Chronique du crime et de l'innocence, tome 5/8 Recueil des événements les plus tragiques;...

Part 17

Chapter 173,789 wordsPublic domain

La peine portée par cette loi est sans doute d'une cruelle sévérité; dans quelques cas, elle a pu être injustement appliquée. Cette loi d'ailleurs est du seizième siècle, époque encore bien voisine des temps de barbarie. Mais la déclaration qu'elle prescrivait, considérée comme mesure générale, ne nous semble pas avoir mérité le blâme dont l'a voulu flétrir l'illustre auteur de l'_Esprit des lois_. A part quelques exceptions trop rares, la pudeur des filles-mères n'est point un obstacle qui doive arrêter le législateur. On sait que la plupart d'entre elles ne sont pas d'innocentes victimes des faiblesses de l'amour; malheureusement l'éducation, qui manque encore à tant de classes de la société, n'a pas augmenté en elles l'idée de la conservation de cette pudeur. Comment supposer quelque honte de leur état, à des filles qui font presque parade de leur conduite infâme, à des filles devenues mères au sein de la débauche et de la prostitution? Ne sait-on pas que c'est de ces sources impures que sortent la plupart des orphelins qui peuplent nos hôpitaux?

Voici sommairement ce que pourrait offrir d'avantageux le système des déclarations de grossesse. Il fixerait sur ce point la vigilance du magistrat et les menaces de la loi; il frapperait l'imagination de la mère, dès les premiers instans de sa conception illégitime; et l'on étoufferait le crime, pour ainsi dire, avant de naître. Tout au moins s'épargnerait-on le scandale d'une recherche infructueuse, et d'une impunité funeste; ce qui n'arrive que trop fréquemment dans les accusations d'infanticide, où, pour l'ordinaire, tout est vague et enveloppé d'un mystère impénétrable, comme dans le fait que nous allons raconter.

Le 10 frimaire an 10 (30 novembre 1801), un enfant mort, enveloppé dans des linges, et entouré de braise, fut trouvé par deux gendarmes, sur l'un des remparts de la ville de Dijon. Le magistrat de sûreté, informé de ce fait, se transporta aussitôt sur les lieux, accompagné d'un officier de santé, qui, après avoir examiné le cadavre, déclara que cet enfant paraissait avoir été brûlé dans quelques parties du corps; qu'il avait été étouffé dans la braise allumée, dont on l'avait enveloppé; qu'il avait pu périr aussi par le défaut de ligature du cordon ombilical; qu'il était du sexe masculin, qu'il était né à terme, et qu'il n'y avait pas vingt-quatre heures qu'il était venu au monde.

On apprit bientôt qu'une fille nommée Louise Perthuy, qui, peu de jours avant, était dans un état de grossesse voisin de son terme, avait été vue pâle et considérablement amincie, et qu'elle avait quitté son domicile, le 16, à neuf ou dix heures du matin.

Le magistrat de sûreté s'y transporta et fit ouvrir la chambre; on découvrit dans le lit, dans les chemises, dans le linge, des traces nombreuses d'une perte abondante de sang, et l'on remarqua un sac de toile rousse également ensanglanté, à côté duquel était un petit tas de braise pareille à celle dans laquelle l'enfant avait été enveloppé. Le magistrat interrogea la femme Perrier, qui logeait dans la même maison. Elle répondit qu'elle s'était aperçue de la grossesse de Louise Perthuy, mais qu'elle ignorait le jour de son accouchement qu'elle supposait cependant très-récent, d'après les indices qu'elle avait sous les yeux. La femme Dorey, autre voisine, fit une réponse à peu près semblable.

Le 18, le magistrat de sûreté fit exhumer le cadavre, et ordonna l'expérience usitée de la supernatation des poumons. Le même officier, après avoir reconnu que toutes les parties internes étaient saines, procéda à l'expérience prescrite; les poumons surnagèrent; il en conclut qu'ils étaient remplis d'air, et que par conséquent l'enfant était né vivant.

Le lendemain 19, Louise est arrêtée. Deux jours après, le magistrat se transporte encore à son domicile pour vérifier la cause de l'effusion de sang remarquée lors de la première visite. L'officier de santé déclare qu'il y a eu nécessairement accouchement, attendu qu'une perte de sang aussi considérable aurait causé une telle faiblesse à la femme, qu'elle aurait succombé.

On interroge Louise; elle convient de sa grossesse et de son accouchement, dont elle fixe la date à trois semaines avant son interrogatoire; mais elle déclare être accouchée d'une fille morte; on lui demande ce qu'elle a fait de cet enfant. Elle se trouble, et dit l'avoir jeté dans les latrines; sur l'observation que son allégation peut être vérifiée, elle se rétracte, et déclare qu'elle est accouchée d'un enfant mâle, mort; qu'elle l'a mis d'abord dans un sac de toile, ensuite dans des linges, que le 15 frimaire, à sept heures du soir, elle l'a porté sur le rempart du château. Interrogée pourquoi elle n'avait pas noué le cordon ombilical, elle répondit qu'elle avait cru l'enfant mort. Quant aux brûlures remarquées sur le corps de son fils, elle s'écria: _Je ne suis point une mère dénaturée: je n'ai point allumé de braise pour brûler le corps de mon enfant._

Le magistrat de sûreté décerna contre elle un mandat de dépôt; et l'on procéda à l'instruction des témoins. Parmi les dépositions des témoins entendus, nous remarquerons celle de la femme Royère, lingère, pour qui Louise travaillait depuis plusieurs années. Elle dit, entr'autres choses, qu'ayant lieu de soupçonner fortement que Louise était accouchée, elle se rendit chez elle, le 14, avec une demoiselle Darbois; qu'après l'avoir long-temps et vainement pressée de ne pas lui faire un mystère de son accouchement, après lui avoir promis à cet égard secours et protection, elle avait enfin obtenu l'aveu qu'elle sollicitait; que Louise lui avait déclaré qu'elle était accouchée depuis huit jours; que la sage-femme qu'elle n'avait point voulu nommer, s'était chargée de cet enfant, et l'avait porté à l'hôpital. La femme Royère ajouta que le surlendemain, ayant eu connaissance de l'exposition d'un enfant sur le rempart du château, elle s'était indignée contre Louise qu'elle avait regardée comme l'auteur de ce crime, et qu'elle avait envoyé sa domestique reprendre l'ouvrage qu'elle avait donné à cette fille; que Louise accourut aussitôt à son magasin; qu'elle, veuve Royère, lui avait demandé ce qu'elle avait fait de son enfant, en lui disant que celui trouvé sur le rempart était sans doute le sien, mais que cette fille avait nié, disant qu'elle était accouchée d'un garçon mort qu'elle avait jeté dans les latrines; que Louise la quitta tout de suite, et étant dans la cour, dit qu'elle allait se jeter dans le puits, parce qu'on la ferait périr; qu'on se saisit alors de cette fille pour empêcher le suicide, et qu'on la renvoya après lui avoir donné par pitié une petite somme d'argent et quelques objets d'habillement.

Le directeur du jury fit subir un nouvel interrogatoire à Louise; ses réponses furent conformes à celles qu'elle avait faites devant le magistrat de sûreté. Plus tard, elle varia sur la date de son accouchement. A sa déclaration qu'elle était accouchée d'un enfant mort, le directeur du jury opposa les rapports de l'officier de santé, et l'expérience de la surnatation des poumons. Ici encore elle persista dans son dire, et ajouta qu'ayant fait une chûte trois jours avant son accouchement, elle était accouchée avant terme, qu'on ne pouvait croire d'ailleurs qu'elle eût ôté la vie à son enfant, puisque lors, de la naissance de sa fille, elle avait appelé une sage-femme. Le magistrat lui opposa encore l'aveu fait par elle devant plusieurs témoins, qu'elle était accouchée d'un enfant vivant. Elle ne nia pas cet aveu, mais elle prétendit avoir menti, excusant ce mensonge par la circonstance qu'elle avait encore chez elle son enfant dont elle ne savait que faire. On lui demanda pourquoi, si elle était accouchée d'un enfant mort, elle ne l'avait pas déclaré sur-le-champ à ses plus proches voisines; elle répondit qu'elle avait redouté les suites de cette déclaration; elle dit aussi qu'elle avait fui lorsqu'on lui avait imputé la naissance et la mort de l'enfant exposé, parce qu'elle avait craint d'être poursuivie par la justice pour avoir exposé son enfant. Elle nia avoir manifesté chez la veuve Royère l'intention de se jeter dans un puits.

Le 9 nivose, un jury spécial s'assembla. Louise fut mise en accusation, et arriva bientôt au pied du tribunal, arbitre de son sort. On a vu toutes les circonstances qui s'élevaient contre elle; le ministère public en fit un faisceau et en forma une masse terrible d'accusation; tout paraissait annoncer et la réalité du crime et la conviction de l'accusée.

Le défenseur de Louise s'attacha d'abord à prouver que l'on ne pouvait alléguer pour sa cliente les causes ordinaires des infanticides, c'est-à-dire la pudeur et la misère: c'était pour la troisième fois que Louise était mère; quant à la misère, la charité publique était là, l'hôpital tenait ses portes ouvertes à l'orphelin. Il discuta ensuite le rapport de l'officier de santé, et ses raisonnements rendirent très-problématique la question de savoir si l'enfant était né vivant; aussi quelque fortes que fussent les apparences, les jurés crurent-ils plus juste de renvoyer Louise absoute, que de la déclarer coupable d'un crime auquel la nature refuse de croire, et dont la loi se plaît à douter.

En conséquence, Louise fut acquittée par arrêt du 29 pluviose an 10.

Tel est le grave inconvénient d'une législation imparfaite. Dans tous les temps les tribunaux ont fréquemment retenti d'accusations d'infanticide, et presque toujours, la justice impuissante s'est vue condamnée à proclamer l'impunité des coupables.

JEAN BUCKLER, DIT SCHINDERHANNES.

Le fléau de la guerre qui désola, depuis le commencement de la révolution française, les deux rives du Rhin, eut les plus graves résultats. La misère donna naissance au brigandage. Les infortunés habitans de ces contrées ravagées se trouvaient dans le plus affreux dénuement; exaspérés par les pillages et les violences dont ils étaient incessamment les victimes, ils regardèrent d'abord comme une légitime vengeance les représailles qu'ils pouvaient exercer contre leurs oppresseurs. La plupart des uns et des autres, quoique souvent guidés par des motifs différens, ne commirent, dès le commencement, que des attentats partiels: ainsi, ils débutèrent par enlever des chariots de bagage et des chevaux à la suite des armées; puis, s'enhardissant, ils attaquèrent les soldats isolés, dans le but de s'enrichir de leurs dépouilles.

Des bandes formidables s'organisèrent; les unes, sous les ordres du fameux Pickhard, se jetèrent sur la Belgique et la Hollande; une autre se forma sur les confins de l'Allemagne et de la France d'alors. Celle-ci eut Schinderhannes pour dernier chef, et ce fut celui qui acquit la plus formidable renommée.

La date la plus reculée qu'on puisse donner à ces troupes de bandits ne remonte pas au-delà des années 1794 et 1793. Elles se composaient, en grande partie, de journaliers, de bûcherons, de colporteurs, principalement juifs; de musiciens ambulans, et autres gens sans industrie et domicile fixe. La rive droite du Rhin, où ils faisaient leur principal séjour, secondait parfaitement leurs desseins. Il était expressément interdit aux bandits, par leurs réglemens, de s'assembler, et surtout de séjourner en grand nombre dans un endroit qui n'était pas désigné comme lieu de rendez-vous pour une entreprise à faire dans le voisinage. Ils ne pouvaient habiter plus de trois ensemble dans le même village. Si un voleur, pour une raison quelconque, changeait de domicile, il laissait son adresse chez le recéleur, afin que, s'il était requis pour un service pressé, on pût le trouver facilement. C'est par ce raffinement de précautions, qu'une bande composée de soixante-dix à quatre-vingts individus était liée par des fils invisibles, et paraissait tout-à-coup sortir du néant, pour exécuter une entreprise et rentrer aussitôt dans les ténèbres.

Par suite de ce même esprit de précaution, les brigands donnaient invariablement la préférence aux expéditions les plus éloignées du lieu de leur résidence habituelle. Des bords de la Meuse inférieure, ils se transportaient tout-à-coup dans les environs de Dunkerque ou de Mayence; des rives du Rhin, ils se portaient rapidement sur celles du Wéser et de l'Elbe.

Il se commettait rarement un vol de quelque importance, que ce ne fût d'après le rapport d'un _baldover_, ou espion. Ces _baldovers_ étaient presque tous juifs; mais, ce qui est digne de remarque, ils n'appartenaient pas personnellement à la bande. Ces hommes prennaient tous les renseignemens nécessaires à l'exécution du vol dont ils avaient conçu l'idée, et se hâtaient d'aller conclure un marché avec l'un des chefs de bandits les plus renommés. Celui qui offrait au _baldover_ la meilleure part dans le butin obtenait la préférence sur les autres chefs de bande.

Ces troupes de malfaiteurs avaient une infinité de ruses pour déjouer les poursuites de la justice, ou pour lui échapper, lorsqu'elle les avait saisis. Leur adresse triomphait de tous les obstacles; ils perçaient les plus fortes murailles avec les plus faibles instrumens. Leurs femmes ou leurs maîtresses leur étaient d'un grand secours dans ces circonstances: elles étaient inépuisables en inventions toujours nouvelles, pour pénétrer jusque dans leurs cachots, et leur faire passer tout ce qui pouvait servir à leur évasion.

Jean Buckler dit Schinderhannes, donna à la bande qu'il commandait une importance qu'aucune d'elles n'avait jamais eue. Son nom seul remplissait d'effroi les campagnes; jeune, adroit, subtil, il se transportait dans un même jour, avec ses gens, à plusieurs lieues de distance, commettait les vols les plus hardis, et semait par tout l'épouvante; quoique paraissant craindre le danger, il le bravait effrontément: il se promenait en public avec sa maîtresse, jolie personne à peine âgée de vingt ans, dans le lieu qui la veille avait été le théâtre d'un de ses crimes. Il fréquentait les foires, les auberges où chacune de ses victimes pouvait le rencontrer; et telle était la terreur qu'il inspirait, que nul n'osait provoquer contre lui les poursuites de la justice. Il mettait à contribution les riches, et aucun d'eux non-seulement, n'osait résister à ses ordres, mais encore ne se sentait le courage d'avouer qu'il y avait accédé. Du reste, on citait de Schinderhannes quelques traits de bienfaisance et de générosité.

Plusieurs fois il était tombé entre les mains de la force armée, mais, par un moyen quelconque, il était toujours parvenu à s'échapper des prisons où on l'avait enfermé. Enfin, grâce à l'influence du gouvernement français, la confiance succéda à la crainte; les paysans, secondant l'autorité, s'armèrent et firent des battues dans tous les lieux qu'on savait être le repaire ordinaire des bandits; et Schinderhannes, poursuivi, resserré, traqué de toutes parts, n'eut d'autre parti à prendre que de s'enrôler au service de l'Autriche, et de chercher ainsi, sous un nom supposé, un asile contre les poursuites de l'autorité civile. Ce fut dans cet état de choses, que Schinderhannes, déguisé sous le nom de _Jacques Schweickart_, fut découvert à Limbourg même, où il s'était enrôlé.

Il était depuis quelques jours au dépôt des recrues à Limbourg, et il n'y était pas plus étroitement gardé que ses camarades, lorsqu'un paysan des environs, vint révéler au grand-bailli, que Schweickart n'était autre que le fameux Schinderhannes. Des témoins furent appelés et interrogés; on compara le signalement de Schinderhannes avec le prévenu, et l'on acquit la certitude complète que l'on s'était enfin rendu maître du fameux chef de brigands.

On prit aussitôt toutes les mesures pour rendre son évasion impossible, sans faire en rien paraître que l'on fût instruit de la vérité. Le prétendu Schweickart fut enchaîné, sous prétexte que c'était l'usage de conduire ainsi les recrues au dépôt de Francfort, pour plus de sûreté. Pour mieux lui en imposer, on enchaîna pareillement un autre recrue nommé Ebel. Schweickart, persuadé que le capitaine craignait qu'il ne désertât, lui offrit comme caution une ceinture pleine d'argent qu'il portait autour du corps, mais cette offre fut refusée.

Schinderhannes, avec d'autres recrues, fut transporté à Wisbaden, sous l'escorte de militaires trévirois et de plusieurs jeunes gens de Limbourg, armés de leurs fusils de chasse.

Arrivé à Kirberg, il fut enchaîné plus étroitement encore. Sa figure devint sombre; il ne parlait presque plus. Un négociant de Limbourg, nommé Verhofer, qui faisait partie de l'escorte, s'étant placé devant lui, en le considérant attentivement, le brigand se courrouça et lui dit avec arrogance: «Qu'as-tu à me regarder de la sorte? Te dois-je quelque chose.»

A une lieue de Wisbaden, une compagnie de chasseurs reçut le transport. Julie Blæsius, maîtresse de Schinderhannes, se présenta au fourrier autrichien Wagner, et lui offrit trois louis s'il voulait consentir à ne pas transporter son mari par Cassel, vis-à-vis de Mayence. Schinderhannes lui-même déclara qu'il avait une peur extrême des Français, et qu'il était presque impossible qu'il ne s'en trouvât pas à Cassel. Au départ de Wisbaden, il s'écria douloureusement: «C'en est fait! Je suis perdu!» Le soldat qui était attaché à la même chaîne, lui dit aussitôt: «Ho! ho! nous te tenons cette fois.»

Arrivé à Francfort, l'officier chargé du recrutement, sur une réquisition du magistrat, remit Schinderhannes à l'autorité civile de cette ville impériale, d'où, sur une autre réquisition du jury de Mayence, il fut enfin remis à la gendarmerie nationale française, qui alla le chercher à Francfort, et le conduisit dans les prisons de Mayence.

L'arrestation de Schinderhannes mit un terme aux brigandages qui avaient dévasté les rives du Rhin, et l'on pensait avec raison qu'il ne se trouverait pas dans l'état de choses actuel, d'hommes capables de rétablir ces redoutables bandes. Les interrogatoires que subit ce chef, permirent à la justice de se saisir de la plus grande partie de ses complices et enfin de punir leurs attentats.

Jean Buckler dit Schinderhannes, était né en 1779, à Mülhen, près de Nastœtten, comté de Katzen-Ellebogen, sur la rive droite du Rhin. Son père, Jean Buckler dit le Vieux, était écorcheur, et n'avait point de domicile fixe. Jusqu'à l'âge de seize ans, le jeune Buckler vécut sans jamais avoir été employé à aucune occupation. A cette époque, il débuta dans la carrière du crime, par le vol qu'il fit d'une somme d'argent qui lui avait été confiée; et la crainte du châtiment l'empêcha de retourner près de son père. Ce premier crime ne tarda pas à être suivi de plusieurs autres; puis il loua ses services, en qualité de valet, à un bourreau, chez lequel il resta jusqu'à sa dix-huitième année. Le funeste penchant qu'il avait pour le vice l'entraîna dans de nouveaux crimes. Il fut surpris un jour, par les Français qui occupaient le pays, à piller les caissons d'équipage, et ne dut qu'à un parti d'Autrichiens qui le délivra, de ne pas recevoir la juste punition qu'il avait encourue. Cependant il entra au service d'un autre bourreau, celui de Barenbach; ne discontinuant pas pour cela, de se livrer au vol, il fut arrêté et mis dans la prison de Kirn, où le bailli lui fit donner la bastonnade. Évadé de sa prison, il se retira alors dans les cabanes isolées de Hochwald, et fit connaissance avec Jacques Finck, dit le _Rothefinck_. Il commit, dans la société de ce bandit renommé, plusieurs vols de chevaux dont le produit eut de quoi satisfaire son ambition, et s'adjoignit aussi Pierre Pétri, dit le Schwartz-Peter, et le fils de ce dernier. Tous ensemble volèrent plusieurs chevaux, dévalisèrent les passans, et principalement les juifs, et Schinderhannes, ayant été de nouveau arrêté, fut conduit à Sarrebruck, d'où il trouva moyen de s'échapper dès la première nuit; après quoi, il revint auprès de Schwartz-Peter.

Dès ce moment, sa vocation fut décidée, et bientôt il égala et surpassa ses maîtres. Cependant jusque là aucune action sanguinaire ne pouvait lui être reprochée, si on l'en croit; le Schwartz-Peter essaya vainement de le familiariser avec le meurtre.

Schinderhannes s'était, rendu avec le Schwartz à Thiergarten, afin de faire dire à un paysan, auquel ils avaient volé deux chevaux, qu'il leur apportât cinq carolins, s'il voulait qu'ils lui fussent rendus. En l'attendant, ils s'arrêtèrent à Thiergarten, où le Schwartz, s'étant énivré d'eau-de-vie, chercha dispute à plusieurs personnes de la maison où ils étaient, brisa leurs meubles, et en outre les maltraita. Sur ces entrefaites, arrivent trois juifs de Guemunden; le Schwartz voulut les forcer à jouer du violon, et les menaça de les tuer s'ils ne lui obéissaient pas. A cette occasion, Schinderhannes fut le médiateur, et l'empêcha de faire du mal à ces juifs. Il vint alors à passer un juif de Seiffersbach, sur le grand chemin de Simmern, lequel juif conduisait une vache. Lorsque le Schwartz vit venir le juif en question, il dit à Schinderhannes: «Va-t-en tuer ce juif; _car c'est lui qui est cause que ma commère a été tuée_.» Schinderhannes répliqua: «Je n'en ferai rien.» A quoi le Schwartz dit: «Eh bien! donc, je vais le tuer moi-même; et toi, tu n'as qu'à garder ces juifs pour qu'ils ne se sauvent pas, puisqu'à mon retour, il faudra qu'ils me jouent encore du violon.» Le Schwartz suivit le juif, l'atteignit et le perça de coups, et se mit, aussitôt qu'il eut été abattu, à lui arracher sa montre, son argent et un paquet qu'il tenait à la main. A ce moment, il arriva sur la route cinq ou six paysans. Le Schwartz, sans être épouvanté, traîna le cadavre derrière un tronc d'arbre, et ne prit la fuite que lorsque les paysans furent près de lui.

Le malheureux juif, qui avait succombé sous les coups de Schwartz-Peter, avait encouru sa haine. Un jour, il revenait d'un baptême, avec plusieurs de ses complices, et traversait le bois de Shon. Depuis le matin, il paraissait fort occupé de la femme de l'un de ses camarades, qui était d'une rare beauté; il parvint à la retenir en arrière et s'assit avec elle au pied d'un arbre; le juif les aperçut et courut en avertir le mari. Celui-ci revint sur ses pas, s'élança sur sa femme comme un furieux, et la poignarda, sans que le Schwartz opposât le moindre obstacle à l'action de ce scélérat. Sa conscience ne lui avait pas permis, disait-il, de défendre une femme contre l'autorité de son mari; mais il avait juré de tuer celui qui l'avait dénoncée.

Schinderhannes, après avoir passé ces premiers temps avec les Peter et les Finck, envisagea le métier qu'il exerçait sous un point de vue plus étendu qu'il ne l'avait fait jusqu'alors; il commença à recruter les brigands avec lesquels il avait déjà lié connaissance, et, depuis 1797 jusqu'en 1801, il exploita avec une audace infinie les lieux dont il avait fait le théâtre de ses crimes.

En juin 1802, quelques jours après son arrestation, il comparut devant le chef du jury de Mayence, et fit l'aveu de tous ses crimes.

Les interrogatoires de Schinderhannes fournirent à la justice les renseignemens les plus étendus; ils firent connaître cinquante-deux crimes capitaux, commis par lui et sa bande, et à l'égard desquels il existait déjà des commencemens d'instruction; alors l'arrestation d'un grand nombre d'individus, plus ou moins compromis, fut ordonnée.

On a vu quels avaient été les commencemens de Schinderhannes; ses propres aveux, qui servirent de base à l'acte d'accusation, vont nous permettre de le suivre dans quelques-unes de ses expéditions.

Au mois de décembre 1799, le sieur Schank, revenant de la foire de Birkenfeld, et s'étant arrêté à la ferme dite de Wickenhof, fut assailli, à un quart de lieue de cette ferme, à huit heures du matin, par trois brigands armés de pistolets et de couteaux, lesquels lui mirent le pistolet sur la gorge, et lui volèrent 280 florins. Le même jour, et presque à la même heure, plusieurs autres individus, au nombre de cinq, furent dévalisés avec les mêmes circonstances. Tous ces vols avaient été exécutés par les compagnons de Schinderhannes.