Chronique du crime et de l'innocence, tome 5/8 Recueil des événements les plus tragiques;...
Part 18
Un jour, ce chef de bandits sortit avec une partie des siens, avec l'intention de voler le sieur Riegel, demeurant à Otzweiler. Ils arrivèrent, dans la nuit, au moulin d'Antesmühl, et se firent ouvrir la porte d'autorité, demandant impérieusement à souper. Bientôt, non contens d'avoir mangé, ils sommèrent le meûnier de leur donner son argent. Celui-ci ayant répondu qu'il n'en avait pas, ils se livrèrent aux plus grands excès, brisèrent les armoires, pillèrent le linge, les effets; l'un d'eux tira un coup de fusil dans le plafond; mais Schinderhannes les réprimanda, les frappa même, et parvint, non sans peine, à faire sortir ses compagnons, avec lesquels il se dirigea sur Otzweiler.
Ils arrivèrent dans ce village, au nombre de quinze, tous armés de fusils, et marchèrent droit à la maison de Riegel. Schinderhannes frappe à la porte, dont il demande l'ouverture, en disant que, lui et les hommes qui l'accompagnent, cherchent des gens suspects. Le gendre de Riegel se rend à son invitation. Schinderhannes entre avec deux de ses brigands; les autres restent en observation en dehors de la maison. On cherche d'abord à s'assurer des personnes qui s'y trouvent; le gendre de Riegel tente de se sauver; un coup de feu le blesse dangereusement. Les brigands se précipitent alors sur la femme de Riegel, l'accablent de coups, et menacent de la tuer, si elle ne déclare pas à l'instant le lieu où est caché son argent. Pendant ce temps, Riegel essaie de se sauver par une fenêtre; mais à peine l'a-t-il franchie, qu'il reçoit un coup de fusil, et tombe mort sur la place.
Cependant le bruit des armes à feu avait éveillé tout le voisinage; les brigands prirent le parti de la retraite, après avoir blessé à la poitrine une femme qui habitait une maison voisine de celle de Riegel, et qui avait ouvert sa croisée pour voir ce qui se passait.
Pour se dédommager du mauvais succès de cette expédition, Schinderhannes imagina un moyen qui depuis lui réussit souvent.
Trois jours après le crime d'Otzweiler, à huit ou neuf heures du soir, Frédéric-Gérard Müller, habitant de Raumbach, était tranquillement chez lui avec son gendre et le reste de sa famille, lorsqu'un individu, armé d'un fusil, muni d'une carnassière, entre et demande à allumer sa pipe. Il s'approche de la chandelle, apprête son fusil et ses pistolets, et sous différens prétextes, cherche à lier conversation avec le gendre de Müller, nommé Gilmann, auquel il demande s'il est Müller lui-même, et s'il a vu Schinderhannes. Sur sa réponse négative, il s'adresse à Müller, et lui présente un écrit dont il lui fait lui-même lecture. Il s'agissait de trente louis qui devaient être fournis par Müller, son gendre et les frères de ce dernier. Il fut représenté que l'argent était rare; mais l'inconnu jura que, si le lendemain on ne portait cet argent à un certain endroit devant le village, il établirait, dans la maison, quelques diables d'hommes qui lui feraient trouver la somme demandée. L'inconnu se retira, et l'on remarqua que, pendant le temps qu'il était resté dans la maison, trois autres individus étaient restés en sentinelle devant la porte.
Le lendemain, Müller envoya, par son gendre, à l'endroit indiqué, sept louis et demi; Georges Gilmann en envoya sept et un quart; le tout fut reçu par l'individu de la veille accompagné de trois autres hommes armés. Il accueillit les excuses des paysans, qui lui dirent que c'était là tout ce qu'ils avaient pu faire, et, leur donnant même des éloges, leur promit qu'il leur ferait remettre cette somme par des juifs, en leur faisant observer cependant que, s'ils s'avisaient de parler, il mettrait le feu à la maison.
Dans l'été de 1800, un campagnard, nommé Jacques Stein, s'introduisit le soir dans l'atelier d'un ouvrier du sieur Stumm, maître de forges à Aspach. Vers dix heures, il se retira, et, à son départ, attacha à la porte une lettre signée Jean Buckler, par laquelle on demandait à Stumm la somme de douze louis, sous la menace d'attenter à sa sûreté personnelle. Présumant qu'un adroit fripon, profitant de la terreur qu'inspirait le nom de Buckler, voulait lui extorquer de l'argent pour son propre compte, Stumm se décida à écrire à ce dernier pour lui demander si la lettre était bien de lui. Schinderhannes répondit affirmativement, par une seconde lettre, par laquelle il désigna Stein comme son affidé. Stumm, d'après ce que lui prescrivait Schinderhannes, alla dans un bois qui lui appartenait; il y trouva le chef de bandits accompagné d'un jeune homme qui, ainsi que son conducteur, se retira au premier signal. Les douze louis furent comptés, et, le soir même, Stumm reçut, par l'intermédiaire de Stein, six cartes de sûreté pour lui et pour ses ouvriers. Cependant la facilité avec laquelle il avait cédé à cette première demande, ne l'empêcha pas d'être, trois mois après, exposé à une nouvelle contribution de dix louis, à laquelle il obtempéra encore.
Dans ce même temps, Schinderhannes mit le sceau à sa réputation par un acte des plus audacieux. Il était, avec deux de ses camarades, posté sur un rocher, près du château de Bockelheim, où ils attendaient, au passage, des Juifs qui devaient revenir de la foire de Kreutznach. Enfin, arrivèrent quatre-vingts Juifs et cinq paysans chrétiens. Les brigands ne furent point intimidés par un aussi grand nombre. La place qu'ils avaient choisie pour commettre le vol était un chemin creux; et Schinderhannes se tenait caché derrière le rocher, tandis que Pick et Dalheimer, ses deux assistans, attendaient la troupe au débouché du chemin. Lorsqu'elle est engagée dans le défilé, Schinderhannes et ses camarades sortent à la fois de leur embuscade, et couchent les Juifs en joue, en criant: _Arrête!_ Les Juifs, effrayés, obéissent; deux d'entre eux veulent chercher leur salut dans la fuite; mais l'un des brigands fait feu sur eux et les atteint. Schinderhannes commence alors à leur demander de l'argent, et, sur ce qu'ils répondaient qu'ils n'en avaient point, il se met à les fouiller. Les Juifs n'avaient effectivement rien qui méritât de tenter la cupidité des voleurs: ils ne possédaient que quelques pièces de monnaie qu'ils avaient gagnées par le courtage, au marché, et que Schinderhannes leur laissa. Par une sorte de générosité bizarre, il rendit de même à un des Juifs un paquet de provisions qu'il lui avait d'abord enlevé. Enfin, la visite de Juifs étant terminée, il leur ordonna d'ôter leurs bas et leurs souliers, qu'il mit ensuite en tas, laissant à chacun le soin de chercher ce qui lui appartenait. Il s'éleva alors entre les Juifs une rixe universelle. Pendant qu'ils se battaient pour leurs souliers, Schinderhannes, comme pour leur témoigner son mépris de leur lâcheté, remit sa carabine à l'un d'eux, et monta derrière le rocher pour reprendre des montres qu'il y avait laissées. Le résultat de cette affaire, dans laquelle les cinq paysans chrétiens furent respectés, fut très-minime pour les voleurs, sous le rapport de la capture. Mais ce trait et plusieurs de ceux que nous avons cités, prouvent combien grand était l'effroi qu'inspirait Schinderhannes. En effet, les campagnes retentissaient chaque jour de crimes commis par lui ou par ses affidés; et la difficulté de voyager, sans être exposé à des violences, avait resserré les communications. Mais lorsque les vols sur les grandes routes ne furent plus assez productifs, Schinderhannes, sans cependant renoncer à les exploiter, s'attacha au pillage des maisons, et ces scènes de brigandage se succédèrent en peu de mois avec une effrayante rapidité.
La facilité avec laquelle ces brigands se procuraient de l'argent, leur permettait de se livrer à toutes sortes de débauches; néanmoins, ce n'était pas dans des retraites ignorées, dans de sombres cavernes qu'ils aimaient à se délasser des fatigues qu'ils avaient essuyées; c'était dans les assemblées de villages, aux fêtes publiques qu'ils allaient, avec une témérité surprenante, chercher des plaisirs; mais il était rare, et il n'en pouvait être autrement avec des gens habitués au crime, que leurs orgies se terminassent sans querelles et sans rixes sanglantes.
Nous ne suivrons point Schinderhannes dans toutes ses expéditions, dans ses marches et contre-marches; ces détails, forcément monotones, finiraient par lasser le lecteur. Nous ajouterons seulement que, semblables aux chauffeurs dont on a tant parlé, ces brigands mettaient de l'amadou enflammé sur les pieds de ceux qui ne voulaient pas déclarer où leur argent était caché, ou leur tenaient une chandelle allumée sous l'aisselle.
Le nombre de leurs crimes était si considérable, qu'il fallut dix-huit mois des investigations les plus scrupuleuses, pour que les magistrats pussent procéder au jugement des brigands. Par un arrêt en date du 18 pluviose an XI (février 1803), le tribunal criminel spécial de Mayence se déclara compétent, et fit dresser l'acte d'accusation contre Schinderhannes et ses complices.
Cet acte d'accusation, divisé en trois parties, contenait d'abord l'énumération des crimes attribués à Schinderhannes, au nombre de cinquante-trois; secondement, les aveux de ce brigand, et enfin les charges résultant de l'instruction contre chacun des soixante-sept individus qui avaient concouru à commettre les crimes ci-dessus mentionnés.
Au nombre des accusés, se trouvait Julie Blæsius, maîtresse de Schinderhannes, qui persista à soutenir qu'elle avait long-temps ignoré la conduite de son amant, et qu'elle n'avait jamais pris part à ses crimes. Depuis que Julie vivait en concubinage avec Schinderhannes, elle était devenue mère de deux enfans, dont un seul vivait encore au moment du procès, et pour lequel son père paraissait avoir beaucoup de tendresse.
L'immensité des informations contre une bande aussi nombreuse, la multiplicité des griefs, et surtout la nécessité où l'on avait été de faire imprimer les actes de l'instruction faite par les magistrats, et qui formait cinq gros volumes in-fol., avaient fait retarder de jour en jour l'instruction publique du procès.
Le 1er brumaire an XII (24 octobre 1803), tous les accusés, au nombre de soixante-cinq, comparurent devant le tribunal criminel spécial établi à Mayence. Ils marchaient attachés deux-à-deux et par rang à une seule et longue chaîne; un corps d'infanterie et quatre brigades de gendarmerie formaient l'escorte. Le cortége s'avança lentement, au milieu d'une foule immense, le long du Rhin. Arrivé à la salle dite de l'académie, qui avait été préparée pour l'audience, Schinderhannes qui avait parcouru avec la plus grande sérénité le trajet depuis la prison, sauta légèrement à la place qui lui avait été assignée, et se mit à contempler l'appareil imposant dont il était entouré.
Cent trente-deux témoins avaient été assignés à la requête du ministère public, et deux cent deux à celle des différens accusés. Le premier jour et une partie du second furent employés à la lecture de l'acte d'accusation; lorsqu'elle fut terminée, le président adressa un discours aux témoins et à Schinderhannes lui-même. Il lui dit que, dans la position fâcheuse où il se trouvait, le tribunal devait attendre de lui un sincère aveu de ses crimes et la révélation de tous ses complices: «Ce n'est que de cette manière, lui dit-il, que vous pouvez vous rendre digne de la grâce que vous avez implorée du premier consul.» Schinderhannes parut ému, et la gaîté qu'il affectait l'abandonna pendant quelques instans; mais elle reparut bientôt à la déposition du premier témoin.
Un dessinateur s'était placé dans la salle pour saisir les physionomies les plus frappantes. Un des accusés en fit faire la remarque à Schinderhannes: «Laisse-le faire, dit-il, j'ai une mine d'honnête homme, et ne crains pas de la montrer; ceux qui ont peur n'ont qu'à se retourner.» Schinderhannes ne perdit sa contenance et sa gaîté que lorsque la mère du meûnier de Merxheim, sous le bras de laquelle on avait tenu une chandelle allumée, eut été entendue comme témoin. Jusqu'alors il avait eu la prétention de ne pas paraître aussi cruel que ses complices, mais, après cette séance, toutes les espérances qu'il avait conçues semblèrent l'avoir abandonné; il dit d'un air morne: «J'ai entendu le cri de l'oiseau de la mort.» Puis il demanda au président du tribunal s'il était vrai qu'il dût périr sur la roue. «Ce genre de supplice est aboli en France», lui répondit-on; il reprit: «Si j'ai souhaité de vivre, c'était pour devenir honnête homme. Mais Julia! elle est innocente, je l'ai séduite, et que deviendra mon malheureux père?»
Pendant tout le temps des débats, il s'efforça constamment de détourner les charges qui pouvaient peser sur ces deux prévenus; enfin, après vingt-huit jours d'audiences consécutives, le tribunal rendit son jugement qui condamnait à la peine de mort Schinderhannes et vingt de ses complices. Buckler père fut condamné en vingt-deux années de fers, et Julie Blæsius à deux ans d'emprisonnement, par forme de correction. Les autres prévenus furent condamnés aux fers pendant un plus ou moins grand nombre d'années, selon la gravité des crimes qui leur étaient attribués.
Schinderhannes n'avait point manifesté d'émotion, en entendant prononcer son arrêt, mais il témoigna quelque joie, lorsqu'il connut l'indulgence dont les juges avaient usé à l'égard de sa maîtresse et de son père. Quand le jugement eut été prononcé, il demanda à parler encore une fois au président du tribunal. On était curieux de savoir ce qu'il avait à dire, et l'on s'attendait même à quelque déposition importante; il se borna à renouveler le vœu qu'il avait déjà fait plusieurs fois, qu'après sa mort, on prît soin de son père, de sa maîtresse et de son enfant.
Lorsqu'il sortit de la salle pour être reconduit en prison, il dit, en voyant la foule assemblée: «Regardez-moi, car aujourd'hui et demain c'est pour la dernière fois.» Ses conducteurs pressaient un peu la marche: «Eh quoi! leur dit-il, le bourreau est-il donc si impatient?»
Le jugement du tribunal criminel spécial était sans appel; en conséquence, le lendemain, 21 novembre 1803, avait été fixé pour l'exécution.
Le matin, un ministre de la religion vint, suivant l'usage, pour exhorter Schinderhannes. Dès que celui-ci l'aperçut, il lui dit d'un air calme: «Vous venez m'apporter des consolations; allez près de ceux qui sont à côté de moi, ils en ont plus besoin. Je suis entièrement résigné.» Il témoigna ensuite au ministre le désir de recevoir de sa main la communion, qui ne lui avait pas été administrée depuis beaucoup d'années. Enfin vers une heure après midi, les condamnés furent placés dans cinq charrettes, et conduits au lieu du supplice, situé sur l'emplacement du château de la Favorite. Pendant le chemin, Schinderhannes aperçut une personne de sa connaissance, à qui il souhaita le _bonsoir_, et qu'il chargea de faire ses adieux à sa Julia; puis il s'adressa au ministre qui l'avait accompagné à l'échafaud, et lui dit: «Je vais maintenant vous raconter comment j'ai commencé une vie qui a une fin si triste.» Il continua son récit sans interruption jusqu'à l'échafaud; il y monta rapidement, examina d'abord avec attention la guillotine et demanda si le jeu de cette machine était aussi prompt et aussi assuré qu'on le disait. On lui répondit affirmativement. «Ne serait-il pas possible, ajouta-t-il, que je me préparasse moi-même sans qu'il fût besoin de m'attacher?» On lui observa qu'il ferait mieux de se soumettre à la manière ordinaire employée pour ce genre de mort.
Alors, il regarda des deux côtés de l'échafaud, la multitude que la curiosité y avait attirée, et s'écria: «J'ai mérité la mort, mais dix de mes camarades meurent innocens. Voilà mes dernières paroles.» Il se livra ensuite au bourreau.
L'exécution des vingt condamnés ne dura que vingt-six minutes. La vue des cercueils et de l'instrument du supplice avait glacé le courage des plus intrépides d'entr'eux; il fallut les porter presque tous sur l'échafaud.
On attribua les dernières paroles de Schinderhannes à la conviction où il était que le meurtre seul emportait la peine de mort; quoi qu'il en soit, elles firent peu d'impression sur le peuple, et ce grand acte de justice rendit enfin le calme et la sécurité à des provinces qui en avaient été bien long-temps privées.
PÈRE EMPOISONNEUR DE SA FILLE.
Tout Paris, toute la France avaient été frappés de stupeur et d'effroi au récit des attentats monstrueux de l'épicier Desrues. On reculait devant le détail des manœuvres perverses de ce scélérat; l'imagination la plus hardie n'aurait osé concevoir rien de plus odieux! Vingt-cinq années s'étaient à peine écoulées depuis l'exécution de ce misérable, lorsque l'épicier Trumeau vint épouvanter la capitale par un forfait plus révoltant encore que ceux de Desrues. Ce dernier, malgré sa scélératesse consommée, ne s'était pas dépouillé entièrement de toutes les affections de la nature; il aimait sa femme et ses enfans; et ses derniers momens, employés à leur faire des adieux déchirans, prouvèrent combien son âme, d'ailleurs si dénaturée, était pourtant sensible aux sentimens d'époux et de père. Trumeau le dépassa dans la voie du crime; car ce furent les siens qu'il choisit pour victimes. On avait eu beaucoup d'exemples du crime d'infanticide de la part des femmes. Trop de mères, pour échapper au reproche d'avoir offensé les mœurs, ont encouru l'accusation d'avoir outragé la nature; mais, ce motif n'existant pas pour les hommes, il est plus étonnant d'en trouver qui se rendent coupables de tels crimes.
Le 21 nivose an XI de la république (janvier 1803), le sieur Caron, chirurgien, se rendit, sur les sept heures du soir, chez le nommé Trumeau, épicier, rue de la Harpe, qui l'avait fait appeler pour donner des secours à Rosalie Trumeau, sa fille aînée, âgée de vingt-cinq ans, laquelle éprouvait de fréquens vomissemens depuis huit heures du matin. Ce chirurgien la trouva dans son lit, jouissant de toutes ses facultés mentales, et se contenta d'ordonner une potion antispasmodique. Il y avait à peine deux heures que le chirurgien s'était retiré, lorsque Marie Trumeau, la jeune sœur de la malade, entra chez lui, et lui annonça qu'elle venait de rendre le dernier soupir.
Surpris de cette nouvelle, le sieur Caron retourna sur-le-champ chez Trumeau, qui lui dit sans manifester la moindre émotion: _Montez vite dans la chambre de ma fille._ Le chirurgien monte en toute hâte, et trouve la jeune fille morte dans son lit, dont les draps et les couvertures étaient bien bordés, bien arrangés. _Cette mort_, dit-il au père, _m'effraie; il faut que j'aille faire ma déclaration de sûreté: l'honneur vous commande impérieusement d'y venir avec moi_. Mais Trumeau refusa de s'y rendre: _Cela ferait un embarras, cela causerait des frais, et je ne suis pas riche. Que dira, que pensera le quartier? nous verrons demain._
Le lendemain, le sieur Caron renouvela ses instances d'une manière plus pressante encore; mais, voyant que Trumeau persistait obstinément dans son refus, il prit en conséquence le parti de se rendre seul chez le magistrat de sûreté du 6e arrondissement. Celui-ci se transporta sans retard chez Trumeau, avec le sieur Buraud, chirurgien exerçant près de lui, à l'effet de constater la mort de la fille de l'épicier.
Trumeau déclara que sa fille avait éprouvé, dans la matinée, des nausées, des envies de vomir; qu'il lui avait fait faire du thé; que, voyant le soir que le mal empirait, il avait fait appeler le sieur Caron, et qu'elle était morte trois quarts-d'heure après avoir pris des cuillerées de la potion que celui ci avait ordonnée. Il ajouta qu'elle devait se marier incessamment, et qu'elle n'avait aucun motif de chagrin, à moins que ce ne fût celui de voir que le commerce allait mal, circonstance qui les rendait moins heureux qu'autrefois.
Les chirurgiens procédèrent à l'examen du cadavre, et déclarèrent que la mort avait dû être violente; ils mentionnaient, comme preuves de leur déclaration, le roidissement extraordinaire des bras et des mains, dont la contraction était sensible jusque dans les doigts; la vergeture qui se faisait remarquer sur toute la longueur de ces parties; le renversement et la rotation forcée de la cuisse droite portée violemment sur le ventre, du côté gauche; la couleur des lèvres, qui étaient d'un brun noir; la sortie d'une portion de la langue pressée fortement en tous sens par les dents; et enfin une chaleur considérable à la région de l'estomac.
Avant de sortir de la chambre, le magistrat fit une perquisition exacte dans les meubles et dans les effets, et n'y trouva rien qui eût quelque rapport à ces recherches, à l'exception d'un vase contenant le reste de la potion ordonnée par le sieur Caron. Le lendemain, les hommes de l'art pratiquèrent l'autopsie du corps. Outre divers accidens étrangers à l'événement, on trouva, dans la capacité de l'estomac, la valeur de trois demi-setiers de liquide d'une couleur noire, et comme du sang décomposé, dans lequel était une très-grande quantité de matière comme cuivreuse et d'une espèce grisâtre, paraissant métallique, et ressemblant, sous les doigts, à du sable. Ces liqueurs et matières furent mises aussitôt dans un flaçon scellé du sceau de la police judiciaire et du cachet de Trumeau. La conclusion du procès-verbal des chirurgiens fut que Rosalie était morte, parce qu'elle avait avalé une substance délétère quelconque.
Immédiatement après cette opération, l'un d'eux, qui avait remarqué que la figure de Trumeau n'offrait aucun signe de douleur, lui demanda s'il avait chez lui de l'arsenic. Il répondit qu'il en avait, et ouvrit un tiroir dans lequel était un papier qui en contenait. «Je n'ai pas, ajouta-t-il, permission d'en vendre; mais j'avais été autorisé anciennement à en acheter pour détruire des rats.» Le chirurgien compara alors cet arsenic à celui trouvé dans l'estomac, et le grain lui parut semblable. Il le fit remarquer à Trumeau, qui ne répondit rien. Ce paquet fut également scellé, ainsi que la fiole qui renfermait la potion et le vase où l'on avait déposé l'estomac qui devait être soumis à l'examen des professeurs et préparateurs du laboratoire de chimie de l'école de médecine. Cette opération eut lieu immédiatement, et leur procès-verbal constata que la matière trouvée, sous la forme de petits grains, dans l'estomac, était un véritable _acide arsenieux_, connu dans le commerce sous le nom d'_arsenic blanc_; qu'une semblable matière formait le sédiment trouvé au fond de la liqueur extraite de l'estomac, que la quantité de cette matière était plus que suffisante pour produire la mort.
Cependant Trumeau, en disant au magistrat de sûreté qu'il ne connaissait à sa fille aucun motif de chagrin qui eût pu la déterminer à se détruire, avait donné à penser qu'il était probable qu'elle se fût portée à cet acte de désespoir, en voyant la stagnation de leur commerce. Mais, peu d'instans après, il s'était transporté chez lui pour y faire une contre-déclaration tendant, par la manière dont elle était conçue, à faire naître des soupçons contre une fille nommée Françoise Chantal, qu'il avait prise chez lui depuis la mort de sa femme. Sa fille aînée, disait-il, avait vu avec peine cette jeune personne s'installer dans la maison, ce qui avait donné lieu à deux querelles; mais il ajoutait que, depuis un mois, la plus grande intelligence paraissait régner entre elles.
Bientôt après, il changea de langage, et dit à plusieurs personnes, en montrant la chambre où étaient les restes de sa fille, du sein de laquelle on venait de retirer ces matières brûlantes et corrosives qui avaient mis fin à son existence: «_La voilà cette malheureuse, cette gueuse de victime, qui s'est empoisonnée elle-même pour me mettre dans l'embarras!_» Françoise Chantal était alors présente; on l'entendit dire à Trumeau: «Je ne puis pas être soupçonnée, je ne savais pas que vous eussiez de l'arsenic dans votre boutique, où je ne paraissais jamais; le soupçon ne peut tomber que sur vous et votre jeune fille.»