Chronique du crime et de l'innocence, tome 6/8 Recueil des événements les plus tragiques;...
Part 13
La fille Lavé, interrogée sur ce qui était à sa connaissance, relativement aux liaisons criminelles de la femme Ferret avec Homo, fit des révélations dont l’obscénité nous empêche de reproduire les détails. Elle déclara aussi qu’elle avait entendu dire à sa maîtresse que _son mari, âgé de soixante-deux ans, était trop vieux pour elle, qui n’en avait que vingt-huit; que, puisqu’on la soupçonnait de vivre avec Homo, il valait autant qu’elle le fit, et qu’elle l’épouserait quand son mari serait mort_. Elle ajouta même qu’ayant été arrêtée le 17 février, et, se trouvant détenue avec la femme Ferret, celle-ci l’avait menacée dans la prison, de la maltraiter et même de la tuer, si elle parlait à qui que ce fût de sa liaison avec Homo.
Homo se défendit devant le juge d’instruction, en alléguant un _alibi_. Il prétendit qu’il ne pouvait pas être l’auteur du crime, puisque, le jour même qu’il avait été commis, il était parti de Puteaux, à cinq heures et demie, pour se rendre à Suresne, où il était arrivé vers six heures, et où il s’était couché à sept heures, avec Manceau.
Mais la déposition de la femme Guilbert, qui l’avait rencontré, comme on l’a vu, dans sa maison à six heures et demie du soir, ne pouvait se concilier avec cette allégation du prévenu. Du reste, après avoir fait l’aveu de sa liaison criminelle avec la femme Ferret, il s’était retracté; et sa complice, qui d’abord avait fait les mêmes aveux, avait suivi son exemple.
Toutefois leurs dénégations étaient contredites par leurs premières déclarations et par la notoriété publique. Aussi Homo, sentant qu’il lui serait impossible de détruire les preuves qui s’élevaient contre lui, se détermina-t-il, la veille même des assises à faire appeler le président du tribunal à qui il dit: _Monsieur, je vous ai fait venir pour vous dire que j’ai menti jusqu’à présent, c’est moi qui ai commis l’assassinat.--Savez-vous la conséquence de votre aveu?_ lui répondit ce magistrat. _Il y va de votre tête, et aurez-vous le courage de le soutenir?--Monsieur_, répliqua Homo, _il arrivera ce qui pourra; je ne puis plus supporter le poids de la vérité, et je soutiendrai mon dire partout où besoin sera_.» En effet, il persista, pendant les débats, à confesser son crime, et il déclara formellement qu’il avait été excité à le commettre par la femme Ferret qui l’avait enivré, et lui avait remis le fatal instrument dont il s’était servi. Cette franchise attestait déjà un repentir sincère; cette disposition de l’accusé fut encore bien mieux exprimée par le torrent de larmes qui s’échappa de ses yeux, lorsqu’il entendit l’avocat-général proférer ces mots foudroyans: _Charles Homo qui, dans quelques momens, aura cessé d’appartenir à la justice humaine_.
L’avocat de l’assassin prétendit que Homo, subjugué par l’ascendant que la femme Ferret avait usurpé sur lui, et, enivré par elle, n’avait pas été véritablement libre: que, par conséquent, il n’y avait pas eu de préméditation de sa part. La défense de la femme Ferret fut présentée avec talent par un jeune avocat, M. Mérilhou, qui débutait alors dans une carrière qu’il devait parcourir avec gloire; mais son éloquence échoua contre la conviction du jury, qui, après cinq heures de délibération, déclara que Charles Homo avait commis avec préméditation et de guet-à-pens une tentative d’assassinat sur la personne de Pierre Ferret; mais qu’il avait été dominé par une influence étrangère; et, quant à la femme, qu’elle avait été complice de cette tentative, en fournissant sciemment des instructions, et facilitant l’exécution; mais qu’elle n’avait pas fourni le marteau. En conséquence, il furent condamnés l’un et l’autre par arrêt du 22 mai 1812, à la peine de mort.
Cet arrêt ayant été cassé par la cour suprême, le 12 juin suivant, pour un vice de formes, l’affaire fut renvoyée devant la cour d’assises de Versailles. Le jury de ce tribunal fut unanime, comme celui de Paris, sur la culpabilité des deux accusés, et la cour de Versailles les condamna, en conséquence, le 27 juillet 1812, à la peine de mort.
Ces deux misérables, en montant sur l’échafaud, offrirent un nouvel exemple des lamentables suites de la débauche et du libertinage; tant il est vrai que, lorsqu’on en est venu à briser un des anneaux de la chaîne sociale, il est quelquefois bien difficile de ne pas chercher à briser les autres. Souvent la coquetterie ou l’amour du plaisir signale le début; l’adultère suit de près; l’adultère, qui entraîne après lui l’oubli de tous les devoirs; l’adultère, enfin, qui sait manier le couteau ou préparer le poison, quand il s’agit de s’affranchir de l’odieuse présence d’un mari outragé, ou de prévenir une vengeance trop bien méritée.
Le forfait dont la femme Ferret fut l’instigatrice doit aussi ouvrir les yeux sur le danger des unions mal assorties, surtout sous le rapport de l’âge.
VOL ET MEURTRE,
COMMIS PAR UNE FILLE DE TREIZE ANS, SUR AUTRE PETITE FILLE AGÉE DE CINQ ANS.
Il est des êtres tristement privilégiés, qui semblent apporter, en naissant, le crime tout développé. Ordinairement c’est par de lentes et insensibles gradations que le cœur de l’homme se déprave et finit par se blaser sur toute espèce de mal à faire ou d’attentat à commettre. Dans ce cas, si l’on rencontre, dès les premières fautes, un ami sage et zélé, qui se hâte de montrer avec effroi l’abîme vers lequel on se précipite, alors, il en est temps encore; avec de bons conseils et une ferme volonté de vertu, non seulement on peut s’arrêter au milieu de cette pente entraînante et perfide, mais encore il est possible de rétrograder, et de rentrer dans les limites du bien. Au moins, le mal n’est pas toujours irrémédiable; sans quoi, le moraliste ne pourrait jeter que des regards de désespoir sur la malheureuse humanité. En effet, tous les raisonnemens sont confondus, toute la sagesse de l’homme se trouve en défaut, quand il se présente quelques-uns de ces monstres chez qui le crime n’attend pas le nombre des années, qui en parcourent toutes les périodes avec une rapidité effrayante, et arrivent au forfait le plus exécrable avant même d’être sortis de la folâtre enfance, et avec le sang-froid de la scélératesse la plus consommée. Ainsi l’on voit quelquefois des maladies aiguës saisir, torturer, faire succomber la personne la mieux organisée, avant même qu’on ait pu appeler le médecin pour la secourir. De tels symptômes, quelque tendre que soit l’âge des criminels, ne laissent aucune espérance de guérison; alors le devoir de la justice n’est pas douteux; elle doit sévir; sa tâche est de retrancher du corps social tout membre gangréné, dont une plus longue conservation mettrait tout le reste en péril.
Rose Buisson, le triste sujet de cet article, était née sous de fâcheux auspices. Ses parens, que l’on ne connaissait point, l’abandonnèrent de bonne heure à la pitié publique. Elle paraissait avoir environ quatre ans, lorsqu’elle fut amenée dans la commune de Saint-Maurice-sur-Aveyron, arrondissement de Montargis, par des mendians, qui ne fournirent que des notions très-vagues sur sa naissance. Cette malheureuse créature, recueillie par des habitans de cette commune qui étaient fort pauvres eux-mêmes, ne put recevoir qu’une éducation très-grossière. On l’employait aux travaux des champs.
Ainsi livrée à son mauvais naturel, Rose Buisson ne tarda pas à manifester des inclinations vicieuses, que des corrections fréquentes et sévères ne purent réprimer. Le vol était devenu son habitude journalière; et son audace croissait chaque jour avec l’impunité.
Enfin, le 25 avril 1812, la cupidité la poussa à commettre le forfait qui la fit traduire devant la justice. Elle était alors dans sa treizième année.
Elle était occupée à faire de l’herbe auprès d’une mare assez considérable, lorsqu’elle vit venir une petite fille, nommée Anne Pogé, dont les parens habitaient la commune de Saint-Maurice. Cette enfant, âgée de cinq ans, allait, avec son âne, rejoindre son père et sa mère, qui travaillaient à une assez grande distance. Elle était vêtue fort simplement, comme le sont les enfans de journaliers peu fortunés. Cependant ses vêtemens tentèrent la cupidité de Rose Buisson, et lui inspirèrent l’idée d’un crime horrible.
Elle s’approche donc de la petite Marie-Anne, et, la voyant isolée de tout secours, elle lui demande son fichu et sa jupe; l’enfant les lui refuse; Rose Buisson s’en empare de vive force; l’enfant se met à pleurer et menace d’_appeler son papa_; alors Rose Buisson la prend à bras-le-corps et la précipite dans la mare. Quelques minutes après cet attentat, un jeune frère de la petite Pogé, âgé de dix ans, vient auprès de Rose Buisson et lui demande si elle n’a pas vu sa petite sœur. «_Oui_, répond-t-elle, _elle s’est enfoncée dans le bois où elle cherche son âne_. Et, en parlant ainsi, la misérable était assise sur les habits dont elle venait de dépouiller sa victime.
Le jeune Pogé, sur cette indication, court dans le bois, et ne trouvant point sa sœur, revient à la mare. Rose Buisson n’y était plus: mais il aperçoit sur l’eau le cadavre flottant de sa petite sœur. Cette vue le remplit d’effroi; il court en avertir son père, qui arrive à l’instant sur cette scène de douleur. Il retire de l’eau, en versant des torrens de larmes, le corps de sa malheureuse enfant, qu’il _trouva_, disait-il dans sa déposition, _le visage tourné vers le ciel, et qu’il rapporta chez lui où la désolation de toute sa famille fut à son comble_.
Cependant Rose Buisson était revenue dans son domicile et avait caché sous un tas de paille le bonnet et le jupon qui faisaient partie du vol; mais on la trouva saisie du fichu, et cet indice ne laissa plus de doute sur le reste.
Le cadavre de Marie-Anne Pogé, examiné par un officier de santé, présenta non-seulement tous les signes de la submersion, mais encore des meurtrissures sur plusieurs parties du corps, ce qui attestait la violence dont on avait usé pour précipiter l’enfant dans l’eau.
Rose Buisson nia d’abord effrontément le double crime dont toutes les circonstances faisaient peser la prévention sur elle. Mais à la fin, vaincue soit par ses remords, soit par les menaces qu’on lui faisait, elle consentit à faire des aveux, et sa culpabilité parut dans toute son affreuse évidence.
Elle fut traduite devant la cour d’assises d’Orléans, le 7 juillet 1812. La seule question à résoudre était celle du discernement de l’accusée. Le jury la résolut affirmativement, à l’unanimité, et par suite de cette décision, Rose Buisson fut condamnée à un emprisonnement de vingt ans dans une maison de correction, à une surveillance de dix autres années et à un cautionnement fixé à la somme de trois cents francs.
LOUIS LOMONT,
ASSASSIN DE SA BELLE-MÈRE.
Une vie dont les plus jeunes ans ont été flétris par le crime du vol, et qui ensuite, faute d’un amendement sincère, se continue au milieu d’infidélités et de rapines de tous genres, doit, presque à coup sûr, avoir un triste dénouement; le bagne ou l’échafaud, tel doit être son dernier théâtre. L’histoire des grands scélérats est là pour prouver cette vérité.
Louis Lomont eut le malheur de devoir le jour à une femme qui ne pouvait que lui donner de dangereux exemples. Quelques années avant l’horrible attentat de son fils, elle avait été accusée d’avoir tenté d’incendier une maison; on l’avait surprise tenant en main une torche enflammée, et elle avait été punie pour cette criminelle entreprise.
Quant à Louis Lomont, élevé par une telle mère, il n’est pas étonnant que, jeune encore, il se livrât déjà à des actions coupables. Il fut convaincu de vol, de complicité avec son frère; et s’il ne subit pas une peine, ce ne fut qu’à cause de son âge; on supposa qu’il avait agi sans discernement. Bientôt, encouragé par l’impunité, il détourna, à son profit, des marchandises qui avaient été confiées à son père par un négociant de province. Dans une autre occasion, il falsifia la signature des mêmes particuliers pour voler à son père une somme de trois mille livres. Plus tard, étant marié, il dérobait à sa belle-mère, quand il allait la voir, tantôt une chose, tantôt une autre; et, ayant été placé chez un commissaire de police en qualité de secrétaire, durant le seul jour qu’il y demeura, il y enleva des feuilles de papier destinées à des passeports. Avec une cupidité aussi permanente, aussi désordonnée, avec un caractère emporté, violent et même cruel, comme l’était celui de Lomont, il était presque impossible que, dans l’occasion, il ne devînt pas assassin.
Il avait épousé une des filles de la veuve Barberis, logeuse et herboriste, rue de Verneuil. Les deux époux vécurent long-temps avec leur mère; mais, vers 1809, ils firent l’acquisition du fonds de l’hôtel de Russie, maison garnie, située rue Tiquetonne, nº 11. Pour en payer le prix convenu, Lomont emprunta une somme de huit mille francs, pour laquelle sa belle-mère s’obligea comme caution, et dont le remboursement devait avoir lieu le 15 juillet 1812.
Le terme fatal de l’échéance approchait. Lomont et sa femme n’avaient pas de quoi faire face à leurs engagemens: leur établissement était dans un état de détresse qui ne leur permettait pas d’espérer le moindre atermoiement. Il paraît que Lomont avait sollicité plusieurs fois sa belle-mère de lui prêter de l’argent, mais qu’il n’avait pu l’obtenir, et qu’elle avait seulement consenti à chercher un acquéreur pour le fonds de l’hôtel garni. Peut-être avait-elle l’intention de l’acheter elle-même: ce qui autorise du moins à le présumer, c’est qu’elle avait demandé à son gendre un état détaillé des meubles qui garnissaient cet hôtel, et qu’elle désirait l’avoir promptement.
Le dimanche 11 juillet, la demoiselle Louise Barberis était allée dîner en ville; elle rentra vers dix heures du soir; sa mère lui demanda si elle avait passé chez son beau-frère pour y prendre l’état des meubles de son hôtel que celui-ci lui avait promis. «Maman, dit Louise, j’irai demain le voir, je n’en ai pas eu le temps aujourd’hui.--Non, ma fille, il faut y aller à présent.--Ah! ma bonne maman, il est bien tard, et je suis si fatiguée!--Soit, mon enfant; mais, demain, ne manque pas d’aller de bonne heure chez Lomont, entends-tu? Je veux le voir absolument.--Oui, maman, je te le promets.» Alors Louise laissa sa mère dans sa boutique, et, accompagnée de la fille Esther Cassaude, jeune domestique à leur service, elle monta, pour se coucher, à sa chambre, située au troisième étage de la maison.
La demoiselle Barberis, en se couchant, avait eu la précaution d’ôter la clé de sa chambre et de la placer sur sa commode. Quand elle fut couchée, la fille Esther se retira; elle ferma la porte en la tirant à elle avec force, poussa aussi celle du corridor qui conduisait à la chambre, et descendit aussitôt dans la boutique, où elle soupa avec la fille Marguerite Luïdel, autre domestique de la maison. Après leur repas, elles allèrent se coucher l’une et l’autre. La veuve Barberis prit soin de les éclairer, et leur dit qu’elle se chargeait de fermer la porte de l’allée.
A onze heures et demie environ, la demoiselle Barberis, plongée dans un profond sommeil, est tout à coup réveillée par des coups violens qu’on lui portait sur la tête, sur le cou, sur la poitrine et au poignet gauche. Elle jette des cris de douleur et d’effroi. Des voisins arrivent tout effarés; ils trouvent la porte de la chambre ouverte sans aucune effraction. A la faveur de l’obscurité, l’assassin s’était enfui, sans avoir été aperçu par sa victime.
Malgré l’état affreux dans lequel elle se trouvait, la demoiselle Barberis pense aussitôt à sa mère, qui couchait ordinairement au rez-de-chaussée. Toute couverte du sang qui jaillit de ses blessures, elle a encore le courage d’y descendre. Elle entre; quelle est sa douleur! quel est son effroi! Sa malheureuse mère s’offre à ses regards, étendue dans son arrière-boutique, baignée dans son sang, expirante! Elle appelle elle-même les deux domestiques, et court en toute hâte chercher le sieur Marquais, officier de santé de la mairie du 10me arrondissement. Le commissaire de police arrive au même instant; on prodigue à la dame Barberis tous les secours possibles; mais ils furent infructueux: quelques instans après, elle rendit le dernier soupir. On s’occupa ensuite de donner des soins à sa fille, dont les blessures, moins graves, furent guéries au bout de quelque temps.
Une perquisition exacte ayant été faite dans la maison, on n’y trouva point l’instrument du crime; on ne remarqua non plus aucune trace de vol ni dans la boutique, ni dans la chambre de la demoiselle Barberis; mais ce qui frappa l’attention, c’est que l’on trouva sur une table, à côté du cadavre, un cahier de papier en six feuillets, contenant l’état des meubles de l’hôtel de Russie, lequel état était écrit en entier de la main de Lomont, gendre de la veuve Barberis.
Cette circonstance, jointe à plusieurs autres indices, fit naître des soupçons contre Lomont. Rien n’ayant été soustrait, on devait en conclure que ce n’étaient point des voleurs qui avaient commis ce double attentat. Par la mort de la veuve Barberis et de sa fille, Louise, la femme de Lomont, serait devenue seule héritière de sa famille; Lomont seul avait donc eu intérêt à commettre ce crime, puisque lui seul devait en recueillir le fruit; et la circonstance du double assassinat commis presque au même instant, rapprochée de cet autre fait, que les affaires de Lomont se trouvaient fort embarrassées, et qu’il avait huit mille francs à payer dans quatre jours, donnait encore plus de force aux soupçons.
Le lendemain, 12 juillet, à cinq heures du matin, on envoie chercher Lomont par la fille Esther, à qui l’on avait défendu d’ouvrir la bouche de ce qui s’était passé. Il arrive avec elle; mais, en entrant dans la maison, il pâlit et paraît saisi d’un trouble qu’il ne peut dissimuler. Il est introduit dans la chambre de sa belle-sœur, et, quoiqu’il voie l’état affreux dans lequel elle se trouve, il ne fait aucune question, ne s’informe nullement des circonstances du fatal événement. Il demande des nouvelles de sa belle-mère; on lui dit qu’elle se porte bien et qu’elle est sortie. Alors il répond d’un air embarrassé: _En êtes-vous bien sûr?_
Il se retire ensuite, et revient, à sept heures du matin, avec sa femme. Tous deux comparaissent devant le commissaire de police; Lomont est interrogé sur l’emploi qu’il avait fait de son temps la veille. Il déclare être venu chez sa belle-mère, pour lui porter l’état des meubles de l’hôtel qu’elle lui avait demandé; mais il dit en même temps qu’il a fait cette visite à dix heures du soir, qu’elle n’a duré que cinq minutes, et qu’il est rentré aussitôt chez lui, où il est arrivé à onze heures.
Son intention était d’établir un alibi et de prouver qu’il était rentré chez lui au moment où le crime avait dû être commis. Mais sa déclaration sur ce point fut contredite et démentie par toute l’information; car il était constant qu’à dix heures du soir, Lomont n’était pas encore venu apporter l’état de ses meubles à sa belle-mère, puisqu’à cette même heure la dame Barberis voulait que sa fille allât le lui demander; et d’un autre côté, il n’était pas moins certain qu’il n’était pas encore venu à onze heures, puisque les deux domestiques, qui s’étaient couchées précisément à cette heure, déclaraient ne pas l’avoir aperçu. Il n’avait donc pu venir dans la maison que vers onze heures et demie, c’est-à-dire, à l’instant même du crime; et cela était d’autant plus vraisemblable, qu’il résultait de l’instruction, qu’au lieu de rentrer chez lui à onze heures, il n’y était rentré que de minuit à une heure.
On verra plus tard l’accusé se trahir plusieurs fois lui-même, au milieu de ses constantes dénégations. C’est de sa bouche, et bien malgré lui, que sortiront les preuves les plus fortes de son forfait.
Lors de sa première comparution devant le commissaire de police, on avait remarqué des taches de sang sur sa manche droite et au bas du côté droit de sa redingotte. On avait remarqué aussi dans l’intérieur de la redingotte sous le bras gauche, et auprès de la poche du portefeuille, une tache qui paraissait être de sang fraîchement lavé, et une déchirure à la doublure qui semblait avoir été faite avec un instrument tranchant qui aurait été placé sous le bras gauche et aurait glissé transversalement. Il fut constaté et Lomont avoua que c’était le même vêtement qu’il portait la veille, jour de l’assassinat. Dans la perquisition qui fut faite à son domicile, on trouva le pantalon et les souliers qu’il portait la veille. On remarqua une tache de sang au bas du gousset gauche et quelques gouttes au bas de la jambe droite et sur l’un des souliers. Ces divers objets furent soumis à la vérification d’experts chimistes. Tous déclarèrent que ces différentes taches étaient effectivement du sang. L’un deux déclara que la tache qu’on voyait au gousset gauche du pantalon paraissait avoir été faite par l’approche d’un corps ensanglanté, et que les gouttes de sang qui étaient à la jambe droite paraissaient provenir de sang qui aurait jailli de bas en haut. Tous ces détails s’accordaient avec la position dans laquelle avait été trouvé le cadavre de la veuve Barberis.
Interrogé plusieurs fois sur la cause de ces diverses taches, Lomont varia souvent et donna des raisons plus ou moins vagues. Il s’attacha principalement à dire qu’elles provenaient de sangsues qu’on lui avait posées quelque temps auparavant; mais il fut constaté dans l’instruction que c’était à la fin de l’hiver qu’on lui avait posé les sangsues, qu’il était alors dans son lit, et que, ce jour-là, il n’avait pas mis sa redingotte.
Dans la même perquisition faite au domicile de Lomont, le commissaire de police avait constaté qu’une grande quantité d’eau avait été récemment jetée dans la cuisine, ce qui fit présumer que Lomont y était entré après l’assassinat, pour se laver du sang dont il était couvert. Lomont nia toutes les circonstances qui se rattachaient à cette observation.
Mais jusque là, l’instrument du crime avait échappé à toutes les recherches. Il résultait du rapport du chirurgien que les blessures de la veuve et de la demoiselle Barberis avaient été faites avec un instrument tout à la fois tranchant et contondant, ce qui s’appliquait bien à une hache ou hachette.
Lomont convenait avoir eu chez lui une hachette, mais elle n’avait pu être retrouvée dans les perquisitions faites à son domicile. Dans le cours de l’instruction, on saisit deux lettres écrites par Lomont à sa mère, dans lesquelles il l’engageait à venir déclarer au juge d’instruction qu’elle avait emporté cette hachette depuis plusieurs mois à la campagne. Cette circonstance qui semblait indiquer l’importance que mettait Lomont à faire perdre la trace de cette hachette, fut un motif de plus pour activer les recherches à cet égard.
Lomont avait déclaré être passé sur le pont des Tuileries en sortant de chez sa belle-mère. On pensa qu’il avait pu se débarrasser de l’instrument du crime, en le jetant dans la rivière, et l’on en fit fouiller le lit par des plongeurs, mais inutilement.
On fit aussi vider la fosse d’aisance de la maison de la dame Barberis, pour savoir si l’assassin ne l’y aurait pas jeté; mais ces recherches ne furent pas plus fructueuses.