Chronique du crime et de l'innocence, tome 6/8 Recueil des événements les plus tragiques;...
Part 12
Quant à la fille Jonard, révélatrice de tout le complot, il paraît qu’elle joua un rôle bien odieux dans toute cette affaire; elle était la confidente intime des deux accusées principales; elle garda pendant long-temps le silence sur leur projet et les encouragea même dans son exécution. Le ministère public en parla comme d’une de ces prétendues sorcières qui abusent de la crédulité des esprits faibles et la signala comme ayant exercé un funeste ascendant sur la veuve Morin, à l’aide de la superstition. On est fondé à croire qu’elle ne s’était décidée à révéler le complot, que dans le double espoir de rentrer en grâce auprès de la police dont elle avait été autrefois l’un des agens, et d’obtenir une forte récompense de l’homme dont la fortune et la vie étaient menacées.
FILS
CALOMNIEUSEMENT ACCUSÉ DU MEURTRE DE SON PÈRE.
Dans la nuit du 10 au 11 avril 1811, le sieur Pettangue, propriétaire, domicilié à Rochecave, commune d’Azais-sur-Cher, fut assassiné entre onze heures et minuit, dans sa chambre à coucher. Il y eut, en même temps, tentative d’homicide sur la personne de Marie-Anne Brosse qui couchait dans la même chambre.
Le sieur Pettangue fut trouvé baigné dans son sang, et mort auprès de son lit. Un coupe-marc ensanglanté était sur son cadavre. La chambre était jonchée des débris d’un pot de nuit, et l’on y trouva encore un autre coupe-marc sans manche et tout fraîchement aiguisé, mais non ensanglanté.
On conjectura que les assassins s’étaient introduits dans la maison par une porte à deux venteaux dont l’un était ordinairement fixé à l’intérieur par une barre de fer se levant et s’abaissant sur un crampon. Cette porte communiquait du dehors au pressoir; du pressoir on avait dû passer dans la cave; de la cave à un escalier sombre, étroit et rapide qui menait à un corridor dans lequel on avait décroché un instrument appelé coupe-marc qui avait servi à commettre le crime. Il fut constaté que le sieur Pettangue avait reçu plusieurs coups de cet instrument sur la tête et un sur la main droite. Marie-Anne Brosse avait été frappée de trois coups sur la tête; de plus, elle avait été blessée à la cuisse avec un instrument tranchant, et on lui avait porté un autre coup au-dessus de l’œil gauche avec un instrument contondant; mais soit que les coups qu’on lui avait portés n’eussent pas été aussi forts, soit que sa tête eût été garantie de leur violence par le nœud du mouchoir qui l’enveloppait, elle survécut à cet assassinat, et les prompts secours qu’on lui administra ne tardèrent pas à la rétablir.
Le crime bien constaté, il s’agissait d’en connaître les auteurs. La déposition de Marie-Anne Brosse fut le principal guide de la justice dans cette affaire, et amena les magistrats à former une accusation de parricide.
Suivant cette déposition, deux individus s’étaient introduits dans la chambre, et au moment où ils se disposaient à frapper le sieur Pettangue, celui-ci avait dit à l’un d’eux: _Ah! mon fils, laisse moi la vie et celle de ma chère amie; demande-moi ce que tu voudras, je te le donnerai_. Mais loin d’être attendri par cette prière, l’assassin avait porté plusieurs coups au vieillard qui alors s’était écrié: _Donne-moi encore un coup; je t’ai donné la vie et tu me donnes la mort!_ La fille Marie-Anne Brosse s’étant levée de son lit pour aller au secours de Pettangue, l’un des deux assassins l’avait frappée avec un pot de nuit et l’autre lui avait asséné sur la tête plusieurs coups qui l’avaient renversée.
La déposante ajouta que celui qui était armé du coupe-marc avait des bottes, un grand chapeau rond, une blouse bleue, et qu’elle l’avait reconnu pour être Pettangue fils, non seulement à la faveur du clair de lune, mais encore à la voix, parce qu’en se retirant, il avait dit à son complice: _Elle est bien_.
Sur cette déclaration qui devait nécessairement exciter l’attention de la justice, Pettangue fils fut aussitôt arrêté, et l’on se livra à une instruction longue et minutieuse. Nous allons mettre le lecteur au courant des principales circonstances qu’on parvint à recueillir.
Le sieur Pettangue père, devenu veuf en 1806, et se trouvant dans un isolement qui pouvait nuire à sa santé, à cause d’une infirmité grave qui lui causait parfois des crises violentes pendant la nuit, avait choisi Marie-Anne Brosse, âgée de trente ans, pour veiller à ses besoins et lui servir même de garde-malade. Cette fille avait pris bientôt sur l’esprit du vieillard un ascendant qui donna de l’ombrage et de l’inquiétude à Pettangue, son fils unique. Ce dernier ne put s’empêcher d’en témoigner son mécontentement à son père et il en résulta des scènes très-pénibles dans lesquelles Marie Brosse ne fut pas épargnée. En rapportant une de ces scènes à quelqu’un, Pettangue fils aurait dit: _Je crois que si j’avais eu des pistolets, j’aurais brûlé la cervelle à mon père et je me la serais brûlée après_.
Pettangue fils avait dissipé sa dot, et il lui revenait peu de chose du bien de sa mère. D’un autre côté, le père aliénait des biens provenant de la communauté, et, pour qu’il ne pût toucher le prix des aliénations, son fils avait fait prendre des inscriptions au bureau des hypothèques. Il s’agissait d’obtenir main-levée de ces inscriptions, pour toucher le prix de la vente d’un domaine. Pettangue fils avait promis cette main-levée à son père; mais il ne la donnait pas. C’était dans ces circonstances que Marie Brosse avait écrit, le 24 mars, dix-sept jours avant l’assassinat, à Pettangue, en lui reprochant de manquer de parole à son père; elle le menaçait d’une alliance qui pourrait être très-préjudiciable à lui et à ses enfans. Postérieurement à la réception de cette lettre, Pettangue fils avait dit au père d’une domestique de la maison: _Mon père se marie; il y aura sous peu du vacarme à la maison: dites à votre fille qu’elle ne descende pas la première_.
Le dimanche des Rameaux, 7 avril, le mariage du sieur Pettangue et de Marie Brosse avait été publié dans la commune; le même jour, Pettangue fils s’était trouvé à Tours, dans un café; et, à l’occasion de ce prochain mariage, plusieurs personnes lui avaient tenu des propos très-mortifians contre son père et sa future belle-mère.
Le même jour, Pettangue fils avait vu, à Tours, Pierre Rousseau, tourneur. Le mardi, veille de l’assassinat, Rousseau partit de Tours, à pied, par un très-mauvais temps, et se rendit au cabaret du _Chêne-Pendu_, maison isolée, située sur la route, à moitié chemin de Tours et de Commery. Arrivé dans ce cabaret, il s’informa si Pettangue fils était venu le demander. Peu de temps après, celui-ci arriva. Il était parti, le matin, de Caugey, son domicile, par un temps affreux, et était venu déjeûner à Rochecave. Là, il avait demandé à son père des nouvelles de sa santé. Celui-ci lui avait répondu: «Tu ne t’en occupes guère.» Pettangue fils annonça qu’il voulait aller à Montbazon. Il pleuvait; on lui prêta un manteau, et il partit. Chemin faisant, ayant rencontré le père du jardinier de Rochecave, il lui demanda s’il venait du _Chêne-Pendu_; il lui demanda aussi si son fils couchait toujours à Rochecave, et l’engagea à lui dire de ne pas y coucher davantage, parce qu’il pourrait lui arriver quelque accident. On a vu plus haut qu’une recommandation à peu près semblable avait été faite par Pettangue fils au père d’une domestique de Rochecave. D’un côté, cette domestique ne descendit pas la première aux cris du vieillard assassiné; de l’autre, le jardinier n’avait pas couché à Rochecave, et s’était retiré chez son père, la nuit où le crime fut commis.
Quant à Pettangue fils et Rousseau, on prétendait qu’au _Chêne-Pendu_, ils avaient eu une conférence dans l’écurie, et étaient rentrés dans le cabaret, où ils burent une bouteille de vin avec un étranger. Ils sortirent ensuite tous les trois, et prirent ensemble la route de Tours. Le soir, Pettangue fils était revenu au _Chêne-Pendu_, et avait couché chez son père. Le lendemain, mercredi 10 avril, il se présenta, à cinq heures du matin, à la chambre à coucher de son père; et s’apercevant que la porte était retenue en dedans: _Ah! f..._, dit-il, _vous n’aviez pas coutume de vous renfermer.--Il y a commencement à tout_, lui répondit-on; et on lui ouvrit. Il entra, et n’eut pas de peine à reconnaître que la porte se fermait en dedans avec une targette poussée dans un crampon. Il annonça à son père qu’il viendrait le prendre, le lendemain matin, jeudi 11, pour aller à Tours. On l’invita à rester pour déjeûner, il accepta; il descendit ensuite à la cave, et en rapporta du vin; puis, après le déjeûner, renouvelant à son père la promesse qu’il lui avait faite de venir le prendre le lendemain, pour aller à Tours, il partit.
On observa que Pettangue fils, lorsqu’il descendit à la cave, y était resté fort long-temps; ce qui donna d’abord lieu de croire que, pendant cet intervalle, il avait retiré plusieurs pièces de bois, appelées madriers, qu’on avait eu le soin d’appuyer à la porte à deux venteaux, dont on avait perdu la clé, et par laquelle les assassins avaient dû s’introduire.
On fit aussi la remarque que Pettangue fils n’était point venu chercher son père dans la matinée du jeudi 11, et que pourtant il ne lui avait pas fait dire qu’il ne viendrait pas. Cependant trois circonstances semblaient nécessiter ce voyage de la part de Pettangue fils. D’abord, il devait donner main-levée d’une inscription qui empêchait son père de recevoir le prix d’un domaine qu’il avait vendu; il devait ensuite toucher de son père une somme de mille francs, pour payer ses dettes criardes; enfin, il était convenu qu’il se rendrait chez M. Bidaut, notaire, pour y entendre la lecture du contrat de mariage de son père et de Marie Brosse.
La nouvelle de l’assassinat commis à Rochecave s’était répandue sur-le-champ dans les communes environnantes. Ce ne fut qu’à cinq heures du soir que Pettangue fils fut arrêté à Mont-Louis, où il était venu deux fois dans la journée, et il déclara qu’il ignorait, au moment de son arrestation, la mort de son père.
Quand Pettangue fils avait été reconnu au moment de l’assassinat, il était vêtu d’une blouse et redingotte bleue; il en fut trouvé une dans la chambre occupée par Lazare-François Pettangue, son cousin, et elle fut gardée comme pièce de conviction; mais il n’en fut pas trouvé chez Pettangue fils.
Plusieurs personnes de la maison de Caugey déclarèrent avoir vu Pettangue fils, le mercredi soir à neuf heures, dans sa cour, et avoir été appelées par lui le jeudi, à trois heures du matin; mais depuis, ces mêmes personnes prétendirent que c’était à dix heures du soir, au lieu de neuf, que Pettangue était dans la cour, et que c’était à deux heures du matin qu’il avait appelé un de ses domestiques.
Tels furent les élémens fournis par l’instruction, et d’après lesquels Pettangue fils et Rousseau furent mis en accusation. Mais ce dernier, qu’on n’avait pas cru devoir arrêter, parvint à se soustraire aux poursuites de la justice.
Pettangue parut donc seul devant la cour d’assises de Tours, sous le poids d’une accusation horrible. Il est vrai que tous les détails que nous avons donnés relativement à l’assassinat n’étaient garantis que par un seul témoin, et que ce témoin était la fille Brosse. Aussi, le défenseur du jeune Pettangue ne manqua-t-il pas de tirer avantage de cette circonstance. Afin de faire connaître jusqu’à quel point on pouvait avoir foi en la moralité de ce témoin, il fouilla sa vie, et en présenta les phases les plus remarquables. D’abord fille publique à Tours, non contente de se prostituer à tout venant, elle volait et escroquait, lorsqu’elle en trouvait l’occasion, et faisait des faux pour des sommes considérables. Pour plusieurs de ses méfaits, elle avait été condamnée, le 11 vendémiaire an IV, par la police correctionnelle de Tours, à six mois de détention; et plus tard, à Angers, à six années de réclusion et six heures d’exposition. Après avoir subi ces divers jugemens, la fille Brosse avait fait la connaissance du sieur Pettangue père, l’avait séduit par de trompeuses apparences et de perfides caresses. Il est d’ailleurs si aisé à une femme adroite de capter l’esprit d’un vieillard! La fille Brosse avait fini par s’établir en souveraine dans la maison du sieur Pettangue. Mais bientôt ce ne fut point assez de s’approprier la meilleure et la plus grande partie du linge, en le dépouillant de la marque du maître, pour y substituer la sienne, elle osa s’emparer de la presque totalité de l’argenterie, sans compter l’argent, qu’il lui fut si facile de mettre de côté. Elle se fit faire aussi par le sieur Pettangue un legs de six cents francs de rente viagère, et se fit vendre un domaine que l’acte mentionnait payé comptant par elle en un billet de dix mille francs que, disait-on, lui avait souscrit le sieur Pettangue père. Bien plus, après avoir envahi tout le patrimoine du fils de son maître, elle amena ce dernier à consentir à la nommer son épouse.
Peindre la fille Brosse sous de telles couleurs, c’était plus qu’affaiblir, c’était détruire entièrement sa déclaration; car quelle confiance pouvait inspirer une créature aussi avilie! D’après les lois romaines, on pouvait rejeter le témoignage de la fille Brosse: d’abord à cause de sa qualité de prostituée, ensuite à cause des deux jugemens qu’elle avait subis: d’ailleurs la déclaration de la fille Brosse se trouvait nécessairement atténuée par le plus péremptoire de tous les reproches, celui de l’intérêt personnel qui l’avait dictée; et comment méconnaître cet intérêt, quand il était évident que cette fille ne pouvait espérer de jouir paisiblement des libéralités qu’elle avait arrachées au sieur Pettangue père, tant que le fils existerait. C’en était trop, sans doute, pour qu’on pût craindre que le jury voulût puiser les élémens de sa conviction dans une source aussi impure, et cependant on va voir que ce n’était pas encore tout.
En effet, la fille Brosse avait prétendu s’être levée d’un lit qu’elle occupait particulièrement dans la chambre, pour aller au secours du sieur Pettangue, tandis qu’il était certain, d’après la déposition d’un des témoins, que cette nuit-là la fille Brosse n’avait pas couché dans son lit.
Ce mensonge, il faut en convenir, n’était pas d’une grande importance, et pouvait s’excuser par la répugnance qu’avait eue la fille Brosse, malgré son extrême dépravation, à avouer qu’elle avait partagé le lit de son maître; mais ce n’était pas le seul: elle avait allégué que le sieur Pettangue avait manifesté à M. Jephet, juge, des inquiétudes sur les intentions de son fils, et ce magistrat avait donné le démenti le plus formel à cette assertion.
D’un autre côté, elle avait fixé l’heure du crime, tantôt à dix heures, tantôt à minuit, et, après avoir d’abord signalé le fils Pettangue comme un des assassins, elle avait fini par dire un jour que c’était dans un moment de révolution qu’elle l’avait chargé; qu’elle voudrait, pour cent louis, ne l’avoir pas assuré; qu’elle ne pouvait croire qu’il fût coupable. Ces impostures, ces variations, qui auraient suffi pour faire suspecter la déclaration d’un témoin, même irréprochable, étaient bien plus propres encore à faire repousser le témoignage d’un individu noté d’infamie.
Les propos menaçans, attribués à Pettangue fils, et qui ont été cités précédemment, étaient aussi de l’invention de la fille Brosse. Les témoins qui les avaient rapportés déclarèrent qu’ils ne les avaient répétés qu’à l’instigation de cette fille.
Enfin le défenseur de l’accusé prouva victorieusement son alibi, et donna les explications les plus satisfaisantes sur les diverses rencontres qui avaient eu lieu entre Pettangue fils et Rousseau. Parmi les conjectures qu’il émit sur l’assassinat, il en était une qui atteignait la fille Brosse, et qui montrait que, ayant eu intérêt à la mort du père ainsi qu’à celle du fils, il n’était pas impossible qu’elle eût fait commettre le crime, pour en charger ensuite le fils Pettangue. On pouvait supposer aussi que ce meurtre avait pu être l’effet d’une vengeance particulière. Le sieur Pettangue père, emporté par un faux zèle, s’était antérieurement lancé dans le torrent révolutionnaire. Il avait fait, à cette triste époque, partie d’une commission militaire qui n’avait pas épargné les victimes. De plus, il était acquéreur de biens nationaux, et l’on sait que la plupart de ces propriétés étaient les dépouilles de ceux que l’on égorgeait. De nombreux et vifs ressentimens avaient poursuivi depuis le sieur Pettangue, l’avaient même contraint de s’expatrier, et l’étaient venu chercher jusqu’en Touraine, où il s’était retiré. Dans les rues même, en plein jour, il avait été menacé, attaqué plusieurs fois; il n’aurait donc pas été étonnant que son assassinat n’eût été le résultat d’un complot de ce genre.
Quoi qu’il en soit, l’innocence du fils fut reconnue. Le 12 décembre 1811, le jury déclara que Pettangue n’était ni auteur ni complice du crime, et en conséquence ce jeune homme fut acquitté.
Quant à Rousseau, comme son absence pourrait laisser des nuages dans quelques esprits, nous croyons devoir dire qu’il fut arrêté depuis, mis en jugement, et reconnu innocent.
LA FEMME FERRET.
Pierre Ferret, ancien maçon, âgé de soixante-deux ans, avait épousé Marguerite-Aubierge Parez, qui était de trente-quatre ans plus jeune que lui. Cette disproportion fut la cause première des désordres qui éclatèrent bientôt dans ce ménage, et préparèrent l’attentat dont nous allons parler.
Ferret avait loué, depuis le mois d’octobre 1811, un logement à Puteaux, canton de Nanterre. Sa femme habitait ce local avec Denise Lavé, qui leur servait de domestique; quant à Ferret, il ne venait à Puteaux que le samedi ou le dimanche de chaque semaine; il passait le reste de son temps à Paris, où il était retenu par ses travaux journaliers.
Le 17 février 1812, la fille Lavé vint trouver Ferret à Paris, et lui fit, de la part de sa femme, des reproches amers sur ce qu’il n’était venu à Puteaux ni le samedi, ni le dimanche précédent. Elle lui dit aussi que sa femme était malade, et se trouvait sans argent. Ferret, qui n’avait qu’une pièce de quinze sols, la remit à cette fille, et lui annonça qu’il se rendrait à Puteaux le soir même.
Il s’y rendit effectivement comme il l’avait promis; il arriva peu d’instans avant la fille Lavé, et un peu avant la nuit. Sa femme le reçut avec une extrême froideur, et se plaignit, en termes très-indécens, de ce qu’il ne lui fournissait pas assez d’argent. Elle dit ensuite à la fille Lavé de faire le feu dans le poële, et pour l’éloigner de la maison, lui ordonna d’aller chercher de la chandelle; quelques instans après, elle sortit elle-même, sous prétexte d’aller porter au nommé Lenormand un pantalon qu’elle lui avait raccommodé. Ferret resta donc seul. Mais bientôt s’impatientant de ne voir rentrer ni sa femme, ni la fille Lavé, il se détermina à aller au-devant d’elles; en traversant le logement pour sortir, il entendit ouvrir la porte d’un cabinet, et fut saisi par un individu qui lui asséna plusieurs coups de marteau sur la tête. Ferret reconnut, à la voix, cet homme pour être le nommé Homo, qui lui avait été signalé comme le corrupteur de sa femme; il le reconnut encore à sa casquette garnie de trois rangs de fourrures, sur laquelle il porta la main en se défendant.
Une lutte s’engagea entre l’assassin et sa victime; Ferret criait de toutes ses forces, en appelant à son secours. Homo, pour étouffer ses cris, appuya avec effort son poing sur la bouche de Ferret qui lui fit une morsure à la main. L’assassin chercha alors à étrangler sa victime; mais il ne put y parvenir, grâce à une cravatte que portait Ferret, et qui faisait trois fois le tour de son cou. Les cris de ce malheureux ayant été enfin entendus du sieur Pouthaux, propriétaire de la maison, qui connaissait les habitudes criminelles de la femme Ferret avec Homo, il présuma qu’elles avaient été pour Ferret une occasion de maltraiter sa femme, et il engagea sa femme et sa fille à aller s’assurer si ses conjectures étaient fondées.
En montant l’escalier qui conduisait au domicile de Ferret, la femme Pouthaux, sa fille et le sieur Meunier, qui les accompagnait, entendirent très-distinctement une voix partant de la chambre de Ferret, qui s’écriait: _Je te demande grâce, mon ami: tu feras tout ce que tu voudras chez moi: laisse-moi la vie._ La femme Pouthaux, arrivée à la porte du logement, adressa des reproches à Ferret: _C’est une chose indigne_, lui dit-elle, _de maltraiter ainsi votre femme_, et elle entendit, ainsi que sa fille et le sieur Meunier, cette réponse de Ferret: _Je ne bats pas ma femme, c’est le fils Homo qui m’assassine_.
A ces mots, le sieur Meunier enfonça la porte, qui était fermée au verrou. Le marteau dont s’était servi Homo, se trouva embarrassé sous cette porte, et ne permit pas qu’elle s’ouvrît assez pour qu’on pût entrer dans la chambre; mais à la clarté du flambeau que portait la femme Pouthaux, le sieur Meunier aperçut un homme escaladant une fenêtre, et fuyant sur les toits.
Enfin, après de nouveaux efforts, la porte fut enfoncée, et Ferret fut trouvé couvert de sang, à genoux auprès d’une tablette au-dessous de laquelle il s’était traîné pour se mettre à l’abri des nouveaux coups que lui portait l’assassin. Pendant que ce crime horrible s’exécutait, la femme Ferret était chez le sieur Lenormand, où elle prolongeait sa visite, sans motif, puisqu’il ne lui fallait qu’un moment pour remettre le pantalon qui avait été le prétexte de son absence. Lenormand lui demanda des nouvelles de son mari. Elle lui répondit qu’il n’était pas à Puteaux; et pendant tout le temps qu’elle resta dans cette maison, elle parut pâle, tremblante, et l’on remarqua qu’elle cherchait à déguiser son trouble et son émotion. La fille Lavé vint la trouver, et elles sortirent ensemble pour rentrer à leur logis. Plusieurs personnes rassemblées à la porte dirent à la femme Ferret d’aller chez le maire, où elle verrait son mari couvert de blessures. Elle s’y rendit; Ferret, en la voyant, lui reprocha ses désordres avec Homo, et lui imputa même de n’être sortie et de n’avoir éloigné la fille Lavé, que pour laisser l’assassin libre de faire son coup.
Ces reproches, l’indignation qui se peignait sur tous les visages, la vue des blessures sanglantes de son mari, produisirent une vive impression sur la femme Ferret; elle s’évanouit. Quand on lui eut fait reprendre l’usage de ses sens, elle et son mari furent conduits à leur domicile par le maire, qui examina l’état des lieux, et fit visiter par un homme de l’art les blessures de Ferret. Le maire ordonna ensuite l’arrestation de sa femme et de la fille Lavé.
L’homme qui avait exécuté la tentative d’assassinat, et que Ferret avait reconnu pour être Homo, celui qui avait été vu par le sieur Meunier, fuyant sur les toits; cet individu devait nécessairement avoir cherché une issue par une maison voisine. A la même heure, où toutes ces circonstances avaient eu lieu, la femme Guilbert, demeurant dans une maison voisine de celle habitée par Ferret, rentra chez elle avec de la lumière dans une lanterne, rencontra Homo sur le palier de son logement. A cette rencontre imprévue, elle poussa un cri de frayeur. Homo, lui dit: _Paix! Paix!_ et disparut. Il était alors six heures et demie du soir.
Homo se rendit à Suresne et y arriva vers sept heures et un quart ou sept heures et demie. Il affecta de se montrer d’abord chez le nommé Lortin, perruquier, ensuite, chez le nommé Fortier, marchand de vin, où il trouva _Cuillerée_, dit Manceau, qui lui donna asile pour la nuit. Le lendemain matin, Homo, ouvrier couvreur, voulut travailler à la forge, avec Cuillerée, chez le sieur Daniel, maréchal-ferrant. Mais il était déjà recherché par la gendarmerie; il fut arrêté ce même jour, 18 février. Au moment de son arrestation, on remarqua qu’il avait plusieurs empreintes de dents sur le dos de la main gauche, et une blessure sur le doigt du milieu de la main.