Chronique du crime et de l'innocence, tome 5/8 Recueil des événements les plus tragiques;...

Part 4

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Parmi les enfans qui restaient à Verdure, il y en avait un âgé de six ans. Il avait été élevé jusqu'à l'âge où l'enfance commence à former ses premiers pas, précisément à côté de la maison qu'habitait la femme Bouillon. L'enfance est naturellement confiante et crédule; elle s'attache aisément à ceux qu'elle voit le plus fréquemment; sans discernement comme sans prévoyance, elle répète le bien ou le mal indifféremment, parce que sa raison, qui sommeille encore, ne peut discerner les nuances qui différencient ces deux contraires: rien de plus aisé, d'ailleurs, à force de répéter à des enfans de cet âge que telle personne à fait telle chose, que de leur persuader qu'en effet cette personne à fait telle action. Plus les faits qu'on leur raconte tiennent de l'extraordinaire et du merveilleux, plus ils les saisissent avec avidité. Croyez surtout que, si vous racontez devant un enfant, un fait nouveau qui pique sa curiosité, ce fait s'imprimera dans sa mémoire; qu'il le croira fermement; qu'il le racontera avec empressement; qu'il y ajoutera même d'abord de petites circonstances; qu'ensuite il y en ajoutera d'autres; et que, surtout, il ne tardera pas à se citer lui-même comme garant des faits: ces assertions sont déjà prouvées par le personnage odieux que la calomnie fit jouer à un enfant dans l'affaire de Claudine Rouge, de Lyon. La femme Bouillon choisit le jeune Verdure pour être l'accusateur de son malheureux père. Cet enfant, âgé de six ans, était propre à favoriser ses desseins. D'abord, la Bouillon, comme ennemie depuis long-temps de Verdure, était très-disposée à le croire criminel. Les propos qu'elle disait avoir entendus près du cadavre étaient beaucoup plus propres à fortifier sa haine, qu'à éclairer sa raison. Ayant vu passer l'enfant près de sa maison; elle l'appela, elle le caressa. «N'est-il pas vrai, lui dit-elle, que c'est ton père qui a tué ta sœur? Allons, il faut en convenir, il faut le dire; et, si tu le dis, je te donnerai du pain et un œuf.» Une telle offre était très-séduisante, pour un enfant accoutumé à vivre le plus souvent de privations, et voilà quelle fut la source des propos tenus par cet enfant; propos environnés de différentes circonstances plus ou moins absurdes, plus ou moins contradictoires entre elles, et toutes démenties par la pièce fondamentale du procès, le procès-verbal, et par les pièces de conviction déposées au greffe.

Toutefois, ces propos de l'enfant, appréciés à leur juste valeur par les premiers juges, ne les avaient pas même portés à décerner contre lui un simple décret d'assigné pour être ouï. Le décret de prise de corps lancé contre son père était du 9 novembre 1780. Néanmoins, Verdure resta dans sa maison, et y attendit l'exécution des ordres de la justice. Il ne fut arrêté que le 24. Aussitôt, le garçon meunier Lefret prit la fuite.

Le père de famille quitte sa chaumière, pour aller habiter le séjour des forfaits; et, à sa place, la désolation, la misère, la faim, entrent dans son asile, environnent ses cinq enfans: bientôt la mort enlève le dernier de tous. Le plus jeune après lui, chassé par la faim de la maison paternelle, alla mendier de porte en porte un pain que l'on n'accordait à ses instances, à ses larmes et à ses prières, qu'après lui avoir répété vingt fois que son père avait tué sa sœur. Tous ceux qu'il abordait l'entretenaient de cet événement; on lui faisait répéter ce qu'il avait entendu. Deux ans entiers, il erra dans le canton, n'obtenant le pain qu'il demandait qu'à condition qu'il raconterait le meurtre de sa sœur; mais les premiers juges, par humanité, le confièrent aux soins de son père dans la prison.

Les trois autres enfans, assiégés à la fois par tous les besoins, furent obligés d'abandonner la maison, et cherchèrent, dans la domesticité, une ressource contre la misère.

L'instruction de cette malheureuse affaire dura cinq années entières; et, après un laps de temps aussi considérable, tout se réduisit à un plus ample informé de trois mois. Le procureur-général se rendit appelant _a minima_ de cette sentence; et un arrêt décréta de prise de corps les trois enfans, que l'on s'était contenté de décréter d'assignés pour être ouïs; de plus, le ministère public fit publier un monitoire.

On avait trouvé dans la maison de Verdure une coiffe sur laquelle étaient empreintes quelques taches de sang, qui avaient donné lieu à des conjectures défavorables aux accusés. Les enfans et le père, interrogés sur ce fait, répondirent que, si elle était ensanglantée, c'est que Marguerite Verdure s'en était servie pour essuyer la tête de sa petite sœur, qui, en se grattant, avait écorché ses dartres. Le juge fut tellement convaincu de leur sincérité, qu'il n'ordonna même pas la visite de l'enfant malade. Ainsi, l'existence de cette coiffe, le sang dont elle était souillée, ne fournissaient pas même l'ombre de la plus simple présomption; il ne restait donc autre chose que les propos tenus par un enfant de six ans.

Cependant Lefret avait été arrêté: la conduite étrange qu'il avait tenue, les deux fusils qu'on avait trouvés dans son moulin, étaient autant d'indices. On avait découvert que, quelques mois avant le crime, il avait demandé à la veuve Nouvel, marchande drapière à Berville, si elle ne vendait pas les plombs de ses draps, et lui en avait acheté trois livres, sous prétexte de changer les poids de son horloge. On avait remarqué que la balle déposée au greffe était très-hachée, et son état démontrait qu'elle avait été faite, non avec un moule, mais à coups de marteau. De telles particularités, ajoutées à la fuite de Lefret, auraient dû, ce semble, éveiller l'attention de la justice, et faire écarter les soupçons de parricide. Au lieu de cela, pendant six années, Lefret ne fut nullement inquiété, il ne fut même pas l'objet de la plus légère mesure.

Enfin, le procureur-général sollicita et obtint contre Lefret un décret de prise de corps. C'était mettre la main sur le premier auteur du bruit public qui avait désigné Verdure comme l'assassin de sa fille; c'était peut-être arrêter le véritable homicide.

Le parlement de Rouen, par arrêt du 31 juillet 1787, condamna Lefret à être rompu, et préalablement appliqué à la question pour avoir révélation de ses complices. Par le même arrêt, Verdure et ses enfans furent réservés au testament de mort. Il fut ordonné que Verdure et son fils aîné garderaient prison; les trois autres furent provisoirement élargis.

La famille Verdure se pourvût au conseil contre cet arrêt, et nous avons tout lieu de croire que la justice de sa cause et l'intérêt universel qu'elle avait inspiré disposèrent les juges souverains en sa faveur, et que la sentence des juges de révision sépara l'homicide calomniateur de toute une famille innocente et malheureuse.

HISTOIRE DU COLONEL ABATUCCI.

Nous allons rendre compte d'une affaire malheureuse, qu'il faut ajouter encore à l'histoire des erreurs commises par la justice des hommes, et causées, tantôt par un fatal enchaînement de circonstances, tantôt par une prévention obstinée, dont le cœur le plus juste n'est pas toujours exempt, tantôt par les négligences qui viciaient les instructions judiciaires.

A une époque où la soumission de la Corse au Gouvernement français était toute récente, il avait été nécessaire d'établir dans ce pays, en proie à la licence et à l'insubordination, un corps de troupes, spécialement destiné à rétablir la tranquillité, à réprimer les désordres, à découvrir les malfaiteurs, enfin à arrêter le cours des vengeances, des assassinats, que laissent, long-temps après eux, les fureurs des guerres civiles. Tel avait été le but de l'institution du régiment provincial de Corse. Le sieur Abatucci, était lieutenant-colonel de ce corps. Plein de bravoure, d'intelligence et de fidélité, l'un des hommes les plus distingués de sa nation, il avait été choisi pour surveiller la partie de la Corse qu'on appelle _au-delà des Monts_; sa principale mission était de poursuivre sans relâche tous les brigands, bandits, rebelles et malfaiteurs qui infestaient l'île; de les rechercher jusque dans leurs repaires, de découvrir leurs retraites, d'observer ceux qui entretenaient avec eux de secrètes intelligences, de pénétrer leurs mauvais desseins, et d'en prévenir les effets; en un mot, cette mission était purement militaire.

C'était particulièrement dans la Piève de Talavo, où le sieur Abatucci faisait sa résidence, qu'il devait redoubler de vigilance pour la sûreté publique. Cette Piève, long-temps désolée par les bandits, était encore l'objet de leurs incursions. Le germe du trouble y existait; les assassinats y étaient fréquens; l'effroi régnait parmi les paisibles habitans, qui, désarmés, tremblaient sans cesse d'être les victimes des brigands.

Les deux frères Biaggi venaient d'assassiner Francisco-Antonio Lanfranchi. Sanvito était cousin des meurtriers, fort lié avec eux, et ennemi déclaré de leur victime. Ce Sanvito Lanfranchi, homme de la dernière classe, faisant valoir un petit moulin dans la Piève de Talavo, avait une réputation suspecte dans toute la contrée. On connaissait ses liaisons intimes avec les deux assassins. On parlait sourdement du secours qu'il leur avait donné, de l'intelligence qu'il entretenait avec les hommes de cette espèce, des armes qu'il tenait cachées. On frémissait au seul récit de ses vengeances. Sur les plaintes portées plusieurs fois contre lui, il avait été mis, à diverses reprises, en prison; mais il avait toujours eu l'art d'en sortir, et de revenir chez lui méditer de nouveaux crimes. Chacun le regardait, le signalait comme le complice des Biaggi. Ces soupçons n'étaient pas sans fondement, puisque l'un des deux assassins n'hésita pas à le déclarer tel. Quelques années auparavant, ce Sanvito avait tiré publiquement un coup de fusil au sieur Bernardino Peraldi. Ce Sanvito vivait avec un de ses oncles, curé de Guittera; et son affinité avec cet ecclésiastique empêchait que l'on portât ouvertement une accusation contre lui.

Tous ces bruits parvenaient jusqu'au sieur Abatucci, et devenaient de jour en jour plus pressans et plus dignes d'attention. En conséquence, il fit arrêter Sanvito Lanfranchi, et le fit conduire à la citadelle d'Ajaccio, mais seulement sous forme de correction et de police; il se contenta de mettre cet homme hors d'état de nuire, et en donna sur-le-champ avis au sieur du Rozet de Beaumanoir, maréchal-de-camp pour le roi, dans la ville d'Ajaccio, le priant de lui donner ses ordres, et lui proposant même de se contenter de cette forme de punition. Ainsi, la première démarche du sieur Abatucci fut de soumettre sa conduite à son supérieur.

Le sieur de Beaumanoir, par une lettre du 14 mars 1778, qui prouve que le sieur Abatucci mêlait à la fermeté les voies de la douceur, lui répondit qu'il s'intéressait à des gens qui ne le méritaient pas; qu'il prierait les officiers de justice d'examiner bien sérieusement la conduite passée de Sanvito; et que son projet était de le faire comprendre dans le procès criminel qu'on faisait contre les Biaggi.

Le supplice de ces deux meurtriers fut l'issue de leur procès, et l'un d'eux déclara Sanvito comme étant au nombre de ses complices.

Le sieur de Beaumanoir ordonnait ensuite au colonel Abatucci, de lui envoyer toutes les notions qui pourraient servir à prouver la culpabilité de Sanvito, avec le nom des témoins qui auraient connaissance des mauvais conseils qu'il avait donnés aux Biaggi.

Le sieur Abatucci, indépendamment de sa mission générale, qui était de rechercher et de poursuivre les malfaiteurs, recevait donc une commission particulière, pour s'informer de tout ce qui pouvait être à la charge de cet homme, arrêté sur le bruit de la clameur publique; le sieur Ponte, procureur du roi en la juridiction d'Ajaccio, chargea le sieur Abatucci d'une commission semblable.

La voix du peuple, la rumeur générale, pouvaient paraître des indices suffisans pour sévir dans un pays, dans un temps où la suspicion véhémente pouvait être assimilée aux preuves. Mais, plus la classe dans laquelle se trouvait rangé Sanvito, était vile, plus Abatucci croyait sa prudence intéressée à ne pas le livrer légèrement à la rigueur des tribunaux.

Ne voulant rien donner au hasard, il crut, pour remplir dignement son mandat, devoir s'adresser au curé de Cozza, voisin du village de Guittera, où Sanvito faisait sa résidence. Il lui demanda des éclaircissemens sur les crimes dont Sanvito paraissait prévenu, et le pria de lui donner le nom des témoins qui pourraient en déposer. Ces éclaircissemens, demandés par une personne préposée par le roi pour les exiger, ne pouvaient lui être refusés; ils devaient être couverts à jamais du voile du secret.

Ce curé envoya ces éclaircissemens; mais, avant qu'ils parvinssent au sieur Abatucci, avant qu'il en pût faire usage, Sanvito, tourmenté par la conviction intérieure de ses forfaits, et redoutant la punition qu'ils méritaient, s'était déjà évadé, avec d'autres prisonniers, de la citadelle d'Ajaccio; il avait brisé deux serrures, et, par un moyen familier aux gens habitués au séjour des prisons, il s'était glissé le long des murs de la citadelle, et avait gagné la mer. Il fut repris ensuite, et emprisonné de nouveau.

Peu de jours s'étaient écoulés, lorsqu'un jeune homme de Guittera, nommé Domenico, vint un matin chez le sieur Abatucci, et demanda à lui parler. Depuis quelques jours, il était attaqué de la fièvre; lorsque cet individu lui fut annoncé, sa première réponse fut qu'il n'était pas en état de le recevoir. Mais Domenico insista, et lui fit dire qu'il avait des choses de la plus grande importance à lui révéler.

Alors, le sieur Abatucci, sacrifiant son repos aux devoirs de sa place, le fit entrer. Domenico lui dit qu'il venait lui faire part de plusieurs faits qui étaient venus à sa connaissance, sur la conduite de Sanvito. Il lui détailla des faits extrêmement graves, en annonçant que le nommé Antonio, autre jeune homme du même village, devait venir, le même jour, pour le même objet.

En effet, Antonio vint chez le sieur Abatucci dans l'après-midi de la même journée, et lui fit part, à peu près, des mêmes faits déjà révélés par Domenico. Ces déclarations parurent d'autant plus dignes de croyance, que l'un des déposans était employé au travail du moulin de Sanvito, et que l'autre vivait avec eux dans la plus grande familiarité.

Le sieur Abatucci prit la résolution de communiquer ces dépositions, dès que sa santé le lui permettrait, au sieur de Beaumanoir, son supérieur, et au procureur du roi à Ajaccio. Trois ou quatre jours après, le nommé Guglielmo Tasso, soldat dans le régiment provincial de Corse, et domicilié à Guittera, se présenta au sieur Abatucci, et lui demanda s'il avait vu Domenico et Antonio, et ce qu'ils lui avaient dit relativement à Sanvito. Offensé de la hardiesse de cette question, Abatucci ne put s'empêcher de lui dire avec fermeté: Qui vous a autorisé à m'interroger et à vous mêler des affaires d'autrui? Guglielmo répondit avec ingénuité qu'il avait eu occasion de converser avec Antonio et Domenico sur la conduite de Sanvito; qu'ils lui avaient fait part de la démarche qu'ils avaient faite auprès de l'autorité militaire, et qu'il se présentait à lui pour savoir si ce qu'ils lui avaient déclaré était conforme à ce qu'ils avaient dit, dans l'entretien qu'ils avaient eu avec lui. Il ne fut plus possible au sieur Abatucci de douter que ce soldat n'eût connaissance des faits dont Domenico et Antonio étaient venus l'informer; il crut inutile de le lui déguiser; il espérait, au contraire, que Guglielmo, habitant du même village, pourrait lui dire si ces faits étaient véritables. Guglielmo ne témoigna ni surprise, ni doute à l'égard des révélations faites par les deux déposans; en sorte que le sieur Abatucci demeura intimement persuadé que les deux dénonciations méritaient une entière confiance. Alors, Guglielmo demanda à son commandant une note des faits que chacun d'eux avait révélés séparément, afin, lui dit-il, de pouvoir reconnaître dans les nouveaux entretiens qu'il aurait avec eux, si leurs dires seraient en tout d'accord avec leurs premières déclarations. Le sieur Abatucci ne vit dans cette demande qu'un moyen de plus de s'assurer des faits dénoncés, et remit à Guglielmo la note qu'il demandait. Elle était très-succincte, et écrite en langue italienne.

Le sieur Abatucci recommanda à Guglielmo de continuer à faire son devoir dans le lieu qu'il habitait, et à l'informer de ce qu'il pourrait découvrir de contraire à la tranquillité publique. Aussi, lui dit-il, avant de le congédier: «Mais vous, Guglielmo, vous pourriez me dire beaucoup de choses sur le compte de Sanvito; vous devez le connaître mieux que personne.» Guglielmo s'excusa de parler en ce moment, alléguant qu'il était proche parent de Sanvito. Mais, continua le sieur Abatucci, si vous êtes appelé en justice, il faudra bien que vous disiez la vérité. Le soldat répliqua que, s'il était appelé en justice, il ne pourrait s'empêcher de dire tout ce qu'il savait, et, entre autres choses, que Sanvito, avait des armes cachées chez lui. Le sieur Abatucci n'insista pas et le congédia.

Dès que le sieur Abatucci éprouva quelqu'amélioration dans l'état de sa santé, il rédigea le résumé des dénonciations qu'il avait reçues. Cette note était pour lui-même, et n'avait d'autre but que de ne rien laisser échapper des faits parvenus à sa connaissance.

Mais, avant que cette note eût même été rédigée par cet officier, Sanvito avait été conduit pour la quatrième fois dans les prisons d'Ajaccio, et le plus jeune des frères Biaggi, cousin de Sanvito, avait été arrêté aux Mackis, les armes à la main; on fit prévôtalement le procès à ce dernier, qui fut condamné au dernier supplice. Par son testament de mort, il déclara que Sanvito avait fourni un pistolet à Matteo Biaggi, son frère aîné, et que pendant qu'ils étaient tous les deux aux Mackis, c'était Sanvito qui pourvoyait à leur subsistance. On ne pouvait guère trouver un indice plus fort de la complicité de Sanvito avec les malfaiteurs et les bandits; il était suffisant pour autoriser le sieur Abatucci à s'assurer de cet homme, qui était accusé par un criminel sur le point d'être exécuté, à le livrer entre les mains du prévôt, et à provoquer l'instruction de son procès. Mais le sieur Abatucci se contenta de communiquer sa note au procureur du roi à Ajaccio, et laissa à cet officier de justice à faire ce que la prudence lui conseillerait.

Cependant Sanvito n'était encore détenu à la citadelle d'Ajaccio qu'à titre de correction; il profitait de l'indulgence de ceux-mêmes qui auparavant avaient paru mettre le plus de chaleur à sa poursuite, lorsque Philibert Léonardi, l'un des parens de Francisco-Antonio Lanfranchi, assassiné par les Biaggi, voyant Sanvito hors d'état de nuire, vint faire contre lui sa dénonciation en règle au procureur du roi d'Ajaccio, et le déclara complice avec les Biaggi de l'assassinat d'un de ses parens, ainsi que de plusieurs autres crimes de même nature.

Cet officier, préposé à la poursuite des procès à faire aux bandits, travailla efficacement à instruire celui de Sanvito, et, dès ce moment, le sieur Abatucci crut n'avoir plus à s'occuper du sort de cet individu; il en avait rendu compte à son supérieur; il avait déféré à la demande que ce procureur du roi lui avait faite, en lui communiquant sa note, et en lui livrant l'homme qui en était le sujet; dès lors, il regardait sa mission comme achevée.

Dix témoins furent entendus. Tous déposèrent des faits analogues aux éclaircissemens procurés par le sieur Abatucci, et dont il n'était ni auteur ni garant; sept d'entr'eux persistèrent dans leurs dépositions. A l'égard d'Antonio, il en fut autrement; cet homme, attaché au service du moulin que faisait valoir Sanvito, se rétracta, aux sollicitations réitérées du curé, oncle du criminel. Ce jeune domestique, âgé de 17 ans, séduit par l'espérance dont on l'avait tant de fois flatté de voir améliorer son sort, déclara que c'était Guglielmo, qui l'avait excité à faire sa première déposition: quant à Domenico, il résista davantage à ces sollicitations, et persista, ainsi que Guglielmo, non seulement lors du récolement, mais encore lors de la confrontation.

A peine Antonio eut-il fait sa rétractation, qu'il fut mis dans les prisons avec Domenico et Guglielmo. Domenico, effrayé des suites que pouvait avoir cet emprisonnement, et pressé de déférer aux avis du curé de Guittera, succomba dans un interrogatoire qu'on lui fit subir après son récolement et sa confrontation. Il se détermina à faire une rétractation pareille à celle d'Antonio. Quant à Guglielmo, dans tous les interrogatoires qu'il lui fallut subir, même après une longue détention dans le cours de cette longue procédure en subornation, il fut inébranlable, et soutint constamment, avec les autres témoins, la vérité de ce qu'il avait dit.

Sur ces différentes accusations et procédures, sentence fut rendue par le juge d'Ajaccio, le 19 août 1778, par laquelle Sanvito fut mis hors de cour avec élargissement. Par ce même jugement, Guglielmo et Tasso, furent condamnés aux galères pour six ans, comme suborneurs de Domenico et Antonio. A l'égard de ces deux derniers, ils furent déclarés faux témoins; le premier fut condamné au carcan pendant trois jours consécutifs, et Antonio à assister aux susdites exécutions.

Sur l'appel interjeté de cette sentence au conseil supérieur de la Corse, séant à Bastia, il fut décidé, le 22 septembre 1778, qu'il en serait plus amplement informé, et que cependant Sanvito, Guglielmo, Domenico et Antonio, garderaient prison.

Cette nouvelle instruction fut confiée au sieur Massessi, conseiller corse, et au sieur Baudoin, conseiller français; et ce choix fut la principale cause des malheurs qui vinrent fondre sur le sieur Abatucci. Le conseiller Massessi était un ennemi personnel du lieutenant-colonel. Il prétendait que le sieur Abatucci avait coopéré au supplice violent qui lui avait enlevé son fils dans les premiers temps de la révolution. Il n'était donc pas étonnant qu'il s'écartât du caractère d'impartialité et de modération qui convient à un juge.

Par suite des menées qui eurent lieu dans toute cette affaire, Antonio et Domenico avaient soutenu unanimement et persévéramment, depuis leur rétractation, que c'était par Guglielmo qu'ils avaient été subornés et induits à déposer contre Sanvito. Mais, excités par Sanvito, et, d'après la nouvelle trame ourdie, ils changèrent tout-à-coup de langage, et, par une deuxième variante, déclarèrent, dans un nouvel interrogatoire, qu'ils avaient été excités à faire ces dépositions, tant par le sieur Abatucci personnellement que par Guglielmo; qu'ils avaient été conduits par ce soldat chez leur commandant, qui les avait forcés, par menaces, à faire ces fausses dépositions.

Aussitôt le sieur Abatucci fut décrété, et, sans faire attention que la déclaration de deux témoins qui déjà s'étaient déclarés deux fois parjures n'était pas suffisante pour que le sieur Abatucci fût justiciable du conseil supérieur, on lui fit subir un interrogatoire qui dura trois jours.

Le sieur Abatucci répondit à toutes les questions avec la fermeté et la droiture de l'innocence; il détailla de quelle manière Antonio et Domenico, tous deux séparément, l'un le matin, l'autre l'après midi, s'étaient rendus chez lui seuls et sans assistance de personne, pour lui donner des éclaircissemens contre Sanvito. Il soutint constamment que jamais il n'avait donné à Guglielmo aucun ordre de suborner Antonio et Domenico; enfin, que jamais il n'avait engagé ni Antonio, ni Domenico, ni Guglielmo à porter aucun faux témoignage contre Sanvito.