Chronique du crime et de l'innocence, tome 5/8 Recueil des événements les plus tragiques;...
Part 5
Après ce long interrogatoire, on fit, sans interruption, succéder la confrontation du sieur Abatucci avec Antonio et Domenico. Ces deux parjures osèrent l'accuser de les avoir engagés, à force de menaces, à déposer contre Sanvito. Ils alléguèrent qu'il les avait fait entrer tous les deux dans une chambre, où, après avoir écrit ce qui lui plaisait, il avait fait souscrire cet écrit par Guglielmo.
«Si, leur dit le sieur Abatucci, ce que vous dites dans ce moment est vrai, pourquoi donc ne l'avez-vous pas dit dans votre premier interrogatoire et dans tous les autres examens que vous avez subis, tant devant le juge d'Ajaccio que devant le conseil supérieur?»
Antonio et Domenico demeurèrent interdis; la confusion leur fit garder un long silence. La réponse vint enfin; l'impartialité seule put l'apprécier. Elle consista à dire en balbutiant, que, s'ils n'avaient pas déclaré plus tôt ce qu'ils venaient de dire, c'est qu'ils n'avaient jamais été interrogés sur le compte du sieur Abatucci.
Le 5 juin 1779, le conseil supérieur rendit, à la majorité de six contre quatre, un jugement qui condamna le sieur Abatucci aux galères pour neuf ans, à la marque, et en deux cents livres d'amende envers le roi. Guglielmo et Domenico furent condamnés à la même peine, le premier pour neuf ans, le second pour trois; à l'égard d'Antonio, il ne fut condamné qu'à être banni pour trois ans du ressort de la juridiction d'Ajaccio, et à une légère amende.
Quant à Sanvito, cet homme chargé de faits graves par tous les témoins, il fut pleinement déchargé de l'accusation intentée contre lui, à la requête du ministère public.
Chacun des témoins qui avaient chargé Sanvito fut frappé d'une peine par ce jugement. On ne les accusait pas de faux témoignages; il n'y avait contre eux aucune plainte, aucune procédure; cependant, par une irrégularité inconcevable, ils se trouvèrent tous condamnés à des peines.
Ce jugement inique remplit de deuil et de consternation toute la ville de Bastia. Le sieur Abatucci se voyait sous le coup d'une condamnation infamante. Si, dans ce moment, quelque chose pouvait soutenir son courage, c'était la conviction de son innocence. Au moment même du supplice, ses yeux, sa bouche en assurèrent ses compatriotes: sa contenance ne fut point celle d'un lâche qui se sent coupable; il ne songeait qu'à implorer avec confiance l'autorité du roi.
Sa justification fut difficile et bien lente à obtenir. Enfin il obtint la rétractation des deux parjures qui l'avaient si cruellement calomnié. Antonio et Domenico déclarèrent au lit de mort que jamais il ne les avait sollicités à déposer contre Sanvito, et que c'était au contraire à la sollicitation de l'infâme curé de Guittera qu'ils avaient attribué le crime de cet ecclésiastique au sieur Abatucci.
Enfin, la sentence rendue sur une nouvelle instruction en la sénéchaussée d'Aix, et l'arrêt solennel du parlement de Provence du 17 juillet 1786, qui la confirma, rendit au sieur Abatucci la justice éclatante qui lui était due. Cette sentence ordonnait que le curé de Guittera, atteint et convaincu du crime de subornation de témoins, serait condamné à l'amende honorable et à la mort, et qu'il serait exécuté en effigie, comme contumace.
Le sieur Abatucci, parvenu, après plus de six années, au terme de cette grande infortune, n'aspirait plus qu'à reprendre son rang dans son ancien état, et à obtenir du souverain une réparation exemplaire. Il fut réintégré, peu de temps après, dans son grade de lieutenant-colonel, et les tristes années de ses malheurs lui furent comptées dans son service honorable et fidèle.
RÉVOLUTION FRANÇAISE.
Nous voici parvenus à la grande époque de notre régénération politique, époque féconde en grands résultats; mais, il faut le dire aussi, tristement abondante en crimes de tout genre. Sous ce dernier point de vue, la révolution est de notre domaine. Nous allons donc extraire de notre histoire quelques-unes de ces sanglantes pages qui surpassent en horreur les atrocités de la Ligue et de la Saint-Barthélemy elle-même.
«Les terroristes de la Saint-Barthélemy et de la Ligue, dit M. de Chateaubriand, étaient des aristocrates nobles, des rois, des princes, des gentilshommes. Charles IX, Henri III, le duc de Guise, Tavannes, Clermont, Coconnas, Lamole, Bussy d'Amboise, Saint-Mesgrin et tant d'autres. Non-seulement ils lâchèrent les bourgeois de Paris sur les huguenots, mais ils trempèrent eux-mêmes leurs mains dans le sang. Les septembriseurs et les terroristes de 1792 et 1793 étaient des démocrates plébéïens; au-delà des meurtres individuels qu'ils commirent, ils inventèrent le meurtre légal, effroyable crime qui fit désespérer de Dieu; car, si la justice de la terre peut jamais être armée du fer de l'assassin, où est la justice du ciel? que reste-t-il aux hommes?»
Certes, la réforme, ou, si l'on veut, la révolution, dans la bonne acception du mot, était devenue inévitable. Tout était privilége dans les individus, les classes, les villes, les provinces et les métiers eux-mêmes; les dignités civiles, ecclésiastiques et militaires étaient le partage de quelques classes; on ne pouvait embrasser une profession qu'à certains titres et à certaines conditions pécuniaires; les charges pesaient sur une seule classe; la noblesse et le clergé possédaient à peu près les deux tiers des terres; l'autre tiers, possédé par le peuple, payait des impôts au roi, une foule de droits féodaux à la noblesse, la dîme au clergé, et supportait de plus les dévastations des chasseurs et du gibier. Une foule d'autres abus vexatoires pesait sur la nation, qui commençait à sentir qu'elle était bien aussi quelque chose dans l'État. Une sage réforme était donc devenue indispensable dans toutes les branches du gouvernement; mais ce résultat ne pouvait s'opérer que graduellement. Déjà Louis XVI avait manifesté ses intentions philantropiques, en restituant aux protestans leur état civil, en abolissant la torture, en supprimant les corvées, en prêtant son secours à la révolution d'Amérique. D'améliorations en améliorations, de progrès en progrès, ce prince, honnête homme, pouvait, avec le temps, achever de développer en France les principes de la sage liberté qu'il portait dans son cœur. La tâche était grande et glorieuse, mais difficile; les exigences d'une cour avide, l'empire des affections domestiques venaient à la traverse de ses généreux desseins. Quelques hésitations, des résistances intempestives firent fermenter les mauvaises passions de la révolution naissante; des nuages sombres et menaçans s'amoncelèrent sur l'horizon, et le trône disparut au fort d'un terrible orage.
De hardis novateurs, les uns avec des intentions pures, les autres par ambition et pour le plaisir de gouverner, avaient porté la hache dans le vieil édifice social, et l'avaient rasé presque en un jour, dans le fol espoir d'en avoir reconstruit un nouveau le lendemain: comme si une monarchie de quatorze siècles pouvait se déraciner sans laisser de nombreuses traces; comme si l'on pouvait improviser la constitution organique d'un ancien empire, avant d'avoir songé à en réformer les mœurs, qui doivent en être la base. L'histoire prouve que ces transitions brusques sont souvent mortelles pour les nations. Ce n'est pas ainsi que nous voyons la nature procéder dans l'ordre physique: pour ses moindres ouvrages, elle veut temps, espace et repos; les fruits prématurés sont ordinairement sans saveur. Il n'y a que des phénomènes désastreux qui se produisent instantanément; la grêle, la foudre, l'éruption d'un volcan, un ouragan furieux, une épidémie meurtrière. Quelquefois, au sein d'une violente tempête, une île verdoyante surgit du milieu des abîmes des mers; on admire cette terre nouvelle; déjà l'on s'en dispute la propriété; mais soudain une tempête nouvelle replonge l'île disputée au fond des abîmes. Telle fut, sous plusieurs rapports, la liberté conquise en 1789.
«Tous les bouleversemens de cette nature, dit un écrivain contemporain de la révolution, se développent dans un cercle qui paraît avoir à peu près la même dimension: ce sont toujours des peuples qui se révoltent contre ceux qu'ils appelaient leurs souverains; des prolétaires qui proscrivent les propriétaires, pour être propriétaires à leur tour; de nombreux citoyens jetés dans les prisons au nom de la liberté, et impitoyablement égorgés au nom de la justice; tous les crimes commis pour arriver à la félicité publique; toutes les infamies légalisées pour établir le règne de la vertu.»
C'est à la faveur de ces doctrines monstrueuses perfidement propagées dans les masses, que le peuple, qui se croyait souverain, parce que ses meneurs le lui disaient, pour régner plus sûrement en son nom, prêtait son appui à ceux qui le décimaient par amour du bien public, et devenait ainsi l'artisan de ses propres malheurs. Un sombre fanatisme de liberté, entretenu par d'audacieux intrigans, enfantait de nombreux séïdes qui rendirent facile l'établissement de l'horrible régime de la terreur. La délation fut érigée en vertu républicaine; la richesse, la science, les lumières, le talent, le génie furent autant de titres de proscription; et le sang d'une foule d'illustres victimes fut regardé comme un sang impur dont il fallait purger la France. Enfin le crime s'était emparé du glaive de la loi, et frappait de préférence tout ce qui offrait quelque chose du caractère de la vertu.
Nous allons esquisser les principales scènes de ce drame national qui se compose de tant de drames particuliers. Au milieu de ces événemens divers, on pourra juger du degré de frénétique fureur auquel peut se porter une populace ignorante et crédule, affranchie du frein salutaire des lois, et de la froide et atroce scélératesse qui dicte les arrêts d'un tribunal démagogique. Puisse la lecture de ces horreurs faire naître dans quelques esprits de bonne foi d'utiles réflexions pour l'avenir.
MASSACRES DE DELAUNAY,
GOUVERNEUR DE LA BASTILLE, DE FLESSELLES, PRÉVOT DES MARCHANDS;
DE FOULON ET BERTHIER DE SAUVIGNY.
Dès le début de la révolution, la fureur populaire, excitée par la détresse et par de perfides conseils, se rua sur plusieurs personnes que leur position désignait plus particulièrement à ses coups. Ces exécutions de la terrible justice du peuple, furent l'avant scène de la déplorable tragédie, qui plus tard devait épouvanter la nation.
Delaunay, gouverneur de la Bastille, fut une des premières victimes de cette rage frénétique. Ce fut le 14 juillet 1789, que la citadelle confiée à sa garde, fut assiégée et prise. Le peuple des faubourgs, dès la nuit du 13, s'était porté vers cette vieille forteresse du despotisme. Il paraît que des meneurs avaient proféré plusieurs fois le cri: à la _Bastille_! Le vœu de sa destruction se trouvait dans quelques cahiers des états provinciaux; ainsi les idées avaient pris d'avance cette direction. Les masses furieuses avaient enlevé à l'hôtel des Invalides, malgré la résistance du commandant, M. de Sombreuil, des canons et une grande quantité de fusils. Les assiégeans disaient que le canon de la place était dirigé sur la ville, et qu'il fallait empêcher qu'on ne tirât sur elle. Le député d'un district, Thuriot-de-la-Rozière, demanda à être introduit dans la forteresse, et l'obtint du commandant. Étant entré en pourparler avec M. Delaunay, il se promena long-temps avec lui sur les tours, en conversant familièrement; mais on prétend qu'ensuite ils finirent par ne plus s'entendre, furent sur le point d'en venir aux mains, et de se précipiter l'un l'autre dans les fossés.
Dans la matinée, deux courriers du gouvernement avaient été arrêtés, et leurs dépêches ouvertes avaient montré un ordre, enjoignant à M. Delaunay de tenir tant qu'il pourrait, lui assurant qu'il serait bientôt secouru. C'était en effet dans la soirée de ce même jour, que la cour devait faire entrer dans la capitale des troupes nombreuses, cantonnées dans les environs. Cet ordre fut l'arrêt de proscription de celui qui l'avait souscrit, comme de celui à qui il était adressé, et un appel à tous les hommes ardens de courir à la Bastille.
On a dit que la faible garnison de la place, composée de trente-deux Suisses et de quatre-vingt-deux Invalides, avait été gagnée; que ce fut elle qui, au moyen de certains signaux convenus, apprit aux chefs des colonnes du peuple qu'elles pouvaient avancer; que, lorsqu'on fut en présence, les hommes qu'on avait séduits, voulurent capituler, tandis que ceux qui tenaient pour la cour se mirent en devoir de repousser les assaillans. De là, des rixes entre les soldats que le commandant ne put calmer et au milieu desquelles il perdit la tête. Les coups de canon qu'on tira sur ceux des assiégeans qui pénétraient dans la première cour, et qui en tuèrent un assez grand nombre, ne furent point dirigés par ceux qui avaient fait des signaux de paix, mais par ceux qui ne voulaient pas rendre la place. Il résulterait de tout cela qu'il n'y eut point trahison, comme on l'a répété tant de fois, mais seulement un désordre affreux.
Quoi qu'il en soit, la multitude armée, secondée par les gardes-françaises, formait de toutes parts une attaque pressante. Le gouverneur n'étant point secouru, et voyant l'acharnement du peuple, se saisit d'une mèche, et veut faire sauter la place. La garnison s'y oppose, et l'oblige à se rendre; les signaux sont donnés, un pont est baissé. Les assiégeans s'approchent, en promettant de ne commettre aucun mal; mais la foule se précipite et envahit les cours. Les Suisses parviennent à se sauver. Les Invalides, assaillis, ne sont arrachés à la fureur du peuple que par le dévoûment des gardes-françaises. En ce moment, une fille jeune, belle et tremblante, se présente: on la suppose fille du gouverneur; on la saisit, et les furieux veulent la brûler vive. Déjà elle était au milieu des flammes. «Que son père rende la place, s'écriait-on, où qu'il voie brûler sa fille!» M. de Montigny, l'un des assiégés, malheureux père de cette infortunée, voit du haut des tours ce spectacle horrible; il va se précipiter au secours de sa fille, lorsqu'il tombe atteint de deux coups de fusil. Cependant la jeune personne est arrachée des mains de ses bourreaux par un homme nommé Bonnemère, qui parvient à les écarter. Le vertueux Bailly, maire de Paris, récompensa depuis cette belle action par une couronne civique, et par le don d'un sabre, que la malheureuse orpheline fut chargée de remettre publiquement à son courageux libérateur.
La populace furieuse cherchait le gouverneur Delaunay. On se disputait l'honneur de l'arrêter. On le découvre; il veut se percer le sein d'une lame à dard que le grenadier Arné lui arrache. Bientôt Élie et Hulin, et plusieurs autres gardes-françaises le saisissent, l'entourent, et deviennent ses défenseurs contre la fureur générale. Quelques uns sont même maltraités et blessés, en couvrant de leurs corps leur prisonnier; ils ne pouvaient le protéger qu'à demi. On lui arrachait les cheveux, on l'abreuvait d'outrages, on dirigeait des épées nues contre sa poitrine. Ce malheureux officier conjurait ses défenseurs de ne point l'abandonner jusqu'à l'Hôtel-de-Ville. Il réclamait l'exécution des promesses d'Élie et Hulin, ses vainqueurs et maintenant ses appuis, qui lui avaient donné leur parole de le soustraire aux vengeances populaires. Ces deux hommes généreux, épuisés de cette lutte inégale contre l'impétuosité des assaillans, écartés malgré leur force et leur vigueur, et, comme emportés par le flot de la multitude loin du malheureux Delaunay, perdent le prix de leurs nobles efforts. Obligés de s'éloigner un instant, ils voient cet infortuné, à qui un désespoir subit aux approches de la mort inspire un courage forcené, se défendre contre tous, tomber aux pieds de la multitude, et le moment d'après sa tête sanglante s'élever en l'air au milieu des cris d'une allégresse féroce et encore mal assouvie. Cet affreux trophée fut bientôt suivi de plusieurs autres du même genre. Des officiers de la garnison de la Bastille, dénoncés par leur uniforme, eurent le même sort.
L'honnête Delosme-Solbrai, major de la place de la Bastille, militaire plein de vertus, et reconnu pour tel par ceux-là même à qui il venait de rendre les armes, périt aussi dans cette journée, emportant les regrets de tous ceux qui l'avaient connu. Il était depuis vingt ans, l'ami, le consolateur des prisonniers. Sa douceur, sa générosité, lui avaient mérité l'estime universelle. «Pourquoi faut-il, dit Champfort, que le hasard singulier qui, dans ce moment, vint dénoncer ses vertus, n'ait pas eu l'effet qu'il devait produire, et ne soit pas devenu la sauve-garde de ce vénérable militaire?» Déjà entouré d'une multitude, que la vue de son uniforme rendait furieuse, il allait être déchiré par elle, lorsqu'un jeune homme pénétré de douleur, d'attendrissement et de désespoir, se précipite dans la foule, s'élance vers lui, l'embrasse, l'appelle son père, son ami, son bienfaiteur, se nomme (c'était le marquis de Pelleport), conjure le peuple d'épargner un respectable mortel, l'ami de tous les malheureux; il raconte son histoire; long-temps prisonnier à la Bastille, il doit à M. Delosme plus que la vie; il mourra pour le défendre. Il le serre de nouveau entre ses bras, en le baignant de ses larmes. Déjà quelques-uns s'attendrissent; mais d'autres s'écrient que c'est un mensonge, qu'on veut, par une fable, leur enlever leur victime. Les cris couvrent ses cris: la fureur populaire redouble; lui-même est frappé, meurtri de plusieurs coups. On l'arrache avec violence des mains de celui qu'il veut soustraire au péril. Le digne militaire, touché de cette générosité, qui adoucit pour lui les horreurs de la mort, lui dit, les larmes aux yeux: «Que faites-vous, jeune homme? retirez-vous; vous allez vous sacrifier sans me sauver.» A ces mots, devenu encore plus intrépide, parce que sa douleur et sa tendresse sont accrus, M. de Pelleport s'écrie: «Je le défendrai envers et contre tous.» Et, oubliant qu'il est sans armes, il écarte la foule avec ses mains, secondé d'un de ses amis qui l'accompagnait. Ce mouvement violent, étonne, irrite la multitude, qu'il devait attendrir, mais qui, bouillante encore, au sortir de la Bastille, ne respirait que la vengeance. Un homme féroce frappe M. de Pelleport d'un coup de hache sur le cou, le blesse, et allait redoubler lorsqu'il est renversé lui-même par l'ami qui accompagnait M. de Pelleport. Aussitôt assailli de tous côtés, il se trouve entouré de sabres, de fusils, de baïonnettes, dirigés contre lui; il se saisit d'une de ces armes, et, avec une agilité, une force et un courage qu'il reçoit de son désespoir, il écarte la foule, se fait jour à travers, court vers l'Hôtel-de-Ville, et tombe sur les marches sans connaissance, tandis que la tête de son respectable bienfaiteur Delosme est promenée en triomphe avec celle de Delaunay.
En même temps une espèce de fureur commençait à éclater contre Flesselles, le prévôt des marchands, qu'on accusait de trahison. On prétendait qu'il avait trompé le peuple, en lui promettant plusieurs fois des armes qu'il ne voulait pas lui donner. La salle de l'Hôtel-de-Ville était pleine d'hommes encore tout bouillans d'un long combat, et pressés par cent mille autres qui, restés au-dehors, voulaient entrer à leur tour. Les électeurs s'efforçaient de justifier Flesselles aux yeux de la multitude. Celui-ci s'était d'abord défendu avec présence d'esprit, même avec fermeté. Ses discours produisaient quelqu'effet, mais autour de lui seulement; et plus loin les mots de traître, de perfide, se faisaient entendre au milieu des clameurs. La nouvelle de la prise de la Bastille, l'arrivée des vainqueurs, des vaincus, des blessés, des mourans, objets de sympathie ou de vengeance, porta au comble le désir de la multitude. _Vengeance!_ Ce dernier cri étouffait tous les autres. Dans ce moment, tous les regards se portèrent sur M. de Flesselles, qu'on accusait directement et tout haut. Il sentit qu'il était perdu; et pâle, tremblant, balbutiant: «Puisque je suis suspect à mes concitoyens, dit-il, il est indispensable que je me retire.» Un des électeurs lui dit qu'il était responsable des malheurs qui allaient arriver par son refus de remettre les clés du magasin de la ville où étaient les armes et surtout les canons. Pour toute réponse, il tira les clés de sa poche, et les mit sur la table. La multitude se pressant alors autour du bureau, les uns lui dirent qu'il devait être retenu comme ôtage; d'autres, conduit au Châtelet; enfin d'autres crièrent qu'il devait aller au Palais-Royal pour être jugé. Ce dernier mot était un arrêt de mort: et ce fut celui que saisit la fureur publique: _au Palais-Royal! au Palais-Royal!_ devint le cri général: «Eh bien! messieurs, répondit alors M. de Flesselles d'un air assez tranquille, allons au Palais-Royal.» Il se lève; on l'environne; on le presse; il traverse la salle, entouré d'une escorte irritée d'hommes dont le visage annonçait l'inimitié, la haine, mais qui pourtant ne se permirent aucune violence. Il descend avec eux l'escalier de l'Hôtel-de-Ville, leur parle de près, s'adresse à chacun d'eux, se justifie, leur dit: «Vous verrez mes raisons, je vous expliquerai tout.» Il tâchait de se faire un appui de ceux qui d'abord l'avaient fait trembler, et qui alors devenaient son escorte contre la multitude encore plus redoutable. Déjà, il était au bas de l'escalier, lorsqu'un jeune homme, un inconnu, s'approche et lui présente un pistolet, en lui disant: _Traître, tu n'iras pas plus loin_! Le magistrat chancelle et tombe. La foule se précipite sur son corps, le presse, l'étouffe, le perce, le déchire; on lui tranche la tête, que l'on porte en triomphe au bout d'une pique, comme celle du gouverneur de la Bastille. «J'ai vu moi-même, dit M. de Chateaubriand, un de ces cannibales assez proprement vêtu, ayant à sa boutonnière un morceau du cœur de l'infortuné Flesselles.» On a prétendu qu'avant de tuer ce malheureux citoyen, on lui avait présenté une lettre de lui, trouvée dans la poche de M. Delaunay, et dans laquelle le prévôt des marchands disait à ce gouverneur: _J'amuse les parisiens avec des cocardes et des promesses; tenez bon jusqu'à ce soir, vous aurez du renfort._ Cette anecdote est contestée par plusieurs historiens. Presqu'au même instant, deux invalides qu'on avait dénoncés comme traîtres, furent pendus à une lanterne. Ce fut l'origine de ce supplice qui devint alors à la mode; la lanterne fut, dès ce moment, le cri de menace contre les ennemis de la révolution.