Chronique du crime et de l'innocence, tome 5/8 Recueil des événements les plus tragiques;...

Part 19

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Pour Trumeau, dans toutes ces circonstances, et avant qu'on l'accusât, il parlait de son innocence, prenait Dieu à témoin de la pureté de son cœur; mais les personnes qui l'observaient ne remarquèrent aucune trace de chagrin sur son front; sa voix semblait n'avoir de force que pour insulter à la mémoire de sa fille, et faire tomber sur elle le soupçon d'un suicide.

Cette insensibilité profonde, ces contradictions frappantes, éveillèrent l'attention de la justice. Trumeau et Françoise Chantal furent arrêtés et mis en accusation.

L'instruction de la procédure fournit plusieurs révélations importantes. Trumeau n'aimait point Rosalie. On apprit qu'il lui avait souvent reproché de ressembler à sa mère, et d'avoir cabalé avec elle contre lui. Il la maltraitait, ainsi que sa jeune sœur, et toutes les deux éprouvaient des privations, et manquaient des choses les plus nécessaires. Quatre jours avant la mort de Rosalie, il avait fait éclater contre elle la plus grande colère, parce qu'elle exigeait des comptes sur les biens de sa mère et lui témoignait quelques mécontentemens de ce qu'il avait pris des arrangemens pour hypothéquer une maison qui en faisait partie. Depuis cette scène qui avait été vive, Trumeau n'avait parlé à sa fille que la veille de sa mort; et ce fut le lendemain, que Rosalie se plaignit de maux de cœur, et qu'elle n'avait point dormi pendant la nuit. La mort violente de cette infortunée n'avait pas tardé à suivre ces symptômes.

Ce qui commença à jeter quelque lumière sur la culpabilité de Trumeau, c'est que la jeune Marie ayant goûté au verre d'eau et de vin, et au thé préparés par son père pour sa sœur, avait ressenti de violentes douleurs d'estomac et des vomissemens qui ne s'étaient dissipés que par l'usage du lait et des vomitifs.

A cette observation, vint se joindre la déclaration de Françoise Chantal, qui vivait en concubinage avec Trumeau. Elle fit part de plusieurs aveux que Trumeau, en proie aux remords, lui avait faits étant couché avec elle. _Oh! le malheureux thé! le malheureux thé!_ s'écriait-il dans le lit. _C'est dans la première cuillerée de potion et dans le thé que j'ai empoisonné ma fille._

Françoise Chantal dit qu'elle n'avait fait cette déclaration si tardivement, que parce qu'il lui était extrêmement pénible de dénoncer, pour un crime aussi atroce, un homme avec lequel elle avait vécu dans une si grande intimité. Avant de faire cet aveu à la justice, cette fille était sombre et rêveuse. Après l'avoir fait, elle rentra dans la prison avec un air qui attestait sa satisfaction intérieure; puis elle s'écria avec effusion de cœur: _Je suis bien soulagée; je suis débarrassée d'un gros fardeau._ Françoise Chantal avait aussi rapporté dans la prison plusieurs propos qui corroboraient les fortes présomptions dont Trumeau était l'objet. _En voilà une de perdue_, avait-il dit à Françoise Chantal, _il faut en avoir une autre_. Au moment où elle avait été appelée par le magistrat de sûreté, il lui avait tenu ce langage: _Oh ça! tu sais bien qu'il faut dire quelle s'est empoisonnée elle-même._

Trumeau avait d'abord déclaré qu'il croyait n'avoir employé qu'environ une once d'arsenic sur les quatre qu'il avait achetées depuis huit ans chez M. Hardi, apothicaire; tandis que celui qui avait été trouvé dans sa boutique, dans un papier frais et mal plié, ne pesait que deux onces cinquante-cinq grains.

Comment résister à tant de preuves accumulées? Pourtant la justice se refusait encore à croire un père capable d'un crime aussi horrible. Mais son doute, son hésitation, furent totalement dissipés, quand elle fut instruite du motif qui l'avait poussé à le commettre.

La malheureuse Rosalie était, comme nous l'avons dit, recherchée en mariage. Il fallait, pour conclure cette union, rendre des comptes; il fallait donner une dot; et Trumeau n'avait fait aucun inventaire à la mort de sa femme; et il n'était pas d'avis de se dessaisir d'un bien dont il voulait jouir avec la concubine qu'il avait attirée dans sa maison. Mais, ne pouvant plus reculer devant cet inventaire, par suite de la demande en mariage, il avait résolu de se débarrasser de celle dont l'existence contrariait sa cupidité. Il avait empoisonné sa fille!

Il paraît, d'ailleurs, que ce forfait n'était pas son coup d'essai. L'instruction apprit qu'en l'an II, il avait chez lui une nièce âgée de seize ans, nommée Marie-Jeanne Cervenon, qui mourut subitement le 6 fructidor de la même année. Le chirurgien de la maison ayant été appelé, il trouva les membres de cette malheureuse dans un état de contraction qui lui donna lieu de penser que cette mort n'était point naturelle. Il le témoigna à Trumeau, en le pressant de requérir la présence d'un commissaire de police. Celui-ci se rendit à son invitation; mais, au lieu de faire venir le même chirurgien, il eut recours à un autre, qui fit un simple rapport verbal, et le cadavre ne fut pas ouvert. Depuis cette époque, Trumeau cessa d'employer le chirurgien habituel, et ne lui paya même pas quelques visites qu'il lui devait. Il avait eu le même intérêt d'empoisonner cette nièce, car il était son tuteur, et n'avait pris aucune mesure, ni avant ni après sa mort pour constater sa fortune.

L'infortunée Rosalie avait, depuis long-temps, le pressentiment du genre de mort qui lui était réservé. Elle avait dit, à différentes époques, à plusieurs personnes qui furent entendues comme témoins: _Si je ne préparais moi-même les alimens qui me nourrissent, je craindrais d'être empoisonnée._

Trumeau nia opiniâtrément son crime. Après avoir essayé inutilement de faire croire au suicide de sa fille, il chercha à appeler les soupçons sur Françoise Chantal, disant qu'il ne pouvait y avoir que cette femme qui eut attenté à la vie de Rosalie, lui étant innocent, et sa jeune fille Marie, étant incapable d'un pareil attentat.

Sur la déclaration unanime du jury, Trumeau, reconnu coupable de l'empoisonnement de sa fille aînée, fut condamné par la cour de justice criminelle, à la peine de mort, et à être conduit à l'échafaud, revêtu d'une chemise rouge. Trumeau se pourvût en cassation. Mais l'arrêt ayant été confirmé par la cour suprême, le 17 germinal an 11, il subit sa condamnation.

FIN DU CINQUIÈME VOLUME.

TABLE DU CINQUIÈME VOLUME.

L'ermite de Bourgogne. Page 1

La paysanne des Landes. 21

Poulailler. 27

Suicide changé en assassinat par la prévention. 32

Infortunes de la famille Verdure. 49

Histoire du colonel Abatucci. 71

Révolution française. 90

Massacres de Delaunay, gouverneur de la Bastille, de Flesselles, prévôt des marchands; de Foulon et Berthier de Sauvigny. 96

Assassinats populaires à Saint-Germain et à Saint-Denis. 112

Journées sanglantes des 5 et 6 octobre 1789, à Paris et à Versailles. 119

Le marquis de Favras. 130

Insurrection de Nancy. Dévoûment héroïque du jeune Desilles. 138

Insurrection du Champ-de-Mars. Courage de Bailly, maire de Paris. 142

Saturnales parisiennes. Journée du 10 août. 149

Massacres dans les prisons de Paris. Principales scènes et circonstances de ces journées sanglantes. 169

Grandes infortunes de Louis XVI et de sa famille. 198

Procès du général Custines et de son fils. 221

Massacre de Versailles. 236

Les Victimes de Verdun. 242

Marat poignardé par Charlotte Corday. 247

Exécutions sanguinaires à Lyon, à Marseille et à Bordeaux. 260

Mission de Joseph Lebon, à Arras, sa patrie. 272

Tribunal révolutionnaire. Condamnation des Girondins; détails sur leurs derniers momens; mort de madame Roland et de Bailly; autres victimes. 279

Carrier à Nantes. 299

Assassinat du représentant Féraud. Courage impassible de Boissy-d'Anglas. 310

Louis-François Tilloy, accusé du meurtre de sa femme. 318

Adultère et empoisonnement. 326

Accusation d'incendie suscitée par un fils contre son père. 329

La veuve Deservolus, ou frappant exemple de l'acharnement des préventions. 337

Louise Perthuy, accusée d'infanticide. 352

Jean Buckler, dit Schinderhannes. 362

Père empoisonneur de sa fille. 390

FIN DE LA TABLE DU CINQUIÈME VOLUME.