Chronique du crime et de l'innocence, tome 5/8 Recueil des événements les plus tragiques;...
Part 2
Un laboureur, nommé Jean Labauchède, séduit par les charmes de Jeanne Dubernet, jeune et jolie paysanne, et croyant trouver le bonheur en unissant son sort à celui de cette fille attrayante, la demanda en mariage à ses parens, et l'obtint pour son malheur. La conduite de sa jeune épouse ne tarda pas à lui faire reconnaître combien il s'était cruellement trompé. Jeanne Dubernet fuyait sa société, et on la voyait souvent en tête-à-tête avec de jeunes garçons du village. C'était une première conséquence de la disproportion d'âge qui séparait les deux époux. Jean Labauchède, ignorant, comme on l'est dans ces contrées à demi-sauvages, n'avait nullement réfléchi à l'inconvénient de prendre une femme beaucoup plus jeune que lui, qui, parée des dons de la beauté, ne manquerait pas d'adorateurs, et n'aurait pas la ressource d'une bonne et morale éducation, pour se maintenir, sans broncher, dans les limites du devoir. Son choix imprudent n'avait été déterminé que par le désir de posséder une compagne aimable et belle. Fatal aveuglement! Il avait donné le nom d'épouse à une infâme créature qui devait bientôt préparer sa mort.
Jeanne Dubernet préludait à l'assassinat par l'adultère, premier échelon qui souvent mène aux plus affreux attentats. Pierre Bellette, jeune homme à peine âgé de dix-sept ans, d'une figure agréable, était son amant favori. Elle avait résolu d'en faire l'instrument de la haine qu'elle avait conçue pour son mari. Elle commença par fasciner ce jeune garçon, par l'enivrer d'amour. On sait quel pouvoir magique peut exercer une femme jeune et jolie sur un cœur qui s'ouvre pour la première fois à la tendresse. Pour se l'attacher par des liens encore plus puissans, Jeanne Dubernet promit au jeune Bellette de l'épouser, si elle devenait veuve. Cette idée souriait aux désirs amoureux du jeune homme; elle se présentait à son imagination sous des couleurs qui n'avaient rien d'effrayant. Il lui semblait dans l'ordre de la nature que le mari de sa maîtresse, qui était beaucoup plus âgé que lui, mourût prochainement, et le laissât jouir paisiblement du bonheur auquel il aspirait.
Mais ce n'est point ainsi que l'envisage la Dubernet; impatientée du joug conjugal, jalouse de recouvrer au plus tôt sa liberté, elle ne veut point confier son sort à un avenir incertain; son imagination criminelle a déjà conçu le projet de se débarrasser de son époux, sans attendre que la nature ait prononcé son arrêt. Tout entière à son abominable pensée, elle profite d'un moment de délire de son jeune amant, pour lui proposer d'assassiner son mari. A cette proposition, Bellette est interdit, il recule en pâlissant; son âme est révoltée de cette offre épouvantable. Cependant l'instant est décisif; il faut frapper le dernier coup ou ajourner l'occasion du crime prémédité; la Dubernet le sent; elle s'attache à vaincre les scrupules de Bellette.—Et tu dis que tu m'aimes, lui dit-elle; tu me jures de m'aimer toujours, tu m'assures que tu ne désires rien tant que de devenir mon époux? Tu ne voulais donc que m'abuser, perfide? Quand je t'offre une occasion favorable, ton cœur oublie tous ses sermens; ta main tremble, au lieu de frapper; et tu oses dire que tu m'aimes?—Oui, je t'aime, répliqua vivement Bellette, puisque sans toi, je ne puis vivre.—Eh bien! prouve-le, ou renonce à moi pour toujours.—Tu seras obéie, dit le jeune homme, en s'efforçant d'étouffer un sourd gémissement qu'exhalait sa conscience. La Dubernet, mettant à profit cette disposition si favorable à ses dessins, redouble la vivacité de ses caresses, achève de séduire Bellette, tantôt en lui faisant une peinture riante des jours heureux qu'ils doivent couler ensemble, tantôt en lui présentant un horrible portrait de l'homme qui seul fait obstacle à leur félicité. Ces discours artificieux inspirent une sorte de fanatisme amoureux au facile Bellette; entre les mains de cette femme qui vient de pétrir, pour ainsi dire, son cœur, il a été métamorphosé en séïde furieux; il faut à présent que la Dubernet le contienne; il a soif du sang de Labauchède, qu'il regarde comme son ennemi, comme le tyran de la femme qu'il adore.
Bientôt le jour et l'heure du crimes sont marqués. La femme adultère savait que son mari ne devait revenir que le soir; elle se procure un fusil, prépare elle-même la charge meurtrière, remet l'arme dans les mains de son complice, qu'elle place en embuscade derrière une haie située sur le chemin de Labauchède. Celui-ci s'était bien aperçu des froideurs de la Dubernet à son égard; mais, ne pensant pas qu'il pût y avoir si peu d'intervalle entre l'indifférence et la haine, il était dans une profonde sécurité. Arrivé à quelque distance de sa maison, il reçoit un coup de fusil qui lui donne la mort, et la Dubernet a l'imprudente audace de venir recueillir son dernier soupir; elle exhale une feinte douleur auprès du cadavre, tandis que son complice disparaît de la scène du crime.
Malgré tous leurs soins à se cacher, les auteurs de cet assassinat furent bientôt découverts. Le lieutenant-criminel de Mont-de-Marsan les condamna aux supplices qu'ils avaient mérité; et sur l'appel de cette sentence, le parlement de Bordeaux, par arrêt du 26 mai 1786, condamna l'assassin à être rompu, et sa complice à être pendue et brûlée; ce qui fut exécuté quelques jours après.
POULAILLER.
Parmi tant de voleurs fameux, émules ou successeurs des Mandrin et des Cartouche, qui, à diverses époques, ont rempli la capitale et les provinces de leur effrayante célébrité, nous signalerons le nommé Poulailler, que son ancienne renommée à fait mettre au rang des héros des théâtres du boulevard du Temple.
La terreur qu'inspirait ce fripon s'étendait au loin; et c'était un exemple, entre dix mille autres, de l'exagération des récits populaires. Parce que Poulailler avait commis plusieurs vols plus ou moins hardis, on chargeait son nom de tous les crimes, de tous les assassinats commis par les autres scélérats; et cependant, il est juste de dire que rien ne prouve, dans son histoire, qu'il ait jamais versé le sang de quelqu'un de ses semblables; son procès n'offre aucun attentat de cette nature, aucune trace de sang. Ainsi l'on peut affirmer que son procès et son supplice même, en lui faisant expier les crimes dont il était coupable, le lavèrent d'une foule de forfaits dont la renommée l'avait souillé.
Poulailler n'était qu'un surnom qu'il avait adopté pour sa nouvelle profession. Il s'appelait Jean Chevalier: il était à la fois marchand de chevaux et maître cordonnier; son domicile était à Essonne, sur la route de Paris à Fontainebleau.
Comme il ne pouvait faire seul, avec autant de succès et d'étendue, le commerce violent et lucratif qu'il voulait exploiter, il avait des associés subalternes qui lui étaient dévoués, et dont il dirigeait la marche et les entreprises. Dans cette bande figuraient un berger demeurant à Brunoy, la femme de ce berger, un écrivain à Paris, une ouvrière en linge établie à Essonne, et le domestique de Poulailler. Ainsi ce chef habile avait à ses ordres le courage entreprenant d'un sexe, et l'adresse de l'autre. Il changeait souvent de nom, suivant l'exigence des cas: tantôt il s'appelait Chevalier, tantôt Bouthillier, tantôt Desmaisons. Il ne reculait devant aucun moyen pour assurer l'exécution de ses projets. Il engageait volontiers sa liberté dans l'obscure condition de domestique, pour mieux remplir ses vues. Ce fut même en cette qualité qu'il débuta dans la carrière des larrons.
En 1780, il était entré, comme berger, au service d'un fermier de Montry; mais ce berger était un vrai loup dans la bergerie, et les moutons ne se multipliaient pas sous sa houlette; les autres effets qui se trouvaient à sa convenance devenaient également sa proie.
En 1779 et 1780, il se fit plusieurs vols dans une maison de Bussy-Saint-Georges, et c'étaient autant de tours de Poulailler; mais l'auteur de ces faits et gestes demeura long-temps ignoré. Quand les portes n'étaient pas ouvertes, il savait les briser. Dans une nuit de janvier 1782, il fit un ample butin, et au moyen d'effractions extérieures et intérieures, il s'appropria de l'or, de l'argent, des pièces d'argenterie, du linge et autres effets, dans une ferme opulente de Quincy.
Il savait profiter des sombres et longues nuits d'hiver pour ses expéditions; mais il ne dédaignait pas la clarté des nuits du printemps et de l'été; seulement il changeait ses batteries. Quand il avait butiné le miel d'une ruche, il savait en chercher d'autres. Brie-Comte-Robert, Corbeil, Boissy-Saint-Léger et autres lieux circonvoisins, furent tour-à-tour le théâtre de son active industrie.
Ses conquêtes multipliées auraient dû satisfaire ses désirs; mais l'habitude de la friponnerie était si forte en lui, qu'il ne put s'arrêter à temps, et fut bientôt puni de l'excès de sa cupidité. On avait observé qu'au métier de cordonnier il réunissait celui de marchand de chevaux; il est certain, en effet, qu'il en avait vendu plusieurs; et il n'était pas aussi certain qu'il les eût achetés.
Dès son début, il avait reçu une leçon dont il aurait dû profiter. Dès 1780, il avait été surpris, et jeté dans les prisons de Guermantes: mais il était parvenu, à force de travail et d'effraction, à sortir de sa prison. Ce succès lui inspira, sans doute, un excès de confiance, dont il finit par être la victime. Les prisons du Châtelet gardèrent mieux leur proie que celles de Guermantes. Ce fut dans cette prison que Poulailler attendit la juste punition de ses crimes.
Il fut condamné à être pendu à une potence plantée sur la place de la porte Saint-Antoine, après avoir été préalablement appliqué à la question ordinaire et extraordinaire. L'arrêt du parlement, du 30 juin 1786, ne changea rien à cette sentence. L'arrêt fut exécuté en présence d'une populace nombreuse dont le patient était naguère encore l'effroi.
SUICIDE CHANGÉ EN ASSASSINAT PAR LA PRÉVENTION.
Le sieur Paulet était né à Lunel, au sein d'une famille honnête. Sans inclination pour le mariage, il résolut de vivre dans sa maison avec sa sœur, veuve du sieur Mourgues, pour laquelle il eut toujours les égards et l'amitié d'un frère tendre.
Cet homme avait reçu de la nature le caractère le plus ardent; son imagination était facile à s'exalter. Des lectures dramatiques, une violente passion pour le jeu, une sensibilité extrême aux pertes qu'il y faisait, disposaient son âme à l'égarement le plus funeste.
Vers l'année 1768, cette passion du sieur Paulet pour le jeu se développa avec une sorte de fureur; il éprouva des revers considérables; et l'état d'émotion continuelle où il se trouva, les mouvemens successifs et rapides d'espérance et de crainte dont il fut agité, affectèrent son cerveau à tel point, qu'il en perdit la raison. Mais, plus à plaindre que la plupart des insensés, une démence farouche et sombre lui fit prendre la vie en horreur.
La veuve Mourgues fit procéder à l'interdiction judiciaire de son frère. Le sieur Mourgues, son fils, fut chargé de l'administration des biens, et le sieur Paulet se vit conduire à Saint-Remi, en Provence, où on l'enferma dans un de ces hospices consacrés aux aliénés.
Cet infortuné demeura long-temps dans cette sorte d'esclavage. Relégué parmi une troupe d'insensés, livré à des demi-soins mercenaires, à des gardiens rigoureux, il soupirait vainement après le terme de sa détention. Bientôt il ne songea plus qu'aux moyens de tromper ses surveillans, et de leur échapper. Une occasion favorable s'étant enfin présentée, il s'évada, et retourna à Lunel.
Il ne voulait plus revoir sa sœur, tant son cœur était aigri par le ressentiment de sa captivité; il fuyait l'aspect des hommes, et vivait dans une solitude profonde au Pont-de-Lunel, à une demi-lieue de la ville. Après avoir fait quelque séjour à la campagne, il s'occupa de sa réhabilitation, et rentra dans la jouissance de sa maison et de ses biens.
Paulet prit alors à son service Valès et sa femme. Ce ne fut qu'après un certain temps que, mécontent d'eux, il les congédia, et pria les Ducros de le servir.
Marie Coton avait servi cet infortuné avant sa détention; Ducros avait passé chez lui une partie de son enfance. Ces deux domestiques lui avaient voué un attachement que ses malheurs augmentaient encore. Une vie honnête et toujours irréprochable leur avait concilié une estime universelle. Le sieur Paulet, isolé du reste des hommes, leur avait accordé toute sa confiance, cependant les Ducros n'allèrent point habiter avec lui. Ils avaient des enfans; ils continuèrent à vivre avec eux, dans un quartier voisin, mais ils prodiguèrent au sieur Paulet leurs services et leurs soins. Celui-ci ne tarda pas à sentir toute la reconnaissance qu'il devait aux marques multipliées de leur affection. Un souvenir cruel lui retraçait encore ses tourmens à Saint-Remi, la voix du sang ne lui disait plus rien pour sa sœur. Il adopta une famille, devenue, pour ainsi dire, la sienne, par les preuves d'attachement qu'elle lui avait données. Plusieurs années s'écoulèrent dans un échange continuel d'attentions, de services et de bienfaits.
Le sieur Paulet fit un premier testament en faveur de Marie Coton. On trouva dans l'inventaire fait après son décès plusieurs testamens que la reconnaissance lui dicta, en divers temps, en faveur de la même personne. La dernière de ses dispositions était un testament mystique du 3 juin 1780. Après quelques legs que la charité, la parenté ou l'amitié inspiraient au testateur, il persistait à transmettre sa fortune aux Ducros.
Depuis son retour de Saint-Remi, jusqu'à cette époque, le sieur Paulet avait joui de la plénitude de sa raison. Un genre de vie réglé, et surtout l'éloignement du jeu, lui avaient procuré la tranquillité d'esprit dont il jouissait. Mais sa dangereuse passion n'était pas entièrement éteinte. Vers le mois de septembre 1782, c'est-à-dire, deux ans après son dernier testament, cette passion fatale se réveilla avec une sorte de fureur, et le sieur Paulet se mit à passer les nuits entières au billard. On ne pouvait l'en arracher même pour ses repas. Il y perdit environ quatre mille livres.
Alors des repentirs amers s'emparent de lui. Le démon de l'avarice vient joindre son aiguillon à leurs tortures. Paulet craint de tomber dans l'indigence; il ne veut plus manger. Les longues veilles, l'agitation du jeu, le manque de nourriture, l'irritabilité naturelle de ses organes, embrasent son sang, et troublent de nouveau sa raison. Dans son égarement, il se croit poursuivi par une puissance vengeresse: il s'effraie; il tremble. _Le roi_, disait-il, _a donné des ordres à la justice de venir me prendre pour me faire mourir_.
Ducros essaie de calmer les terreurs de cet infortuné, il feint de sortir, d'aller parler à la justice et au roi en faveur de Paulet, et rentre rapportant, dit-il, la grâce du coupable. Cette feinte innocente rend pour quelque temps le calme au malheureux Paulet.
Mais bientôt de nouveaux traits de démence se manifestèrent. Le 31 octobre 1782, le sieur Paulet disparaît. Ducros et sa femme l'attendent vainement. Alarmés de son absence, ils le cherchent partout dans le voisinage, et ne le trouvent point. Cet insensé, en proie à sa démence avare, était parti brusquement et à pied, pour la ville de Mauguis, éloignée de trois lieues de Lunel, et où la dame Mourgues, sa sœur, faisait sa résidence. Arrivé à Mauguis, il s'était arrêté chez un aubergiste, avait envoyé chez sa sœur faire dire à son neveu _qu'il lui ferait bien de l'honneur et du plaisir d'aller le chercher_. Le neveu arrivé, l'oncle, jusque là si irrité, avait imploré son indulgence, et lui avait dit _qu'il était bien fâché de lui avoir manqué_. Le sieur Paulet s'était ensuite présenté à sa sœur avec humilité, et lui avait dit qu'il revenait comme l'_enfant prodigue_. Au souper, Paulet n'avait pas voulu manger, et le lendemain, levé dès le point du jour, il s'était fait ouvrir la porte par un domestique, et était reparti brusquement comme il était venu.
Jusque là sa démence n'avait rien d'alarmant; mais bientôt le plus grand désordre éclata dans toutes ses actions. Il tomba dans la plus sombre mélancolie. On le voyait, en proie au plus affreux égarement, lever les mains au ciel, baisser un œil de désespoir vers la terre, en un mot, prendre tour à tour toutes ces attitudes effrayantes, qui annoncent les crises les plus violentes du cœur humain. A ces souffrances morales, se joignait l'embrasement interne et dévorant d'une violente strangurie.
Telle était, le 6 novembre 1782, la situation du sieur Paulet. Le dégoût de la vie le poursuivait sans cesse et partout. Il errait dans sa maison avec une agitation convulsive. Il avait fait prier instamment sa sœur de venir le joindre au plus tôt, de se presser, parce qu'autrement, elle n'arriverait plus à temps. Il disait qu'il voulait aller vivre avec sa sœur, parce qu'il craignait de mourir de faim. Ne voyant pas arriver sa sœur, il s'écria douloureusement: _Qui voudrait demeurer avec moi? Qui voudrait se charger de ce paquet? Je n'ai plus d'amis._ La Ducros le conjura de manger, lui offrit de coucher dans la maison. _Vous êtes malade_, lui dit-il d'un ton sinistre, _il fait froid, les nuits sont longues..... Je souperai tard..... Retirez-vous._
La Ducros obéit avec peine: un vague pressentiment l'inquiète. Elle veut aller avertir les parens du sieur Paulet de lui donner un surveillant; mais cet infortuné a supplié ceux qui l'entourent de ne pas divulguer son déplorable état. Elle renvoie donc cette démarche au lendemain, et rentre chez elle.
La Ducros et son mari passent la nuit dans les alarmes, sans croire toutefois le danger si prochain. Entre six et sept heures, le mari sort pour aller travailler. Sa femme, à peine convalescente d'une longue maladie, reste encore quelques instans au lit. Elle se lève entre sept et huit heures, prend sa corbeille, pour faire les provisions du sieur Paulet, suivant sa coutume journalière. Pressée de savoir s'il est moins agité que la veille, elle se rend d'abord à sa maison, entre au moyen d'une clé qui lui avait été confiée, voit la fenêtre de la chambre ouverte, n'aperçoit ni le sieur Paulet, ni ses habits; l'appelle..... point de réponse! ce silence la trouble; elle n'ose faire un pas de plus pour chercher son maître, se retire avec précipitation, ferme la porte, et court avertir son mari.
Ducros prend la clé à son tour, cherche dans la maison, appelle encore, appelle en vain. La frayeur le saisit. Enfin il plonge ses regards dans le puits: quel spectacle! il y voit le cadavre du malheureux Paulet.
Ducros, épouvanté, vole vers sa famille, lui apprend l'affreuse catastrophe, et court appeler un chirurgien. A cette accablante nouvelle, la Ducros retourne à la maison du sieur Paulet. Elle rencontre plusieurs voisins, Lombard, cordonnier, son fils et son gendre, tous trois hommes d'une probité reconnue. Ces trois hommes entrent avec elle, regardent au fond du puits, et reconnaissent la vérité du tragique événement qu'on vient de leur annoncer.
Cependant Ducros revient, suivi du chirurgien. Celui-ci fait retirer aussitôt du puits le corps du malheureux Paulet, recommande le plus grand mystère. On couvre intérieurement la porte avec un drap, afin de mettre un obstacle aux regards indiscrets. Après bien des efforts, on enlève avec des crochets, le sieur Paulet hors du puits, la tête nue, mais entièrement vêtu, chaussé et un mouchoir au cou. On le dépouille avec peine de ses vêtemens imbibés d'eau. Son corps est essuyé et placé sur son lit. Le chirurgien l'examine attentivement, et déclare qu'il est impossible de le rappeler à la vie, attendu que la submersion a eu lieu depuis trois ou quatre heures.
La désolation se répand parmi ceux qui entendent cette déclaration. Ils ne voient que trop clairement, dans cet événement tragique, un suicide criminel, un crime puni par les lois: à cette époque, on traînait sur une claie le corps de l'infortuné qui avait attenté à ses jours. L'infamie de ce supplice se présente à l'esprit des assistans. Abandonneront-ils l'honneur d'une famille, la mémoire du défunt à la flétrissure des lois? Mais, en voulant cacher cet événement affreux, ne s'exposeront-ils pas eux-mêmes à des poursuites désastreuses?
Dans des conjonctures si difficiles, des hommes ignorans se livrent facilement au conseil de celui qu'ils croient le plus éclairé. Le chirurgien Barthélemy devint l'oracle des Ducros et de leurs voisins. Il décida qu'il fallait dissimuler la vérité, et épargner à une honnête famille un opprobre éternel. _Le tombeau_, leur dit-il, _couvrira le crime du sieur Paulet: promettons tous de dire que nous l'avons trouvé mort à côté de son lit_. Ce conseil, qui devait avoir des conséquences funestes, fut suivi aveuglément. On se hâta de faire disparaître toutes les traces du suicide. Lombard père, cacha dans sa maison les dépouilles du défunt. Les Ducros dépêchèrent un exprès à la dame Mourgues, pour l'instruire de la mort subite de son frère. Cette nouvelle se répandit aussitôt dans la ville. La justice accourut; bientôt la maison fut remplie des parens du mort, et d'une foule curieuse d'accidens sinistres. Les officiers de justice interrogèrent la Ducros. Celle-ci, répondit qu'elle avait trouvé le sieur Paulet étendu par terre; qu'effrayée, elle avait appelé sa sœur, et était allée avertir son mari. Interrogés à leur tour, ceux qui avaient retiré du puits le cadavre de Paulet, firent une réponse identique, afin d'écarter, comme ils en étaient convenus, toute idée de suicide.
Alors la justice appose le scellé. Pendant qu'elle procédait à cette formalité, la dame Mourgues et son fils arrivent; la foule qui remplit la maison les frappe d'étonnement. La dame Mourgues réclame son frère; un lugubre appareil, le cadavre pâle et sanglant de Paulet lui apprennent son sort. Un cri involontaire échappe à la veuve: _Mon frère était venu à Mauguis_, dit-elle, _pour me dire de le regarder comme l'enfant prodigue, qu'il voulait me faire donation de tout_. Les plus affreux soupçons s'élèvent dans son cœur. Elle se persuade que, pour empêcher son frère de changer ses premières dispositions, les Ducros, devenus subitement les monstres les plus horribles, ont conçu et exécuté le forfait le plus affreux sur la personne de leur bienfaiteur. En conséquence, elle rend plainte, et le procureur du roi requiert la visite du cadavre. Le médecin et le chirurgien, appelés pour cette opération, remarquèrent dans les interstices des ongles des doigts de la main, et dans les jointures des phalanges des mêmes doigts, quelques grains de terre sablonneuse grisâtre: et aux malléoles des deux pieds, une empreinte circulaire, qu'ils jugèrent avoir été faite par quelque corde, ruban ou autre lien quelconque. Ils rapportèrent encore, qu'ils avaient trouvé différentes contusions à la tête et de l'eau dans la trachée-artère, et jusque dans les poumons; et conclurent que le cadavre qu'ils venaient d'examiner était celui d'un homme mort submergé.