier du quai Desaix, une tête d’homme fraîchement coupée, et portant plusieurs contusions. Cette tête était enveloppée dans un torchon marqué A. D. On pêcha près de là deux serviettes marquées L. S. et D.

Le même jour, à neuf heures du soir, entre les fiacres et les planches qui se trouvaient alors devant la colonnade du Louvre, on trouva un tronc d’homme, percé de plusieurs coups dans la poitrine, enveloppé de deux draps marqués P. C., A. D., et d’une chemise marquée A. D.

A onze heures du soir, également le même jour, aux Champs-Élysées, près des fossés qui bordent la place Louis XV, deux cuisses et deux jambes furent trouvées dans un drap marqué A. D., avec une redingotte noisette, percée de deux coups, et deux serviettes ensanglantées. Ces divers restes furent reconnus pour appartenir au même individu. Il y avait à la poitrine et auprès du cou, trois plaies faites à l’aide d’un instrument à deux tranchans.

Il était constant, par suite de diverses observations, que la personne assassinée boitait; mais on ne put d’abord recueillir aucun renseignement propre à mettre sur la trace des auteurs de ce meurtre. Un mois s’écoula ainsi; on s’était borné à faire modeler le buste de la victime, qu’une foule immense avait été voir à la Morgue.

Cependant la femme Calamar, blanchisseuse, entendant parler du crime atroce qui occupait tous les esprits, et, ayant appris que l’individu exposé à la Morgue avait une verrue au menton et qu’il avait dû boiter, s’écria aussitôt: _Ah! vous me faites le portrait d’Auguste Dautun!_

Cette femme court aussitôt à la rue Saint-Germain-l’Auxerrois, n. 79, où Auguste Dautun s’était choisi un modeste domicile, dans une maison habitée par un grand nombre de locataires; elle interroge le propriétaire; on lui répond que depuis long-temps on n’a pas vu Auguste; elle monte chez lui, frappe inutilement à sa porte; de là, elle court à la Morgue, donne le signalement d’Auguste, et acquiert la douloureuse certitude que c’était bien celui de l’infortuné dont on cherchait le nom. A la préfecture de police, on lui montra le buste de la victime; la femme Calamar ne pouvait plus douter que ce ne fût Auguste Dautun. Sur sa déclaration, la police se transporta aussitôt dans la chambre qui lui fut indiquée; on enfonça la porte; tout fut trouvé dans le plus grand désordre; partout on remarquait des traces de sang. On apprit par des voisins que, depuis le dépôt du cadavre à la Morgue, plusieurs effets d’un très-gros volume avaient été enlevés successivement de cette chambre. Déjà la justice était sur la trace du crime.

Le 16 décembre, pendant que le commissaire de police constatait l’état des lieux dans la chambre qu’avait occupée Auguste, Charles Dautun se présente, et dit qu’il ignore ce qui est arrivé à son frère. Conduit à la préfecture de police, il est interrogé, et déclare demeurer rue de la Montagne-Sainte-Geneviève. On s’y transporte; on fait perquisition chez lui, on n’y trouve rien. Charles ajoute qu’il était à Paris depuis le mois de mai; qu’Auguste était venu dîner chez lui à la fin d’octobre ou de novembre 1814; qu’il n’était allé le voir qu’une seule fois; que, depuis, ne l’ayant pas rencontré, il crut qu’il était à la campagne.

Mais, avant de passer outre, et pour l’intelligence des faits, il est indispensable de reprendre les choses de plus haut.

Claude-Jean-Charles Dautun, était né à Sedan, en 1780. Son père, honnête industriel, était parvenu à réunir une petite fortune qui lui avait permis de donner une éducation solide à ses enfans. Pendant son séjour à la pension, Charles se lia d’une manière intime avec Girouard, son cousin. On va voir tout à l’heure pourquoi nous signalons cette particularité.

Charles Dautun perdit ses parens, et, à sa sortie de pension, il fut, par décision d’un conseil de famille, confié aux soins du docteur Vaume, son oncle et beau-frère de son père. Le docteur forma le projet d’enseigner à son pupille les préceptes de son art, et, pour qu’il en profitât mieux, il ne négligea rien de tout ce qui était en son pouvoir. Pendant quelque temps, le jeune Dautun parut docile aux volontés de son tuteur; mais bientôt il se livra avec une ardeur inconcevable à tous les genres de dissipation, cherchant dans le tumulte des passions un remède aux inquiétudes vagues et douloureuses qui résultaient de son oisiveté. Dès ce moment, il perdit les bonnes grâces de son oncle, et le fit renoncer à l’espoir de mettre à exécution les projets qu’il avait sur lui. Ainsi, par un funeste aveuglement, Charles Dautun s’était placé dans une position si fausse, qu’il lui devenait presque impossible de revenir aux principes de la saine raison. Le désœuvrement et la nécessité le forcèrent de prendre du service dans un régiment. Il y avait long-temps qu’il était séparé de Girouard, son ami d’enfance; il le retrouva dans les camps, et leur liaison reprit une nouvelle intimité. Le sort des armes les sépara de nouveau, et, ce ne fut qu’en 1814, qu’ils se revirent et déplorèrent ensemble l’événement qui leur fermait une carrière qui aurait pu leur être profitable et glorieuse: Charles Dautun était parvenu au grade de lieutenant; Girouard s’était attaché aux administrations nombreuses que nécessitait l’état permanent de guerre où se trouvait la France, et avait acquis dans les postes un emploi assez lucratif.

Mais, peu après, Girouard perdit cet emploi; et Dautun, se trouvant également sans occupation, tous deux, réduits à l’oisiveté, se lièrent plus étroitement que jamais; ils usèrent leurs dernières ressources, vendirent leur patrimoine, et allèrent l’engloutir dans les maisons de jeu, gouffres impurs d’où surgissent tant de calamités sociales.

On connaît la vie habituelle des joueurs de profession; on connaît leurs désordres, leurs alternatives de gain et de perte, leurs folles dépenses quand la fortune leur sourit, leurs accès de désespoir lorsqu’elle les trompe, les actions honteuses auxquelles ils sont trop souvent poussés par la détresse. Telle était la position que s’étaient faite les deux amis Charles Dautun et Girouard, lorsqu’on apprit le meurtre de la dame Jeanne-Marie Dautun, femme du docteur Vaume, dont il a été parlé plus haut.

Cette dame, âgée de cinquante-trois ans, vivait, depuis plusieurs années, séparée de son mari; elle occupait seule et sans domestique, un petit appartement situé rue Grange-Batelière, nº 7. Craintive et soupçonneuse, elle n’ouvrait sa porte qu’après avoir reconnu la voix des personnes qui venaient pour la voir; elle vivait fort retirée. Le 19 juillet 1814, son portier, inquiet de ne l’avoir pas vue depuis trois jours, et apercevant les croisées de son appartement ouvertes, l’appela à plusieurs reprises; mais, personne ne lui répondant, il appliqua une échelle à l’une des fenêtres, monta et vit, non sans effroi, le cadavre de la dame Vaume étendu dans la cuisine. Informé de cet événement, le commissaire de police arriva. Il fut procédé sur-le-champ à l’examen du corps et des lieux où le meurtre avait été commis. La dame Vaume était percée de plusieurs coups à la poitrine; elle était en déshabillé du matin; rien ne paraissait dérangé sur elle; on constata même qu’elle tenait encore une petite tabatière à la main. Ce point parut important, en ce sens qu’il annonçait que la victime, immolée sans crainte comme sans résistance, n’avait dû nécessiter aucun effort de la part de l’assassin. De l’argent et une reconnaissance d’une assez forte somme n’avaient pas été enlevés. Quelques bijoux, plusieurs couverts d’argent étaient les seuls objets qui eussent disparu. On trouva derrière un buffet un cordon ensanglanté, avec un nœud; cependant le cadavre ne portait aucune marque de strangulation.

On avait vu la dame Vaume le 15 juillet au soir; elle avait demandé, pour le lendemain, plus de lait qu’à l’ordinaire, parce qu’elle devait avoir, disait-elle, quelqu’un à déjeûner. Le 16 au matin, la laitière était montée chez elle vers neuf heures, et personne ne lui avait répondu.