Chronique du crime et de l'innocence, tome 6/8 Recueil des événements les plus tragiques;...

Part 14

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Enfin, le 15 août, plus d’un mois après l’assassinat, le hasard fit découvrir une hachette cachée au fond d’une fontaine de grès placée dans la cuisine de Lomont. Cette hachette fut représentée à Lomont; il la reconnut pour lui appartenir, et manifesta alors le plus grand trouble. Il fut constaté qu’elle avait été fraîchement aiguisée, qu’elle n’avait même depuis coupé aucun corps dur, et qu’elle avait été récemment emmanchée. _Ah! la voilà_, dit Lomont en la voyant et en composant son visage; _oui, c’est elle, c’est bien elle_. Il prit la hache dans ses mains et promena sur cet instrument des regards curieux et inquiets, cherchant avec anxiété à voir si la hache conservait encore quelque empreinte de sang. Le juge qui, pendant ce temps-là, examinait attentivement l’accusé, lui dit: _Eh bien! vous le voyez, cette hache a été trouvée dans l’eau!_ et le juge ne donna aucune autre explication. _Dans l’eau!_ dit l’accusé, _non, certainement, elle aura été trouvée enfoncée en terre, elle est couverte de boue desséchée._--_Non, Lomont, non, je vous déclare que cette hache a été trouvée dans l’eau, regardez, elle est toute rouillée._--_Dans l’eau!_ continua Lomont, _oh! mon Dieu non! D’ailleurs, qu’on fasse venir le porteur d’eau..._

Après un tel propos qui le condamnait, l’accusé pouvait-il prétendre qu’il avait ignoré le lieu où la hache avait été découverte?

Des chirurgiens rapprochèrent la hachette des plaies de la demoiselle Barberis, de la déchirure du mouchoir dont elle avait la tête enveloppée lors de l’assassinat, ainsi que de la description des blessures de la veuve Barberis dans le rapport de M. Marquais; et ils déclarèrent que cet instrument avait pu faire toutes ces plaies.

On soumit à l’analyse chimique les substances étrangères dont la hachette était empreinte, et toutes celles qu’on put remarquer dans l’eau qui se trouvait alors dans la fontaine. Le résultat des expériences attestait la présence d’une matière animale analogue à celle du sang. Ainsi, tout concourait à faire penser que cette hachette était bien l’instrument du double crime commis sur la personne de la dame Barberis et sur celle de sa fille.

D’un autre côté, le soin qu’avait pris Lomont de la faire aiguiser et d’y mettre un manche neuf, l’attention prévoyante et nécessairement criminelle avec laquelle elle avait été cachée dans un lieu aussi extraordinaire qu’une fontaine, enfin le trouble qu’il avait manifesté lorsqu’on lui avait représenté cet instrument, toutes ces circonstances fournissaient autant d’indices de sa culpabilité.

Quant à sa femme, qui avait d’abord été enveloppée dans les soupçons dirigés contre lui, en se disculpant elle-même, elle chercha dans un premier interrogatoire, à justifier son mari, en affirmant, comme lui, qu’il était rentré à onze heures du soir le jour de l’assassinat; mais ensuite, pressée par la force de la vérité, elle déclara spontanément qu’il n’était effectivement rentré qu’à minuit et demi; qu’il avait, à son retour, l’air pâle et abattu; qu’il n’avait pas dormi de la nuit, qu’il paraissait très-oppressé, se plaignait d’un violent mal de poitrine, et que le lendemain matin, elle l’avait vu plongé dans de profondes réflexions.

Du reste, la femme Lomont se trouva d’accord avec tous les témoins sur toutes les circonstances de l’affaire; aucune charge ne s’élevait contre elle; elle fut mise en liberté.

Lomont, traduit devant la Cour d’assises de la Seine, fut défendu par Me Maugeret, qui remplit cette tâche difficile avec beaucoup d’adresse et de talent. Mais que pouvait-il contre tant et de si accablantes preuves? Il était impossible de réfuter les charges qui résultaient de l’absence de Lomont de son domicile, au moment où le crime avait été commis; de l’impossibilité où il était d’édifier la justice sur l’emploi de son temps; de la découverte de l’état des meubles de son hôtel, auprès du cadavre de sa belle-mère, du trouble qu’il éprouva lorsqu’il fut appelé sur les lieux. Comment expliquer surtout ces taches de sang dont les vêtemens de l’accusé étaient empreints; cette déchirure produite par l’instrument de mort; et la découverte de cet instrument dans la fontaine?

Le jury déclara Lomont convaincu du crime, et la cour d’assises le condamna, le 12 octobre 1812, à la peine de mort.

LA SŒUR HOSPITALIÈRE

DE CHINON.

Le pistolet d’un brigand, le stilet d’un lâche assassin, sont bien moins à craindre que la calomnie, poignard invisible, à double tranchant, dont les coups sont inévitables, et qui laisse dans les blessures qu’il fait, un venin infernal dont les effets peuvent être comparés à ceux de la sanglante chemise du centaure Nessus. Que l’on soit attaqué sur un grand chemin, ou la nuit, au détour d’une rue, par un homme devenu scélérat par vengeance ou par cupidité, du moins a-t-on quelquefois la possibilité de se défendre avec avantage; ou, si l’on succombe, c’est avec la certitude d’être l’objet de la commisération générale, tandis que l’auteur du forfait sera maudit et exécré. Mais les résultats de la calomnie sont bien autrement déplorables, surtout quand elle triomphe. Non seulement ses victimes expirent sous ses coups, mais encore leur mémoire est flétrie, et elles transmettent à leurs descendans un nom injustement déshonoré. Quelque éclatantes que puissent être les réparations tardives que leur ménage la providence, rien ne saurait entièrement cicatriser les plaies faites par l’arme empoisonnée; et d’ailleurs n’est-il pas des malheurs qui, bien qu’un peu adoucis, n’en sont pas moins irréparables? Nous devons le dire à la louange de notre siècle, les exemples de tant de calamités domestiques, causées par suite d’accusations reconnues calomnieuses après le jugement, c’est-à-dire lorsqu’il n’était plus temps de sauver l’innocence, n’ont pas été perdus pour les magistrats, organes de la justice. Nous ne pouvons qu’admirer leur prudente circonspection; aussi, n’a-t-on plus, comme sous l’ancienne législation, à déplorer de ces malheureuses erreurs qui, dans d’autres temps, pouvaient faire regarder comme une tyrannie effroyable, la justice qui doit être, au contraire, la protectrice naturelle de la société. C’est à cet heureux changement, introduit dans l’application des lois et dans l’exercice de la pénalité, qu’il faut attribuer la favorable issue de l’affaire qui nous a suggéré ces réflexions. Certes, sous l’ancien ordre de choses, encore plus malheureuse que l’abbé des Brosses et que le curé de Chazelles, dont nous avons fait connaître l’innocence, la sœur Charlotte Nautonnier, accusée d’empoisonnement, eût péri sous les coups de ses calomniateurs. On pourra juger de l’énormité des charges accumulées contre elle par ses secrets ennemis, en parcourant l’extrait de l’acte d’accusation qui en fut le triste résumé.

Le 27 février 1812, la dame Grandmaison, âgée de soixante-dix-huit ans, et la dame Prost-de-l’Isle, âgée de soixante, toutes deux religieuses hospitalières de l’hospice de Chinon, mangèrent à leur souper une soupe grasse, qui avait été réservée pour elles sur la soupe du dîner. A peine eurent-elles mangé cette soupe, qu’elles éprouvèrent des maux de cœur, des vomissemens et des convulsions qui exigèrent de prompts secours. Le premier médecin qui arriva trouva ces dames _en proie à des vomissemens énormes, accompagnés de déjections de bas-ventre, fréquentes et considérables, et dans un état d’anxiété et d’angoisses qui lui inspira des craintes pour leur vie_. Jugeant que cet état pouvait provenir de quelque substance nuisible, il s’empressa de leur administrer une potion huileuse, des boissons mucilagineuses et du lait, pour atténuer l’effet du poison.

Ces remèdes produisirent une amélioration momentanée, dont on profita pour transporter les malades dans une chambre et les mettre au lit. Les vomissemens successifs, le froid et les tremblemens qu’elles éprouvaient, les crispations nerveuses qu’elles ressentaient dans les cuisses et dans les jambes, leur accablement et leur faiblesse extrême, confirmèrent les soupçons d’empoisonnement. On remarqua en outre dans les déjections des malades des lambeaux assez considérables de matières muqueuses et sanguinolentes, connues sous le nom de _velouté de l’estomac et des intestins_.

Le lendemain, on fit l’examen du plat qui avait contenu la soupe, et du vase dans lequel les malades avaient rendu les alimens. On trouva, sur les bords et au fond, des particules de substances minérales, qu’on présuma être du sublimé corrosif ou de l’arsenic.

Cependant les soins prodigués à la dame Grandmaison furent inutiles; les symptômes devinrent de plus en plus alarmans; elle succomba, le 29, à midi. Dans la soirée du même jour, il fut procédé à l’autopsie cadavérique. On trouva, dans la partie supérieure de l’estomac, deux pouces environ au-dessus de l’orifice cordiaque, une scarre gangréneuse de dix-huit lignes de long, sur six de large, entourée d’un cercle inflammatoire, et percée de deux trous. La membrane extérieure de l’estomac était enflammée en quelques endroits, et percée également de deux trous correspondant à ceux dont nous venons de parler. Les intestins étaient très-enflammés. La trop petite quantité de substance qui s’était trouvée sur les bords du plat ne permit pas de faire les expériences suffisantes pour en déterminer la nature; on ne put pas affirmer que ce fût de l’arsenic ou du sublimé corrosif; mais la perforation de l’estomac, l’inflammation des intestins, convainquirent les gens de l’art que l’empoisonnement avait été occasioné par une substance corrosive.

La dame Prost-de-l’Isle fut traitée plus efficacement que la dame Grandmaison; elle avait été soulagée par des vomissemens plus fréquens, et avait pris avec constance tous les remèdes qui lui étaient indiqués. Peut-être aussi avait-elle pris une moindre quantité de soupe.

Ces deux dames ne furent pas les seules victimes de l’empoisonnement. La fille Nadreau, dite Fermé, domestique, qui avait goûté la soupe avant de la servir, éprouva des accidens que l’on attribua à la même cause; mais le lait et l’huile qu’on lui administra neutralisèrent complètement les effets du poison.

Le crime était bien constaté; mais comment et par qui avait-il été commis?

Le 27 février, jour du fatal événement, une soupe grasse et une soupe maigre furent servies au dîner des dames hospitalières et pensionnaires de l’hospice de Chinon. Les dames Grandmaison, Prost-de-l’Isle, et Marthe Nodeau furent du nombre de celles qui mangèrent de la soupe grasse, qui avait été trouvée excellente. Il était d’usage, lorsque la soupe était bonne, d’en réserver pour le souper de la dame Grandmaison. Cette dame manifestait son intention, et alors, ou elle en tirait elle-même, ou elle en faisait tirer par la domestique; et cela se faisait, soit à table, après avoir mangé la soupe, soit immédiatement après le repas.

La dame Charlotte Nautonnier de Castelfranc, qui n’était pas chargée de ce soin habituellement, mit de côté de la soupe grasse pour le souper des dames Grandmaison et Prost-de-l’Isle, et porta le plat qui la contenait dans un petit buffet qui lui appartenait, lequel était placé dans le réfectoire, à deux mètres de la porte d’entrée, et où l’on n’avait pas coutume d’enfermer des alimens. On remarqua que, ce jour-là, quoique la soupe eût été trouvée fort bonne, la dame Grandmaison n’avait nullement manifesté le désir qu’on lui en gardât, et que Charlotte Nautonnier n’avait pris le soin d’en réserver que de son propre mouvement, et contre son usage.

La substance nuisible qui avait causé l’empoisonnement n’avait pu être placée que dans la soupe réservée par Charlotte Nautonnier; et depuis le moment où cette dame la mit dans le petit plat jusqu’à celui où elle fut servie à la dame Grandmaison, c’est-à-dire depuis deux heures et demie jusqu’à environ sept heures, non seulement le réfectoire n’était pas resté vide un seul instant, mais on ne vit personne s’approcher du buffet où était la soupe. On pensa aussi que le poison n’avait pu être mis dans la soupe que par une personne de la maison, et que le crime ne pouvait être l’effet que de l’intérêt, de la haine, de la jalousie ou de l’ambition.

Mais qui donc avait retiré la soupe du buffet pour la faire chauffer et pour la servir? c’était la fille Fermé. Qui lui avait appris qu’elle y était? Ce ne pouvait être que la dame Nautonnier puisque la domestique ignorait l’endroit où on l’avait mise, et la personne à qui elle était destinée.

Quant à la fille Fermé, elle déclara que c’était Charlotte Nautonnier, qui l’en avait prévenue, en lui disant qu’elle avait placé d’abord la soupe dans l’office, puis dans son buffet, de crainte qu’à son retour elle ne la mît dans la bassine des malades; et elle ajouta qu’elle n’avait pu deviner le motif qui avait déterminé la dame Nautonnier à ne pas serrer ce plat dans l’endroit où se mettent ordinairement les alimens.

L’acte d’accusation qui fut dressé contre la dame Nautonnier, retraçait, expliquait et commentait la conduite de cette sœur. Soit lorsque les effets du poison se manifestèrent, soit après, on avait remarqué qu’elle n’était point restée auprès des malades au réfectoire pour leur donner des secours; qu’elle était troublée, qu’elle se désespérait, qu’elle allait partout criant qu’elle était bien malheureuse d’avoir gardé de la soupe pour la mère Grandmaison, qu’elle était la cause de sa mort, etc. On signala comme de l’affectation et de l’hypocrisie les marques de douleur qu’elle donna pendant la cérémonie de l’enterrement.

Il y avait une question importante à résoudre, celle de savoir comment on s’était procuré du poison. On acquit la certitude que, depuis cinq à six ans, il existait dans la pharmacie de l’hospice un paquet qui contenait du sublimé corrosif. L’une des dames apothicaires déclara qu’elle avait caché ce paquet dans une boîte placée dans une armoire; que ce paquet, séparé des autres médicamens, était difficile à trouver; et elle assura que, depuis cette époque de cinq à six ans, il n’en avait été fait aucun usage. Cette dame détruisait, par cette déclaration, l’idée qu’il eût été pris du sublimé corrosif dans l’apothicairerie, et éloignait le soupçon que quelqu’un de l’hospice s’en fût servi pour l’empoisonnement. Mais on était déjà informé qu’un chirurgien de l’hospice avait fait quelques mois auparavant, dans l’apothicairerie, une dissolution de quinze grains de sublimé corrosif, et qu’il les avait pris dans un paquet que lui avait remis la même dame qui prétendait qu’on n’en avait point employé depuis cinq ou six ans. Au reste, ce paquet fut trouvé composé de trois enveloppes de papier. Sur la seconde et la troisième étaient écrits ces mots: _sublimé corrosif_; sur la première, qui renfermait la substance, on lisait: _sublimé corrosif_, deux onces demi gros. La substance fut pesée, et il ne s’en trouva qu’une once deux gros soixante-dix grains. Il en avait été extrait par le chirurgien quinze grains; il devait en rester deux onces vingt-un grains. Il en manquait donc cinq gros vingt-trois grains.

Charlotte Nautonnier prétendit que jamais elle n’avait touché de poison, et qu’elle ne savait que du jour même ou de la veille de l’interrogatoire qu’elle subissait, qu’il y avait dans l’apothicairerie du _suble_ ou _subli corrosif_. On prétendit à ce sujet qu’il y avait affectation bien marquée de sa part à ne pas se rappeler le nom de cette substance.

Enfin l’acte d’accusation présentait la dame Charlotte Nautonnier comme ayant un caractère difficile, ambitieux et jaloux. On lui prêtait des moyens tortueux qu’elle aurait employés pour tâcher de se faire élire supérieure. Le crime, ajoutait-on, n’a pu être commis que par quelqu’un qui y eût intérêt; et, puisqu’il est démontré que Charlotte Nautonnier était la seule à laquelle la mort des dames Grandmaison et de l’Isle pût profiter; puisqu’elle avait déclaré qu’elle ne connaissait point les auteurs de l’empoisonnement; qu’elle ne pouvait dénoncer personne, parce qu’elle serait un monstre, il fallait bien se résoudre à la considérer comme coupable.

Ainsi, une femme, plus que sexagénaire, dont la vie entière avait été vouée au soulagement de l’humanité; une femme, dont toutes les actions avaient attesté jusqu’alors la sensibilité et la bienfaisance; une femme généralement estimée et chérie de toutes les personnes avec lesquelles elle avait eu des rapports; une femme comblée des bénédictions de tous les malheureux dont elle avait été la consolation, se vit tout à coup signalée à la justice comme l’auteur du forfait le plus exécrable.

Cette longue série d’actions vertueuses semblait annoncer que l’accusation était le fruit de la calomnie; l’opinion publique était toute en faveur de l’accusée.

La cour d’assises d’Indre-et-Loire fut saisie de cette affaire criminelle, et bientôt Charlotte Nautonnier comparut devant ce tribunal; elle y fut défendue avec talent par un jeune avocat, nommé Bernazais, qui s’attacha à démontrer qu’aucun des faits contenus dans l’acte d’accusation n’était prouvé. Appuyé de l’autorité de plusieurs médecins distingués, il déclara que la substance qui avait été mise dans la soupe était de l’_arsenic_ et non du _sublimé_. Cette seule considération faisait évanouir tous les raisonnemens qui avaient été faits sur l’emploi du sublimé corrosif de la pharmacie, sur la vraisemblance que l’accusée s’y fût introduite pour extraire du paquet la quantité dont elle avait besoin pour commettre son crime. Or, il n’existait point d’arsenic dans cette apothicairerie: comment aurait-elle pu s’en procurer, elle qui ne quittait jamais son cloître?

Passant ensuite à l’examen du caractère de l’accusée, le défenseur s’exprimait ainsi: «Racontons et ne discutons plus; c’est au seul exposé des faits à prouver. Le caractère de l’accusée est égal; la nature la fit douce et bonne; elle la fit comme il importait au sort des pauvres qu’elle était appelée à soulager. Ses mœurs sont simples; elle n’a jamais cru avoir assez d’intelligence pour commander; elle s’est vouée à l’obéissance. _Je suis la moindre des moindres_: telle est l’opinion qu’elle a d’elle.

«Elle était unie depuis trente-cinq ans à la dame Grandmaison; jamais amitié ne fut ni plus vive ni plus tendre. La dame Grandmaison était pauvre; la dame Nautonnier a de l’aisance; celle-ci consacrait sa petite fortune à faire le bonheur de son amie; elle observait tous ses besoins pour lui éviter des privations. Vous avez entendu les neveux de la dame Grandmaison rendre hommage à l’accusée, arracher à la modestie son secret, et vous dire avec quelle délicatesse la dame Nautonnier faisait offrir un vêtement ou un meuble à leur tante chérie. L’orfèvre Bonhommaux vous a appris un trait qui peint l’âme de l’accusée. La dame Grandmaison désirait un meuble; mais elle ne pouvait en faire la dépense; la dame Nautonnier va chez cet orfèvre, lui remet de l’argenterie pour payer le meuble que désire son amie, et le prie d’aller l’offrir à celle qui l’attache à la vie. La dame Nautonnier peut mourir; elle veut laisser à la dame Grandmaison un témoignage de son affection; par-devant Lenoir, notaire à Chinon, elle lui constitue une petite rente de soixante-quinze francs. Et voilà l’assassin de la dame Grandmaison! et l’on veut faire croire que le poison est sorti des mains de l’amitié et de la bienfaisance! le cœur se soulève d’indignation.»

Cette belle défense obtint le succès qu’elle méritait. La dame Nautonnier fut acquittée le 11 septembre 1812, sur la déclaration unanime du jury, et la joie universelle qu’excita le triomphe de son innocence fut égale au vif intérêt qu’avait inspiré son infortune.

Il demeura évident que les magistrats avaient été trompés par de faux rapports; que des êtres pervers, seuls auteurs de l’empoisonnement, avaient employé toutes sortes de criminelles manœuvres pour faire tomber sur l’infortunée Charlotte Nautonnier les soupçons du crime qu’ils avaient commis, dans le but de se soustraire eux-mêmes aux poursuites de la justice. A la première nouvelle de l’empoisonnement, la rumeur publique avait signalé, comme auteur du forfait, la dame Ruelle, femme du receveur de l’hospice. Certainement ce n’était pas suffisant pour attester sa culpabilité: quelquefois le peuple se trompe cruellement. Sans remonter bien haut dans notre histoire, on pourrait en citer plus d’un déplorable exemple. Mais ici la clameur publique avait pour fondement la mauvaise réputation de la dame Ruelle, ainsi que le reconnut formellement le procureur impérial dans son résumé; et la justice, pressée par ce cri accusateur, avait été obligée de prendre toutes les précautions nécessaires pour s’assurer si ces soupçons étaient fondés. La fille Fermé, domestique de l’hospice, fut aussi enveloppée dans les premières poursuites, mais il paraît que l’instruction de la procédure fut favorable à toutes deux, puisqu’un arrêt de la cour d’Orléans ordonna leur mise en liberté. Cependant, puisque c’était sur de simples indices que l’on avait porté, contre la dame Nautonnier, une accusation capitale, pourquoi rendre la liberté à la fille Fermé, contre qui s’élevaient des présomptions bien plus fortes? Il était prouvé au procès que la fille Fermé tenait deux cuillères à la main, lorsqu’elle faisait chauffer la soupe, et qu’elle la tournait dans le plat, ce qui n’était pas son usage; il était prouvé qu’elle avait éteint la lumière, ce qu’elle ne faisait pas ordinairement, et ce qui l’avait rendue suspecte aux dames hospitalières; il était prouvé que toutes les fois qu’elle entrait dans la chambre de la dame Grandmaison, pendant ses derniers momens, celle-ci retournait la tête avec un sentiment douloureux, et faisait signe de la main qu’on l’éloignât; enfin, il était encore prouvé que la fille Fermé, chassée de l’hospice, était allée consulter le sieur Ruelle, et qu’elle avait constamment nié cette démarche, quoiqu’elle eût été vue. Il sera bon aussi de faire remarquer que le bureau du receveur de l’hospice était situé près de la porte du réfectoire; il était à moins de six pieds du buffet dans lequel la soupe avait été déposée; on pouvait entendre de là tout ce qui se disait, on pouvait voir, si l’on voulait, tout ce qui se faisait dans le réfectoire. Il pouvait donc être bien facile à des ennemis de l’accusée et de la maison de jeter du poison dans le plat, sans être aperçus. Tous ces indices ne prouvent rien sans doute; d’ailleurs, notre intention n’est pas de récriminer contre la chose jugée. Mais, dans l’intérêt de l’innocence, nous avons cru devoir rappeler ces diverses circonstances, pour faire voir quelle fatale légèreté avait présidé à la première instruction de cette affaire.

HELLER,

PRÉVENU D’ASSASSINAT,

ACQUITTÉ FAUTE DE PREUVES SUFFISANTES.

Le 25 février 1813, vers neuf heures du soir, Marcelin Dousse, associé avec ses père et mère, marchands de beurre, et demeurant chez eux, rue de la Lingerie, nº 1, à Paris, revenant d’une maison où il avait passé la soirée, entra dans une chambre au second étage pour y changer d’habit et reprendre son tablier de travail. S’apercevant qu’il venait d’y être commis un vol à l’aide d’effraction, il redescendit aussitôt pour en avertir sa mère, qui était dans sa boutique. L’un et l’autre remontèrent ensemble, et ouvrirent la porte de leur cuisine attenant à la chambre du second étage, où Dousse fils était entré; mais, à la vue de traces d’un assassinat récent, ils se retirèrent avec effroi et sans autre examen.

Instruit de cet événement, le commissaire de police se transporta aussitôt sur les lieux, accompagné d’un médecin et d’un chirurgien. On trouva dans la cuisine le cadavre de Cécile Normand, domestique de la maison. L’assassin lui avait fait sept blessures, tant au visage qu’à la tête et au cou, la plupart mortelles. Une hachette, dont le fer, ainsi que la moitié du manche étaient teints de sang, fut trouvée sur le carreau. Il n’était pas douteux que cette hachette, inconnue à toutes les personnes de la maison, ne fût l’instrument du crime.