Chronique du crime et de l'innocence, tome 5/8 Recueil des événements les plus tragiques;...

Part 15

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Parmi les soldats de la compagnie Marat, se trouvait un pauvre montagnard d'Auvergne, ancien porteur d'eau, à qui une dame Lefèvre avait rendu des services, dans le temps qu'elle habitait Paris. Cette dame avait vu sa famille décimée pendant la guerre de la Vendée; son fils et son mari avaient été tués par les révolutionnaires; sa fille, après avoir été violée, avait été assassinée; elle-même était tombée avec une foule d'autres, entre les mains des bandits de Carrier, qui allaient la précipiter dans la Loire. Parmi les hommes chargés de cette exécution, se trouvait le porteur d'eau: il entend nommer madame Lefèvre, se retourne, la considère. «Vous vous appelez madame Lefèvre?—Hélas! oui.—Vous demeuriez à Paris, près Saint-Sulpice?—C'est moi-même.—Citoyens, la citoyenne Lefèvre n'est pas une _brigande_, c'est une bonne patriote.....» Et aussitôt il coupe avec son sabre la corde qui l'attache avec les autres victimes, et la prend sous sa protection. La dame Lefèvre implora le porteur d'eau en faveur de sa voisine qui n'était pas plus _brigande_ qu'elle; mais l'Auvergnat, lui ayant fait observer que c'était le moyen de se perdre et de le faire périr lui-même, elle n'insista plus.

Le chef de tous ces cannibales, l'inventeur de toutes ces mesures infernales, l'ordonnateur de toutes ces terribles exterminations, Carrier, allait quelquefois dîner à bord des navires, pour s'assurer du succès de ses opérations. Là, il faisait boire ses agens, et s'enivrait avec eux. _Buvons_, disait-il, _à la santé des calotins qui ont bu à la grande tasse_.

Lorsque ce monstre fut traduit à son tour devant la justice, le 16 octobre 1794, il fut accusé par Philippe Fronjoly, et plusieurs autres témoins, d'avoir provoqué les _mariages républicains_, qui consistaient à suspendre pendant une demi-heure, un jeune homme avec une jeune femme, à leur donner ensuite un coup de sabre sur la tête, et à les précipiter enfin dans l'eau.

On trouve aussi une autre déposition dans cette procédure. Un témoin, nommé Naudy, déclara que, se trouvant un jour chez Carrier avec quelques généraux, il entendit Grandmaison leur dire: «En voilà deux mille huit cents d'expédiés;» et sur la demande d'une explication de ce propos, Carrier répondit: «Quoi! vous n'entendez pas ce que cela veut dire? C'est que j'en ai fait descendre deux mille huit cents dans la _baignoire nationale_.»

Toutes les horreurs que nous venons de raconter, ont été fidèlement décrites par le chantre de _la Pitié_.

Partout, la soif du meurtre et la faim du carnage. Les arts, jadis si doux, le sexe, le jeune âge, Tout prend un cœur d'airain: la farouche beauté Préfère à notre scène un cirque ensanglanté; Le jeune enfant sourit aux tourmens des victimes; Les arts aident le meurtre, et célèbrent les crimes. Que dis-je? la nature, ô comble de nos maux! De tous ses élémens seconde nos bourreaux. Dans leurs cachots impurs l'air infecte la vie; Le feu dans les hameaux promène l'incendie; Et la terre, complice, en ses avides flancs, Recèle par milliers les cadavres sanglans! A peine elle a peuplé ses cavernes profondes, La mort, infatigable, a volé sur les ondes. Ministres saints, du fer ne craignez plus les coups; Le baptême de sang est achevé pour vous. Par un art tout nouveau, des nacelles perfides Dérobent sous vos pas leurs planchers homicides. Et, le jour et la nuit, l'onde porte aux échos Le bruit fréquent des corps qui tombent dans les flots. Ailleurs, la cruauté, fière d'un double outrage, Joint l'insulte à la mort, l'ironie à la rage; Et submerge, en riant de leurs civiques nœuds, Les deux sexes unis par un hymen affreux. O Loire! tu les vis, ces hymens qu'on abhorre, Tu les vis, et tes flots en frémissent encore! Cependant, le trépas s'accuse de lenteur: Eh bien! ange de mort, ange exterminateur, Va, joins les feux aux flots, joins le fer à la foudre; Maisons, ville, habitans, que tous soit mis en poudre; Qu'enchaînés par milliers, femmes, enfans, vieillards, Jonchent le sol natal de leurs membres épars. Là, repose tes yeux sur ce vaste carnage; Que dis-je? aux premiers coups du foudroyant orage, Quelque coupable encor peut-être est échappé. Annonce le pardon; et, par l'espoir trompé, Si quelque malheureux, en tremblant, se relève, Que la foudre redouble, et que le fer achève. Français, vous pleurerez un jour ces attentats. Oui, vous les pleurerez; mais vous n'y croirez pas.

Au reste, ainsi que Joseph Lebon, et plusieurs autres scélérats de la même espèce, le Néron de la ville de Nantes, reçut le salaire de ses forfaits. Il fut condamné à mort, après une procédure qui révéla des atrocités presque incroyables, et qui ne furent que trop bien prouvées. La France commençait à respirer. Le système de la terreur, après la chute de Robespierre et des siens, était resté sans appui, pour le repos du genre humain.

ASSASSINAT DU REPRÉSENTANT FÉRAUD.

COURAGE IMPASSIBLE DE BOISSY-D'ANGLAS.

Fouquier-Tinville, cet accusateur public si dévoué aux ardeurs sanguinaires des Robespierre et des Couthon, venait d'être condamné à mort avec plusieurs jurés du tribunal révolutionnaire, pour la manière atroce dont il avait exercé ses fonctions. Le supplice de ce misérable avait poussé l'irritation des soi-disans patriotes au plus haut degré. Ils étaient décidés à une tentative désespérée.

Le 1er prairial an III (20 mai 1795), fut choisi pour porter ce coup qui devait être décisif. Il s'agissait, comme dans tous les mouvemens de ce genre, d'une insurrection à organiser. On mit les femmes en avant, parce que, disait-on, la force armée n'oserait pas tirer sur des femmes; on les fit suivre par un rassemblement immense. On voulait entourer la convention d'une telle multitude qu'elle ne pût être secourue, et la forcer de rappeler Billaud-Varennes, Collot-d'Herbois et Barrère, tous trois les dignes compagnons des plus fameux terroristes; en un mot, exiger l'élargissement de tous les patriotes renfermés et la remise en vigueur de la constitution de 1793, avec tous ses accessoires.

Le tumulte était général dans les faubourgs et dans plusieurs quartiers. Les patriotes sonnaient le tocsin de tous les côtés, battaient la générale et tiraient le canon. Les sections qui étaient dans le complot s'étaient formées de grand matin, et marchaient déjà en armes bien avant que les autres eussent été averties. Bientôt la salle de l'assemblée est assiégée; toutes les issues sont fermées. Les députés, accourus en toute hâte, étaient à leurs places. En voyant la convention ainsi entourée, un membre s'écria qu'elle saurait mourir à son poste. Aussitôt tous les députés se levèrent en répétant: _Oui! oui!_ En même temps la foule croissait sans interruption au-dehors; un essaim de femmes se précipite dans les tribunes, en foulant aux pieds ceux qui les occupent, et en criant: _Du pain! du pain!_ les unes montrent le poing à l'assemblée, les autres rient de sa détresse. Le tumulte devient général; on couvre de huées la voix du président, qui s'efforce vainement de rétablir le silence. La multitude armée enfonce une des portes de l'assemblée. Une escorte de fusiliers et plusieurs jeunes gens, qui s'étaient munis de fouets de poste, escaladent les tribunes, et en font sortir les femmes, en les chassant à coups de fouet. Elles fuient, en poussant des cris épouvantables.

Mais bientôt la foule armée, qui vient d'enfoncer une porte, pénètre au sein de la convention; d'abord elle est refoulée, puis elle revient à la charge. Enfin, on parvient à repousser sans blessure la multitude des assaillans, qui cèdent à la vue du fer.

Cependant la foule augmentait sans cesse autour de la salle; elle ne tarde pas à faire un nouvel effort. Le combat s'engage au milieu même de l'assemblée; les défenseurs de la convention croisent la baïonnette; de leur côté, les assaillans font feu, et les balles viennent frapper les murs de la salle. Les députés se lèvent en criant: _Vive la république!_ Les coups de feu redoublent; on charge, on se mêle, on sabre. Un jeune député, plein de courage et de dévoûment, Féraud, récemment arrivé de l'armée du Rhin, et courant depuis quinze jours autour de Paris pour hâter l'arrivage des subsistances, vole au devant de la foule, et la conjure de ne pas pénétrer plus avant. «Tuez-moi, s'écrie-t-il en découvrant sa poitrine; vous n'entrerez qu'après avoir passé sur mon corps.» En effet, il se couche à terre, pour essayer de les arrêter; mais ces furieux, sans l'écouter, passent sur son corps, et courent vers le bureau. Des femmes ivres, des hommes armés de sabres, de piques, de fusils, portant sur leurs chapeaux ces mots: _Du pain! la constitution de 93_, inondent la salle; les uns vont occuper les banquettes inférieures, abandonnées par les députés; les autres remplissent le parquet; quelques-uns se placent devant le bureau, ou montent par les petits escaliers qui conduisent au fauteuil du président. Un jeune officier des sections, nommé Mally, placé sur les degrés du bureau, arrache à l'un de ces hommes l'écriteau qu'il portait sur son chapeau. On tire aussitôt sur lui, et il tombe blessé de plusieurs coups de feu. Dans ce moment, toutes les baïonnettes, toutes les piques se dirigent sur le président; on enferme sa tête dans une haie de fer; c'était Boissy-d'Anglas; il demeure calme et ferme. Au même instant, les factieux couchent en joue le président. Féraud veut escalader la tribune, et s'élance pour faire à Boissy-d'Anglas un rempart de son corps. Un des factieux essaie de le retenir par l'habit; un officier, pour dégager Féraud, assène un coup de poing à l'homme qui le retenait; ce dernier répond au coup de poing par un coup de pistolet qui atteint Féraud, à l'épaule. L'infortuné jeune homme tombe dangereusement blessé; les rebelles s'emparent de sa personne, l'accablent de coups; on l'entraîne, on le foule aux pieds, on l'emporte hors de la salle, et on livre son corps à la populace. Un écrivain, témoin oculaire de cette horrible scène, assure que Féraud fut victime d'une méprise de noms. On le prit pour Fréron, que les prétendus patriotes regardaient comme le chef des réactionnaires.

Boissy-d'Anglas demeura calme et impassible au milieu de cette scène de violence et d'atrocités. Plusieurs fois sa voix courageuse entreprit de se faire entendre, mais soudain elle était couverte par des cris mille fois répétés: _Du pain, du pain! Coquin, qu'as-tu fait de notre argent? La constitution de 1793!_ Plusieurs députés veulent parler; ils ne peuvent obtenir la parole; le tumulte recommence et dure encore plus d'une heure. Pendant cet intervalle, on apporte une tête au bout d'une baïonnette; on la regarde avec effroi, on ne peut la reconnaître. Les uns disent que c'est celle de Fréron, d'autres disent que c'est celle de Féraud. C'était celle de Féraud en effet, que les brigands avaient placée au bout d'une baïonnette. Ils promènent cet horrible trophée dans la salle, au milieu des hurlemens de la multitude; ils la présentent au président Boissy-d'Anglas, qui devient de nouveau l'objet de leur fureur. Boissy-d'Anglas s'incline avec respect devant la tête de son malheureux collègue. Il est de nouveau en péril; sa tête est entourée de baïonnettes; on le couche en joue de tous côtés; mille morts le menacent.

Cette périlleuse présidence dura six heures entières. Boissy-d'Anglas, épuisé de fatigues, céda le fauteuil à son collègue Vernier. La salle ne put être évacuée entièrement qu'à minuit et à force ouverte. Plusieurs des représentans qui avaient favorisé cette insurrection furent sévèrement punis par la convention, qui dès lors, n'eut plus rien à craindre du parti patriote. Aucune journée de la révolution n'avait présenté un spectacle si terrible. Jamais jusque là, le siége de la représentation nationale n'avait été envahi, ensanglanté par un combat, traversé par les balles, et souillé par l'assassinat d'un représentant du peuple.

Nous terminerons ici cette suite de tableaux qui nous ont été fournis par l'histoire de nos troubles révolutionnaires. Il nous eût été facile de les multiplier à l'infini; car nous n'avons pu signaler que quelques faits entre des milliers. Il nous aurait fallu plusieurs volumes pour mentionner tout ce qui mériterait de l'être. Divers ouvrages existent, où l'on trouvera les détails les plus minutieux sur les malheurs de chaque famille, à cette désastreuse époque; nous citerons entre autres, les _Martyrs de la Révolution_, ouvrage publié par un respectable ecclésiastique.

Du reste, les scènes que nous avons détachées de ce grand drame donneront quelqu'idée des forfaits qui ont accompagné notre régénération politique; on peut les regarder comme des monumens épouvantables de nos désordres, et l'on ne saurait trop les mettre en lumière, dans un moment où toutes les jeunes têtes ne rêvent que changemens et révolutions.

LOUIS FRANÇOIS TILLOY, ACCUSÉ DU MEURTRE DE SA FEMME.

Louis-François Tilloy, était marié depuis quinze mois avec Catherine Toupet. Cet homme, travaillant chez le sieur Prévost, en qualité de compagnon cultivateur, ou de garçon de charrue, ne pouvait venir coucher chez lui que tous les quinze jours. Il avait son domicile à Gombremez, commune de Saulty, arrondissement d'Hesdin.

Le 19 germinal, an 5 (8 avril 1797), veille du jour correspondant au dimanche des Rameaux, Tilloy ne retourna point chez lui, parce qu'il y était allé le samedi précédent, et que c'était le tour d'un autre ouvrier de la ferme; mais le lendemain, il fut libre de s'absenter jusqu'à midi. Il part, son déjeûner à la main, et gagne, en mangeant, sa chaumière. Il y arrive avant huit heures, et trouve sa femme levée, occupée à allaiter un fils de cinq mois, gage de leur mutuelle tendresse. Tilloy les embrasse tour à tour, prend sa bêche, et s'en va fouir un enclos éloigné de sa maison, et séparé d'elle par une ferme et deux rues garnies de haies vives.

Il y avait à peine une heure qu'il était parti pour cette occupation, lorsqu'un individu, profitant de son absence, de la circonstance d'une fête solennelle, et de l'heure à laquelle les rues et les campagnes sont désertes à cause de l'office divin, s'introduit dans la maison de Tilloy, et entraîne sa femme dans une chambre voisine, servant depuis quelque temps d'étable à vaches.

Catherine Toupet n'avait que vingt-quatre ans; elle avait toute la fraîcheur de la jeunesse. Cet individu voulait assouvir sa brutalité sur cette jeune femme, qui, sans doute, avait fixé ses regards luxurieux. Catherine Toupet se défend avec toute l'énergie de la vertu, avec toute l'indignation de la pudeur; sa résistance ne fait qu'irriter son brutal agresseur. Furieux, il saisit une coignée qu'il aperçoit, et en frappe sa victime. Elle chancelle et tombe; mais bientôt, ranimant son courage, et réunissant les forces qui lui restent encore, elle tire de sa poche un couteau à manche de corne de cerf, et veut s'en servir contre son bourreau, lorsque celui-ci le lui arrache de la main, et la frappe de plusieurs coups.

Bientôt l'assassin fuit, laissant à terre, baignée dans son sang, la femme qu'il n'a pu tout-à-fait déshonorer. Catherine Toupet, malgré son état d'épuisement, a encore le courage de se traîner jusqu'aux portes de la maison et de les fermer au verrou, afin de prévenir le retour de son infâme assassin, dont elle redoute la fureur et la rage.

Cependant vers les dix heures trois quarts, Tilloy quitte son ouvrage, pour la fin duquel il faut l'emploi de deux matinées, et il retourne chez lui. Il se présente à la porte de la rue, il la trouve fermée; celle du jardin l'est aussi. Il va chez une voisine demander si sa femme est sortie; on lui répond que non. Il revient à la fenêtre du jardin, y frappe, et ne tarde point à entendre quelque bruit; c'était sa femme qui se traînait péniblement. Elle ouvre..... Quel spectacle pour Tilloy! Il voit sa femme blessée à la tête, à la gorge, et perdant son sang. Il cède alors aux premiers mouvemens de la douleur et de l'effroi. Il court chez ses voisins, en poussant des cris lamentables. Bientôt sa maison est pleine; tout le village s'y trouve rassemblé.

Tilloy aperçoit sur la table, le couteau à manche de corne de cerf; il le prend machinalement, sans réflexion, et le met dans sa poche. Il est à présumer que ce couteau avait été ramassé et lavé par quelques-unes des voisines.

Bientôt l'agent municipal et son adjoint arrivent; ils interrogent Catherine Toupet; ils en reçoivent la déclaration qu'un _inconnu est entré chez elle, et l'a arrangée de cette manière_; qu'il l'a entraînée dans la chambre servant d'étable à vaches, et que c'est là qu'il lui a porté les coups. Elle ajoute que l'inconnu était vêtu d'une veste blanche, et laisse entrevoir qu'il avait voulu jouir d'elle malgré sa volonté.

Le brigadier de la gendarmerie à la résidence de l'Albret arrive, accompagné de gendarmes; ils dressent procès-verbal, et reçoivent de Catherine Toupet la même déclaration; mais elle y exprime plus ouvertement l'attentat à sa pudeur.

Le juge de paix du canton se transporte plus tard au domicile de Tilloy, et Catherine Toupet lui tient le même langage. Cependant, d'après le rapport qu'on fait à ce magistrat que Tilloy avait été trouvé porteur du couteau de sa femme, et sur la déclaration faite par deux gendarmes, le juge de paix décerna un mandat d'arrêt contre ce jeune homme, et le jury prononça qu'il y avait lieu à accusation.

La malheureuse Catherine Toupet ne tarda pas à succomber à la gravité de ses blessures. Une instruction fut entamée à l'occasion de cet assassinat. Plusieurs témoins à charge furent entendus, entre autres les deux gendarmes qui avaient été préposés à la garde de Tilloy, immédiatement après son arrestation, et la femme Lobel, mendiante, qui fut soupçonnée d'avoir été subornée. Cette mendiante déposa que, s'étant présentée le jour de l'assassinat à la porte de François Tilloy, pour demander l'aumône, l'accusé lui avait dit rudement: _Il n'y a point ici de pain pour toi_; qu'elle était revenue sur ses pas, avait écouté à la porte, et avait entendu prononcer les mots: _Tu n'es qu'un jaloux_, auxquels on répondait: _Tais-toi, car je te tuerai_.

Mais, comme le remarquait le défenseur de Tilloy, si la femme Lobel a vu et entendu, pourquoi ne s'est-elle point présentée devant le juge de paix, ou au moins devant le directeur du jury? N'est-elle pas aussi reprochable, comme ayant pu déposer _ab irato_, et pour se venger de ce que Tilloy lui avait refusé l'aumône? Pourquoi, d'ailleurs, n'allait-elle pas au secours de celle qui criait miséricorde? Pourquoi n'y a-t-elle pas appelé ses voisins? Laisse-t-on donc ainsi égorger son semblable?

Le défenseur de Tilloy profita habilement des incohérences qui se rencontraient dans les dépositions des témoins, et surtout des déclarations de la victime. L'affaire avait été portée devant le tribunal criminel du Pas-de-Calais, séant à Saint-Omer.

La défense prouva complètement l'innocence de Tilloy. Une des plus fortes preuves, c'est que la femme de Tilloy avait survécu aux coups qu'on lui avait portés. En effet, Tilloy eût été certain que sa femme l'accuserait; il eût eu non seulement le temps nécessaire à son crime, mais encore tout le loisir qui lui convenait. Il n'eût point été pressé comme le brutal agresseur dont il tenait la place sur le banc des accusés; il n'eût point laissé d'agonie à sa femme, et, impatient de la voir mourir, il l'eût frappée d'un coup décisif.

Les mœurs de Tilloy étaient naturellement douces; il vivait en parfaite intelligence avec sa femme. Il pouvait produire les certificats les plus honorables sur sa conduite chez les divers maîtres qu'il avait servis. Lors de son arrestation et pendant toute la procédure, il conserva un maintien calme, ferme et assuré.

Où le crime pâlit la vertu se rassure.

Le tribunal criminel du Pas-de-Calais prononça l'acquittement de Tilloy, et le fit mettre en liberté. Cet arrêt fut rendu le 23 messidor, an 5 (11 juillet 1797).

Nous avons puisé les faits que l'on vient de lire dans le plaidoyer du défenseur de l'accusé, seul document que nous ait offert à cet égard le recueil des causes célèbres de M. Méjan. Peut-être que l'acte d'accusation et le réquisitoire du ministère public nous eussent appris quelques autres particularités sur ce crime mystérieux. Le défenseur devait naturellement atténuer les charges dirigées contre son client. Du reste, nous ferons observer que l'arrêt d'acquittement prononcé par la cour de Caen est principalement fondé sur ce qu'il n'est pas constant que Tilloy soit convaincu d'avoir commis l'homicide de Catherine Toupet, sa femme.

ADULTÈRE ET EMPOISONNEMENT.

Le 15 frimaire de l'an 7 (5 décembre 1799), Marie Tavernier avait épousé Jean Tribout. Le 9 nivose suivant (30 décembre), Tribout, après avoir bu dans un cabaret, rentra chez lui fort tard, et mangea une soupe que sa femme lui avait préparée. A peine en eut-il mangé quelques cuillerées, qu'il fut atteint d'un grand mal de cœur, de violentes nausées, et fut forcé de se mettre au lit.

Marie Tavernier, du consentement de son mari, envoya chez le curé chercher une purgation. Le curé s'informa de l'état du malade, conseilla l'émétique, et en donna trois grains. Tribout prit ce vomitif; mais son mal s'accrut de plus en plus: au bout de quelques jours, le malheureux expira dans les souffrances les plus affreuses.

Le jour même de la mort, un procès-verbal fut dressé après l'ouverture du corps; et les deux chirurgiens qui l'avaient rédigé déclarèrent que le sujet leur paraissait être mort par toutes les causes qui peuvent occasionner le choléra-morbus.

Il est vrai que, quinze jours après, le cadavre fut exhumé pour être soumis à un nouvel examen; et il résulta des observations faites par les autres hommes de l'art à qui on avait confié ce soin que Tribout était mort empoisonné.

Bientôt des indices accusateurs s'élevèrent contre Marie Tavernier. Ses liaisons avec Marin Goupil, son cousin, étaient plus que suspectes. Elle prit la fuite peu de temps après la mort de son mari, et se retira à Vaugirard, où Goupil l'avait suivie. Ils y habitèrent quelque temps ensemble, et Marie Tavernier devint mère.

D'après le second procès-verbal des chirurgiens appelés la seconde fois pour examiner le cadavre de Tribout, la mort violente de ce dernier avait été attribuée à un empoisonnement. Marie Tavernier et Marin Goupil furent signalés comme les auteurs de ce crime. Les deux prévenus furent mis l'un et l'autre en jugement devant le tribunal criminel de l'Orne.

Ils furent défendus par Me Duronceray, qui ne négligea rien pour faire triompher la cause de ses cliens; mais ses efforts furent infructueux; le jury déclara les deux accusés coupables, et le tribunal criminel les condamna à la peine de mort.

Nouvel et déplorable exemple des suites qu'entraîne quelquefois pour les femmes l'infidélité conjugale! Qu'elles n'oublient jamais qu'elles ne peuvent trahir leurs devoirs d'épouses, sans s'exposer à devenir encore plus criminelles. Il en est beaucoup sans doute qui, tout en violant les lois de la pudeur, sont incapables de concevoir l'idée d'un assassinat; mais combien n'en est-il pas aussi dans le cœur desquelles une première faute arrache le germe de toutes les vertus! Des forfaits dont autrefois le récit les eût épouvantées ne sont plus à leurs yeux que des actes enfantés par une nécessité cruelle; et, dans l'affreux délire auquel elles s'abandonnent, elles ne rêvent qu'attentats.

ACCUSATION D'INCENDIE SUSCITÉE PAR UN FILS CONTRE SON PÈRE.

Dans la nuit du 3 au 4 fructidor de l'an IX (22 août 1801), un incendie se manifesta dans une halle située dans la commune de Mahéru, département de l'Orne. Ce malheur n'avait peut-être d'autre cause que le hasard ou la négligence; mais le bruit se répandit qu'il était l'œuvre du crime.