Chronique du crime et de l'innocence, tome 5/8 Recueil des événements les plus tragiques;...
Part 6
Quelques jours s'étaient à peine écoulés, et le 22 juillet, la place de l'Hôtel-de-Ville fut de nouveau le théâtre de scènes également horribles. Les victimes furent Foulon, et son gendre Berthier de Sauvigny. Cette exécution populaire, fut le résultat d'une insurrection de commande. «A chaque instant, dit M. Thiers, les bruits les plus ridicules étaient répandus et accrédités. Tantôt on disait que les soldats des gardes-françaises avaient été empoisonnés, tantôt que les farines avaient été volontairement avariées, ou qu'on détournait leur arrivée; et ceux qui se donnaient les plus grandes peines pour les amener dans la capitale étaient obligés de comparaître devant un peuple aveugle qui les accablait d'outrages ou les couvrait d'applaudissemens, selon les dispositions du moment. Cependant il est certain que la fureur du peuple, qui, en général, ne sait, ni choisir, ni chercher long-temps ses victimes paraissait souvent dirigée soit par des misérables payés, comme on l'a dit, pour rendre les troubles plus graves, en les ensanglantant, soit seulement par des hommes plus profondément haineux. Foulon et Berthier furent poursuivis et arrêtés loin de Paris, avec une intention évidente. Il n'y eut de spontané à leur égard que la fureur de la multitude qui les égorgea. Foulon, ancien intendant, homme dur et avide, avait commis d'horribles exactions, et avait été un des ministres désignés pour succéder à Necker et à ses collègues. Il fut arrêté à Viry, quoiqu'il eût répandu le bruit de sa mort. On le conduisit à Paris, en lui reprochant d'avoir dit qu'il fallait faire manger du foin au peuple. On lui mit des orties au cou, un bouquet de chardons à la main, et une botte de foin derrière le dos. C'est en cet état qu'il fut traîné à l'Hôtel-de-Ville. Au même instant, Berthier de Sauvigny, son gendre, était arrêté à Compiègne, sur de prétendus ordres de la commune de Paris, qui n'avaient pas été donnés. La commune écrivit aussitôt pour le faire relâcher, ce qui ne fut pas exécuté. On l'achemina vers Paris, dans le moment où Foulon était à l'Hôtel-de-Ville, exposé à la rage des furieux. La populace voulait l'égorger; les représentations de Lafayette l'avaient un peu calmée, et elle consentait à ce que Foulon fût jugé; mais elle demandait que le jugement fût rendu à l'instant même, pour jouir sur-le-champ de l'exécution. Quelques électeurs avaient été choisis pour servir de juges; mais, sous divers prétextes, ils avaient refusé cette terrible magistrature. Enfin, on avait désigné Bailly et Lafayette, qui se trouvaient réduits à la cruelle extrémité de se dévouer à la rage de la populace, ou de sacrifier une victime. Cependant Lafayette, avec beaucoup d'art et de fermeté, temporisait encore; il avait plusieurs fois adressé la parole à la multitude avec succès. Le malheureux Foulon, placé sur un siége à ses côtés, eut l'imprudence d'applaudir à ses dernières paroles. «Voyez-vous, dit un témoin, ils s'entendent.» A ce mot, la foule s'ébranle, et se précipite sur Foulon. Lafayette fait des efforts incroyables pour le soustraire aux assassins; on le lui arrache de nouveau, et l'infortuné vieillard est pendu à un réverbère. Sa tête est coupée, mise au bout d'une pique, et promenée dans Paris. Dans ce moment, Berthier arrivait dans un cabriolet, conduit par des gardes, et poursuivi par la multitude. On lui montre la tête sanglante, sans qu'il se doute que c'est la tête de son beau-père. On le conduit à l'Hôtel-de-Ville, où il prononce quelques mots pleins de courage et d'indignation. Saisi de nouveau par la multitude, il se dégage un moment, s'empare d'une arme, se défend avec fureur, et succombe bientôt comme le malheureux Foulon. Ces meurtres avaient été commis par des ennemis de Foulon ou de la chose publique; car, si la fureur du peuple à leur aspect, avait été spontanée, comme la plupart de ses mouvemens, leur arrestation avait été combinée.»
Une circonstance atroce manque au récit qu'on vient de lire. Quelques-uns des bourreaux de Foulon, après lui avoir coupé la tête, lui mirent un bâillon et une poignée de foin dans la bouche, et portèrent cette effroyable figure au Palais-Royal, tandis que d'autres traînaient son cadavre dans la fange.
Le malheureux Berthier ne fut pas traité moins atrocement que son beau-père. Il se trouva un monstre capable de lui arracher le cœur, et de le présenter tout sanglant aux yeux de la multitude.
«Ces lâches barbaries, dit un historien contemporain, consternèrent d'abord tous les amis de la révolution, et firent mettre en doute si les Français méritaient d'être libres. Les ennemis de la liberté en tirèrent avantage; et dès le lendemain, ceux d'entre eux qui, sous le voile du patriotisme, ne voulaient qu'une modification dans le gouvernement, cherchèrent à faire porter, par l'assemblée nationale, un décret qui, réprimant l'effervescence populaire, eût laissé les représentans du peuple, exposés sans défense, aux attaques du despotisme, encore armé d'une grande puissance. Ce ne fut pas sans peine que Mirabeau para le coup.»
Bailly et Lafayette furent remplis de douleur et d'indignation, à la vue de ces attentats, auxquels ils s'étaient opposés de toutes leurs forces. Lafayette donna sa démission du commandement de la garde parisienne, et ne consentit à le reprendre, qu'après les plus vives instances.
ASSASSINATS POPULAIRES
A SAINT-GERMAIN ET A SAINT-DENIS.
L'effervescence sanguinaire qui avait donné lieu à ces effroyables barbaries au sein de la capitale s'était communiquée de proche en proche à plusieurs villes voisines. Le 18 juillet, toute la populace de Saint-Germain, et une multitude d'hommes et de femmes accourus des environs, avaient massacré dans cette ville un marchand de grains, nommé Sauvage, et, suivant l'usage féroce qui venait de s'établir, avaient porté dans toutes les rues sa tête au bout d'une pique. L'assemblée nationale envoya une députation à Saint-Germain pour y haranguer le peuple; elle y fut méconnue, huée, et sur le point d'être mise à la lanterne.
Ce ne fut qu'aux instances de l'évêque de Chartres, qui se jeta à genoux aux pieds des assassins, que l'on laissa la vie à un autre marchand de blé, nommé Thomassin, auquel les juges-bourreaux avaient déjà passé le fatal cordon. L'évêque prit ce malheureux dans sa voiture, promettant aux farouches sicaires qu'il le ferait mettre dans les prisons de Versailles; promesse qu'il fut obligé de tenir, car les assassins eurent l'audace de le suivre pour s'assurer, par leurs propres yeux, si on ne leur avait pas manqué de parole. Ce qu'il y a de remarquable, c'est que dans toutes les exécutions de cette nature, il régnait une espèce d'ordre qui les rendait encore plus atroce. Dans celle dont on vient de parler, on vit mêler les exercices de piété à la plus cruelle barbarie: avant de pendre Thomassin, on voulait qu'il reçût les derniers sacremens; on était même allé chercher un prêtre pour les lui administrer. «C'étaient ordinairement, dit l'auteur auquel nous empruntons ces faits, c'étaient des femmes, plus furieuses encore que les hommes les plus furieux dans ces attroupemens, qui unissaient le crime au signe sacré de la religion qui le proscrit.»
Quelque temps après, il se commit à Saint-Denis un assassinat plus cruel encore dans son principe et dans la manière dont il fut exécuté.
Les habitans de cette ville avaient pour maire un honnête bourgeois, nommé Châtel, qui faisait tous ses efforts pour fournir des grains à ses administrés. Ce soin était devenu aussi difficile que dangereux par la proximité de la capitale, dont la population affamée, enlevait, dévorait toutes les subsistances qu'elle pouvait saisir à sept à huit lieues à la ronde, et même à une plus grande distance.
Le maire Châtel avait, par caractère, ce qu'on appelait alors les _formes aristocratiques_; il ne pouvait s'habituer à regarder comme ses égaux toute cette foule d'hommes depuis surnommés sans-culottes, qui se croyaient autant de souverains. Cette manière d'être indisposa, contre le malheureux maire, toute cette classe brutale, qui à ses vices particuliers unissait déjà la férocité de l'orgueil. Répandus dans les cabarets, ils dissertaient avec ivresse sur les exploits sanglans de la populace parisienne, en se reprochant, dans leur grossier langage, de n'avoir pas encore imité leurs braves frères de la capitale. De propos en propos, ils arrivèrent au projet d'en faire autant, du projet, au choix des victimes, et le maire aristocrate fut désigné: il fut résolu qu'on lui couperait la tête.
Cependant aucun d'eux n'avait à élever la moindre plainte contre son administration; le maire Châtel n'avait d'autres torts à leurs yeux que d'être aristocrate. La justice que l'on rendait généralement à sa probité est prouvée par la conversation qu'eut avec lui un de ses assassins, le jour même qu'il périt sous les coups d'une multitude forcenée. Cet homme l'avait abordé dans la rue, et lui avait demandé une prise de tabac: «Tenez, monsieur le maire, lui avait-il dit, vous êtes un brave homme, nous le savons bien; mais cependant il est sûr que nous jouerons ce soir à la boule avec votre tête, tout comme il est vrai que vous venez de me donner une prise de tabac.»
Cette atroce prédiction ne tarda pas à s'accomplir. Les scélérats se rassemblent bientôt sur la place pour consommer leur forfait. Le commandant de la garde nationale, au lieu de faire prendre les armes aux bourgeois, qui ne demandaient qu'à marcher contre les séditieux, voulut pérorer poliment, dans l'espoir de calmer leur rage, et leur parler longuement de la liberté et de l'obéissance aux lois; ils l'écoutent néanmoins, feignent de céder à ses raisons, et rentrent dans les cabarets, où, se moquant de lui, ils prennent une nouvelle dose d'ivresse; puis, tout-à-coup, ils sortent furieux, investissent la maison du maire, qui, cependant, parvient à leur échapper et à se réfugier dans une église; il se cache dans le clocher; mais, dans sa précipitation, il heurte, et fait tinter le battant d'une cloche; les cannibales accourent à ce bruit, font sortir l'infortuné de son asile; lui arrachent ses habits, le traînent dans les rues, le chargent d'injures et de coups, et le couvrent de plaies. Dans cet état, une partie d'entre eux veut le mener à Paris; d'autres s'y opposent énergiquement, et prétendent l'immoler sur la place. Parmi ces derniers, se trouve une femme, plus féroce que la plus cruelle tigresse; cette misérable se jette sur le maire, le saisit par ses cheveux, inondés du sang qui sortait à flots de ses blessures, et, vomissant contre l'infortuné les plus horribles imprécations, lui enfonce lentement, et à plusieurs reprises, un mauvais couteau dans le sein.
Bientôt Châtel expire dans cet affreux supplice; ses assassins lui coupent, ou plutôt lui scient la tête, et, avec ce trophée, hissé au bout d'une pique, s'acheminent vers Paris pour en faire hommage à la populace de cette ville. Mais à cette époque, la garde nationale avait déjà pris une certaine consistance; elle repoussa cette horde féroce, très-peu considérable, qu'elle aurait peut-être mieux fait d'arrêter.
Il sera toujours inconcevable qu'un aussi petit nombre de scélérats ait osé commettre publiquement de telles horreurs; c'est un prodige honteux dont toutes les phases de la révolution ont donné des exemples.
Des personnes, en position d'observer le mouvement qui précéda le meurtre du maire de Saint-Denis, ont attesté qu'aucune influence étrangère, aucun ordre supérieur n'avaient dirigé ces assassins; ils massacrèrent Châtel pour imiter les Parisiens, qui avaient traité de la même manière le prévôt des marchands, Flesselles, et plusieurs autres, ainsi que nous l'avons vu: c'étaient de misérables et féroces imitateurs qui faisaient ce qu'ils avaient vu faire. Ce déplorable événement eut lieu le 2 ou le 3 août 1789.
JOURNÉES SANGLANTES DES 5 ET 6 OCTOBRE 1789, A PARIS ET A VERSAILLES.
La rareté des subsistances fut le prétexte de l'insurrection qui éclata dans ces deux journées. Le peuple, ému par les discussions de l'assemblée nationale, vexé par des patrouilles continuelles, souffrant de la faim, était soulevé. Bailly et le ministre Necker n'avaient rien oublié pour faire arriver des vivres en abondance; mais, soit la difficulté des transports, soit les pillages qui avaient lieu sur la route, soit, surtout, l'impossibilité de suppléer au mouvement spontané du commerce, les farines manquaient. Le 4 octobre, l'agitation redoubla. On parlait du prochain départ du roi pour Metz, de la nécessité d'aller le chercher à Versailles; on demandait du pain à grands cris. De nombreuses patrouilles réussirent à contenir le peuple. La nuit fut assez calme; mais le lendemain 5, dès le matin, les attroupemens recommencèrent.
Les femmes jouèrent le principal rôle dans les scènes que nous allons essayer de décrire. On avait prévu qu'un premier attroupement, formé par des hommes, serait facilement dissipé par les gardes nationales; on n'eût pas craint d'agir contre une horde de séditieux; mais on était fondé à croire que personne ne voudrait repousser des femmes à coups de fusil ou de baïonnettes, et ce fut par des femmes que les meneurs firent commencer la journée. On les vit, dès le matin, courir dans les rues, et criant qu'il n'y avait point de pain chez les boulangers. Bientôt après, elles inondèrent la place de l'Hôtel-de-Ville. Des hommes voulurent se joindre à elles, mais elles s'y opposèrent, disant que les hommes ne savaient point agir. Elles se précipitèrent alors sur un bataillon de la garde nationale, qui était rangé en bataille sur la place, et le firent reculer à coups de pierres. Dans ce moment, une porte ayant été enfoncée, l'Hôtel-de-Ville fut envahie; des brigands, armés de piques, s'y précipitèrent avec les femmes, et voulurent y mettre le feu. On parvint à les écarter, mais ils s'emparèrent de la porte qui conduisait à la grande cloche, et sonnèrent le tocsin. Les faubourgs alors s'ébranlèrent. Le nommé Maillard, l'un de ceux qui s'étaient distingués à la prise de la Bastille, entreprit de délivrer l'Hôtel-de-Ville de ces femmes furieuses. Son projet était de les réunir, sous prétexte d'aller à Versailles, mais cependant sans les y conduire. Il prit un tambour, et les entraîna bientôt à sa suite, au cri mille fois répété: _A Versailles! à Versailles!_ Ces femmes portaient des bâtons, des manches à balai, des fusils, et des coutelas. Avec cette singulière armée, Maillard descendit le quai, traversa le Louvre, fut forcé, malgré lui, de conduire ces femmes à travers les Tuileries, et arriva aux Champs-Élysées. Là, il fut décidé de nouveau qu'il fallait aller à Versailles.
«Voici, dit un témoin oculaire, de quelle manière s'opéra ce débordement populaire, qui s'étendit jusqu'à Versailles. Une horde de femmes, ou plutôt de bacchantes, dont quelques-unes étaient à cheval sur des canons, ouvraient la marche, en forçant de les suivre toutes les personnes de leur sexe que la curiosité avait attirées dans les rues ou à la porte des boutiques. Elles étaient précédées de Maillard, qui paraissait à leur tête, l'épée nue à la main. Quelques autres hommes, armés de piques et de fusils, étaient confondus avec elles, mais ne faisaient que la plus petite portion de cette armée bizarre. Il pleuvait abondamment, de sorte que toutes ces malheureuses, dont plusieurs étaient pâles, tremblantes, transies de froid, ressemblaient assez bien à des cadavres nouvellement retirés du fond des eaux.»
A son arrivée à Versailles, cette foule ayant rencontré plusieurs gardes-du-corps, commença par les accabler d'injures, puis les poursuivit à coups de fusil; heureusement aucun de ces militaires ne fut atteint. Une députation de douze de ces femmes, fut admise dans l'appartement du roi, ou plutôt s'y introduisit avec une députation que l'assemblée nationale avait envoyée au monarque. L'une d'elles, nommée Louise Chabry, chargée de la supplique que ses compagnes avaient à présenter, demeura interdite à la vue du roi, put à peine prononcer ces mots: _Du pain_, et s'évanouit. Bientôt revenue à elle, lorsqu'elle voulut baiser la main du monarque, celui-ci l'embrassa, et la chargea, ainsi que celles qui l'avaient accompagnée, de dire au peuple, qu'il allait donner des ordres pour faire venir des grains de Senlis et de Lagny, et faire disparaître les obstacles qui pourraient retarder leur arrivée.
Satisfaites de cette réponse, ces femmes allaient rejoindre la multitude, aux cris de _Vive le roi_! Mais on leur demanda d'autres preuves, des promesses qu'elles rapportaient, qu'une attestation verbale. Leurs commettantes les accusèrent de s'être laissé séduire; les unes voulaient les mettre en pièces, les autres, les conduire à la plus prochaine lanterne pour les pendre. Les gardes-du-corps, commandés par le comte de Guiche, accoururent pour dégager ces malheureuses; des coups de fusil partirent des deux côtés; deux gardes-du-corps tombèrent, plusieurs femmes furent blessées. Non loin de là, un homme du peuple, à la tête de quelques femmes, pénétra à travers les rangs des bataillons, et s'avança jusqu'à la grille du château. M. de Savonnières le poursuivit, mais il reçut un coup de feu, qui lui cassa le bras. Le roi, instruit du danger, fit ordonner à ses gardes de ne pas faire feu, et de se retirer dans leur hôtel. Tandis qu'ils opéraient ce mouvement, quelques coups de fusil furent échangés entre eux et la garde nationale de Versailles, sans qu'on pût savoir de quelle part étaient venus les premiers coups.
La nuit fut assez paisible; l'arrivée des gardes nationales parisiennes, commandées par Lafayette, rétablit la sécurité, et donna lieu de croire qu'il n'y avait à craindre aucun événement fâcheux.
Cependant, dès cinq heures du matin, la multitude arrivée la veille commençait à se réveiller; déjà elle s'était ébranlée, déjà un jeune homme de quinze à seize ans, traîné par une vingtaine de bandits, avait été suspendu à une lanterne. Au même instant, un cri général s'élève: _Aux gardes-du-corps! Aux gardes-du-corps!_ A ce signal, les bourreaux abandonnent leur victime; on coupe la corde qui déjà suspendait le jeune homme, et ce malheureux s'enfuit à toutes jambes; c'était un garçon d'écurie des gardes-du-corps. Les brigands avaient voulu enlever les chevaux confiés à sa garde; et ce courageux enfant, armé d'une fourche, les avait repoussés de toutes ses forces. C'était pour le punir de sa résistance, qu'on avait voulu le pendre.
Au signal donné contre les gardes-du-corps, une populace immense était accourue de toutes parts. Cette multitude n'était pas seulement composée d'individus arrivés de Paris, mais de beaucoup de gens de Versailles, qui, dans cette circonstance, rivalisèrent de fureur avec ceux qui venaient détruire la source de leurs richesses et de leur prospérité; jusque là, à part les coups de feu qui avaient été échangés la veille, ce mouvement n'avait eu qu'une physionomie tumultueuse et burlesque. La scène changea de face, l'horrible ne tarda pas à venir s'y mêler. Bientôt on vit paraître au bout d'une pique, la tête d'un garde du-corps, qui fut suivie, en peu d'instans, d'une autre tête. Ces malheureux militaires, n'ayant pas d'appui, et à qui même toute résistance était défendue, fuyaient, éperdus, de toutes parts, et rencontraient partout des bourreaux, à qui ils n'échappaient que couverts de sang et de blessures. Ils étaient dans cette affreuse situation, lorsque le général Lafayette parut, à la tête de ses gardes nationales, qui les prirent sous leur protection, et balayèrent le château de tous les brigands qui s'en étaient emparés. Dans le même temps, on voyait courir dans toutes les avenues, une multitude de chevaux fougueux, renversant de côté et d'autre les cavaliers qui les avaient montés; c'étaient des hommes de la populace de Paris qui s'étaient rendus maîtres des écuries, et croyaient ces chevaux de bonne prise. Quant à ceux qui avaient assiégé le château, il est certain qu'ils en voulaient aux jours de la reine, qui ne dut son salut qu'à la fidélité des gardes-du-corps, qui se défendirent héroïquement, quoiqu'en très-petit nombre, et ne cédèrent le terrain que pied à pied, et en se défendant de porte en porte. L'un d'eux se fit égorger, en défendant l'issue qui conduisait à l'appartement de la reine. Cette princesse était dans son lit pendant le combat, ou plutôt pendant le massacre, et n'eut que le temps de se sauver à moitié nue, dans la chambre du roi. Entrés dans l'appartement qu'elle venait de quitter, les brigands, irrités de ne pas la trouver, bouleversèrent son lit et le lardèrent de coups de pique et de poignard.
Dans cette déplorable journée, ce furent les anciens gardes-françaises qui protégèrent les gardes-du-corps avec le plus d'efficacité. Postés près château, lorsqu'ils entendirent le tumulte, ils accoururent, et dispersèrent les brigands; puis, s'étant présentés à la porte derrière laquelle étaient retranchés les gardes-du-corps. «Ouvrez, leur crient-ils, les gardes-françaises n'ont pas oublié qu'à Fontenoi vous avez sauvé leur régiment!»
Tous les partis s'accordent à louer la présence d'esprit et l'infatigable dévoûment du général Lafayette dans cette déplorable circonstance; il y courut plusieurs fois risque de la vie, et ce fut lui qui dirigea les secours envoyés aux gardes-du-corps. La famille royale, la cour entière, eût été massacrée sans lui. Aussi madame Adélaide, tante du roi, accourut à lui, et le serra dans ses bras, en lui disant: «Général, vous nous avez sauvés.»
Les deux têtes qui avaient été vues au bout des piques furent portées à Paris par deux jeunes gens de douze à quinze ans. On rapporte que ceux qui les accompagnaient, les firent entrer chez un perruquier, et le forcèrent de friser les cheveux de ces têtes livides, encore toutes dégoûtantes de sang. Ces deux malheureux gardes-du-corps immolés se nommaient Deshuttes et Varicourt; ce dernier avait péri en défendant l'appartement de la reine.
Lafayette fit suivre ces bandes, à leur départ de Versailles, par un détachement de l'armée, qui avait ordre de les empêcher de revenir sur leurs pas. Le général avait ordonné de désarmer les brigands qui portaient au bout de leurs piques les têtes des gardes-du-corps. Cet horrible trophée leur fut arraché, et il n'est point vrai qu'il ait précédé la voiture du roi revenant à Paris.
Le retour du roi dans la capitale fut la conséquence de cette insurrection. Louis XVI fit son entrée, au milieu d'une affluence considérable, et fut reçu par Bailly à l'Hôtel-de-Ville. Les mêmes femmes qui étaient venues la veille lui demander du pain, ouvraient la marche, et portaient des rameaux d'arbres en signe de triomphe. La populace qui formait une espèce d'avant-garde, chantait victoire, et criait: «Nous allons avoir du pain, nous amenons le boulanger, la boulangère et le petit mitron!» Cela voulait dire le roi, la reine et le dauphin.
«Je reviens avec confiance, dit le roi, au milieu de mon peuple de Paris.» Bailly rapporta ces paroles à ceux qui ne pouvaient les entendre, mais il oubliait le mot _confiance_.—Ajoutez _avec confiance_, dit la reine. «Vous êtes plus heureux, reprit Bailly, que si je l'avais prononcé moi-même.»
Ce fut à la suite de cette réception que la famille royale se rendit au Palais des Tuileries, qui n'avait pas été habité depuis un siècle.
LE MARQUIS DE FAVRAS.