Chronique du crime et de l'innocence, tome 6/8 Recueil des événements les plus tragiques;...

Part 11

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«Souvent une première impression, dit l’illustre d’Aguesseau, peut décider de la vie et de la mort. Un amas fatal de circonstances, qu’on dirait que la fortune a rassemblées exprès pour faire périr un malheureux, déposent contre l’innocence; le juge se prévient; l’indignation s’allume, et son zèle même le séduit. Moins juge qu’accusateur, il ne voit que ce qui sert à le condamner, et il sacrifie aux raisonnemens de l’homme celui qu’il aurait sauvé, s’il n’avait admis que les preuves de la loi. Un événement imprévu fait quelquefois éclater dans la suite l’innocence accablée sous le poids des conjectures, et dément les indices trompeurs dont la fausse lumière avait ébloui l’esprit du magistrat. La vérité sort du nuage de la vraisemblance; mais elle en sort trop tard: le sang de l’innocence demande vengeance contre la prévention de son juge, et le magistrat est réduit à pleurer toute sa vie un malheur que son repentir ne peut réparer.»

LA VEUVE MORIN

ET SA FILLE.

C’est un spectacle bien déplorable que celui d’une mère initiant sa propre fille, à peine âgée de seize ans, aux manœuvres les plus criminelles, et se l’associant pour l’exécution d’un complot dont la noire férocité surpasse la plupart des odieuses combinaisons de la scélératesse. Cet attentat, qui heureusement ne put être consommé, était une de ces machinations sataniques de la nature de celle dont la ville de Rodez fut le théâtre quelques années plus tard. Les détails que nous allons mettre sous les yeux des lecteurs, quelque révoltans qu’ils soient, pourront faire naître plus d’une réflexion dans l’intérêt de la morale.

Voici les faits qui servent comme d’avant-scène au drame dans lequel la veuve Morin et sa fille jouèrent les principaux rôles.

Au commencement de 1806, la vente par expropriation de la maison dite l’hôtel Saint-Phar, située à Paris, boulevard Poissonnière, était poursuivie au tribunal de première instance du département de la Seine. Le sieur Ragouleau et la veuve Morin se présentaient comme acquéreurs. Cette dernière en resta adjudicataire le 3 avril suivant, moyennant la somme de quatre-vingt-seize mille francs.

Avant cette circonstance, Ragouleau et la veuve Morin ne se connaissaient pas; des relations d’intérêt s’établirent entre eux à cette époque. La veuve Morin n’avait pas les fonds nécessaires pour payer son acquisition. Ragouleau lui prêta cent mille francs, par acte du 19 juillet 1806, à rente viagère, à raison de dix pour cent, 1º sur sa tête; 2º sur celle de la femme Ragouleau; 3º sur celles de chacun de leurs deux enfans. Cette somme fut employée à acquitter environ soixante mille francs du prix de la vente, et le surplus à des constructions auxquelles la veuve Morin faisait travailler dans sa nouvelle propriété pour y établir un hôtel garni. Cette dame, par son contrat d’acquisition, s’était chargée de servir trois rentes viagères hypothéquées sur l’hôtel Saint-Phar, et d’en rembourser les capitaux à d’autres créanciers utilement colloqués, à mesure d’extinction desdites rentes viagères.

L’un de ces rentiers viagers étant mort, la veuve Morin eut à rembourser dix-neuf mille deux cent vingt francs à un sieur Simon. Celui-ci sollicita le paiement de sa créance, consentant à faire une remise à la veuve Morin; mais, peu après, il rompit avec elle la négociation entamée, parce que, séduit par des propositions qui lui avaient été faites par le notaire de Ragouleau, il était décidé à vendre sa créance à ce dernier. Par suite de ce dernier arrangement, Ragouleau se trouva subrogé aux droits du sieur Simon.

La veuve Morin ne servait pas exactement la rente viagère due à Ragouleau. D’abord le créancier crut devoir mettre l’hôtel Saint-Phar en expropriation; il consentit ensuite que la vente fût convertie en adjudication volontaire, poursuivie à la requête de la veuve Morin; et lors de cette poursuite, il se rendit adjudicataire, au prix de cent soixante mille francs. La veuve Morin proposa alors à Ragouleau d’acheter la maison sur la vente qu’elle lui en ferait. De nouvelles conférences eurent lieu chez le notaire, et il fut convenu que la veuve Morin vendrait l’hôtel Saint-Phar, moyennant cent soixante-cinq mille francs, à Ragouleau, qui paierait en outre, par forme de pot-de-vin, une somme de neuf mille francs pour les frais de poursuite et de vente. Ces cent soixante-cinq mille francs se trouvèrent absorbés, soit par les créances de Ragouleau, soit par les charges qui lui étaient imposées par le contrat de vente; en sorte que la veuve Morin n’eut rien à recevoir du prix de la vente, et qu’elle ne toucha que trois mille sept cent cinquante francs, sur les neuf mille francs de pot-de-vin. Cet acte de vente fut rédigé et signé le 18 avril 1811.

Tout semblait terminé à la satisfaction des parties. La veuve Morin paraissait n’avoir qu’à se louer de ce nouvel arrangement; elle félicita même les locataires de l’hôtel Saint-Phar d’avoir à traiter à l’avenir avec Ragouleau, devenu propriétaire de la maison.

Mais ces témoignages cachaient la haine et le désir de la vengeance qui couvaient au fond du cœur de la veuve Morin. Elle regardait Ragouleau comme l’artisan de sa ruine, et le ressentiment qu’elle en éprouvait, devait augmenter de jour en jour. Elle s’était persuadée que, pour l’empêcher de louer avantageusement sa maison, cet homme avait, par toutes sortes de moyens artificieux, éloigné les locataires qui se présentaient et détourné de même les personnes qui avaient manifesté l’intention de faire l’acquisition de l’immeuble, le tout pour la forcer à le lui vendre au prix qu’il voudrait en donner.

Ce fut donc à dater de cette vente qu’elle nourrit le dessein de reprendre ce dont elle se persuadait qu’elle avait été dépouillée, et de se venger de Ragouleau.

La veuve Morin avait une fille d’un premier mariage contracté avec Pierre-Edme Delaporte, lequel mariage avait été rompu par le divorce. Cette fille, nommée Angélique Delaporte, était âgée de seize ans. Elle demeurait avec sa mère, qui lui avait fait donner une éducation qui ne pouvait porter que les plus tristes fruits. La musique, la danse et la déclamation, tels avaient été les principaux objets des études d’Angélique. Des romans propres à fausser l’esprit et à gâter le cœur, étaient son unique lecture. Il en était résulté, chose presque inévitable, une grande exaltation dans les idées, le goût de la parure et de la vanité, une ignorance complète des devoirs que la société impose au sexe destiné à fournir des épouses et des mères; de plus, les mauvais exemples de sa mère ne pouvaient qu’éloigner Angélique du chemin de la vertu. Il ne fut pas difficile à la veuve Morin de se faire une complice de sa fille. Elle s’était emparée de bonne heure de l’esprit de cet enfant, et lui avait fait partager toutes les rêveries de son imagination. Ainsi, sur la foi de sa mère, Angélique croyait bien fermement que leur fortune avait été spoliée par Ragouleau; cette croyance n’était pas de nature à lui faire combattre les suggestions vindicatives de la veuve Morin; et la cupidité, attisée encore par la crainte de la misère, la porta sans peine à seconder tous les projets de sa mère.

Elles imaginèrent donc de concert divers plans dont elles combinèrent ensemble tous les moyens d’exécution, et qu’elles rejetèrent successivement. L’important, pour parvenir au but qu’elles se proposaient, était de ne pas perdre de vue l’homme dont elles voulaient tirer vengeance. Il fallait entretenir avec lui des rapports d’intimité. Aussi, fidèle à ce système de conduite, la veuve Morin cajolait le sieur Ragouleau, lui manifestait la plus entière confiance, et le conjurait souvent de ne pas lui refuser ses conseils. Tantôt, elle prétendait avoir des fonds dont elle pouvait disposer, et disait qu’elle ne s’en rapporterait qu’à lui seul pour leur placement; tantôt, elle supposait l’intention d’acheter une maison de campagne; mais elle voulait qu’il visitât cet immeuble, et qu’il lui en dît son sentiment, avant de conclure cette acquisition.

Depuis long-temps la veuve Morin avait mis la fille Jonard dans sa confidence, relativement à ses projets contre Ragouleau; et, lorsque le plan définitif fut arrêté, on ne manqua pas d’en instruire cette fille. Ce projet consistait à engager Ragouleau à venir déjeûner chez la veuve Morin et à l’accompagner, ainsi que sa fille, à la maison de campagne dont le projet d’acquisition était supposé. On devait extorquer à Ragouleau, dans cette maison, par menace et par violence, pour trois cent mille francs de signatures sur des billets à ordre, et lui donner la mort, après qu’il les aurait signés.

Le samedi 21 septembre, la veuve Morin, annonça à la fille Jonard que tout était disposé pour l’exécution, qui devait, disait-elle, avoir lieu le 24; qu’elle allait inviter Ragouleau à se trouver chez elle, ce jour-là même, pour y déjeûner, et aller visiter ensuite la prétendue maison de campagne. Elle ajoutait qu’elle le solliciterait de désigner cinq mets à son choix, qui lui seraient servis au déjeûner; mais que ce seraient les derniers dont il mangerait.

La fille Jonard prit la résolution de faire connaître à Ragouleau ce qui se tramait contre lui, et, quoique malade, elle se fit conduire, à cet effet, en voiture, au domicile de Ragouleau, à Paris; mais celui-ci venait de partir pour sa terre d’Essonne. La fille Jonard lui dépêcha une de ses amies, la veuve Petit, qui avait reçu des instructions précises sur ce qu’elle devait révéler. Ragouleau reçut cette confidence, et revint sur-le-champ à Paris. Il trouva chez son portier une lettre de la veuve Morin, portant invitation de déjeûner chez elle, le mardi 24 septembre. Il se rendit dans une maison où l’attendait la fille Jonard. Elle lui dévoila, avec plus de détails que n’avait pu le faire la dame Petit, tout ce qu’elle savait du projet tramé contre sa fortune, et contre ses jours, par la dame Morin et par sa fille.

Ragouleau dénonça aussitôt à la préfecture de police les faits dont il venait d’être instruit, et la fille Jonard ne tarda pas à être appelée devant le magistrat, pour y faire une déclaration en formes.

Cette déclaration portait: que la veuve Morin avait souvent entretenu la fille Jonard de son ressentiment envers Ragouleau et des desseins de vengeance qu’elle avait formés; qu’elle l’avait priée de lui procurer deux hommes, tels que des joueurs ou des forçats libérés, propres à seconder ses desseins; que, sur la réponse de la fille Jonard qu’elle n’en connaissait pas, ladite veuve Morin avait fait le voyage de Nogent, et, à son retour, avait annoncé qu’elle avait trouvé deux anciens domestiques sur lesquels elle pouvait compter; qu’elle lui avait confié, depuis peu de temps, qu’elle avait loué une maison de campagne où elle devait attirer Ragouleau, sous prétexte que, désirant l’acheter, elle voulait avoir son avis avant d’en faire l’acquisition; qu’elle avait fait murer les soupiraux de la cave de cette maison, dans laquelle on avait ensuite tiré des coups de pistolet et jeté des cris, et, que le bruit de la voix ni celui des armes, n’avaient été entendus au-dehors; que, lorsque Ragouleau serait entré dans la maison, il serait saisi par les domestiques, et entraîné dans cette cave, lieu choisi pour l’exécution; qu’il y serait attaché à un poteau avec des chaînes fermées par des cadenas, et qu’il serait encore lié avec des cordes; qu’au pied du poteau serait une chaise sur laquelle on le ferait asseoir; qu’il y aurait devant lui une table sur laquelle on aurait placé de la lumière, une plume et de l’encre; qu’Angélique Delaporte lui présenterait des billets préparés pour une somme de trois cent mille francs, et un écrit, par lequel il lui serait ordonné de les signer, sous peine de la vie; que cette menace lui serait réitérée de vive voix, en lui montrant les pistolets, dont la mère et la fille seraient armées; qu’elles le laisseraient seul et toujours enchaîné, pendant un quart-d’heure; qu’elles rentreraient après, et compareraient l’écriture et les signatures des billets à celles de plusieurs lettres de Ragouleau qu’elles auraient eu la précaution d’apporter, comme moyen de comparaison; qu’après cette vérification, la veuve Morin lui passerait un cordon au cou et l’étranglerait; que le cadavre serait mis dans un sac, transporté de nuit hors de la maison, et jeté dans la rivière ou abandonné dans un champ; que ce transport du cadavre serait fait au moyen d’une charrette appartenant à la veuve Morin.

Enfin, la fille Jonard déclara avoir vu l’écrit qui devait être mis sous les yeux de Ragouleau, et, que cet écrit, ne respirait que haine et vengeance, sentimens qui se manifestaient par les expressions les plus furibondes et les plus inconvenantes.

Après avoir reçu cette dénonciation, le préfet de police donna des ordres pour faire arrêter la veuve Morin, sa fille et leurs complices. Ragouleau avait accepté, pour le 2 octobre, le déjeûner de la veuve Morin, à la suite duquel il devait accompagner la mère et la fille à la maison de campagne. En conséquence, il se rendit chez elles. Le déjeûner était servi; mais il refusa de l’accepter, et proposa de partir sur-le-champ pour la campagne. Un carrosse de place fut loué par Angélique Delaporte, et l’ordre fut donné au cocher de conduire à Clignancourt. A la barrière de la Villette, la voiture fut cernée par des agens de police, et l’on conduisit la veuve Morin et sa fille dans les bureaux de l’octroi, où elles furent interrogées par un commissaire de police.

Angélique Delaporte déclara qu’elle allait, avec sa mère et Ragouleau, voir une maison de campagne à vendre, située dans les environs de Montmartre. Angélique, tout en parlant, tenait son mouchoir à la main; il parut cacher quelque chose de suspect. Le commissaire s’en aperçut, et y trouva un rouleau de papiers composé 1º de quinze billets à ordre, en blanc quant aux noms, soit de celui au profit de qui ils devaient être fait, soit du souscripteur, savoir: quatorze, de la somme de vingt mille francs, et le quinzième, de dix mille francs, sur papier de timbre perfectionné, et portant tous la date du 20 août 1811; 2º d’un billet à ordre, sur papier mort, qui ne différait des premiers qu’en ce qu’il y était écrit au bas: _Bon pour la somme de vingt mille francs, valeur reçue en espèces_; lequel billet parut avoir servi de modèle aux premiers; 3º d’un papier sous enveloppe cachetée, sur laquelle étaient écrits ces mots: _Décachetez et lisez_; 4º trois lettres missives, écrites et signées par Ragouleau. On décacheta l’enveloppe, et l’on y trouva l’écrit dont la fille Jonard avait parlé dans sa déclaration. Angélique Delaporte avoua que cet écrit menaçant était son ouvrage, ainsi que les billets; que cet écrit était destiné à intimider Ragouleau, pour lui faire signer les billets; que c’était elle qui avait indiqué à sa mère ce moyen de forcer Ragouleau à une restitution qu’elle disait être légitime; elle ajouta que «l’escroquerie de ce dernier étant constante, sans qu’on pût la prouver en justice, elle avait voulu le forcer à une restitution, qui, de même, ne pût être judiciairement prouvée.»

Ce ne sera pas sans une curieuse surprise que le lecteur verra cet étrange _ultimatum_. Cette pièce était conçue en ces termes:

«Si dans ma vie j’ai un jour de justice, vous serez la première à qui je la rendrai. Voilà ce que vous me dîtes au Louvre, lorsque nous nous y rencontrâmes, trois jours avant que je consentisse à vous livrer de bon gré ce que vous me preniez de force par vos horribles forfaits, à la vue de tout ce qui vous connaît.

«Il est inutile d’entrer dans tous ces détails d’horreur qui me font frémir. Comment la nature a-t-elle pu vomir un tel monstre que vous. Il est donc bien décidé que c’est aujourd’hui que sera votre jour de justice ou mon jour de vengeance. Ah! quelle jouissance pour l’individu opprimé! En ma puissance mon adresse vous a mis. Choisissez..... la mort..... ou de me rendre ce qui m’appartient. Soyez redevable à mes enfans du choix que je vous donne. Si moi seule j’existais, j’explosionnerais ma rage avec toute la férocité qu’exigent toutes ces horribles monstruosités dirigées par vous contre moi. Deux cent mille francs est le montant des billets que vous allez signer. Vous mettrez sur chaque billet: _Bon pour la somme de vingt mille francs, pour valeur reçue en espèces_, et vous signerez. Je confronterai votre écriture; ayez soin que je la trouve semblable: je vous donne un quart-d’heure pour l’option. Si vous préférez ma vengeance, à l’instant je l’exécuterai moi-même: vous concevez que cette affaire ne peut être que d’une demi-seconde. La prudence me l’ordonne; car, si je pouvais sans crainte faire durer le plaisir, ce serait le cas de se livrer à tous les genres de barbarie que l’imagination peut fournir....»

La veuve Morin, interrogée après sa fille, soutint qu’elle allait auprès de Montmartre, voir une maison de campagne qu’elle voulait acheter; mais qu’elle n’avait aucune connaissance, ni des billets, ni de l’écrit saisi sur sa fille.

Après cet interrogatoire préliminaire, le commissaire de police fit conduire ses deux prisonnières à Clignancourt, dans une maison que la veuve Morin avait louée depuis environ quinze jours. Il fut constaté que les soupiraux de la cave, ouverts sur le jardin, avaient été bouchés par l’ordre de la locataire. On trouva, au premier étage, sur un lit de sangle, de la poudre fine à tirer et des balles pour pistolets. Il y avait dans la cave une petite table sur laquelle étaient deux flambeaux avec des chandelles allumées, un encrier, une bouteille d’encre, des plumes taillées et environ une demi-main de papier. On voyait aussi sur cette même table, une corde d’un mètre et demi de long, trois autres bouts de corde et un lacet en soie de deux lignes de large sur un mètre de long. Deux pistolets, chargés à balles et amorcés, furent trouvés cachés dans le sable. Enfin, au fond du caveau, on découvrit un poteau de deux pieds et demi de hauteur sur six pouces d’équarrissage; une chaise y était adossée, et l’on y avait fixé une chaîne qui devait être fermée au moyen de cadenas placés aux extrémités.

Avant l’arrivée du commissaire, un officier de paix avait arrêté Lucie Jacotin et Nicolas Lefèvre, tous deux domestiques au service de la veuve Morin, depuis trois semaines seulement. Interrogés l’un et l’autre sur les préparatifs que l’on avait trouvés dans la cave, ils répondirent que le tout avait été ainsi disposé par les ordres de leur maîtresse qui voulait se venger d’un homme qui lui avait volé de l’argent.

Angélique Delaporte, amenée dans la cave et interpellée d’indiquer à quel usage étaient destinés les armes, les instrumens et tous les objets qui s’y trouvaient, confessa que le tout avait été disposé pour contraindre Ragouleau à signer les billets saisis sur elle; que les pistolets et le lacet devaient servir à l’effrayer, la chaîne à l’attacher au poteau, les cordes à lui lier les jambes; mais que, du reste, on ne voulait lui faire aucun mal; que la restitution qu’on voulait exiger de lui ne devait être que de deux cent mille francs, et que, s’il avait été préparé pour deux cent quatre-vingt-dix mille francs de billets, c’était afin de pouvoir rejeter ceux dont la signature présenterait quelques indices de contrainte.

La veuve Morin, introduite à son tour dans la cave, parut étonnée de tout ce qu’elle y vit, et dit qu’elle ne savait ce que cela voulait dire. Mais, plus tard, elle revint sur cette déclaration, et se détermina à avouer que, de concert avec sa fille, elle avait formé le projet d’arracher, par violence, deux cent mille francs à Ragouleau, qu’elle regardait comme le spoliateur de sa fortune. En un mot, elle confessa tous les faits, toutes les circonstances révélées par la fille Jonard, à l’exception néanmoins de celles relatives à la préméditation de l’assassinat de Ragouleau, comme complément du complot.

Angélique Delaporte se présenta comme l’auteur du projet, et comme en ayant médité et dirigé seule les moyens d’exécution. Mais la veuve Morin, ne voulant pas profiter du dévoûment de sa fille, revendiqua l’invention de tout le projet, dit que c’était le désespoir qui lui en avait suggéré la pensée, et assuma sur sa tête tout ce qui avait été fait à cette occasion.

La mère et la fille, tout en avouant leur projet d’extorquer à Ragouleau pour deux cent mille francs de billets, soutinrent constamment qu’elles n’avaient jamais eu l’intention ni la pensée d’attenter à sa vie.

La veuve Morin, Angélique Delaporte, Nicolas Lefèvre et Lucie Jacotin furent en conséquence traduits devant la cour d’assises du département de la Seine; les deux premières, accusées d’avoir tenté, de complicité, d’extorquer, par violence, de Jean-Charles Ragouleau, des billets à ordre pour une somme de deux cent quatre-vingt-dix mille francs; et d’avoir, en outre, tenté de commettre volontairement, avec préméditation et de guet-à-pens, un homicide sur la personne du même sieur Ragouleau. Les deux domestiques étaient prévenus de complicité.

Les preuves des préparatifs du double crime formaient une masse accablante. Les dépositions des témoins et les débats ne firent que les corroborer. Angélique Delaporte se défendit elle-même, et débita son plaidoyer écrit, non pas avec le trouble que pourrait généralement éprouver une jeune fille courbée sous une accusation capitale, ni avec la timidité naturelle aux personnes de son sexe, mais avec tout l’aplomb de l’actrice la plus consommée. Le ministère public soutint l’accusation avec une impartiale énergie et réfuta l’argumentation des défenseurs des accusés, qui se fondait sur ce qu’il n’y avait pas eu commencement d’exécution.

Le jury adopta en partie les conclusions de ce magistrat; car il déclara que la veuve Morin et sa fille étaient coupables de la tentative d’extorsion dont on les accusait; que Nicolas Lefèvre et Lucie Jacotin étaient leurs complices; que cette tentative avait eu un commencement d’exécution et qu’elle n’avait été suspendue que par des circonstances fortuites, indépendantes de la volonté des accusés.

En conséquence, la cour, par arrêt du 11 janvier 1813, acquitta Nicolas Lefèvre et Lucie Jacotin, et condamna la veuve Morin et Angélique Delaporte à la peine des travaux forcés pendant vingt ans, à une heure d’exposition au carcan, et au remboursement envers l’État des frais de la procédure. Cet arrêt fut attaqué par les deux condamnées; et le ministère public en appela aussi à cause de l’absolution des deux domestiques. Le 6 février suivant, la cour de cassation rejeta le premier pourvoi; mais, adoptant le second, elle renvoya Nicolas Lefèvre et Lucie Jacotin devant la cour d’assises de Versailles, pour y être prononcé un nouvel arrêt, d’après la même déclaration du jury.

Telle fut l’issue de ce procès qui occupa pendant quelque temps la curiosité publique. On avait cru dans le premier moment que la veuve Morin et sa fille avaient été égarées par un juste ressentiment et qu’elles avaient été réellement les victimes de la rapacité de Ragouleau; mais les débats démontrèrent que les actes passés entre Ragouleau et la veuve Morin, ne contenaient que des conventions légitimes. Il résultait donc de cette démonstration, que les desseins des principales accusées contre leur prétendu spoliateur, n’avaient pour motif qu’une criminelle cupidité. En admettant même que les griefs qu’elles articulaient contre Ragouleau fussent aussi fondés qu’ils l’étaient peu, leur conduite n’en aurait pas été moins condamnable, parce que la vengeance ne saurait jamais faire excuser un crime. Si chaque particulier était libre de réparer par la force les torts dont il croirait avoir à se plaindre, alors la société, minée par sa base, croulerait infailliblement.