Chronique du crime et de l'innocence, tome 6/8 Recueil des événements les plus tragiques;...

Part 10

Chapter 103,823 wordsPublic domain

«Nous nous rendîmes chez un traiteur, où nous déjeûnâmes. Lepeley, qui avait soin de me verser à boire, me demanda si je me sentais le courage de lui porter secours. Je lui répondis que oui, que je ne l’abandonnerais pas. «Si vous saviez, me dit-il, combien cet homme est perfide! Songez qu’il y va de la vie à la mort.» Étourdi par l’état d’ivresse dans lequel il m’avait mis, je promis à Lepeley tout ce qu’il exigea. Je lui dis pourtant: «Si Cottentin vous remet l’écrit, tout sera fini?--Oui, me répondit-il; mais, s’il s’y refuse, m’abandonnerez-vous?» Je protestai que non. «Cottentin, ajouta Lepeley, doit revenir à une heure, je lui demanderai l’écrit; et, si vous voyez qu’il résiste, avec votre tabatière, que vous tiendrez à la main, vous lui porterez un coup sur la tempe, pour l’étourdir, et alors j’aurai mon écrit. Soyez certain, mon cher Héluin, de ma reconnaissance.»

«Après avoir déjeûné, nous retournâmes chez Lepeley, où bientôt arriva Cottentin. Lepeley le prit par le corps, et me dit: Vous voyez bien qu’il ne veut pas me le rendre. Aussitôt je portai, avec ma tabatière, un coup sur la tête de Cottentin, qui l’étourdit et le renversa. Alors Lepeley m’ordonna d’aller chercher une corde qui était derrière la malle placée dans l’antichambre; j’obéis; je remis cette corde à Lepeley, qui la passa autour du cou de Cottentin, et l’étrangla.

«Je vis ensuite Lepeley fouiller dans les poches de Cottentin, en retirer un portefeuille rouge foncé, et un papier plié en quatre qu’il me montra, en me disant: «Le voilà cet écrit si précieux!» Il prit aussi la montre, qu’il me remit, ainsi qu’un billet de banque de cinq cents francs qui a servi à payer tant le panier que les bouteilles. Il m’avait aussi autorisé à remettre deux cents francs à ma sœur, je lui en ai donné cent cinquante.»

Héluin convint, en outre, que c’était lui qui avait fait toutes les démarches pour faire disparaître le cadavre de Cottentin.

Le directeur du jury communiqua à Lepeley les révélations que venait de faire Héluin. Lepeley répondit d’abord: _Je suis altéré_. Il demanda un verre d’eau, qu’on lui servit; et, après l’avoir bu, et repris ses sens, il dit qu’il ne pouvait concevoir les motifs qui avaient pu déterminer Héluin à faire une révélation aussi contraire à la vérité.

L’acte d’accusation fut dressé contre Lepeley, Héluin, Thubry et sa femme; le premier, comme prévenu d’avoir commis avec préméditation un homicide sur la personne de Cottentin, lequel homicide avait été suivi de vol; le second, comme prévenu d’avoir assisté et aidé Lepeley dans les faits qui avaient préparé et facilité l’exécution de l’homicide, et dans l’acte même qui l’avait consommé, ainsi que dans le vol qui en avait été la suite; les deux derniers, comme ayant sciemment recélé le cadavre d’un homme homicidé.

Cet acte, soumis au jury d’accusation, fut admis, et, en conséquence, les accusés furent traduits devant la Cour criminelle. Là, Lepeley et Héluin persistèrent, le premier dans le système de dénégation qu’il avait adopté, le second dans les révélations qu’il avait faites au jury. Les débats apprirent une circonstance jusqu’alors ignorée. Lepeley, dépositaire d’une partie de l’argenterie de Cottentin, l’avait fait porter au mont-de-piété par le sieur Sanfourche-Laporte, qui en avait retiré huit cents francs, sur lesquels il s’en était fait prêter deux cents par Lepeley. Thubry et sa femme alléguèrent encore dans les débats leur parfaite ignorance de ce que contenait le panier déposé chez eux par leur beau-frère.

Me Lebon, qui, d’abord s’était chargé de la défense de Lepeley, et qui ne l’avait acceptée, sans doute, que parce qu’il le croyait innocent, l’abandonna, dès qu’il eut reconnu, par les débats, toute la scélératesse de ce misérable. Lepeley se vit alors forcé de se défendre lui-même; une heure de recueillement lui suffit pour remplir cette tâche avec une méthode, avec un calme, avec un ton de sensibilité, qui auraient pu le faire triompher, si les charges de l’instruction eussent été moins accablantes.

Le 1er juillet 1810, sur la déclaration unanime du jury, la Cour rendit un arrêt qui acquittait Thubry et sa femme, et condamnait Lepeley et Héluin à la peine de mort, avec injonction de conduire les coupables au lieu de l’exécution, revêtus d’une robe rouge.

Les condamnés dénoncèrent cet arrêt à la Cour suprême, mais leur pourvoi fut rejeté comme il devait l’être, et ils subirent, en conséquence, la peine due à leur forfait.

LE FRÈRE ANTOINE,

OU L’ERMITE DE LOT-ET-GARONNE.

Les charlatans en tous genres, et il est peu de genres qui n’aient les leurs et en plus ou moins grand nombre, peuvent être généralement regardés comme des individus hostiles à la société, qu’ils semblent considérer comme une vaste exploitation à leur bénéfice. Mais de tous ces imposteurs, les plus dangereux, sans contredit, sont les saltimbanques de dévotion et de sainteté, personnages patelins et pervers, qui, doublement criminels, outragent et décréditent la religion par les sacriléges cagoteries qu’ils mettent en œuvre pour piper et voler le crédule vulgaire.

Dans des temps reculés, lorsque la foi avait un empire absolu sur les âmes, il n’était ni rare, ni surprenant de voir des ermites en imposer à la populace ignorante par des dehors pieux, et se procurer, avec une feinte humilité, une puissance quelquefois supérieure à celle des magistrats. Notre _chronique_ en offre plusieurs exemples. Alors, cela n’avait rien d’extraordinaire; c’était une des conséquences des mœurs et des croyances de ces époques. Mais, au dix-neuvième siècle, où l’indifférence en matière de religion ne craint pas de s’ériger en système et ne s’est que trop malheureusement infiltrée dans toutes les classes de la société, comment se trouve-t-il des gens assez stupides pour se laisser duper par de pareils jongleurs? Vraiment, plus on examine l’homme, plus on le trouve inexplicable; il se rit de la religion, il se moque de ses ministres, et se jette aveuglément entre les bras d’hommes sans aveu comme sans mission, qui, au nom et avec les pratiques dévotieuses de cette même religion, finissent quelquefois par les actions les plus criminelles. Ainsi la cour de justice criminelle de Bruges condamna, le 22 septembre 1809, à onze années de fers, un misérable qui, à la faveur de l’habit religieux qu’il portait, s’était introduit dans un pensionnat et y avait enlevé une jeune fille de onze ans, pour en faire la victime de sa brutalité.

Le fait dont nous allons rendre compte n’est pas moins affligeant, et peut-être offre-t-il un plus révoltant exemple d’hypocrisie et de perversité.

Un individu, connu sous le nom de _frère Antoine_, avait attiré, depuis plusieurs années, l’attention publique, dans le département de Lot-et-Garonne. Il faisait mystère de son origine; mais il avait soin d’insinuer qu’il était issu d’une grande famille, et qu’il avait fait le sacrifice des plaisirs mondains et des richesses pour se résigner à la vie des solitaires. Il fixa pendant quelque temps son séjour à Hauterive, dans des grottes isolées de toute habitation, et se transporta ensuite dans un petit ermitage taillé dans le roc, au lieu de Nicole, où il vécut avec toutes les apparences de l’humilité et du dénûment recommandés par l’Évangile.

Le frère Antoine affectait de ne savoir ni lire ni écrire, de fuir les femmes et même de faire des extravagances, quand il en apercevait. Mais, ayant été admis dans quelques maisons, il y prouva qu’il connaissait parfaitement la musique, et qu’il touchait assez bien du clavecin, ce qui annonçait qu’il avait reçu une éducation soignée.

Pendant la révolution, il quitta Nicole, pour courir les campagnes, tantôt comme marchand de mouchoirs et de montres, tantôt comme mendiant, et affichant, suivant les lieux et les personnes, une piété fervente qui édifiait les gens simples et crédules. Il se procurait par ce moyen, diverses lettres de recommandation qui lui servaient à faire de nouvelles dupes.

Lorsque le rétablissement du culte vint ranimer un peu de ferveur dans le cœur des fidèles, le frère Antoine se fixa dans la commune de Penne, arrondissement de Villeneuve. Il y acheta un petit terrain où il y avait eu autrefois une petite chapelle en grande vénération dans le pays, et parvint à se procurer, sans faire le moindre sacrifice, les matériaux et les ouvriers nécessaires pour y construire un ermitage. Le local qu’il fit construire, et auquel il donna le nom de chapelle, ne présentait qu’une seule chambre, où il eut l’impudence de placer même son lit.

Bientôt sa vie licencieuse appela les regards de l’autorité. Le maire le fit arrêter et conduire dans les prisons de Villeneuve. Avant d’y arriver, il voulut se révolter; les gendarmes furent obligés de le garrotter, et, lorsqu’ils lui demandèrent les motifs de sa résistance, il répondit qu’il y avait été déterminé par l’espoir _que le peuple, voyant le frère Antoine garrotté, le délivrerait_.

Conduit devant le sous-préfet, ce magistrat le pressa de lui faire connaître sa famille. Il déclara qu’il était fils naturel de M. le duc de Nivernais; qu’ayant été fait officier, à l’âge de dix ans, dans le régiment de Bourbonnais, il avait eu, à seize ans, un duel avec l’un de ses camarades, à Strasbourg; qu’il l’avait tué dans ce combat singulier, et que, épouvanté des suites de ce meurtre, il s’était réfugié au grand Saint-Bernard, d’où il était allé à Rome, de là à Notre-Dame de Lorette, ensuite à Avignon, à Nîmes et à Toulouse, jusqu’au moment où il était venu dans l’Angoumois.

Le sous-préfet l’ayant fait remettre en liberté, cet intrigant reprit le commerce et fit même l’infâme métier d’usurier. Il prêtait à certaines personnes, empruntait à d’autres, et donnait en nantissement à celles-ci les lettres de change des premières.

Après avoir emprunté de cette manière plusieurs petites sommes, qu’il rendit exactement, il en obtint de plus considérables, et donna aux prêteurs, pour gages de leurs créances, trois lettres de change fausses.

Traduit, pour ce crime, devant la cour d’Agen, lorsque l’accusé parut devant ses juges, il chercha, comme il l’avait fait chez le juge instructeur, à se disculper par des mensonges. Il avait laissé croître sa barbe, et portait une espèce de soutane avec un manteau de voyage. Il scandalisa l’auditoire, par son costume, par ses gestes extravagans, dont tout annonçait qu’il avait fait une étude, afin de faire croire qu’il était atteint de démence, et surtout par son obstination à refuser les éclaircissemens qu’on lui demandait sur son origine.

Par arrêt de la cour spéciale d’Agen, en date du mois de mars 1811, le frère Antoine fut condamné à six années de fers.

MEURTRE

DU PRÊTRE JEAN FABIANI,

DANS L’ILE DE CORSE.

ACCUSÉS D’ABORD CONDAMNÉS, ENSUITE RECONNUS INNOCENS ET ACQUITTÉS.

La position géographique de la Corse, ses montagnes couvertes de forêts, son affinité avec certains peuples de l’Italie, en isolant les habitans de cette île au milieu de la civilisation européenne, leur ont conservé jusqu’ici un caractère original avec des mœurs qui tiennent encore des tristes époques de la barbarie. Là, quand une fois la division éclate entre plusieurs familles ou même au sein d’une seule, on ne connaît plus d’autres lois que celle de la vengeance, d’autre médiateur que l’assassinat. Une haine toujours vivace, toujours héréditaire, sépare pour jamais ces individus, qui, marchant sans cesse armés d’un fusil, se trouvent tout préparés pour tirer sur l’ennemi que l’occasion leur amène. Cette disposition constante à en appeler de leurs débats au jugement des armes, a donné lieu, dans tous les temps, à une multitude effrayante de crimes; et, malgré les efforts des gouvernemens pour établir chez les Corses l’empire des lois, ces scènes de carnage et de meurtres se sont encore renouvelées plusieurs fois dans ces dernières années, ainsi que nos lecteurs auront déjà pu le voir dans la _Gazette des Tribunaux_.

Ces réflexions sont, pour ainsi dire, le récitatif obligé du fait que nous allons rapporter.

Le sieur Jean Fabiani, prêtre, domicilié à Aregno, dépendant alors du département du Golo, était âgé de soixante-dix-huit ans. Il avait eu autrefois des discussions d’intérêt avec Dominico Fabiani, son cousin-germain; mais une transaction, conclue en 1792, avait mis fin à ces débats.

Plus de quinze ans après, une clause de cet acte fit naître une légère difficulté. Il s’agissait de savoir de quelle manière devait être payé le fermage d’un fonds de terre dont l’usufruit avait été laissé à titre de bail à Dominico, par cette même transaction de 1792. Ce fermage ne s’élevait pas à quarante francs.

Dominico Fabiani, mort depuis cette convention, avait laissé deux fils, Joseph et Guerino. La nouvelle contestation avait donc lieu entre eux et Jean Fabiani. Les parties convinrent de transiger, sous la médiation du sieur Delarosa, juge de paix du canton d’Aregno, et du sieur Moretti de Lambio, oncle maternel des deux frères Joseph et Guerino. La maison du sieur Delarosa était le lieu où l’on devait se réunir le 15 du mois de mai 1810.

Joseph Fabiani, entièrement livré à la culture des terres et aux soins de sa maison, ne s’était jamais mêlé d’affaires contentieuses. Il pria son frère Guerino de se rendre chez le sieur Delarosa pour la conciliation projetée. Guerino ayant accepté la mission, invita son oncle Moretti à s’y rendre de son côté. Les choses étant, ainsi réglées, Joseph Fabiani alla ce jour-là même, deux heures avant le point du jour, à la Paratella, pour y confectionner du charbon.

Guerino était chez le sieur Delarosa vers dix heures du matin; il y attendait son oncle Moretti et le sieur Jean Fabiani, lorsqu’une jeune fille vint annoncer que ce dernier venait de mourir, en tombant de cheval, au lieu nommé Aggioli, à peu de distance d’Algaiola.

A cette nouvelle, Guerino sortit de la maison du sieur Delarosa, pour aller à la rencontre du sieur Moretti, et l’engager à retourner sur ses pas. Après avoir rencontré son oncle, il retourna à Lavatoggio, où il arriva en plein jour; il rentra chez lui, et se coucha à l’heure accoutumée. Peu d’instans après, le sieur Negretti, neveu de Jean Fabiani, arriva chez le sieur Delarosa, et confirma la mort de son oncle, en en donnant une version nouvelle.

Ce vieillard était tombé de son cheval, blessé d’un coup d’arme à feu, qui avait été tiré de derrière un mur; l’assassin s’était montré à la distance de douze pas, la figure couverte d’un masque; il avait fait à Negretti un geste menaçant et s’était retiré à pas lents. Il fut désigné par la couleur de la veste qu’il portait, et Negretti déclara ne l’avoir pas reconnu; mais, peu de temps après, il dit que cet homme ressemblait à un particulier qu’il nomma.

Joseph Fabiani revint chez lui, le même soir, de la Paratella, où il était allé faire du charbon. Mais il paraît que le sieur Negretti, bien qu’il eut annoncé n’avoir pas reconnu l’assassin, se concerta ensuite avec le sieur Delarosa, qui était aussi son oncle, pour accuser du crime les frères Fabiani; Joseph comme auteur, et Guerino comme complice.

Le sieur Delarosa, en sa qualité de juge de paix, devait commencer par procéder à la visite et à la levée du cadavre; mais il jugea plus convenable de s’occuper de l’accusation qu’il voulait provoquer contre les frères Fabiani. A cet effet, au lieu de dénoncer le crime au magistrat de sûreté, il écrivit au sieur Ginbeca, sous-préfet de l’arrondissement de Calvi, autre oncle de ce même Negretti, pour l’informer de ce triste événement et des mesures qu’il allait prendre pour s’assurer des deux frères Fabiani, qui, disait-il, lui étaient dénoncés par la voix publique, l’un comme auteur, et l’autre, comme complice de l’assassinat. Il ajoutait: «Que déjà il en avait rendu compte au commandant militaire, et l’avait invité à mettre la force armée en mouvement pour arrêter les coupables, qu’il serait difficile de rencontrer chez eux, mais qu’on trouverait probablement à Calenzana, où ils avaient des parens et des amis, et où, sans doute, ils s’étaient retirés, notamment Joseph, qui avait tiré le coup de fusil.»

Il faut remarquer que le sieur Delarosa n’avait point vu le cadavre, qui, cependant, n’était qu’à un quart de lieue de sa maison; il n’avait entendu que Negretti sur les circonstances de l’assassinat; ce Negretti avait vu l’assassin, et ne l’avait pas reconnu pour être Joseph Fabiani; il ignorait quelle était l’arme qui avait donné la mort. Comment le sieur Delarosa pouvait-il donc invoquer _la voix publique_, qui n’avait pu encore se faire entendre? Comment pouvait-il avoir la certitude que l’assassin eût employé un fusil plutôt qu’un pistolet?

Au reste, après avoir bâti cette accusation, il procéda, en qualité d’officier de police judiciaire, à la visite et à la levée du cadavre, mais il n’entendit, pour tous témoins, que le sieur Negretti, par qui il fit déclarer que l’auteur de l’assassinat ne pouvait être un autre que Joseph Fabiani, de complicité avec son frère Guerino, _vu qu’il existait entre eux et le défunt de grands intérêts de famille qui les divisaient_.

Le procès-verbal dressé dans cette circonstance, constatait la découverte de deux balles de plomb dans le ventre du défunt; elles furent jointes à l’acte et déposées au greffe, avec une tabatière et un morceau de papier qui fut trouvé, deux jours après, à cinquante pas du lieu du délit.

Au milieu de la même nuit, la maison des deux frères Fabiani fut cernée par la gendarmerie: effrayés de cet appareil, ils prirent la fuite; mais, peu de jours après, Joseph y fut arrêté; et c’était peut-être la preuve la plus forte de son innocence, car, si sa conscience lui eût reproché un crime, il n’est pas vraisemblable qu’il fût rentré dans son domicile.

Un second procès-verbal fut dressé par le sieur Delarosa, dans lequel il supposa que le papier trouvé à cinquante pas du lieu du meurtre était un fragment du masque de l’assassin, et que la tabatière était tombée de sa poche. On joignit ensuite au procès une autre pièce de conviction; c’était un projet d’assignation que l’on prétendait avoir été écrit de la main du défunt contre les frères Fabiani. Par le moyen de cette pièce, on voulait constater qu’il y avait, entre le vieillard et les deux frères, des divisions d’intérêt qui avaient pu motiver l’assassinat.

Des témoins déclarèrent que la tabatière trouvée était celle de Joseph Fabiani, ou que, du moins, il en avait une semblable; mais ces témoins avaient été indiqués au magistrat de sûreté par le sieur Delarosa lui-même, dans une lettre du 25 mai, où il disait qu’André Allegrini reconnaîtrait _jusqu’au tabac dont la boîte était remplie_. Il fallait que cet André Allegrini eût une faculté bien singulière pour reconnaître le tabac, ou qu’il fût bien dévoué aux volontés du juge de paix. Dans la même lettre, Delarosa nommait une foule de témoins qui, selon lui, pourraient instruire la justice de l’opinion qu’on devait avoir des frères Fabiani; il recommandait de _les interroger sur toute la conduite de l’assassin, sur ses pas, ses mouvemens, sur les mauvais propos que lui et son frère avaient tenus, dans tous les temps, contre le défunt, et sur les menaces qu’ils lui avaient adressées; sur le jugement porté par la voix publique contre eux et toute leur famille_.

Il terminait en présentant leur fuite comme une preuve de leur culpabilité, et en alléguant que, quelques jours avant l’assassinat, Guerino avait retiré son fusil des mains d’un particulier qui le lui avait emprunté.

L’information ne put présenter d’autres faits que ceux relatés par les procès-verbaux et par les lettres de Delarosa. Tous les témoins entendus déposèrent avoir _ouï dire_ que la _voix publique_ accusait les frères Fabiani; ce qui prouve que le sieur Delarosa composait, à lui tout seul, la voix publique. Afin de suivre cette affaire avec plus de succès, le juge de paix avait abandonné momentanément son domicile et ses fonctions, et s’était transporté à Bastia, siége de la cour spéciale. Plusieurs magistrats de cette ville, et notamment le président de la cour, étaient parens ou alliés des accusateurs. Joseph Fabiani présenta requête pour les récuser comme juges; mais cette requête fut rejetée, et les débats s’ouvrirent le 30 mai.

Les principales charges dirigées contre les accusés roulaient sur les discussions d’intérêt qui s’étaient élevées entre eux et le défunt, sur l’indifférence avec laquelle Guerino avait appris la mort de son parent, sur la fuite des deux frères, lors de l’arrivée de la gendarmerie. On alléguait aussi, d’après la déclaration d’un témoin, que _Dominico, leur père, avait toujours eu l’idée d’assassiner Jean Fabiani, et devait avoir inspiré ce dessein à ses fils_. A-t-on jamais vu accusation de meurtre appuyée sur des motifs aussi misérables? Jusqu’où peuvent aller la prévention et la mauvaise foi? Comment un accusateur a-t-il l’impudeur et l’effronterie de produire, dans une circonstance aussi grave, des raisons de ce genre? Comment des magistrats éclairés pouvaient-ils les entendre avec faveur, et leur donner gain de cause?

Joseph Fabiani, seul traduit devant la cour, puisque son frère était en fuite, se défendit en alléguant un _alibi_ qu’il prouva par le témoignage de plusieurs personnes recommandables, qui attestèrent l’avoir vu, le jour même de l’assassinat, à neuf heures du matin, à la Paratella, c’est-à-dire, à sept lieues d’Aggioli, où le crime avait été commis. D’un autre côté, il fit entendre un témoin, Jean Petrucci, qui déclara que Negretti lui avait avoué avoir vu la figure de l’assassin, qu’elle était horrible; et que, si Augustin, fils de Pierre-Jean d’Aregno, eût été dans le canton, il aurait pensé que ce particulier était l’auteur du crime. Enfin Negretti, lui-même, vivement interpellé par l’accusé, fut forcé de convenir que l’assassin lui avait paru beaucoup plus haut de taille que lui.

Quant à la tabatière, personne ne la reconnut aux débats pour être celle de Joseph; et il prouva, au contraire, par des témoins sans reproche, que, depuis un an, il n’en avait pas d’autre que celle qu’il présentait aux magistrats et au public.

Il se présenta un témoin, nommé Jean-François Vincentelli, qui déposa que l’accusé et son frère avaient assailli, de nuit, il y avait environ douze ans, la maison du défunt, à Lavatoggio, où il demeurait alors. Il n’y avait, dans cette déposition, qu’erreur volontaire de dates et de personnes. La rixe bruyante dont Vincentelli voulait parler, et à laquelle il donnait les couleurs d’une tentative de meurtre, avait eu lieu avant 1792, entre Jean Fabiani et le père des accusés. Depuis 1792, les parties étaient restées en paix, et n’avaient cessé de bien vivre ensemble. Cette bonne intelligence fut attestée par l’ancien et le nouveau curé de Lavatoggio, hommes intègres et vénérés dans toute la Corse.

Cependant la cour spéciale, par arrêt du 30 décembre 1810, condamna Joseph Fabiani à la peine de mort et acquitta Guerino, contumace.

Cette décision excita dans l’assemblée un murmure prolongé; tous les assistans montraient, sur leur visage, une indignation mêlée d’une douleur profonde. Joseph Fabiani appela de cette sentence, à la cour suprême, qui annula le fatal arrêt, pour violation de formes légales, le 14 mars 1811. La cause fut en même temps renvoyée devant la cour spéciale du Liamone, séante à Ajaccio; et l’innocence de Joseph Fabiani y fut formellement reconnue, par arrêt du 7 juin 1811, rendu à l’unanimité, sur les conclusions du ministère public.

Loin de nous l’intention d’incriminer les intentions des premiers juges. En condamnant à mort un innocent, ils avaient en vue le châtiment d’un grand crime. Mais ne peut-on pas leur reprocher une bien funeste légèreté? Des magistrats qui tiennent dans leurs mains la vie des accusés et la sûreté de tous les citoyens, devraient-ils jamais oublier que des indices éloignés, des analogies, des présomptions vagues, ne suffisent pas pour motiver une condamnation.